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Leçons de Guy Patin au Collège de France (1) : sur le Laudanum et l’opium

[Ms BIU Santé 2007, fo 385 ro | LAT | IMG]

Unique chapitre sur le laudanum et l’opium. [1][2][3]

Le laudanum des chimistes [4] n’est rien d’autre que de l’opium modifié par diverses préparations ; [1] ces fripons, pour ne pas dire ces pestes de la médecine très sacrée, les vantent comme étant diverses, bien qu’aucune ne se soit encore imposée comme étant meilleure que les autres. Toutes sont en effet dangereuses et pernicieuses : non seulement en raison de l’opium, qui en forme la base ; mais aussi à cause des autres médicaments très chauds qui s’ajoutent à la confection du laudanum, tels que sont le safran, [5] le castoréum, [2][6] et d’autres substances qui ne manquent pas de qualités malignes ou de vénénosité suspecte.

[Ms BIU Santé 2007, fo 385 vo et 386 ro | LAT | IMG]

Le laudanum est donc moins un médicament qu’un poison pourvu de faculté narcotique ; c’est pourquoi il ne faut jamais l’utiliser, ou ne l’employer que très rarement, et alors non sans très mûre réflexion ni préparation convenable du corps. Les plus sages médecins et les dogmatiques expérimentés n’approuvent pas ce laudanum, auquel ils substituent l’opium pur, prescrit avec parcimonie, c’est-à-dire en tout petit nombre de grains, fort rarement, et toujours avec prudence et seulement en cas d’absolue nécessité. Rarement, dis-je, car, qu’on en use ou qu’on en abuse, le danger menace toujours. L’opium proprement dit est le suc ou la larme qui sourd des têtes de pavot incisées en croix à l’aide d’un petit couteau. On le fait venir des régions les plus chaudes des Indes, par le golfe d’Arabie, à Alexandrie ou à Memphis, célèbres villes d’Égypte ; ou par le golfe Persique, en Assyrie et en Grèce ; ou encore, les Portugais, les Hollandais ou les Vénitiens le transportent [fo 386 ro] en Europe par le cap de Bonne-Espérance et l’océan Atlantique. Sachez bien aussi que l’opium qu’a loué Dioscoride, [7] auteur très expérimenté en pharmacopée, ne se trouve aujourd’hui nulle part ; celui-là était tout à fait différent de celui que nous employons à présent ; vous devez donc être fort prudents, et même extrêmement prudents quand vous le prescrivez. Ce que nous imposent les parfumeurs et les marchands de produits exotiques n’est pas du véritable opium, mais seulement du méconium, [8] qui n’est rien d’autre qu’un suc extrait par pression de la plante de pavot tout entière, c’est-à-dire de la tête, de la tige, des feuilles et de la racine. Ce méconium est beaucoup moins actif que l’opium véritable et proprement dit. L’authentique opium, que Dioscoride a décrit, est blanc ; parce qu’il n’a pas cette blancheur, celui qu’on vend à présent ne peut être tenu pour de l’opium. Au temps de Dioscoride, on frelatait déjà l’opium ; les marques de cette adultération se retrouvent dans l’opium actuel ; vous verrez là-dessus Dioscoride, livre iv, chapitre lxvi[3] et Pline, livre xx, chapitre lxxviii[4][9] ainsi que les Emblemata de Janus Cornarius, [5][10] et les commentaires de Janus Antonius Saracenus [11] sur Dioscoride. [6][12]

[Ms BIU Santé 2007, fo 386 vo et 387 ro | LAT | IMG]

