L. latine 474.  >
À Jan Van Hoorne, le 4 avril 1669

[Ms BIU Santé 2007, fo 230 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Jan Van Hoorne, à Leyde. [a][1]

Un gentilhomme suédois m’a remis votre lettre, qui m’a été fort agréable. Vous recevrez enfin l’Apologia pro Galeno si vous ne l’avez déjà reçue, car je pense que mon paquet ne s’est pas perdu ; sinon, je vous en renverrais une autre. C’est, me semble-t-il, le meilleur de tous les écrits de Caspar Hofmann, et le plus digne d’être lu. [1][2][3] J’ai remis cette Apologia à M. Christiaen Rompf, [4] docteur en médecine, qui fut le secrétaire de feu le très distingué M. Boreel, [5] votre ambassadeur auprès de notre roi, et qui a un frère docteur en médecine à La Haye. [6] Souvenez-vous, je vous prie, des thèses de médecine qu’on publiera chez vous : [7] ces disputations académiques me ravigotent l’esprit, soit en m’apprenant, soit en me rafraîchissant la mémoire, et en me distrayant. J’ai vu et écouté votre noble Suédois : je ne suspecte pas une entérocèle, [8] mais plutôt une cryptorchidie, [9] pour laquelle l’incision ne sera d’aucune utilité ; je vous félicite donc de vous en être sagement et prudemment abstenu, il est heureux pour vos malades que vous soyez ex utroque Cæsar[2] Voilà bien la marque de votre très grande honnêteté et de votre connaissance accomplie des opérations de l’art : talis sapientia apud chymisticos ardeliones non habitat ; etiam indignis gratiam suam Deus subtrahit[3][10][11][12][13] À la page 45 de ses Disssertationes anatomicæ, Werner Rolfinck [14] a lui aussi parlé de la mort de Vésale. [4][15] Je salue de tout cœur votre nouveau professeur et collègue M. Drelincourt. [16] M. Heinrich Meibomius, qui enseignait auparavant à Helmstedt, [17][18] ne vit-il pas désormais à Amsterdam où il a été récemment élu professeur ? Il est encore jeune, mais savant et de bonnes mœurs, et l’un de mes amis. [5][19] J’en dis autant de l’excellent et très savant M. Christiaen Utenbogard, docteur en médecine d’Utrecht ; [20] si vous le connaissez, saluez-le de ma part, je vous prie, comme étant un excellent homme. Que Dieu vous conserve, très distingué Monsieur, et continuez de m’aimer comme vous faites.

De Paris, le 4e d’avril 1669.

Vôtre et sien, Guy Patin. [6]


1.

Dans sa précédente lettre à Jan Van Hoorne, le 9 octobre 1668, Guy Patin lui avait annoncé l’expédition de son édition princeps des Apologiæ pro Galeno [Apologies pour Galien] de Caspar Hofmann (Lyon, 1668, v. note [1], lettre 929), dont il persistait à donner le titre au singulier. Il s’étonnait néanmoins que Van Hoorne ne lui en eût pas parlé dans la lettre à laquelle il répondait ici.

2.

« César d’une main comme de l’autre », emblème latin de la Renaissance, dont on trouve l’explication et l’illustration dans les Symbola heroica M. Claudii Paradini, Belliiocensis canonicis, et D. Gabrilis Symeonis… [Devises héroïques de M. Claude Paradin, chanoine de Baujeu (mort en 1573), et de M. Gabriele Symeoni (Florence 1509- Turin 1575)…] (Anvers, Christophe Plantin, 1583, in‑8o, page 284) :

Hoc Apophthegmate, Ex utroque Cæsar, significatur, his duobus, armis scilicet et literis, Iulium Cæsarem recto corporis statu semper rebus gerendis strenuè invigilantem, factum totius orbis dominatorem.

[Cette maxime, Ex utroque Cæsar, signifie que, par les armes comme par les lettres, Jules César, se tenant bien droit, toujours et diligemment appliqué à gérer les affaires, est devenu le maître du monde entier].

