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À André Falconet, le 1er octobre 1666

Monsieur, [a][1]

Ce 25e de septembre. Je ne vous écrivis hier [1] que par occasion de la mort de notre bon ami Hannibal Sehested, [2] l’ambassadeur de Danemark. Il a été embaumé et remporté en son pays où il avait bien envie de retourner sur la fin de cet automne. Plusieurs lettres portent que le feu s’est pris dans Londres, [3] qui a brûlé la moitié de la ville. [2] Voilà une horrible affliction pour un pays agité de guerre, de peste, [4] de tempête, de peu d’argent et de peu de commerce. Je crois qu’enfin ils se trouveront réduits à faire la paix avec les Hollandais, ce que je souhaite pour le bien public. [5] M. de Beaufort [6] est revenu avec sa flotte, de Bretagne à Dieppe ; [7] aujourd’hui, l’on dit qu’il est à Dunkerque. [8] Le voilà donc, avec de bons et grands vaisseaux, joint aux Hollandais qui ne peuvent dorénavant manquer d’être les plus forts, avec tant de secours, tant français que danois. [3] Mais d’une autre part, il me semble que voilà l’Angleterre dans une grande affliction où il est à craindre qu’après tant de pertes signalées, il ne lui arrive encore quelque chose de pis, savoir la famine, qui serait son accablement. Il y a de quoi craindre une sédition dans tant de mauvais esprits et tant de dispositions de révolte, en un pays où il y a tant de gens enragés et tant de diversité de religions. Je pense que tout cela est bien capable de donner du martel en tête au roi d’Angleterre [9] car ce peuple est bien méchant. Je vous remercie des deux tomes du médecin espagnol, [4][10] M. Spon vient de me l’apprendre et on vient de m’en envoyer le ballot. On ne doute plus ici de l’horrible incendie de Londres : il y a bien des marchands de Paris qui en ont des lettres, on dit que c’est une horrible perte. La flotte des Anglais s’est retirée vers leurs Dunes [11] et il semble, à la contenance des deux armées, que les uns et les autres n’ont guère envie de se battre. [5] Peut-être sont-ils las de la guerre ; qu’ils s’accordent donc ! On ne parle ici que de morts subites : [12] on a enterré ce matin un riche marchand de la rue Saint-Denis [13] nommé Bellavoine, [14] qui, étant à deux lieues d’ici en sa maison des champs, ne fut que quatre heures malade ; l’apoplexie [15] le prit par un râlement dont il est mort ; [6] cette mort est à craindre à un chrétien.

Ce 28e de septembre. Plusieurs curieux ont remarqué que les R.P. de la Société [16] n’avaient point, comme d’autres, fait des harangues funèbres à l’honneur de la feu reine mère Anne d’Autriche, [17] mais je viens d’apprendre que le dimanche 3e d’octobre un de leurs professeurs en rhétorique fera une harangue latine en son honneur ; peut-être qu’on l’imprimera. [7] Notre M. Charpentier [18] est toujours en mauvais état, étourdi et assoupi, comme en enfance : [19] n’est-ce pas grande pitié que la vieillesse ? Notre M. Blondel [20] a fait achever son factum, mais il ne le publie point à cause de quelque chose qu’il y veut ajouter. L’on < y > verra de fortes pièces contre l’antimoine [21] et entre autres, un arrêt de la Cour donné il y a cent ans, confirmatif du décret [22] donné sous le décanat du grand Simon Piètre ; [23] et vous le pouvez lire dans Hofmann, [24] en son livre de Medicamentis officinalibus, pag. 693 ; [8] il se trouve aussi imprimé en plusieurs autres livres. Je vous baise très humblement les mains et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, ce 1er octobre 1666. [9]

