L. latine 241.  >
À Adolf Vorst, le 27 avril 1663

[Ms BIU Santé no 2007, fo 144 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Adolf Vorst, docteur en médecine à Leyde.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Vous n’aviez pas à me répondre ni à vous dire obligé en quoi que ce soit d’autre à mon égard, car c’est moi qui suis toujours votre débiteur, en particulier pour l’amour que vous me portez, ainsi que pour votre dernière lettre. On me l’a ici remise avec ce livre, très joliment relié, que M. Sylvius de Le Boë [2] vous a dédié ; [1] je connais fort bien l’honorabilité et l’érudition peu commune de cet auteur. Tous ces conflits qui sévissent aujourd’hui dans les Écoles de médecine me désolent assurément : notre siècle a jadis été dévot ; par je ne sais quel malheur, l’impiété et le mépris des choses sacrées ont pris la place de la dévotion en de nombreux esprits ; et pour tromper les plus simples est né le conflit, qui corrompt même la religion parmi les théologiens ; il s’éteint pourtant peu à peu et chez de nombreuses gens, la philargyrie l’a transformé en un art qui tient lieu de culte. Je hais tant que je peux tout le zèle qu’on consacre à la dispute et à la nouveauté ; je suis le sentier commun derrière Hippocrate et Galien, [3][4] notre Fernel, [5] Houllier, [6] Duret, [7] Riolan, etc. [8] Je fais plus de cas du seul livre de Galien de Methodo medendi que de tous les mensonges des chimistes, [9][10] et de toutes ces nouveautés, que les nôtres veulent établir, tanquam pro aris et focis[2][11] en luttant peu chrétiennement les uns contre les autres, [Ms BIU Santé no 2007, fo 145 ro | LAT | IMG] tant la stérile étude de la nouveauté les égare. Votre très estimé fils est tout à fait digne d’être aimé de tous, [12] car c’est un excellent jeune homme, et de bonnes mœurs, à qui je souhaite, comme à vous, les années de Nestor. [13] Quand il viendra ici, je serrerai entre mes bras le fils de M. Vander Linden, [14] votre très distingué collègue et notre éminent ami. [15] Il y a certainement eu du flottement dans nos affaires publiques, mais nul n’en connaît l’issue, hormis Dieu : cor Regis in manu Dei est[3][16] L’été prochain, à Lyon, le différend du pape avec notre roi sera réglé par des émissaires que chaque partie a choisis ; [17][18] on leur a associé pour compagnons un Espagnol, l’ambassadeur de Venise, un Savoyard et un Parmesan, qui régleront sans doute cette affaire, de sorte qu’une guerre ne nous vienne pas des sommités d’Italie. [4] Il circulait en Allemagne une rumeur, non entièrement secrète, sur un futur conflit entre notre roi et l’empereur, [19] mais il n’aura pas lieu cette année. Nicolas Fouquet, [20] jadis surintendant du trésor royal, croupit encore dans une oubliette ; on dit pourtant qu’il n’ira pas jusqu’au gibet ; c’est du moins ce qu’espèrent les siens. Personne ne sait avec certitude quelles seront les conditions futures du traité qu’on doit conclure entre nous et le Jupiter capitolin ; je pense pourtant que le Comtat d’Avignon nous restera ; [21][22] mais Dieu fasse que ce soit sous condition que ces vilains juifs qui y vivent soient taillés en pièces et renvoyés à Rome, pour que les moines italiens, peut-être eux-mêmes pires que juifs, les amènent à la foi du Christ. [23][24][25] En vérité, les compagnons de Loyola jouissent d’un immense pouvoir auprès des rois et des princes ; étant adroits et rusés, ils leur fournissent des conseils clandestins, de façon à faire finalement fortune en s’aidant d’artifices divers qui leur permettent de dominer l’ensemble des hommes. [26] Les juges que le roi a choisis contre les concussionnaires et les partisans sont aujourd’hui entièrement occupés à achever l’affaire de Fouquet, [27][28] [Ms BIU Santé no 2007, fo 145 vo | LAT | IMG] à qui, semble-t-il, s’appliquera la règle du droit : Esse diu in reatu pœnam mitigat[5] Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, vous saluerez de ma part vos collègues, MM. les très distingués et très savants professeurs Vander Linden, Van Horne, [29] Sylvius, Gronovius [30] et Stevartus. [31] On dit que la reine mère est au lit en raison d’une double tierce ; [32][33] pour en venir à bout, les médecins auliques qu’on a fait venir l’ont saignée cinq fois ; [34] mais la même maladie se poursuit, avec grand cortège de symptômes ; principalement un écoulement hémorroïdal qui augmente la maladie et diminue les forces. [35][36] Vale, très distingué Monsieur, et continuez de m’aimer comme vous faites.