V. note [1], lettre latine 361, pour la définition de l’entérocèle (hernie abdominale à contenu intestinal). La cryptorchidie (de kruptos, caché, et orchis, testicule, en grec) se définit par l’absence des testicules dans les bourses, liée à leur migration incomplète (depuis le voisinage des reins) lors de la formation du fœtus. Quand ils se sont arrêtés à l’aine (anneau inguinal), on peut les y palper et un examen peu soigneux peut confondre la tuméfaction qu’ils forment avec une hernie inguinale (ou scrotale, v. note [5], lettre de Charles Spon, datée du 6 avril 1657). La complication principale de la cryptorchidie est la stérilité par défaut de la spermatogenèse (formation des spermatozoïdes). Elle justifie à présent la réparation chirurgicale dans l’enfance ; mais à l’époque, on s’en abstenait, trop content de n’avoir pas à craindre d’étranglement herniaire.

3.

Succession de deux références :

  • « une telle sagesse n’est pas coutumière chez les ardélions [v. note [3], lettre 105] chimistes » (formule adaptée de Juste Lipse, v. note [30], lettre 293) ;

  • « de fait, Dieu soustrait aussi sa grâce à ceux qui en sont indignes » n’a pas de source que j’aie identifiée.

    Le mot etiam [aussi] me semble néanmoins pouvoir renvoyer à la prédestination (grâce divine gratuite des jansénistes et des calvinistes, v. note [7], lettre 65) dans ce passage de saint Augustin (Controverse avec les pélagiens, du mérite et de la rémission des péchés et du baptême des petits enfants, livre premier, La mort vient du péché, chapitre xxi, Pourquoi les enfants meurent-ils, les uns baptisés et les autres sans baptême ? Mystère insondable, § 29) :

    Valde ergo parvum sensum habemus ad discutiendam justitiam judicorum Dei ; ad discutiendam fratiam gratuitam, nullis meritis præcedentibus non iniquam, quæ non tam movet cum præstatur indignis, quam cum æque indignis aliis denegatur.

    [Nous avouons donc que notre intelligence est bien étroite pour discuter la justice des jugements de Dieu, et surtout pour discuter la gratuité de la grâce ; certes, elle n’est point injuste envers des mérites antérieurs, puisque ces mérites n’existent pas ; et cependant, quand elle est accordée à des sujets indignes, nous sommes moins émus que quand nous la voyons refusée à d’autres sujets également indignes].

4.

« Dissertations anatomiques » de Werner Rolfinck (Nuremberg, 1655, v. note [2], lettre latine 52), livre i, chapitre iii, Anatome culpatur, quod vitæ longævæ insidietur, et cadavera terreant Anatomicos [On blâme la dissection parce que les anatomistes ne vivent guère vieux, et que les cadavres les en empêcheraient], page 45, Ostenditur Vesalium in itinere Hyerosolimitano mortuum [On montre que Vésale est mort pendant un voyage à Jérusalem] :

Vesalius morbo acuto ex itinere Hierosolymam, quo auctore Thuano libr. 35. histor. suæ, animi gratia profectus erat, suscepto, a Senatu Veneto amplissimis stipendiis constitutis revocatus, in Italiam contendens, sed adversis ventis ad Zazynthum insulam delatus, ibidem obiit, vili humatus funere.

[Vésale (est mort) d’une maladie aiguë au retour d’un voyage à Jérusalem que, d’après de Thou au livre 35 de son Histoire, {a} il avait entrepris pour la sauvegarde de son âme. Le Sénat de Venise l’avait rappelé en lui offrant une rente fort élevée ; il approchait de l’Italie, mais des vents contraires l’ont porté sur l’île de Zante où il est mort ; on l’y a enterré sans guère de cérémonie].


  1. V. notule {c}, note [7], lettre latine 452, pour la lettre d’Hubert Languet, écrite en 1565, sur la mort de Vésale, survenue l’année précédente, que Jacques-Auguste i de Thou a transcrite dans son Histoire : témoignage contesté, que plusieurs auteurs d’ouvrages anatomiques ou biographiques ont commenté et enrichi (v. aussi la note [8] de la même lettre, et les notes [9], [10] et [11] de la lettre latine 456).