Dieu soit loué que vous êtes en meilleur état, car je viens d’apprendre que vous avez été bien malade. Donnez-vous loisir de guérir parfaitement avant que vous remettre à travailler et à endosser le harnais de misère de notre profession, qui est capable d’accabler les plus robustes ; et puisque vous n’êtes pas de ce nombre, prenez la peine de bien vous choyer en conservant et ménageant prudemment le peu qui vous reste de forces. Souffrons et résistons, et nous défendant, pratiquons le précepte de Virgile [25] Durate et vosmet rebus servate secundis[10] Peut-être qu’après la pluie viendra le beau temps et ceux qui seront morts ne pourront jouir du bénéfice de la paix. M. le lieutenant criminel [26] travaille ici à faire justice par de très fréquentes exécutions, [27][28] à pendre et à rompre des voleurs et des faux monnayeurs. [29] Depuis huit jours, il a fait aussi mettre en prison force garces tirées de divers endroits de Paris, et surtout des Marais du Temple [30] qui est un lieu devenu désert au prix de ce qu’il était autrefois, par le mauvais temps auquel Dieu nous a réservés, et par les taxes que la Chambre de justice [31] a mises sur les partisans et leurs héritiers.


1.

Lettre perdue.

2.

Samuel Pepys n’a pas manqué de consigner la catastrophe dans son Journal (en date du 2 septembre, 12 septembre nouveau style, jour du Seigneur, pages 359‑360) :

« Vers trois heures du matin, Jane <la servante de Pepys> vint nous appeler pour nous dire qu’on voyait un grand incendie dans la Cité. Je me levai pour aller à la fenêtre. Je jugeai que c’était au plus loin à Mark Lane, trop loin tout de même pour être dangereux, à mon avis ; aussi je me recouchai et me rendormis. Vers sept heures, en me levant pour m’habiller, je vis que l’incendie s’était calmé et semblait plus éloigné. Aussi je commençai à mettre de l’ordre dans mon cabinet qu’on avait nettoyé à fond hier. Bientôt Jane vint me dire que plus de 300 maisons avaient brûlé cette nuit et que le feu continuait près du Pont de Londres. Je m’apprêtai et me rendis à la Tour. De là-haut je vis les maisons de ce côté du pont toutes en flammes et un immense incendie s’étendant au delà. Je redescendis tout bouleversé trouver le lieutenant de la Tour qui me raconta que cela avait commencé ce matin chez le boulanger du roi dans Pudding Lane et que l’église Saint-Magnus était déjà détruite. Descendu au quai, je pris une barque et passai sous le pont. Là j’assistai à des scènes lamentables. Les gens tentaient de sauver leurs biens, les lançaient sur les quais ou les entassaient dans des barques. De pauvres pigeons, ne se décidant pas à quitter leurs maisons, voletaient autour des fenêtres et des balcons jusqu’au moment où ils tombaient, les ailes roussies. Au bout d’une heure, je vis que le feu faisait rage dans toutes les directions et que personne, autant que je pouvais m’en rendre compte, n’essayait de l’éteindre. Les gens ne pensaient qu’à mettre leurs affaires à l’abri et laissaient ensuite brûler les maisons. Le vent très violent poussait l’incendie vers la Cité. Après une si longue sécheresse, tout était combustible, même les pierres des églises. »

Du 12 au 15 septembre, l’incendie ravagea Londres, détruisant 13 200 maisons et 87 églises (dont la cathédrale Saint-Paul) : 70 000 des 80 000 habitants de la Cité y perdirent leur logis ; seuls furent épargnés le quartier aristocratique de Westminster et les faubourgs où logeaient les pauvres. On accusa les ennemis d’alors, Hollandais, Français et autres papistes, d’avoir favorisé l’entretien et la propagation du feu.

3.

Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome ii, pages 474‑475) a donné plus de détails sur les mouvements de la flotte royale, sous le commandement du duc de Beaufort, qui tenta en vain de rejoindre les Hollandais :