De Paris, ce 27e d’avril 1663.

Votre Guy Patin de tout cœur.

Ce même jour, 27e d’avril, j’ai aussi écrit à M. Vander Linden et à M. Fortunatus Plempius, [37] professeur de Louvain. [6]


1.

Adolf Vorst avait envoyé à Guy Patin un recueil publié pour la première fois à Amsterdam en 1663 (Johann van de Bergh, in‑12), et réédité à Leyde en 1670, puis à nouveau 4 ans plus tard :

Francisci de Le Boe, Sylvii, Medicinæ Practicæ in Academia Lugduno-Batava Professoris, Disputationum Medicarum Decas, primarias corporis humani functiones naturales, nec non febrium naturam, ex anatomicis, practicis et chymicis experimentis deductas complectens. Annexis 1. Epistola Apolegetica contra Antonium Deusingium. 2. de affectus epidemii, anno 1669. Leidæ grassantis, causis naturalibus, 3. de hominis cognitione, binis orationibus. Omnibus ad Leidense exemplar fideliter conformatis. Editio tertia, copioso rerum ac verborum catalogo locupletata.

[Décade de Disputations médicales de Frans Sylvius de Le Boë, {a} professeur de médecine pratique en l’Université de Leyde, embrassant les fonctions naturelles premières du corps humain, ainsi que la nature des fièvres, déduites des expériences anatomiques, pratiques et chimiques. Avec : 1. une Épître apologétique contre Anton Deusing ; {b} et deux Discours, 2. sur les causes naturelles de la maladie épidémique qui a sévi à Leyde en 1669, {c} et 3. sur la connaissance de l’homme. Troisième édition entièrement fidèle à celle de Leyde, enrichie d’un copieux index des matières et des mots]. {d}


  1. V. note [13], lettre 759.

  2. Médecin dogmatique, professeur de Leyde, ennemi acharné de Sylvius et correspondant de Guy Patin.

  3. Une épidémie de peste.

  4. Iéna, Joh. Gollnerus, 1674, avec dédicace, datée de Leyde le 1er janvier 1663 :

    Excellentissimo, Clarissimoque Viro, D. Adolfo Vorstio, Medicinæ atque Botanices in Academia Lugduno-Batava Professori eximio, Olim Præceptori suo, nunc Collegæ honorando, Salutem multam dicit Franciscus de Le Boe, Sylvius.

    [Frans Sylvius de Le Boë adresse ses profondes salutations à l’excellent et très distingué M. Adolf Vorst, éminent professeur de médecine et de botanique en l’Université de Leyde, jadis son précepteur, maintenant son vénérable collègue].

    Datée du même jour, la préface au lecteur, longue de 39 pages, développe en 42 points les griefs de Sylvius contre Deusing et le moins honrable Lodewijk Bils (v. note [8], lettre latine 141), mais sans un mot que j’aie su trouver contre Johannes Antonides Vander Linden.

    Éloy a résumé les principaux reproches adressés à Sylvius :

    « La théorie la plus fausse l’égara dans la pratique : comme il avait établi l’acide pour cause générale des maladies, il ne s’occupa que du dessein de le combattre par les remèdes alcalins tant fixes que volatils. […] la nature devint toute chimiste entre ses mains, il la força même à l’être jusque dans les actions les plus simples. Mais il soutint une meilleure cause en défendant de tout son pouvoir la découverte du célèbre Harvey touchant la circulation du sang touchant la circulation du sang. Comme la vérité passe quelquefois pour un paradoxe chez les esprits prévenus, {i} cette découverte, que le médecin anglais avait annoncée en 1628, {ii} était encore rejetée comme une imagination chimérique par la plupart des professeurs de l’Europe, lorsque de Le Boë monta en chaire en 1658. Les preuves qu’il amassa pour en établir l’évidence lui réussirent si bien qu’il eut la gloire de l’avoir le premier enseignée et démontrée dans l’Université de Leyde. Jean Walæus, {iii} professeur de cette Académie, fut un de ceux qui frondèrent la circulation avec le plus de chaleur. »

    1. « L’homme prévenu ne vous écoute pas, il est sourd ; la place est remplie, et la vérité n’en trouve plus » (Bossuet, cité par Littré DLF).

