L. latine 404.  >
À Werner Rolfinck, le 16 août 1666

[Ms BIU Santé 2007, fo 208 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Werner Rolfinck, à Iéna. [a][1]

J’ai récemment reçu le paquet que m’avait envoyé notre ami, le très distingué M. Volckamer ; [2] plusieurs livres que j’y ai trouvés m’ont fait grand plaisir, dont votre thèse de 1650, de Diaphoreticorum usu eximio ; [1][3][4] je vous remercie tout particulièrement de me l’avoir offerte. Je loue et approuve vos opinions en tout cet opuscule. Au chapitre iv, qui traite de Affectibus capitis, page H verso, je ne puis suffisamment vanter l’avis de Ludovicus Septalius, [5] car il repose sur d’excellents arguments et l’expérience le renforce tous les jours. [2][6] Page suivante, H 2, j’ai de quoi dire et redire, mais n’en ferai rien sans votre permission et sans vous avoir prié de prendre en bonne part tout ce que j’écrirai. [3][7] Même page, ligne 4, il faut lire Nic. Piètre, Med. Parisiensis[4][8][9] Souffrez, mon cher Werner, je vous prie, que je ne tolère pas qu’un si éminent personnage soit cité sans être loué. Ô le grand homme, et même le plus grand de tous, au double motif de sa probité et de son érudition ! Mon cœur palpite de joie et je fonds en larmes au très doux souvenir d’un tel géant. Tandis que je vous écris ces lignes, je contemple ici son portrait, qui m’est le plus cher parmi les nombreux autres que j’ai sous les yeux. Le seul que je range devant lui est Fernel, [10] que Piètre lui-même adorait et vénérait.

Dij majorum umbris, tenuem et sine pondere terram,
Spirantésque crocos, et in urna perpetuum ver ;
Qui præceptorem sancti volvere parentis Esse loco
[5][11]

Je n’aurais presque rien appris de bon en médecine, je ne serais guère devenu probe et, pour ainsi dire, n’aurais guère été qu’un empirique [12] ignorant ou un charlatan [13] si, pour ma très grande chance, encore jeune homme, je n’avais rencontré Nicolas Piètre, homme de tout premier rang et prince des médecins de toute l’Europe. [6] Ô l’excellent homme, remarquable, avisé ! Pour tout dire, ô le plus savant, le plus sage, le meilleur de tous ! Il a vécu 80 ans, pour le bien public de toute la France, et il est mort en l’an du Christ 1649, doyen et ancien de la Faculté de médecine de Paris, [7][14] ayant surpassé de très haut toute gloire, toute jalousie et toute louange. [Ms BIU Santé 2007, fo 209 ro | LAT | IMG] Il était oncle de notre Jean Riolan. [8][15] En un mot, ce fut un homme immense ; à la fois l’autre Socrate, l’autre Hippocrate et l’autre Galien de son siècle. Mais, direz-vous, mon cher Werner, pourquoi tout cela ? Je vous écris ainsi pour que vous sachiez bien à quel point Nicolas Piètre a été estimé chez nous et que, s’il vous vient une autre occasion de nommer un si grand personnage, vous le louerez publiquement en considération de son mérite et l’appellerez Nic. Pietreus, Med. Paris. vir doctissimus, aut vir maximus[9] car il est sacrilège d’évoquer un si grand homme sans faire l’éloge de sa dignité. Et voilà pour votre thèse sur l’emploi des diaphorétiques. J’en viens à votre Medicina specialis : [10] ce livre est tout plein de bon fruit ; parmi bien d’autres choses, j’y loue surtout et particulièrement ce que vous avez écrit de natura medicamentorum purgantium, mais j’aurais bien aimé que l’imprimeur mît une table des chapitres à la tête d’un si volumineux ouvrage. [11] Vivez et portez-vous bien, très distingué Monsieur, et aimez-moi.

De Paris, le 16e d’août 1666.

Vôtre de tout cœur, Guy Patin.


1.