Pour en avoir le cœur net, j’ai interrogé Jacqueline Vons, professeur agrégé honoraire de l’Université François-Rabelais (Tours), latiniste et historienne des sciences de la Renaissance, présidente en exercice (2018) de la Société française d’histoire de la médecine. Éminente spécialiste de Vésale, elle dirige l’édition électronique bilingue de la Fabrica (v. note [18], lettre 153). Elle a eu l’amabilité de me communiquer l’article qu’elle tient pour définitif sur la question : écrit par trois médecins belges, Maurits Biesbrouck, Theodoor Godderis et Omer Steeno, et intitulé Reiner Solenander (1524-1601) : an important 16th century medical practitioner and his original report of Vesalius’ death in 1564 [Reiner Solenander (1524-1601) : un important médecin praticien du xvie s. et son récit original de la mort de Vésale en 1564], il a paru dans les Acta medico-historica Adriatica, 2015, 13 : 265‑286. Ce travail relate en détail la vie et les œuvres de Reinerus Solenander (v. note [37], lettre 146) ; il s’y ajoute surtout la transcription d’une pièce attribuée à ce médecin, jamais rééditée depuis que le philologue et orientaliste allemand Thomas Theodor Crusius (1648-1728) l’a mise au jour en 1722 dans le Vergnügung müssiger Stunden… [Divertissement des heures de loisir… (périodique qui a paru à Leipzig de 1713 à 1732)] (pages 483‑490) :

Kurze Nachricht von des Andreæ Vesalii Todt und Begräbnisz

§1. Da ich von dem Afsterben und Beerdigung des berühmten Medici und Anatomici, Andreæ Vesalii, eine kurze Nachricht ertheilen will so solte zwar auch etwas von seinem Lebens-Wandel mit einflicken ; weilen aber bereits Andere mit Adamo und Frehero heirinnenfalls ihren Fleisz nicht gesparet ; als will ich nicht allererst auffs neue mit einer aufgewärmeten Speise aufgezogen kommen sondern vielmehr blos meinem Versprechen nachkommen und hier eine Nachricht von Vesalia communiciren welche von obberuehrtem Auctoribus in etlichen Passagen abweichet und ebenfalls aus der Feder eines gelehrtem und vortrefflichen Medici geflossen ist so vlgendes Inhalts ist :

Historia de Obitu Andreæ Vesalii
ex Literis Reineri Solenandri ex Comitis Aug-
ust. 1566. mense Majo.

Vesalius una cum uxore solvit ex Hispaniis profiscens Massiliano, ut Palæstiniam adiret, eamque perlustraret, religione ductus, an lucri causa, non potui satis intelligere. Religione non arbitror : Eam enim semper nihil fecit. Lucri gratia permulti ex Batavis Vicinisque eo profiscuntur, quod ita fieri solet : Qui hoc instituit iter, compositis rebus, distribuit sua in usuras, ea conditione et pacto, ut cui unum dederit, ab eo duo vel plura recipiat redux, sin emanserit, perit ipsi suisque sors ipsa. Cum venisset Massiliam, pertæsa iam uxor viæ (neque enim ante illi cum marito convenit) recusat se ulterius progressuram. Ibi dissidio facto, illa abit in Belgium, Vesalius pergit, non reconciliatus, ut intelligo, uxori, porro Venitias.

