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À André Falconet, le 18 juin 1670

Monsieur, [a][1]

Enfin, le P. Annat, [2] jésuite et confesseur du roi, est mort ici le 14e de juin, il avait 83 ans. M. le chancelier [3] qui est de cet âge-là est aussi dangereusement malade d’une maladie incurable à cause des années. [1] Nous avons aussi M. le lieutenant civil D’Aubray [4] fort malade de vomissements et dégoût, qui se plaint fort d’un médecin qu’il a eu par ci-devant. C’est Eusèbe Renaudot, [5] qui ne valut jamais rien. Ce qui est encore pis, on dit que MM. Esprit [6] et Brayer [7] lui veulent donner du vin émétique [8] ou énétique, car c’est ainsi qu’il le faut nommer ab enecando[2] c’est pour aller encore plus tôt en paradis, où Dieu le conduise par sainte grâce. Enfin il est mort accablé de symptômes et de charlatans. Il est mort tombé dans la fosse qu’il avait creusée : [9] c’était de sa charge de chasser les charlatans [10] de la ville et néanmoins, il leur a commis sa santé. Si les gens de qualité étaient sages, ils ne se fieraient point à eux ; mais ils ne veulent point mourir méthodiquement et selon les règles. [3][11] Je suis, etc.

De Paris, ce 18e de juin 1670.


1.

Selon les biographies modernes, le P. François Annat (v. note [15], lettre 295) était né le 5 février 1590 à Estaing, et n’avait que 80 ans au moment de sa mort. Le Chancelier Pierre iv Séguier, né le 28 mai 1588 était alors de deux ans plus vieux.

2.

« pour occire » : v. note [5], lettre 339.

3.

Accablant, une fois de plus et comme par réflexe, ses collègues antimoniaux, Guy Patin se méprenait sur les vrais motifs du décès d’Antoine D’Aubray (v. note [5], lettre 641), lieutenant civil qui avait succédé à son père, Simon, dans cette charge en 1666 : tout comme lui (v. note [5], lettre 877), il succomba bel et bien à un empoisonnement criminel perpétré, non par ses médecins, mais par sa sœur, la marquise de Brinvilliers (v. note [5], lettre 877), dont il fut la seconde victime familiale. Au commencement d’avril 1670, le lieutenant civil était tombé gravement malade à la suite d’un dîner qu’il avait donné à son château de Villequoy, en Beauce, et dans lequel on avait servi une tourte de béatilles, « petites viandes délicates dont on compose des pâtés, des tourtes, des potages, des ragoûts, comme ris de veau, palais de bœuf, crêtes de coq, truffes, artichauts, pistaches, etc. » (Furetière). À partir de ce moment, il ne fit que languir et il mourut, comme d’épuisement, le 17 juin suivant. Son frère François, conseiller au Parlement en 1663, lui succéda dans la tombe par le même procédé, au mois de novembre suivant (G.D.U. xixe s.) ; puis ce fut le tour de sa sœur, Thérèse, en 1675. La marquise fut décapitée, puis son corps brûlé en 1676.

a.

Du Four (édition princeps, 1683), no clxxxii (pages 489, numérotée 497‑490) ; Bulderen, no dxxi (tome iii, pages 383‑384) ; Reveillé-Parise, no dcccxii (tome iii, pages 751‑752).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 18 juin 1670.
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(Consulté le 09.02.2023)

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