V. note [4], lettre latine 340, pour la thèse de Werner Rolfinck « sur le parfait emploi des diaphorétiques » (Iéna, 1650). Les pages n’en sont pas numérotées. Elle est composée de huit feuilles in‑4o, dont les signatures vont de A à I 2, soit 67 pages, divisées en cinq sections :

  1. De Sudorificorum etymologia, significatione, descriptione et differentiis in genere [Étymologie, signification et description des diaphorétiques (v. note [32], lettre 101) en général, et de leurs différentes sortes] (A 3‑A 4) ;

  2. De Materia sudoriferorum [Matière des sudorifiques] (B‑E vo, 2 chapitres) ;

  3. De Sudoriferis externis attrabentibus [Sudorifiques externes attirants] (E vo‑F vo, trois chapitres) ;

  4. De Modo utendi et sudorum apparatu [Manière d’utiliser la sudation et préparation requise] (F vo‑G 2, trois chapitres) ;

  5. intitulée par erreur Sectio quarta et ultima [Section quatrième (au lieu de cinquième) et dernière], De Sudoriferorum fine et usu [But et emploi des sudorifiques] (G 2‑I vo, sept chapitres). Les très nombreuses indications thérapeutiques des sudorifiques y sont classées en six catégories :

    1. De Morbis externis [Maladies externes] (gale, ulcérations cutanées, érysipèle, syphilis), chapitre ii,

    2. De Febribus [Fièvres] (tierces, quartes, pestilentielles, pétéchiales, variole et rougeole, maladie hongroise [v. note [9], lettre latine 341]), chapitre iii,

    3. De Affectibus capitis [Affections de la tête] (céphalée, épilepsie, paralysie, catarrhe nasal, hydrocéphalie, frénésie et mélancolie, maladies des yeux), chapitre iv,

    4. De Affectibus ventris medii [Affections du moyen ventre (thorax)] (laryngite, palpitations et douleurs cardiaques, pleurésie, phtisie, toux, émaciation), chapitre v,

    5. De Affectibus infimi ventri [Affections du bas-ventre (abdomen)] (engorgement de la rate, hydropisie, faiblesse d’estomac, anorexie, choléra, diarrhées, maladies gynécologiques, diabète, impuissance virile), chapitre vi,

    6. De Articulorum doloribus [Douleurs articulaires] (goutte, douleurs de hanche), chapitre vii et dernier.

Trois courtes dédicaces en vers latins occupent le dernier folio (I 2).

2.

Dans la thèse de Werner Rolfinck (v. supra note [1]), les « Affections de la tête » occupent le chapitre iv de la 5e section. Le passage que mentionnait Guy Patin touche aux indications des diaphorétiques dans la paralysie :

In paralysi num conveniant sudorifica, maxima lis est. Notabilis occurrit aphorismus 14. in Hippocraticis Magni Coacis prænotion. lib. 2. capit. 14. Ιδρωτες δε οι μεν κατα μικρον, ωφελεουσιν. οι δε αθροοι, και αι των αιματων αφαιρεσιες <αι αθροοι> βλαπτουσι<ν>. At vero sudores qui sensim exudant, prosunt : confertim autem prorupti, et larga detractio sanguine nocent. Inde, Ludovicus Duretus in comm. Sudores qui sensim exudant, adeo prodesse dicit quod humor morbificus exitum habeat, superstite partium, unde manat, integritate. Nimiam sudationem autem rejicit, quod partes jam resolutas reddat effœtas, Paralyticosque faciat desperatos, quod sudores nimii veniant δια την εκλυσιν per exclusionem partium afflictarum. Hisce forsitan motus Ludovicus Septalius lib. 6. animadvers. med. n. 74. Sudorifica in Paralysi prorsus damnat, quod eorum usu tenuibus evacuatis, crassiora magis callescant et crassiora reddantur, magisque obstruant atque difficiliora reddantur ad motum et evacuationem.