Conscensa ibi navi, solvit Hierosolymam versus, perlustrat ea loca. Ubi iam socii omnia ibi expedivissent, redeunt in navem : Soluti adversa jactantur tempestate primum, tum progressi in altum, tantam aeris tranquillitatem (liberet potius dicere immobilitatem) experiuntur, ut aliquot septimanas uno eodemque fere in loco immota navis hæreret. Fuit id æstate media, in æstu summo. Ibi plerique ex sociis incidere in morbos, multi emori : Quos cum videret singulis diebus præcipitari in mare Vesalius, subtristis factus, cœpit et ipse morbo affligi, sed quem non propalavit. Dum ita una in statione fluctuarent, deficere cœperunt. Multa inopia erat et penuria aquæ dulcis summa, quæ singulis dabatur quotidie ad dimensum, neque ultra id quacunque in necessitate constituto, addebatur vel guttula. In his necessitatibus constitutus Vesalius, natura taciturnus et melancholicus et non tam ad rem attentus, quam sordidus, cum rerum necessariarum minus et sordidius fere ceteris in viam assumpsisset, gravius laborare cœpit, cumque videret singulis diebus ex sociis eiici e navi præcipitarique in altum, rogare cœpit æger Navis Dominum ceterasque nautas, ne si quid sibi humanitus accideret, aut mori contingeret, se præcipitarent in mare. Postquam ita diu fluctuassent, accepto tandem vento adspirantque aura benigniora provehuntur. Interea navis inferiore parte desidet æger et decumbit Vesalius, neminem habens, qui eum consoleretur aut curet. Cum terra videri cœpta, aliique hilares facti, ille gravius ægrotare incipit. Occurrit tum primum navigantibus Zacynthus, illam appellunt, et cum ingrederentur portum, atque jam vela dimitterent contraherentque, in eo ipso rudentum et camelorum strepitu, ipse Vesalius exspirat. Sed quod maximopere optaverat, obtinuit, ut scilicet appulsa iam navi sepeliretur in terra, juxta sacellum aut fanum quoddam, quod vicinum est portui in Zacyntho. Qui hæc retulit Noribergensis mercator, is una Venetiis cum Vesalio navim ingressus est. Cum venissent in Cyprum, ibi mercator, relictis sociis, egrediens conscensaque alia navi, proficiscitur Alexandriam, inde Cairum, postea, expeditis negotiis, rediens, forte fortuna reperit eandem navim eosdemque socios in Cypro. Quibus cum se iterum junxisset, expertus est hæc pericula communemque cum sociis sortem habuit. Rediit tamen Venetias, sed relicto atque sepulto in Zacyntho Vesalio. Uxor posquam intellexerit, maritum suum obiisse diem, illa statim nupsit alteri, nobili cuidam. Reliquit Vesalius filiam et in pecunia numerata xii. millia Thalerorum et annuorum redituum 700. plures.

Eximium nostræ decus ille Vesalius artis
In Pelago moritur, membra Zacynthis habet.
Anno 1564.

§2. Es ist also ein Irrthum derjenigen welche vorgeben als wenn unser Vesalius auf de Insul Zacynthus, dahin Er aus der Insul Cypern durch Ungewitter solte seyn verschlagen worden in einem armen Fischers Hüttlein seinen Geist aufgegeben hätte. Ob aber nicht eben dieses der gedachte Nürn bergische Kauffmann mag gewesen syn welchen Andere vor einen Goldschmiedt ausgeben der sein Grab mit folgender Grabschrifft :

Andreæ Vesalii Bruxellensis
Tumulus, qui obit Idibus Octo-
bris Anno ciɔciɔlxiv. ætatis ve-
ro suæ, lviii. cum rediisset
Hierosolymas.

[Court récit de la mort et de l’enterrement d’André Vésale

§1. Souhaitant donner un court récit de la mort et de l’enterrement du fameux médecin et anatomiste André Vésale, je devrais aussi parler de sa vie ; mais comme d’autres, tels Adam ou Freher, ont déjà écrit sur ce sujet, {a} je ne souhaite pas rabâcher ici l’information déjà fournie, mais simplement honorer une promesse en relatant certains faits sur Vésale qui diffèrent de ces auteurs en divers points. Ils viennent de la plume d’un médecin érudit et renommé, et je les donne à lire comme suit.

Récit de la mort de Vésale, tiré d’une lettre de Reinerus Solenander, datée de mai 1566, durant la diète d’Augsbourg. {b}

Vésale quitta l’Espagne et se rendit à Marseille en compagnie de son épouse, dans l’intention d’aller visiter la Palestine. Je ne suis pas parvenu à savoir s’il y était poussé par un scrupule religieux {c} ou par l’appât du gain. Je ne plaiderais guère pour la religion, car il la méprisait. Pour l’appât du gain, de très nombreux Flamands, comme leurs voisins, ont coutume de pratiquer comme suit : après avoir mis ordre à ses affaires, celui qui part en voyage met ses biens en jouissance d’autrui, sous la condition et le contrat que de celui à qui il aura donné une chose, il recevra le double ou plus à son retour ; mais s’il ne revient pas, son capital est perdu pour lui et pour les siens. Quand Vésale fut arrivé à Marseille, son épouse était déjà lassée du voyage (car elle ne s’était jamais bien entendue avec son mari) et refusa d’aller plus loin. Ils se séparèrent donc là : elle s’en retourna en Flandre, et lui, sans s’être réconcilié avec elle, à ce que je comprends, continua en direction de Venise.