    2. V. note [12], lettre 177.

    3. Jan de Wale (v. note [6], lettre 191) n’a pas contesté la circulation sanguine, mais soutenu qu’elle était connue avant Harvey.

2.

« comme s’il s’agissait de leurs autels et de leurs foyers [de ce qu’ils ont de plus cher] » (v. note [17], lettre latine 106).

Souvent cités dans la Correspondance, les 14 livres de la « Méthode pour remédier » [Therapeutikes Methodos] sont le plus fameux traité de Galien ; ses commentaires ont servi de base à plusieurs grands traités médicaux des xvie et xviie s.

Cette digression sur les conflits entre les médecins (et en passant, les théologiens) exprimait le jugement de Guy Patin sur Frans Sylvius de Le Boë : il menait l’aile progressiste de la Faculté de Leyde, en faveur de la circulation du sang et de la chimie ; sa violence à défendre ses idées lui valait de vives empoignades avec ses collègues de Leyde et d’ailleurs (v. supra note [1]).

3.

« le cœur du roi est dans la main de Dieu » (Proverbes, v. note [14], lettre latine 172).

4.

Pour la cohérence du propos, ma traduction a remplacé ut (conjonction affirmative) par ne (négative) dans ut ex Italiæ finibus bellum arceatur, « de sorte qu’une guerre nous vienne < ne nous vienne pas > des sommités d’Italie ».

Le traité entre le pape Alexandre vii et Louis xiv, qui mit fin au conflit engendré par l’affaire des gardes corses, ne fut conclu qu’en février 1664 à Pise (v. note [1], lettre 772). Les négociateurs en furent le légat du pape en France, Cesare Maria Antonio Rasponi, et Louis d’Anglure de Bourlémont, auditeur de Rote à Rome (v. note [33], lettre 342) et plénipotentiaire du roi, accompagnés par les ambassadeurs d’Espagne et de Venise en France, Gaspar de la Fuente et Alvise Sagredo (v. note [7], lettre 766). Je n’ai pas identifié le Savoyard et le Parmesan qui participèrent aussi aux préparatifs.

Dans son Histoire des papes, depuis saint Pierre jusqu’à Benoît xiii inclusivement… (La Haye, Henri Scheurleer, 1734, in‑4o, tome cinquième, pages 332‑333), François Bruys explique que :

« Mais au moment où tout paraissait disposé à la guerre, le pape sentit sa faiblesse ; et ses parents, qui voulaient profiter du peu de vie qui lui restait, aimèrent mieux qu’il s’accommodât avec le roi de France à quelque prix que ce fût, que de s’exposer à une guerre ruineuse, dont il ne verrait la fin qu’à la confusion et au préjudice de sa famille. Le fier pontife, qui avait rejeté les sollicitations que l’Espagne et l’Italie avaient employées pour le porter à la paix, s’y résolut de lui-même tout d’un coup, plus sensible aux intérêts de ses parents, qui la souhaitaient, qu’à ceux de tous les princes chrétiens qui lui en avaient auparavant représenté la nécessité.

L’accommodement fut d’abord négocié à Lyon, où le duc de Créqui refusa de traiter avec le Sr. Rasponi en qualité de nonce apostolique, mais seulement en qualité de plénipotentiaire. Cela fut cause que les conférences furent transférées dans la Savoie, où on ne conclut encore rien parce que le roi voulut qu’on satisfît en même temps les ducs de Parme et de Modène. Enfin, le roi ayant nommé la ville de Pise pour y conclure cette paix, ou n’en plus parler, elle y fut conclue heureusement le 22e de février 1664. »

5.

« Être longtemps en accusation adoucit la punition » (v. note [8], lettre 737).

6.

Note de Guy Patin, pour garder trace de deux lettres qu’il a écrites sans en conserver les brouillons.

a.

Brouillon manuscrit d’une lettre que Guy Patin a dictée en grande partie à l’intention d’Adolf Vorst, ms BIU Santé no 2007, fos 144 vo‑145 vo. La suscription, la fin et quelques corrections sont de la plume de Patin.

s.

Ms BIU Santé no 2007, fo 144 vo.

Cl. viro D. Adolfo Vorstio, Med. Doctori, Leidam.