[Il y a très grande dispute sur l’opportunité des sudorifiques dans la paralysie. Il se trouve ce remarquable aphorisme 14 du grand Hippocrate, au livre 2, chapitre 14 des Prénotions coaques : « Les sueurs venant peu à peu sont avantageuses ; mais les sueurs venant tout à la fois sont nuisibles, ainsi que les saignées dans lesquelles on ôte tout à la fois beaucoup de sang. » {a} Louis Duret l’a commenté, {b} disant que ceux qui transpirent en abondance évacuent tant leur humeur morbifique que cela favorise l’intégrité résiduelle des parties d’où elle s’écoule. Il rejette néanmoins la sudation excessive parce qu’elle épuise les parties qui ont déjà été drainées, parce qu’elle ruine les derniers espoirs des paralytiques, et parce que les sueurs superflues proviennent de l’exclusion des parties affectées. Peut-être inspiré par ce propos, Ludovicus Septalius, au livre 6 de ses Animadversiones medicæ, no 74, condamne entièrement les sudorifiques dans la paralysie parce qu’une fois les humeurs légères évacuées, ils assèchent énormément les plus épaisses, les épaississant plus encore ; elles obstruent alors puissamment, et deviennent plus difficiles à mobiliser et à évacuer]. {c}


  1. Traduction (Littré Hip, volume 5, § 354, page 659) du grec et du latin transcrits par Werner Rolfinck.

  2. V. note [10], lettre 11, pour les commentaires de Louis Duret sur les Prénotions coaques (Paris, 1588, pour la première édition).

  3. Fin de l’animadversion no 74, sur le traitement de la paralysie, des « Animadversions médicales » de Ludovicus Septalius (v. note [42], lettre 280 ; édition de Dordrecht, Vincent Caimax, 1650, in‑8o, pages 154‑155), qui s’assortit de deux conclusions, imprimées dans la marge : Paralyticis sudorifera inutilia [Les sudorifiques sont inutiles aux paralytiques] et Paralyticis diuretica optima [Les diurétiques sont excellents pour les paralytiques].

3.

Grand admirateur et connaisseur fort averti des œuvres de Daniel Sennert, Guy Patin désapprouvait la première phrase de cette page :

Sennerti sententiam amplectentes existimamus sudorifica plurimum in hoc affectu prodesse, modo eligantur mitiora.

[Nous estimons devoir embrasser la sentence de Sennert, énonçant que les sudorifiques sont extrêmement utiles dans cette affection, pourvu qu’on choisisse les plus doux]. {a}


  1. La référence de Sennert que commentait Werner Rolfinck était la question iii (An Sudorifera in Paralysi sint exhibenda [S’il convient de prescrire les sudorifiques dans la paralysie]), chapitre xxvii (De Paralysi [La Paralysie]), partie ii (De Actionibus cerebri læsis, sensuum internorum scilicet et ratiocitationis, motus item animalis symptomatibus, ac excretorum et retentorum in cerebro vitiis [Actions perturbées du cerveau, savoir des sensations internes et du raisonnement, le mouvement ; ainsi que les symptômes mentaux, et les désordres de ce que produit et reçoit le cerveau]), livre i de la Medicina practica [Médecine pratique] (Lyon, 1629, v. note [5], lettre 8 ; page 676).

4.

En plus d’écorcher le nom du maître bien-aimé de Guy Patin, Nicolas Piètre (v. note [5], lettre 15), en l’appelant Petre, Werner Rolfinck avait vivement attaqué son opinion sur l’emploi des sudorifiques dans la paralysie :

Nec curamus, quæ Nicolaus Petre Medicus Parisiensis exercitatione quadam hic nobis objicit, quod Diaphoretica vires exolvant, corpora exhauriant, nec solum serum superfluum erumpat, sed una prodeat succus alimentarius, nonnihil etiam substantiæ solidarum partium effluat : Unde languida sudore natura morbi curationem suscipere aut susceptam absolvere nequeat. Quum hæc tantummodo de immoderato et sinistro eorum usu sint intelligenda. Nemo enim medicorum, qui micam adhuc salis habet, paralysi laboranti præcipiet, ut sudorem continuet, quousque sanguinem aut ipsam partium substantiam effundat : Semper enim, uti supra monuimus, attendenda qualitas, ut eliciamus humorem aquosum et extenuatum, non vero carnem liquefactam, non adipem, non pinguenidem aut sanguinem, quum hæc ad naturæ et vitæ subsidium conservanda. Tum ipse Nicolaus Petre mitiora sudorifica admittit. Quid enim fotus isti, motus et frictio, quibus thesi sequenti, non tantum expirationem partis resolutæ procurandi potentiam tribuit sed ad robur parti conciliandum longe superari balsami Peruviani vires, asserit, sunt aliud ?