Là-bas, il s’embarqua, fit voile pour Jérusalem et visita les lieux. Quand ses compagnons y eurent expédié tout ce qu’ils avaient à y faire, ils remontèrent en bateau. Une fois partis, ils furent d’abord secoués par une violente tempête puis, ayant atteint la pleine mer, la faiblesse (on pourrait même dire l’absence) du vent fut telle que leur navire demeura en panne, sans presque avancer du tout pendant quelques semaines. Cela se passait au milieu de l’été, dans une chaleur extrême. Plusieurs de ses compagnons tombèrent malades et beaucoup moururent. Quand Vésale vit tous les jours les corps jetés à la mer, la morosité s’empara de lui et il commença lui-même à devenir malade, mais il s’en cacha. Comme leur navire flottait ainsi sans avancer, les vivres commencèrent à manquer. La disette était grande avec un profond manque d’eau douce ; une ration quotidienne en était distribuée, sans y ajouter la moindre goutte, même en cas de besoin impérieux. Vésale était d’un naturel taciturne et mélancolique, et plutôt avare qu’économe, si bien qu’il s’était moins et même plus chichement pourvu que les autres en vivres nécessaires pour le voyage. Placé dans ces pressantes nécessités, il se porta de moins en moins bien ; et voyant que tous les jours on jetait par-dessus bord les corps de ses compagnons pour les précipiter dans la haute mer, le malade se mit à supplier le capitaine et les autres marins de ne pas le plonger dans l’eau si quelque mauvais sort le frappait et s’il venait à mourir. Après être ainsi restés longtemps sans bouger, le vent s’étant enfin levé, une brise plus favorable se mit à souffler et ils se remirent à avancer ; {d} cependant, Vésale malade descendit dans la cale et y demeura couché, {e} sans personne pour le réconforter et le soigner. Quand la terre fut en vue, tandis que les autres explosaient de joie, son état empira profondément. Le premier rivage qui se présenta aux navigateurs fut Zante, comme ils l’appellent ; comme ils entraient dans le port, et que déjà on affalait et repliait les voiles, dans le crissement des câbles et des chameaux, {f} Vésale expira. Il a pourtant obtenu ce qu’il avait souhaité par-dessus tout : qu’une fois le navire amarré, il fût mis en terre, à côté d’une chapelle ou de quelque lieu consacré, non loin du port de Zante. {g} C’est un marchand de Nuremberg qui a relaté ces faits. {h} Il avait embarqué à Venise en même temps que Vésale, mais une fois arrivés à Chypre, il avait pris congé de ses compagnons pour embarquer sur un autre navire et se rendre à Alexandrie, puis au Caire. Après y avoir réglé ses affaires, il prit le chemin du retour et, peut-être par chance, il retrouva à Chypre le même bateau et les mêmes compagnons qu’en venant. En s’étant joint à eux, il a traversé les mêmes périls et a partagé le même sort que les autres voyageurs. Il est pourtant revenu à Venise, mais après avoir quitté et enterré Vésale à Zante. Dès que son épouse eut compris que son mari était mort, elle se remaria avec un autre homme de la noblesse. Vésale a laissé une fille, et un capital de douze mille thalers et plus de sept cents en rente annuelle. {h}

Insigne honneur de notre métier, ce Vésale est mort en mer, en 1564. Son corps repose à Zante.

§2. Sont donc dans l’erreur ceux qui disent que notre Vésale mourut dans une pauvre cabane de pêcheur, sur l’île de Zante où une tempête l’avait amené, venant de Chypre. Je laisse ouverte la question de savoir si ce ne fut pas ce supposé marchand de Nuremberg, que d’autres disent avoir été un orfèvre, qui orna sa tombe de cette épitaphe : {i}

Tombe d’André Vésale, natif de Bruxelles, qui mourut le 15 octobre 1564, âgé de 58 ans, tandis qu’il revenait de Jérusalem.] {j}


  1. V. notule {c}, note [7], lettre latine 452, pour la vie de Vésale par Melchior Adam (Heidelberg, 1620). L’autre référence est plus tardive : D. Pauli Freheri Med. Norib. Theatri virorum eruditione clarorum tomus posterior… [Second tome des vies des hommes qui ont brillé par leur érudition, par Paul Freher, médecin de Nuremberg…] (Nuremberg, Johann Hofmann, 1688, in‑fo). La vie de Vésale y est brièvement contée page 1254, avec cette relation :

