L. latine 67.  >
À Johann Georg Volckamer, le 15 décembre 1656

[Ms BIU Santé 2007, fo 49 ro | LAT | IMG]

Au très distingué M. Johann Georg Volckamer, à Nuremberg.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Vos deux lettres me sont parvenues en leur temps et y voici ma réponset. J’ai reçu le novum Opus anatomicum de M. Rolfinck, dont je vous remercie ; [1][2] je vous en réglerai le prix, comme des autres. Je n’ai pas voulu acheter notre Galien grec et latin de Paris, auquel manque la partie centrale, qui est la meilleure. Ne songez à rien moins qu’à vous le procurer : ceux qui l’ont acheté le possèdent inutilement ; ils ne l’auraient sans aucun doute jamais acquis s’ils avaient su que, tel qu’il est, il est si grandement défectueux. Ajoutez à cela qu’il y manque les meilleurs livres d’Hippocrate et Galien, et les plus indispensables. [2][3][4] Ici vit toujours la veuve de René Chartier, qui avait engendré un si grand ouvrage ; [5][6] mais elle est dans le dénuement et au delà de tout espoir de mener l’édition à son terme. Il reste aussi quelques fils pauvrement pourvus pour la route, des vauriens ignares qui sont aussi mal lotis que la marâtre et que le père, qui jamais n’a su être raisonnable, et sont encore plus fous qu’eux deux. [7][8] Il n’y a donc pas à espérer l’achèvement d’un si grand labeur ; du moins pas tant que durera la guerre, dont Dieu seul connaît le terme. [3] Presque tous les princes d’Europe ne paraissent pas résolus à y parvenir, de sorte que le présent conflit entre chrétiens, qui n’a rien de chrétien, ne cessera pas d’être éternel. Le Suédois a accordé des secours au Moscovite et au petit roi de la Chersonèse Taurique, qu’ils porteront contre le Polonais. [4][9][10][11][12] On dit pourtant que le Suédois, absolument désespéré de ses affaires, a abandonné la Poméranie et s’en est retourné en Suède ; et ce avec plus de bonheur qu’il ne l’aurait lui-même cru. Le Polonais est ainsi rendu à sa patrie et va, dit-on, engager une alliance avec l’empereur contre le Suédois. [13] D’autres disent que nous allons déclarer la guerre à l’empereur dans quelques mois, pour faire plaisir à Cromwell qui est favorable à notre parti, avec le Portugais, contre les efforts insensés et la tyrannie impie de la Maison d’Autriche. De tanta contentione Deus ipse viderit[5][14][15][16] On dit ici que le roi du Portugal est mort de maladie, à moins que ce ne soit de poison délivré par le soin des Espagnols.  Sa mort agitera peut-être les affaires de ce royaume, qui ne sont pas encore bien solides. [6][17] Ce pays, ennemi des Espagnols et qui a si heureusement secoué leur joug, aura de quoi craindre pour lui : sinon Mars en personne, ou du moins certains simoniaques, tels que sont les moines, en particulier les pires de ce grand bataillon, savoir les jésuites ; ce sont les plus téméraires des traîtres, ils n’entreprendront rien qui ne convienne à leurs affaires, ils osent toute sorte de crimes sous couvert de religion si Jupiter capitolin l’a ordonné, car ils sont toujours prêts à lui obéir plutôt qu’à Dieu. [7][18][19][20][21]

J’ai enfin reçu le livre de Bruno Seidel de Morbis incurabilibus ; ne vous donnez donc plus la peine de me le trouver. [8][22] Je ne pense pas qu’Elsevier ait encore en tête d’éditer les œuvres du très distingué M. Hofmann, car il n’a pas répondu aux lettres que je lui avais récrites à leur sujet. [23][24] Cela ne peut se faire à Paris, parce que nos libraires sont dans un état proche de la mendicité. Je me tournerai dorénavant vers ceux de Lyon ou de Genève. [9] Lundi prochain, mon second fils, Charles, sera ici reçu docteur en médecine. [10][25] Le 17e d’octobre, [Ms BIU Santé 2007, fo 49 vo | LAT | IMG] le très savant M. René Moreau est ici passé de vie à trépas, âgé de 72 ans. Quatre de nos libraires ont acheté au prix fort sa très riche bibliothèque, savoir 24 mille livres tournois, qui font huit mille de vos thalers. [26][27][28] Trois jours après M. Moreau, un autre des nôtres a aussi pénétré dans l’au-delà, il s’appelle Charles Guillemeau, homme d’astucieuse adresse, car il avait été nourri à la cour et s’y était presque attaché. [29] Quand la seconde partie de la nouvelle Anatome de M. Werner Rolfinck viendra-t-elle ? Notre Riolan écrit les Operationes chirurgicæ qu’il ajoutera à la nouvelle édition de son Encheiridium anatomicum[11][30] Je vous prie de saluer de ma part les savants hommes qui nous affectionnent ; mais en premier MM. Rolfinck, Nicolaï et Felwinger, [31][32] personnages qui surpassent toutes mes recommandations. Portez-vous bien, très distingué Monsieur, et aimez-moi.