[Et nous ne nous soucions guère de ce que Nicolas Petre, médecin de Paris, nous a objecté là-dessus en l’un de ses essais, disant que les diaphorétiques dénouent les forces, épuisent les corps car, outre qu’ils expulsent la sérosité superflue, ils chassent en même temps le suc alimentaire et font aussi s’écouler en partie la substance des parties solides. En vérité, si la sudation est pauvre, la nature ne peut ni entreprendre la guérison de la maladie, ni la compléter quand elle a été amorcée. Cela ne doit pourtant s’entendre que pour l’emploi immodéré ou maladroit des sudorifiques, car aucun médecin, s’il a encore un grain de bon sens, ne prescrira de pousser la sudation jusqu’à épuiser le sang ou la substance même des organes. Comme nous l’avons observé plus haut, il convient en effet de toujours veiller à n’expulser que l’humeur aqueuse et diluée, mais ni la chair liquéfiée, ni la graisse, ni le sang, qu’il faut conserver pour sustenter la nature et la vie. Nicolas Petre lui-même admet l’emploi des sudorifiques doux. S’agit-il d’autres remèdes que ces fomentations, cette gymnastique et ces massages à qui, dans une thèse ultérieure, {a} il a attribué le pouvoir, largement supérieur, dit-il, à celui du baume du Pérou, {b} non seulement de provoquer le dégorgement de la partie enflée, mais de restaurer ses forces ?]


  1. Comme tous les Piètre, Nicolas a laissé fort peu d’ouvrages imprimés. Le catalogue de Baron répertorie une thèse qu’il a présidée en 1619, intitulée An paralysi sudorifica ? [Les sudorifiques sont-ils utiles dans la paralysie ?] (candidat Guillaume Belet, conclusion négative). Je n’ai pas identifié l’exercitatio [essai] que Rolfinck a mentionné au début de cet extrait.

  2. Baume du Pérou (T. Corneille) : « suc tiré d’un arbre grand comme un grenadier, et dont les feuilles ressemblent à celles de l’ortie. Monard, qui en rend ce témoignage, en distingue de deux sortes. L’un découle des incisions qu’on fait à cet arbre ; cette liqueur est blanchâtre, tenace et visqueuse ; mais sa rareté et la difficulté qui se trouve à la tirer, empêche<nt> qu’il ne nous en vienne. Les Indiens pour composer l’autre baume, font bouillir dans une chaudière les branches et le tronc de l’arbre, hachés fort menu, avec beaucoup d’eau ; lorsque le tout a suffisamment bouilli, ils le laissent refroidir et ramassent l’huile qui nage au-dessus ; cette huile est de couleur noire, rougeâtre, fort odoriférante, et c’est le baume dont nous nous servons ordinairement. Étant appliqué, il adoucit les douleurs qui proviennent d’humeurs froides ; il dissipe les humeurs aqueuses, fortifie les nerfs et le cerveau, guérit les gouttes crampes [v. note [4], lettre d’Hugues de Salins, datée du 3 mars 1657], amollit la rate endurcie et aide fort aux goutteux. Dans la chirurgie, il est bon aux plaies récentes, non seulement en consolidant, mais encore en échauffant et en dissipant ce qui est nuisible. On s’en sert aussi pour les contusions invétérées, et même pour celles des nerfs. »

    Plus haut dans sa thèse (section iii, sur les sudorifiques externes) Rolfinck avait parlé des bains chauds, des massages, de la gymnastique, et des baumes et onguents (mais sans y mentionner le baume du Pérou).

Cette critique de Piètre frise l’éreintement et ne pouvait que vivement agacer Patin. Il allait amicalement, mais fermement, tancer Rolfinck pour son impudence.

5.

« Ô dieux, faites que la terre soit subtile et légère aux ombres de nos ancêtres, que s’exhale de leur urne le parfum du safran, un printemps éternel ! Eux voulaient que le précepteur tînt la place d’un père respecté » (Juvénal, Satire vii, vers 207‑210).

6.

Sous le coup de l’émotion, Guy Patin a écrit Medorum [Mèdes ou Perses] au lieu de Medicorum [médecins].

7.