    Aulicæ tandem vitæ pertæsus, visendæque Palestinæ religione ductus, una cum Jacobo Malotesta, Ariminensi, terrestrium copiarum Senatus Veneti Duce, Cyprum, indeque Hierosolymam adiit. Post Gabriele Fallopio Patavii e vivis erepto, a Senatu Veneto in denatui locum honorificis oblatis stipendiis evocatus, dum Italiam versus adnavigat, tempestate in Insulam Zazynthium ejectus, ibique morbo correptus, et ope omni destitutus, in misero tuguriolo (vel, ut alii habent, sub arbore) inter barbaros e vita discessit, spultusque est.

    [Finalement, las de la vie à la cour et incité par scrupule religieux à visiter la Palestine, en compagnie de Jacopo Malotesta, natif de Rimini, général de l’infanterie du Sénat de Venise, il se rendit à Chypre, puis à Jérusalem. Après le décès de Gabriel Fallope à Padoue (le 9 octobre 1562), le Sénat vénitien l’appela à remplir les honorables charges du défunt. Tandis qu’il naviguait pour revenir en Italie, une tempête le jeta sur l’île de Zante et là, rongé par la maladie et dans un complet dénûment, il mourut, en pays étranger, dans une misérable petite cabane (ou, disent certains, au pied d’un arbre), et on l’enterra].

  2. Une diète d’Empire s’est réunie à Augsbourg de janvier à septembre 1566. Solenander était alors médecin du duc Wilhelm v de Clèves (qui régna de 1539 à 1592).

  3. Reprise de l’expression religione ductus employée par Freher en 1688 (v. supra notule {a}), avec les sens équivoques du mot latin religio : pratique religieuse, scrupule religieux, engagement sacré, sentiment de culpabilité…

  4. Ma traduction est ici contextuelle et indulgente car le latin, tant transcrit qu’original (reproduit dans la figure 7 de l’article), est fautif : aura (vent, brise) est un substantif féminin singulier qui ne peut s’accorder avec l’adjectif benigniora (pluriel neutre de benignior, plus favorable), et ne peut être le sujet du verbe adspirant (soufflent), conjugué à la troisième personne du pluriel.

  5. J’ai traduit en remplaçant desidet (conjugaison fautive du verbe desidere) par desidit (3e personne de l’indicatif présent), plutôt que par desedit, indicatif parfait qui ne peut concorder avec decumbit (indicatif présent), l’autre verbe de la phrase (que j’ai traduite au passé simple).

  6. L’emploi du mot latin camelorum (confirmé par la reproduction du texte original dans la figure 7 de l’article, et que ses auteurs ont traduit en anglais par camels), génitif pluriel de camelus, chameau, surprend extrêmement : il est inconcevable que des quadrupèdes à deux bosses aient été embarqués ; en marine, un chameau est un appareil, inventé au xviiie s., c’est une « sorte de grande caisse qu’on place sous le flanc d’un navire pour le porter et le soutenir au-dessus de l’eau, dans certaines occasions » (Littré DLF, confirmé par tous les autres dictionnaires, français comme anglais que j’ai consultés). Là où on aurait attendu caprarum [chèvres (grues)], trochlearum [poulies] ou quelque autre terme mieux approprié, cet anachronisme fait planer un sérieux doute sur l’authenticité d’un texte censé avoir été écrit au xvie s.

  7. Ce vœu laisse perplexe, venant d’un homme que le début du récit a dit ne faire aucun cas de la religion (comme le confirment plusieurs de ses biographes).

  8. V. note [1] de la biographie de Jan van Beverwijk, pour la fille de Vésale, prénommée Anna, et pour son lien collatéral de parenté avec Beverwijk. Dans un article intulé The Vesalius Familly. Franciscus and Anna : Andreas Vesalius’ brother and sister in the spothlight [La Famille Vésale. Franciscus et Anna : un frère et une sœur de Vésale mis en lumière], Omer Steeno, professeur de médecine à Louvain, ajoute que l’épouse de l’anatomiste, née Anna van Hamme, se remaria le 24 juillet 1565, à Bruxelles, avec le sieur Hendryck vander Meeren.