« Le jeudi 24 septembre, les nouvelles vinrent que M. de Beaufort était heureusement passé à la vue des Anglais et était arrivé à Dieppe, et avait escorté quantité de vaisseaux marchands chargés de sel.
Le samedi 26 septembre, je fus chez M. d’Aligre […]. Il nous dit que M. de La Feuillade revenait de l’armée de Hollande et avait dit qu’elle s’était retirée dans ses ports sans avoir voulu attendre plus longtemps M. de Beaufort, et que le roi avait mandé à M. de Beaufort de joindre les Hollandais et se retirer au Texel, n’y ayant pas de sûreté pour lui d’attendre à la rade de Dieppe les Anglais ; et il fut remarqué que depuis Dieppe jusqu’à Dunkerque la France n’avait pas un port pour retirer un grand vaisseau et que c’était pourquoi il n’était pas possible que la France fût puissante sur la mer Océane.
Les nouvelles furent confirmées de l’incendie arrivé à Londres, qui avait commencé la nuit du 11 au 12 septembre […]. Je crois que cet incendie a sauvé M. de Beaufort et que sans doute, l’armée anglaise avait eu ordre de ne point combattre pour ne rien hasarder en cette conjoncture. Depuis, M. de Beaufort, arrivé à la rade de Dieppe, n’ayant point trouvé les Hollandais, prit le parti, par l’avis de M. le marquis de Créquy, de retourner aussitôt à Brest, n’étant pas en état de se défendre contre les Anglais ; ce qui a bien réussi par un bonheur extraordinaire : les Anglais, qui étaient à l’île de Wight, n’ayant pu sortir, à cause du vent contraire, pour attaquer M. de Beaufort, aussitôt le vent cessé, s’étaient mis à la voile ; et croyant rencontrer M. de Beaufort au Pas-de-Calais, avaient pris leur route le long de leurs côtes, comme la plus courte ; et pendant ce temps, M. de Beaufort, qui retournait à Brest le long des côtes de France, avait passé sans être vu des Anglais, et ainsi avait évité le combat. Un seul vaisseau tomba dans leur armée et fut pris. Je sais cette nouvelle de M. le maréchal de Villeroy. »

4.

Opera medicinalia… de Pedro Miguel de Heredia (v. note [19], lettre de Charles Spon, le 15 janvier 1658).

5.

« Les Dunes [The Downs, en anglais], en particulier, sont une grande rade d’Angleterre qui est le long de la côte orientale du comté de Kent, depuis Douvres jusqu’au Cap-Nord [North Foreland]. Cette rade a un fort bon ancrage et est défendue par les châteaux de Sondowne, de Deale et de Walmer. C’est là que s’assemblent ordinairement les flottes anglaises » (Trévoux).

6.

Râlement : « difficulté de respirer par des obstructions de pituite qui sont dans les conduits de la respiration. Le râlement est un signe de l’agonie » (Furetière).

7.

On ne trouve pas trace de cette harangue, mais contrairement à ce que Guy Patin disait ici du silence des jésuites sur la mort de la reine mère, on trouve, du P. Charles de La Rue, un In funere Christianiss. reginæ Annæ Austriacæ Carmen recitatum in aula collegii Clarom. Soc. Iesu. xvii. Kal. apr. 1666 [Poème pour les funérailles de la reine très-chrétienne Anne d’Autriche, déclamé dans la cour du Collège de Clermont, de la Société de Jésus, le 16 mars 1666] (Paris, Sébastien Mabre-Cramoisy, 1666, in‑4o).

8.

V. notes [3], lettre 868, pour le factum de François Blondel contre Jacques Thévart, et [8], lettre 122, pour le décret contre l’antimoine prononcé par la Faculté de médecine de Paris, le 30 juillet 1566, sous le décanat de Simon i Piètre, et repris par Caspar Hoffman dans son livre Des médicaments officinaux (v. note [7], lettre 228).

9.

Ce qui suit forme une lettre à part dans les éditions antérieures, mais il a semblé plus logique, étant donné sa brièveté et l’identité de date (1er octobre 1666), d’en faire un post-scriptum.

10.

« Soyez fermes et réservez-vous pour des jours meilleurs » (Virgile, Énéide, chant i, vers 207).

a.

Bulderen nos CCCCXVIII (tome iii, pages 186‑188) et CCCCXIX (tome iii, pages 188‑189) pour le post‑scriptum ; Reveillé-Parise nos DCCXXI (tome iii, pages 614‑615) et DCCXXII (tome iii, page 616).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 1er octobre 1666.
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(Consulté le 27.01.2020)

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