Nicolas Piètre avait été élu doyen (decanus) de la Faculté de médecine de Paris en novembre 1626, pour deux ans ; il en fut l’ancien (antiquior magister, plus ancien maître ou doyen d’âge) du 28 janvier 1648 (v. note [7], lettre 151) à sa mort, le 27 février 1649, pendant le siège de Paris (v. note [12], lettre 202).

8.

Jean ii Riolan (v. note [7], lettre 51), le mentor de Guy Patin, était fils d’Anne Piètre (morte en 1604), sœur aînée de Nicolas, et de Jean ii Riolan.

9.

« Nicolas Piètre, médecin de Paris et homme très savant, ou très éminent ».

10.

Guerneri Rolfincii, Phil. et Med. Doctoris, Professoris publici, Ordo et methodus medicinæ specialis Commentatoriæ, ως εν γενει cognoscendi et curandi dolorem capitis, ad normam veterum et novorum dogmatum proposita [Organisation et méthode de la médecine spéciale, globalement spéculative, de Werner Rolfinck, docteur en philosophie et médecine, professeur public, où il est question du diagnostic et du traitement du mal de tête, présentée suivant la règle des anciens et des nouveaux dogmes] (Iéna et Francfort, Thomas Matthias Götze, 1665, in‑4o).

Il s’agit d’un épais ouvrage (1 069 pages) composé de 14 livres, incluant la matière de thèses disputées à Iéna par 34 candidats (dont la liste des noms figure dans les pièces liminaires, mais qui n’apparaissent plus dans la suite du texte). Rolfinck explique son titre dans le Benevolo lectori S. [Salut au bienveillant lecteur] :

Methodi officium, quod est δεικνυειν demonstrare, hic etiam observatur, και τα ζητουμενα apte disposita non solum examinantur, verum etiam η δια συλλογισμου η, εξ επαγωγης per syllogisticam inferendi vim, aut inductionem confirmantur.

Medicinæ specialis ordo et methodus indigitatur, ad differentiam medicinæ generalis, quæ sunt institutiones. Res desumuntur ex institutionibus. Tractandi ordo diversus est.

Commentatoria specialis medicina dicitur, ad differentiam consultatoriæ, et renunciatoriæ.

το ως εν γενει limitat considerandi modum. Non proponuntur specialia certis affectibus destinata, sed in genere his vel illis quæ accommodari queunt.
Non promittit titulus vana ostentatione res novas, sed aliam veterum rerum ad ordinem et methodum commentatoriam
ως εν γενει applicandi rationem.

[La fonction d’une méthode, qui est de démontrer, est ici respectée ; j’y ajoute non seulement l’examen de son but, clairement exposé, mais aussi sa confirmation grâce aux ressources de l’inférence syllogistique, ou induction. {a}

J’invoque l’organisation et la méthode de la médecine spéciale, qui en sont les préceptes, à la différence de la médecine générale. Les faits sont tirés des préceptes. L’ordre du raisonnement est inversé.

La médecine spéciale est dite spéculative {b} pour la distinguer de celle qui est consultative et déclarative.

Globalement détermine la manière de raisonner : il ne s’agit pas d’examiner les expressions caractéristiques de certaines maladies, mais de rechercher, de manière générale, celles qui correspondent à telle ou telle maladie. {c}

Sans vaine ostentation, mon titre ne promet pas d’innovations, mais un raisonnement à appliquer globalement pour établir une autre organisation des connaissances anciennes et une méthode spéculative].


  1. Base de la logique scolastique (aristotélicienne), le syllogisme (nom dont dérive l’adjectif syllogistique) est un « argument composé de trois propositions telles que la conséquence est contenue dans une des deux premières, et l’autre fait voir qu’elle y est contenue ; ces trois propositions s’appellent la majeure, qui contient l’attribut de la conséquence ; la mineure, qui en contient le sujet ; et la conséquence ou conclusion » (Littré DLF). V. note [19], lettre 376, pour l’application de ce modèle à la construction des thèses universitaires.

    L’induction est une « sorte d’analyse où l’on va des effets à la cause, des conséquences au principe, du particulier au général ; ou autrement, l’opération qui découvre et prouve les propositions générales, procédé par lequel nous concluons que ce qui est vrai de certains individus d’une classe est vrai de toute la classe, ou que ce qui est vrai en certain temps sera vrai en tout temps, les circonstances étant pareilles. Une induction est essentiellement la perception qui nous montre qu’un cas particulier appartient à une certaine classe de cas préalablement généralisés » (ibid.).