    Un thaler impérial équivalait à un écu de France (v. note [1], lettre latine 17), soit trois livres tournois. Si Anna jouit de ce bel héritage, c’est que Vésale ne conclut pas la lucrative mise en gage de ses biens qui est décrite au début du récit. Il y a là une incohérence que je ne suis pas parvenu à comprendre.

  9. Ce marchand de Nuremberg rappelle bien évidemment le Georgius Boucherus dont a parlé Johannes Metellus dans sa lettre de 1565 (v. note [11], lettre latine 456), mais en y donnant une version légèrement différente de sa rencontre avec Vésale et de leur funeste traversée.

  10. Né le 31 décembre 1514, Vésale mourut en fait à l’âge de 49 ans, contrairement à ce que déclarait cette plaque commémorative qui aurait disparu lors du pillage de Zante par les Turcs en 1571 (note 54 de l’article).

Plusieurs raisons m’incitent à mettre sérieusement en doute l’authenticité du texte que Crusius a publié en 1722 :

  • son inventeur n’a mis aucun soin à en expliquer la provenance exacte ;

  • alors qu’il s’agissait d’un important témoignage historique, son auteur présumé, Solenander, n’a pas jugé bon de le publier dans ses cinq sections de Consilia medicinalia [Consultations médicales] (Francfort, 1596, et Hanau, 1609 ; v. note [37], lettre 146), qui contiennent aussi de nombreuses lettres ;

  • la médiocrité du latin (notules {d} et {e}), un anachronisme criant (notule {f}) et une discordance inexplicable du récit (notule {h}) sont difficilement imputables à la plume d’un savant auteur du xvie s.

La conclusion la plus raisonnable me semble être que Crusius a forgé son Vergnügung [Divertissement], notamment à partir de la lettre de Metellus (notule {h}).

En octobre 2016, Jozef Verheyden et Frans Vranckaert ont publié à Anvers et mis en ligne un article intitulé New research about Vesalius’ motives of his pilgrimage to Jerusalem [Nouvelle recherche sur les raisons du pèlerinage de Vésale à Jérusalem]. Il se termine sur une conclusion en quatre points (traduits de l’anglais).

  1. « Certaines causes précédemment alléguées sont devenues moins plausibles car elles n’ont pas été validées :

    • “ une mission diplomatique ” ;

    • un pèlerinage lié à la dévotion religieuse personnelle de Vésale ;

    • un désir de voyager pour découvrir de nouveaux horizons.

  2. Quelques incitations à “ prendre le large ” sont à discuter plus avant : crainte de l’Inquisition, du roi [Philippe ii d’Espagne], d’ennemis à la cour, etc.

  3. Certains motifs personnels n’ont pas été suffisamment discutés jusqu’ici. Peut-être Vésale voulait-il quitter la cour en 1564 car :
    • il était en conflit avec sa femme, qui l’a peut-être mis en accusation ;

    • sa fille voulait rentrer à Bruxelles pour s’y marier.

  4. Une enquête menée en 1563 en conséquence du concile de Trente [1545-1563] est l’explication la plus plausible pour un pèlerinage ordonné par le roi : le couple se querellait âprement pour des raisons qui sont aujourd’hui claires ; ce conflit pourrait expliquer les rumeurs contradictoires sur les “ derniers mois de Vésale ” et son mystérieux pèlerinage. »

Vésale (1514-1564) est mort à Zante après une infortune de mer. Il revenait de Jérusalem où son maître, Philippe ii, roi d’Espagne, l’avait fait partir pour quelque raison obscure et probablement peu glorieuse. Il a bien pu être impie, grippe-sou, mauvais mari, ou même piètre médecin, incapable de toujours bien discerner un mort d’un vivant ; mais qu’importe ! il a été le plus grand anatomiste de la Renaissance.

5.

Heinrich Meibomius, alors âgé de 30 ou 31 ans, avait été nommé professeur de médecine à Helmstedt en 1663 et conserva cette chaire jusqu’à sa mort (1700).

