L. latine 327.  >
À Christiaen Utenbogard, le 4 décembre 1664

[Ms BIU Santé no 2007, fo 180 ro | LAT | IMG]

Au très distingué M. Christiaen Utenbogard, à Utrecht.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Je me réjouis de votre convalescence, j’en suis même transporté de joie. Louange et gloire soient à Dieu tout puissant qui nous a conservé un si cher ami. Pour moi, je me porte bien et suis entièrement à votre service. Nous n’avons ici rien de nouveau en librairie. Notre reine a été tourmentée par une fièvre tierce, [2][3] elle a accouché d’une petite fille qui est en vie ; [4][5] mais elle se rétablit, renforcée par les nombreuses prières des braves gens. Cette année, notre expédition en Afrique n’a guère abouti heureusement ; [6] une autre fois, nous serons plus prudents. Ici règne un grand silence sur la trêve de l’empereur [7] avec le Turc[8] Hormis Dieu, qui seul tient entre ses mains le sort des hommes et la clé du futur, nul ne sait rien de la guerre au printemps prochain, ni où elle aura lieu. [1] Souffrez de transmettre mes salutations à nos excellents amis, MM. Vander Linden, [9] Vorst, [10] Deusing, [11] Schoock, [12] Reiner von Neuhaus, [13] Van Horne [14] et tous les autres qui nous aiment bien. [2] Dieu fasse que, dès le début de cet hiver, s’éteigne bien vite et s’échappe loin de vos frontières cette cruelle peste qui a récemment frappé vos quartiers. [15][16] Ici tout le monde se porte bien et jamais en 40 ans je n’ai vu si peu de malades ; à tel point que je puis presque dire de notre Paris ce que Sidonius Apollinaris a dit jadis de son Auvergne : Hic medici jacent, ægri ambulant[3][17] M. de Reuver, votre compatriote, se rétablit heureusement ; il a été gravement malade et ne s’en est pas facilement sorti : il a eu besoin d’un vigoureux de fouet pour purger son petit corps alourdi par un si pesant fardeau d’humeur morbifique et de pourriture. Je salue vos deux sœurs [18] et votre neveu Jan van Heurne. [19] Fouquet [20] gémit dans les fers et, hormis le roi, [21] nul mortel ne sait ce qu’il adviendra de lui. M. de Nesmond, [22] très illustre président au mortier, est mort ici récemment d’un fièvre quarte avec hydropisie. [23][24] Il était 2e président au mortier du Parlement de Paris ; [4] mais ni la poudre du Pérou, [25] ni le vin qu’ils appellent énétique, qui est un cathartique tiré de l’antimoine, [26][27][28] ni l’opium [29] ou le laudanum, [30] que les médicastres et empiriques auliques avaient prescrits, [31] ni d’autres poisons n’ont manqué à son trépas. Il est finalement parti dans l’au-delà, cito raptus est ne malitia mutaret intellectum[5][32] Vale, très distingué Monsieur, et aimez-moi.

De Paris, ce jeudi 4e de décembre 1663. [6]

Votre G.P. de tout cœur.


1.

J’ai corrigé une étourderie de Guy Patin qui a employé une tournure positive, quis scit præter Deum… [quelqu’un sait, hormis Dieu…] dans une proposition qui devait être négative, nullus scit… [nul ne sait…].

V. notes :

  • [1], lettre 799, pour la troublante naissance de Marie-Anne de France, et [11], lettre 802, pour le mystère de son existence ;

  • [2], lettre 799, pour la déplorable expédition française de Gigeri en Algérie (juillet-novembre 1664) ;

  • [8], lettre latine 242, pour la 4e guerre austro-turque qui s’était conclue aux dépens des Ottomans par la paix de Vasvár (1er août 1664) ; en dépit des tensions qui persistèrent en Hongrie, la guerre ne se ralluma pas avant vingt années (grande guerre austro-turque, dite de la Sainte-Ligue, 1683-1699).

2.

Les Hollandais Hendrik Vander Linden (fils de Johannes Antonides, mort le 5 mars 1664), Eberhard Vorst (fils d’Adolf, mort le 8 octobre 1663), Anton Deusing, Marten Schoock, Reiner von Neuhaus et Jan Van Horne étaient tous correspondants de Guy Patin.

3.