  2. L’adjectif commentatorius appartient au néolatin et n’a pas de traduction formelle en français moderne ; « interprétatif », qui dérive du sens classique de commentator, celui qui remet en mémoire, le commentateur, l’interprète (Gaffiot), aurait pu convenir, mais « spéculatif » m’a semblé plus conforme aux explications de Rolfinck.

  3. Cette approche, alors novatrice, est celle qui guide le raisonnement diagnostique moderne : partir globalement, c’est-à-dire sans idée préconçue, des signes isolés ou groupés en syndromes, pour identifier une maladie, et non l’inverse ; soit passer du syllogisme « Telle maladie provoque tel symptôme, tel patient est atteint de cette maladie, il présente donc ce symptôme », au syllogisme contraire, « Tel symptôme s’observe dans telles maladies, tel patient présente ce symptôme, il est donc atteint d’une de ces maladies ».

11.

Une table des 14 livres, divisés en sections, elles-mêmes divisées en chapitres, fait en effet sérieusement défaut dans ce volumineux ouvrage (tantum opus). Le lecteur doit se satisfaire d’un Index rerum et verborum [Index des matières et des mots], certes riche, mais insuffisant pour rendre la consultation commode.

Le livre v tout entier (pages 443‑562) porte « sur la nature des médicaments purgatifs ». Il est intitulé De materiis præsidiorum pharmaceuticis, quæ respiciunt causam morbi, vacuationem indicantem, per alvum et vomitum [Les remèdes pharmaceutiques qui s’attaquent à la cause de la maladie, quand elle justifie l’évacuation, par la défécation et par le vomissement] et comporte neuf sections (dont les titres pèchent par leur syntaxe latine) :

  1. De vacuantibus per alvum, et vomitum, leniendo [Évacuants par défécation (par le bas) et par vomissement (par le haut), qui agissent de manière douce], 29 chapitres ;
  2. De præparantium medicamentorum materiis [Compositions des préparations médicamenteuses], 12 chapitres ;
  3. Materias per alvum purgantium medicamentorum proponit, in cacochymia biliosa [Présente la composition des médicaments qui purgent par défécation dans la cacochymie bilieuse (autrement nommés cholagogues)], 2 chapitres ;
  4. Materias per alvum purgantium medicamentorum proponit, in cacochymia pituitosa [Présente la composition des médicaments qui purgent par défécation dans la cacochymie pituiteuse (autrement nommés lymphagogues)], 13 chapitres ;
  5. Materias per alvum purgantium medicamentorum proponit, in cacochymia melancholica [Présente la composition des médicaments qui purgent par défécation dans la cacochymie mélancolique (autrement nommés mélanocholagogues)], 4 chapitres ;
  6. Materias per alvum purgantium medicamentorum proponit, in cacochymia serosa [Présente la composition des médicaments qui purgent par défécation dans la cacochymie séreuse (autrement nommés hémagogues)], 9 chapitres ;
  7. Materias per alvum ex singulis, imprimis secunda et tertia corporis regione purgantium medicamentorum ποικιλοχυμαγογος proponit [Présente la composition des médicaments poïkilochymagogues qui purgent (diverses humeurs en même temps) par défécation une seule région du corps, principalement la deuxième (thorax) et la troisième (abdomen)], 14 chapitres ;
  8. Materias per os, ex publica secunda et tertia corporis regione purgantium medicamentorum, seu vomitorum proponit [Présente la composition des médicaments qui purgent par vomissement à la fois la deuxième et la troisième région du corps], 7 chapitres ;
  9. Materias clysterum proponit [Présente la composition des clystères], 6 chapitres.

Découragé sans doute par la complexité de ce monument difficilement pénétrable, Guy Patin a pu (comme moi) se contenter de chercher les entrées de l’index consacrées à l’antimoine ; et eut alors la satisfaction de n’en trouver qu’une seule, renvoyant à la page 949 :

Antimonium imperfecta metalla absorbet et in auras evomit, auro parcit. Inficias itur, panaceam omnibus corporum dyscrasiis resistere, iis autem, quæ naturaliter insunt, parcere.