Guy Patin le confondait avec Marcus Meibomius (Meibom ; Tønning, Schleswig-Holstein 1626-Utrecht 1711 ; sans lien de parenté avec son homonyme), érudit danois qui a brillé en philologie, en mathématiques et en histoire (notamment musicale) : après avoir fréquenté la cour savante de Christine de Suède, il avait été nommé professeur à l’Académie royale de Sorø (v. 3e notule {b}, note [33], lettre latine 154) et historiographe du roi Frédéric iii ; en 1664, il avait obtenu la lucrative direction de la douane d’Elseneur ; accusé de malversations, il avait dû fuir son pays en 1668, pour se réfugier en Hollande où il demeura jusqu’à sa mort, après avoir tenu pendant quelque temps la chaire d’histoire d’Amsterdam (Moréri).

6.

Celle-ci est la dernière des 515 lettres (457 latines et 58 françaises) que notre édition a extraites du Ms BIU Santé 2007.

Les deux derniers mots manuscrits de Guy Patin, sous sa signature, sont Viro Cl. [Au très distingué Monsieur], ce qui peut laisser penser que d’autres brouillons, aujourd’hui perdus, auraient suivi. Seule une lettre imprimée en atteste (écrite à Reiner von Neuhaus, datée du 29 septembre 1669). On pourrait autrement croire qu’englouti dans ses graves soucis familiaux (v. les Déboires de Carolus et Comment le mariage et la mort de Robert Patin on causé la ruine de Guy), il avait quasiment cessé d’écrire à ses correspondants européens, mais aussi de chasser les livres, n’ayant plus d’endroit où les conserver (vLa bibliothèque de Guy Patin et sa dispersion). Néanmoins, le débit ininterrompu de ses lettres françaises ne plaide pas en faveur de cette seconde hypothèse.

Le fo 231 (ro et vo) du Ms BIU Santé 2007 est une table des lettres établie par ses compilateurs, mais elle fourmille à ce point d’erreurs qu’il est inutile de la consulter (et plus encore, de la transcrire) ; notre index a les vertus d’être commode, exact et exhaustif.

a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Jan Van Hoorne, Ms BIU Santé 2007, fo 230 vo.

s.

ms BIU Santé 2007, fo 230 vo.

Cl. viro D. Io. Van Horne, Leidam.

Gratissimæ mihi fuerunt literæ tuæ quas accepi per nobilem Suecum. Apolo-
giam pro Galeno
si nondum accepisti tandem accipies : nec enim illam perijsse puto
vel saltem aliam mittam. Ex omnibus scriptis Casp. Hofmanni illud mihi videtur
optimum, et lectu dignissimum. Illam Apologiam tradidi D. Christiano Romph,
Doctori Medico, et D. Boreel, Viri Cl. et ad Regem nostrum Legati vestri, dum
viveret, à secretis : ^ qui fratrem habet/ Doct. Med. Hagæ Com. Memento quæso Theseώn Medic. quæ apud vos in posterum
edentur : Academicæ istæ Disputationes me recreant, vel docendo, vel memoria[m]
refricando, et placendo. Nobilem tuum Suecum vidi, audivi ; nullam suspicor
enterocelem, sed potius latentem testiculum, pro quo nulla opus erit sectione : ideó
laudo Te quod ab ea 2 abstinueris 1 prudenter et sapienter : feliciter agitur cum
tuis ægris, quod sis ex utroque Cæsar, hoc est summæ probitatis et periti[æ]
in Artis operibus consummatæ : talis sapientia apud Chymisticos ardeliones non
habitat : etiam indignis gratiam suam Deus subtrahit. Vesalij fatum etiam
commemoravit Guern. Rolfinkius, in suis Dissertationibus Anatom. pag. 45. Novum
vestrum Professorem et Collegam D. Drelincour, ex animo saluto. Vivitne Amstelodami int[er]
Professores nuper electos, D. Henr. Meibomius, qui antehac docebat Helmstadij ? est il[le]
adhuc juvenis, sed eruditus, bene moratus, et Amicus meus : idem profiteor de optimo
doctissimóq. viro, D. Christiano Utenbogardo, Doct. Med. Ultrajectino, quem si nosti,
saluta quæso meo nomine tanquam virum optimum. Deus Te servet, Vir Cl. Vale, et me
quod facis, amare perge. Parisijs, 4. Aprilis, 1669.

Tuus ut suus, Guido Patin.

Viro Cl.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Jan Van Hoorne à Guy Patin, le 4 avril 1669.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=1506
(Consulté le 06.06.2020)

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