« Ici les médecins se reposent, tandis que les malades se promènent » (v. note [10], lettre 821).

4.

L’italique est en français dans le manuscrit

V. note [15], lettre 180, pour François-Théodore de Nesmond, mort le 15 novembre 1664. Guy Patin le connaissait bien car Nesmond était, par son épouse, beau-frère du premier président Guillaume de Lamoignon ; il a aussi évoqué les circonstances de son décès dans sa lettre 816 à André Falconet (paragraphe daté du 16 mars 1665).

Cette lettre est la seule où figure le nom de M. de Reuver, D. de Reuver, probable quidam hollandais malade à Paris.

5.

« il a été tôt enlevé de peur que la malice n’altérât son intelligence » (Livre de la Sagesse, v. note [4] du Faux Patiniana II‑2).

La sentence s’applique mal au président de Nesmond qui était mort à l’âge de 66 ans. Parmi quelques autres diagnostics modernes, sa fièvre prolongée (quarte ou autre) avec hydropisie finale peut évoquer une endocardite (infection des valves cardiaques, v. note [3], lettre latine 407) ou une péricardite (inflammation de l’enveloppe externe du cœur) avec insuffisance cardiaque terminale. Quoi qu’il en fût, Guy Patin en rejetait la cause sur les erreurs thérapeutiques d’autres que lui.

6.

Sic pour 1664, qui s’impose tant en raison du 4 décembre, qui y fut un jeudi, que de l’accouchement de la reine Marie-Thérèse, de l’expédition africaine de Gigeri ou de la mort du président de Nesmond.

a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Christiaen Utenbogard, ms BIU Santé no 2007, fo 180 ro.

s.

Ms BIU Santé no 2007, fo 180 vo.

Clariss. viro D. Christiano Utenbogardo, Ultrajectum.

De convalescentia tua, Vir Cl. gaudeo, imò triumpho. Deo Opt. Max. sit
laus et gloria qui tantum nobis servavit amicum. Ego quidem valeo, Tibi addictissi-
mus. Nihil hîc habemus novi de re literaria. Regina nostra febre tertiana labo-
ravit, et peperit filiolam quæ vivit : illa v. convalescit, tot bonorum precibus roborata.
Expeditio nostra in Africam parum feliciter successit hoc anno : aliàs erimus
cautiores. De inducijs Cæsaris cum Turca altum hîc silentium. De bello vere pro-
ximo, et ubinam futurum sit, quis scit præter Deum, qui solus habet in manibus
sortes hominum, et clavem futuri. Patere ut per Te salutem viros eximios Amicos
nostros, D.D. Vander Linden, Vorstium, Deusingium, Schoockium, Rein.
Neuhusium, Van-Horne,
et omnes alios qui nos amant : utinam prima hac hyeme, statim extinguatur ac feliciter evanescat ex vestris oris, sæva illa lues epidemica
quæ vestras insulas nuper afflixit. Hîc omnes valent, nec ab annis 40. vidi tam paucos
ægros : adeo ut fere possim affirmare de nostra Lutetia, quod olim Sidonius
Apollinaris de sua Arvernia : Hîc Medici jacent, ægri ambulant. Popularis tuus
D. de Reuver feliciter convalescit : graviter ægrotavit, nec facilè evasit : indigebat
tali flagello ut expurgaretur corpusculum tanta morbifici humoris sarcina et
tam putri copia gravatum. Ambas tuas Sorores, et Io. Heurnium ex sorore nepotem
tuum saluto. Fuquetus gemit in vinculis, et de eo quid futurum sit, nemo morta-
lium novit præter Regem. Heri Nuper hîc obijt illustrissimus Præses infulatus, D. de
Nesmond, ex quartana et hydrope : il estoit 2. President au mortier, au Parlement
de Paris :
nec ad ejus necem defuerunt pulvis Peruvianus, vinum quod vocant
eneticum, ex stibio catharticum factum, opium sive laudanum, à medicastris et
Empiricis aulicis exhibitum, ut et alia venena : tandem abijt ad plures, et citò
raptus est ne malitia mutaret intellectum. Vale, Vir Cl. et me ama. Parisijs, die
Iovis, 4. Dec. 1663.

Tuus ex animo G.P.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Christiaen Utenbogard à Guy Patin, le 4 décembre 1664.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=1360
(Consulté le 22.09.2021)

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