Votre Guy Patin de tout cœur.

De Paris, ce vendredi 15e de décembre 1656.


1.

V. note [2], lettre latine 53, pour le « nouvel ouvrage anatomique » de Werner Rolfinck, intitulé Dissertationes anatomicæ [Dissertations anatomiques] (Nuremberg, 1656).

2.

V. note [13], lettre 35, pour la grande édition grecque et latine des œuvres complètes d’Hippocrate et Galien par René Chartier : entamée en 1638, elle ne se termina qu’en 1689 ; en 1656 avaient paru dix des treize tomes (i à viii, xi et xiii) ; la ruine puis la mort de l’auteur (1654) avaient interrompu la série.

3.

Tandis que la guerre contre l’Espagne continuait de ruiner le Trésor royal de France, le dernier souci de la Couronne était de financer l’achèvement du grand Hippocrate et Galien de René Chartier, ouvrage dont Louis xiii avait favorisé les débuts en 1638. Les trois derniers tomes durent attendre longtemps après la Paix des Pyrénées (1659) pour paraître : les tomes x et xii en 1679, et le tome xi en 1689.

4.

Le « Suédois » était Charles x Gustave, roi de Suède ; le « Moscovite » ou grand-duc de Moscovie (ou grande Russie), le tsar Alexis ier Michaïlovitch ; le Tartare ou Tatar précopite (« petit roi de la Chersonèse Taurique » ou Crimée, v. note [1], lettre 193), Mehmed iv Giray ; le « Polonais », Jean ii Casimir, roi de Pologne et grand-duc de Lituanie.

Le conflit qui embrasait alors tout l’est de l’Europe est resté dans l’Histoire sous le double nom de guerre de Treize Ans (1654-1667), entre Pologne et Russie, et de guerre du Nord (1655-1660), entre Pologne et Suède.

5.

« Dieu seul connaît la vérité sur un si grand conflit » (Cicéron, v. note [9], lettre 66).

6.

Jean iv, roi du Portugal, était mort à Lisbonne le 6 novembre 1656. Son fils lui succédait sous le nom d’Alphonse vi (v. note [8], lettre 457).

7.

« Mars en personne » est la guerre ouverte ; les « simoniaques » sont ceux qui pratiquent la simonie (trafic vénal des choses sacrées, v. note [4], lettre 586) ; « Jupiter capitolin » est le pape (alors Alexandre vii).

8.

V. note [7], lettre de Claude ii Belin, le  31 janvier 1657, pour le « Livre des maladies incurables » de Bruno Seidel (Francfort, 1593) et sa réédition par Hadrianus Foppens (Leyde, 1662) sur l’instigation de Guy Patin, dont il était auditeur au Collège de France.

9.

Son échec hollandais ne découragea pas Guy Patin ; il finit par obtenir la publication de ses manuscrits de Caspar Hofmann (Chrestomathies et autres traités) à Francfort (1667, v. note [14], lettre 150) et à Lyon (1668, v. note [1], lettre 929).

10.

V. note [9], lettre 456, pour l’acte de doctorat de Charles Patin, disputé le 19 décembre 1656 et suivi d’un banquet de 32 docteurs (v. note [11], lettre 458). Carolus ne devint docteur régent que le 18 janvier 1657 en présidant lui-même une thèse quodlibétaire (v. note [17], lettre 459).

11.

V. supra note [1], pour la nouvelle « Anatomie » de Werner Rolfinck qui n’eut pas de seconde partie. V. note [5], lettre latine 37, pour le projet inabouti d’ajouter un traité des « opérations chirurgicales » au « Manuel anatomique » de Jean ii Riolan (paru après sa mort, en 1658).

a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Johann Georg Volckamer, ms BIU Santé 2007, fo 49 ro et vo.

s.

ms BIU Santé 2007, fo 49 ro.

Clar. viro D. Io G. Volcamero, Noribergam.