[L’Antimoine engloutit les métaux imparfaits, à l’exception de l’or, et les vomit dans l’atmosphère. Il est contestable que ce soit une panacée qui s’oppose à toutes les dyscrasies du corps, tout en ménageant celles qui leur sont naturellement innées]. {a}


  1. Le latin généralement impur, pour ne pas dire barbare, de ce livre en rend la traduction difficile et incertaine. La dyscrasie est le nom grec (duskrasia) de l’intempérie des humeurs (v. note [2] de la Consultation 18).

a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Werner Rolfinck, Ms BIU Santé 2007, fo 208 vo‑209 ro.

s.

ms BIU Santé 2007, fo 208 vo.

Clar.viro D. Guern. Rolfincio, Ienam.

In fasciculo librario quem nuper accepi per Cl. virum, Amicum
nostrum D. Volcamerum, multa reperi quæ mihi fuerunt gratissima :
et inter alia, in eo deprehendi Thesim tuam de Diaphoreticorum usu
eximio, anno 1650.
à Te mihi destinatam, pro qua singulares habeo
Tibi gratias. Consilium tuum in toto libello laudo et probo : sed postquam
deveni ad caput 4. quod est de affectibus Capitis, pag. H versa, Lud. Sep-
talium non possum satis laudare, optimis rationibus fultum, et quæ quotidiano
firmantur experimento. Sed At seq. pagina, H2. habeo quod scribam, et regeram,
sed præfata venia, et præmissa precatione, ut nimirum quidquid sup dixero,
in bonam partem accipias, aliàs enim non scriberem. Ipsius pag. lin. 4. legendum
Nic. Pietre, Med. Parisiensis ; O mi Guernere, patere quæso ut tantum virum illaudatum
abire non patiar : ô virum magnum, imò maximum, duplici nomine, probitatis
ac eruditionis : pectus mihi salit præ gaudio, et lacrymas effundo super
tanti viri dulcissima memoria, cujus hîc habeo Iconem ante oculos dum hæc ad
Te scribo positam, inter alias multas mihi carissimam. Unum Ferne-
lium
illi antepono, quem ipse tanquam Numen colebat et reverebatur.

Dij majorum umbris, tenuem et sine pondere terram,
Spirantésque crocos, et in urna perpetuum ver ;
Qui præceptorem sancti volvere parentis Esse loco.

Vix aliquid tenuissem boni in Medicina, vix probus, et vix aliud quàm,
ut sic dicam, quàm imperitus Empiricus aut Agyrta fuissem, nisi
primario viro, Nic. Pietreo, totius Europæ Medorum principi, optimo meo
fato, adhuc adolescens, maturè innotuissem. O virum eximium, egre-
gium, cordatum ! dicam verbo : ô virum eruditissimum, sapientissimum,
optimum ! Vixit ille bono publico totius Galliæ annos 80. et obijt anno
Christi 1649. antiquior Scholæ Medicæ Paris. Magister et Decanus, supra
omnes titulos positus, supra omnem invidiam, et omni laude dignissimus. Io. nostri

t.

ms BIU Santé 2007, fo 209 ro.

Io. Riolani fuit avunculus. Dicam verbo, vir fuit maximus, et sæculi sui alter
Socrates, Hipp. et Galenus. Sed dices, mi Guernere, quorsum ista ? quæ ideó ad Te
scribo, ut per me scias quantus vir apud nos fuerit Nicol. Pietreus : et si aliàs
recurrat occasio tantum virum nominandi, publicè laudetur pro dignitate, et
dicatur Nic. Pietreus, Med. Paris. vir doctissimus, aut vir maximus : nefas enim est
tantum virum sine absque honoris elogio prætermittere. Et hæc pro Thesi tua de diaphore-
ticorum usu.
Ad specialem tuam Medicinam venio : liber est bonæ frugis ple-
nissimus : in quo præsertim, et inter alia multa laudo quæcumque scripsisti
de natura medicamentorum purgantium, in particulari : sed utinam Typographus
tanto Operi præmisset Indicem Capitum. Vive, vale, et me ama, Vir Cl. Parisijs,
16. Aug. 1666.

Tuus ex animo, Guido Patin.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Werner Rolfinck à Guy Patin, le 16 août 1666.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=1438
(Consulté le 17.10.2019)

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