Vir Cl. tu responsum mihi non debebas, nec
aliud quidquam, ego enim tibi semper debui,
præsertim pro illo tuo in me amore, ut et pro
postrema tua Epistola, quæ hîc mihi reddita
fuit, cum libro elegantissimè compacto, Tibi
dicato, doctissimi Collegæ tui Domini Sylvij
Delboe, cujus dignitatem et eruditionem non vulgarem
apprime novi. Quod in Scholis Medicorum hodie
tot vigeant contentiones, certe doleo : seculum
nostrum antehac fuit superstitiosum : in locum
superstitionis nescio qui fato, in mentes multorum
supersit impietas et rerum divinarum contemptus ;
et ad fucum faciendum simplicioribus, nata est
contentio, quæ etiam inter Theologos relligionem
mentitur, quæ tamen sensim extinguitur, et
quam pro cultu fecit artem multorum
philargyria. Ab omni contentionis et novitatis
studio, quantum in me est, abhorreo, et tritam
viam sequor post Hippocratem et Galenum,
Fernelium nostrum, Hollerium, Duretum,
Riolanum, etc.
pluris facio unicum librum
Galeni de methodo medendi, quàm omnia
chymistarum mendacia, et tot novitates, pro
quibus stabiliendis, tanquam pro aris et focis,
parum
Christianè digladiantur inter se

t.

Ms BIU Santé no 2007, fo 145 ro.

nostri homines, novitatis parum fructuoso studio nimis
addicti. Filius tuus dilectissimus sane dignus est qui ab
omnibus ametur, est enim optimus et bene moratus
adolescens, cui ut et t
Tibi, nestoreos annos exopto.
Clarissimi Collegæ tui et a
Amici nostri eximij, domini
Lindani filium ambabus ulnis amplectar quando ad
nos venerit. Quod spectat ad res nostras publicas, certe
nutavit, sed eventum nemini
nemo novit præter Deum : cor
regis in manu Dei est.
Dissidium Papæ cum Rege nostro
æstate proxima Lugduni Celtarum componetur per
quosdam homines ex utraque parte selectos, quibus comites
adjungentur Hispanus quidam, v
Venetus Legatus, Sabaaudus
et Parmensis,
qui haud dubiè rem ipsam component ut
ex Italiæ finibus bellum arceatur. In Germania rumor
quidam ferebatur non valde occultus, de futuro bello
inter Regem nostrum et Cæsarem, sed hoc anno nullum
futurum est. Nic. Fouquetus, olim regiæ gazæ præfectus,
adhuc detinet in latibulo ; dicitur tamen, aut saltem
speratur à suis, usque ad patibulum non iturus.
Quænam sint futuræ conditiones fœderis inter nos et
Jovem Capitolinum faciendi, nemo certe novit : puto
tamen nobis remansurum Avenionensem Comitatum ;
sed utinam ea lege, ut inde capellantur turpes illi
Judæi, et Romam remittantur, ut ad fidem Christi
deducantur per monachos Italos, forsan Iudæis nequiores.
Revera Loiolæ sociennes nimis multa possunt apud
Reges et principes, quibus haud dubiè clandestina consilia
suggerunt, tanquam homines astuti et versipelles, ut varijs
illis artibus quibus pollent supra mortales omnes, tandem
rem faciant. Hodie Iudices illi à Rege selecti contra
peculatores et publicanos, toti sunt in conficiendo Fulqueti
negotio,

u.

Ms BIU Santé no 2007, fo 145 vo.

cui profutura videtur regula Iuris : Esse diu in reatu pœnam mitigat.
Cl. viros eruditissimos Professores et Collegas tuos, DD. Vander
Linden, Van-Horne, Sylvium, Gronovium et Stevartum,
nisi grave sit,
nomine meo salutabis. ^ Vale, Vir Cl. et me quod facis, amare perge.
Parisijs, die 27. Aprilis, 1663. Tuus ex animo Guido Patin.

^ Regina Parens ex duplici tertiana dicitur decumbere, ad cujus profligandem
adhibiti Medici aulici quinquies venam secuerunt : sed adhuc ipse morbus
perseverat, cum magna pompa symptomatum ; præsertim cum fluxu
hæmorrhoïdali, qui morbum adauget, ac vires imminuit.

Eodem ipso die, nempe 27. Aprilis, scripsi quoque ad D. Vander
Linden
, et ad D. Fortun. Plempium, Professorem Lovaniensem.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Adolf Vorst à Guy Patin, le 27 avril 1663.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=1274
(Consulté le 23.10.2021)

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