Duas tuas suis temporibus accepi, Vir Cl. quib. ecce sum responsurus. D.
Rolfinkij Novum Opus Anatomicum accepi, de quo gratias ago : illius pretium
cum alijs refundam. Gal. nostrum Paris. GræcoLat. media melioriq. sua
parte mutilum noli emere ; non est quod de eo tibi comparando cogites : frustra
habitur ab ijs qui eum antehac emerunt, qui haud dubiè numquam emissent,
si qualis est, tam mendosum esse novissent ; adde quod in eo desiderantur
meliores et magis nesessarrij libri Hipp. et Galeni. Renati Charterij qui tantum
opus suscepebat vidua Hîc superest, sed in re tenui, et extra omnem spem tantæ
editionis perficiendæ : supersunt quoq. filij aliquot leviter viaticati, indocti nebulones, paris
cum noveca fortunæ, et ipso parente qui numquam sapere potuit, adhuc
stultiores : non est itaque quod speremus finem tanti operis : saltem quamdiu
bellum vigebit, cujus finem solus Deus novit : Certè videntur in eam curam
acriter incumbere singuli penè Principes Europæi, ut præsens bellum inter
Christianos minimè Christianum, æternum esse non desinat : Moschus et
Tauricæ Chersonesi regulus reddebantur Sueco suppetias laturi adversus Polonum,
dicuntur tamen Suecus, in summa rerum suorum desperatione, cum Polonis, relicta
Pomerania, in Sueciam suam reversus : idq. majori felicitate quàm ipse
credidisset : sic quodammodo patriæ suæ restitutus Polonus cum Cæsare fœdus
initurus dicitur contra Suecum et Moschum. Alij dicunt nos Cæsari bellum
indicturos intra aliquot menses, ut Cromwello partib. nostris addicto
gratificemur, cum Lusitano, adversus insanos conatus impiámq. tyranni-
dem domus Austriacæ. De tanta contentione Deus ipse viderit. Hîc d
morbo, si non veneno, Hispanorum curâ porrecto, extinctus Lusitaniæ rex :
forsan ab ejus obitu, illius regni res nondum firmatæ concutientur : habet
illa Provincia, Hispanis inimica, quæ tam feliciter eorum jugum excussit,
quod sibi metuat, si non ab aperto Marte, saltem à Simonibus quibusdam,
quales sunt Monachi, præsertim ex tanta caterva deterrimi, nempe Loyolitæ,
proditores callidissimi, fucatæ religionis prætextu omne scelerum genus audentes,
et nihil non aggressuri quod rebus suis conveniat, si jusserit Capitolinus ille Iupiter
cui parere potiùs quàm Deo semper sunt parati.

Brunonem Seidelium de morbis incurabilibus tandem recepi : de eo itaque
mihi recuperando ne deinceps angaris. Non puto Elsevirium de edendis Cl.
Hofmanni operibus amplius cogitare, qui nempe meis literis quas ea de ad eum rescripseram
non respondit. Parisijs istud fieri non potest ^ propter Bibiopolarum/ nostrorum imminen-/ tem mendicitatem. De Lugdunensib. aut Genevensibus
Bibliopolis in posterum videbo : filius meus scundus, Carolus, die Lunæ proximo
fiet hîc Doctor Medicus. Hîc 17.Oct. anno ætatis 72. vitam cum morte commu-
tavit

t.

ms BIU Santé 2007, fo 49 vo.

tavit M. Renatus Moreau, vir doctissimus : locupletissimum ejus Biblio-
thecam sibi comparârunt 4. Bibliopolæ ex nostris, maximo pretio, nempe 24.
millibus lb. Turonensium, quæ faciunt octo millia Thalerorum vestrorum. Triduo
post Moræum alter quoque ex nostris in locum communem penetravit, dictus Carolus
Guillemeau, vir astutæ calliditatis, utpote qui in Aula enutritus fuerat,
et prope conseruerat. ^ Novæ Anatomes D. Guern./ Rolfinkij pars altera/ quandonam veniet ? Rio-/ lanus noster scribit Ope-/ rationes Chirurgicas quas En-/ chiridij sui Anat. novæ/ editioni subjunget. Viros eruditos omnes qui rebus nostris favent, nomine meo,
rogo Te, salutes : imprimis v. DD. Rolfinkium, Nicolaïum et Felwingerum,
viros omni commendatione mea superiores. Vale, vir Cl. et me ama.

Tuus ex animo Guido Patin.

Parisijs, die Veneris, xv. Dec. 1656.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Johann Georg Volckamer à Guy Patin, le 15 décembre 1656.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=1100
(Consulté le 20.01.2020)

Licence Creative Commons "Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron" est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.