Il y a grande controverse sur le tempérament de l’opium : certains, en effet, à cause de sa vertu narcotique, le définissent comme substance froide de la quatrième classe ; d’autres le rangent dans la troisième, à cause de sa chaleur très amère. [8] Pour ma part, je pense que les deux sont vrais, puisqu’il est composé de différentes parties, contraires et hétérogènes, comme certains autres médicaments, ainsi qu’en atteste Galien dans le livre iv de simplicium medicamentorum Facultatibus, à l’endroit où il parle du vinaigre. [8][13][14][15] Tels sont l’hydrargyre, [16] le vitriol, [17] le camphre, [18] le sang, le lait, le vin, l’absinthe, [19] le vinaigre, l’aloès, [20] la rhubarbe, [21] le chou, [22] la rose, [23] la chicorée domestique ou sauvage, [24] et d’autres substances qui se caractérisent par l’hétérogénéité de leurs parties. Celle qui nous fournira un grand et remarquable exemple est l’hydrargyre ou vif-argent, que les chimistes appellent mercure : c’est un véritable prodige de la Nature parce qu’il n’obéit à aucune de ses lois ; d’où il s’est fait que Fracastor, médecin de Vérone et philosophe très éminent, [25] avoue ignorer ses qualités et sa nature ; [9][26] et jusqu’à ce jour, on a vivement disputé sur son tempérament. Au vu de ses effets, les uns affirment qu’il est froid ; mais Avicenne, [27] le premier des Arabes, [28] assure qu’il est froid et humide ; Julien Le Paulmier, médecin de Paris, [29] [fo 387 ro] et bien d’autres l’ont suivi en cela ; [10] d’autres encore lui attribuent une qualité corrosive et le présentent comme chaud ; mais pour ma part, je déclare, avec Trajano Petronio, [11][30] que l’hydrargyre est de qualité mêlée car il possède certaines propriétés plutôt déliées et échauffantes, et d’autres qui sont plutôt épaisses et rafraîchissantes. Il possède en outre beaucoup d’autres mérites : il se répand, il amoindrit, il pénètre, il liquéfie, il dégage, il purge le ventre. En outre, et ceci est remarquable, il est doué du pouvoir d’attirer les humeurs de la périphérie vers le centre, c’est-à-dire qu’il les conduit vers l’estomac et les en fait sortir par la défécation, mais aussi du pouvoir de pousser les humeurs depuis le centre vers l’extérieur, en les faisant sortir par la salivation. C’est à cause de ces deux effets qu’on l’emploie dans le mal italien. [12] De fait, il est fréquent que, quand on le donne pour induire la salivation, au lieu de cela, il survienne un flux de ventre ; et parfois, inversement, donné pour un flux de ventre, il déclenche la salivation. Voyez là-dessus Jean de Renou, très savant médecin de Paris, au livre ii de sa Materia medica, première section, chapitre 15. [13][31] L’opium est donc chaud, dans la mesure où il est amer, d’odeur capiteuse, inflammable, et où il [Ms BIU Santé 2007, fo 387 vo et 388 ro | LAT | IMG] enflamme la gorge, induit la soif, provoque un prurit et des sueurs ; mais on peut juger qu’il est froid, dans la mesure où il tue sur-le-champ en refroidissant et en frappant de stupeur, seu inducendo ferreum somnum[14][32] Sur ce tempérament de l’opium, consultez certains érudits récents qui ont écrit avec autorité à son sujet : le savant Doringius, [33] Freitag, [34] Winckler, [35] et notre ami Caspar Hofmann au livre ii de Medicamentis officinalibus, chapitre clxix[15][36]

Il est plus ardu encore de savoir s’il convient ou non d’approuver l’emploi de l’opium, car, quoi qu’en pensent certains, en raison de sa froideur, il est doté d’un pouvoir soporifique si puissant et si violent que, s’il est pris à une dose un peu plus élevée qu’il n’est raisonnable, il induit une torpeur mortelle, qui a été fatale à bien des gens. C’est ainsi que mourut en Espagne le père du préteur Licinius Cæcina, quand une maladie qu’il ne pouvait supporter lui avait rendu la vie odieuse. Plusieurs autres se sont donné la mort de la même façon, dit Pline dans le très remarquable livre xx de son Historia naturalis, chapitre 78. [16] Pour cette raison, une grande dispute s’est élevée, certains pensant que [fo 388 ro] l’opium est à rayer entièrement du nombre des médicaments, et à ranger parmi les poisons et les destructeurs. [17] Au dire de Galien, Diagoras [37] et Érasistrate [38] l’ont en tout cas entièrement condamné comme étant mortifère, et donc à ne pas même utiliser. [18] Galien est à ce point circonspect et timide en son emploi que, au livre ii de Compositione medicamentorum κατα τοπους, chapitre i, paragraphe intitulé de capitis dolore ex plaga, vers la fin, il a écrit :

Interdum cogimur uti medicamentis ex Opio, cum vitæ periculum imminet propter vehementiam doloris : sic ex Opio Collyria multis detrimento fuere, adeo tamen ut debilem oculum reddiderint et visus hebetudinem, auditus etiam gravitatem induxerint[19]

Au livre iii du même traité, chapitre i, au paragraphe intitulé de auricularibus compositionibus, il dit :

Ego vero, quemadmodum dixi, in unaquaque affectione proprio utor medicamento semperque papaveris succum fugio, neque nisi urgente necessitate ad ejus usum devenio[20]

Au livre viii du même traité, chapitre iii, un peu après le milieu, il engage à mêler des échauffants à l’opium pour l’atténuer :

Corpora [Ms BIU Santé 2007, fo 388 vo et 389 ro | LAT | IMG] viventium mortificationi simile quippiam perpeti ab omnium ex Opio et hyoschyamo et mandragora medicamentorum compositorum usu, multosque assidue talia accipientes ad immedicabilem frigiditatem particulas perducere[21][39][40]

Voilà pourquoi les médecins ont coutume de le mélanger au poivre, [41] au castoréum et au safran. Au livre iii de son traité κατα τοπους, dans le paragraphe sur les douleurs des oreilles par inflammation, [42] Galien mélange l’opium à du lait de femme [43] et à du castoréum. [22] Autant que possible, l’administration par voie interne est à proscrire formellement, étant donné que, selon lui, même par voie externe, par exemple en collyres, [44] l’emploi de l’opium est pernicieux et doit être absolument condamné : voyez le livre iii, chapitre ii, et le livre xiii, dernier chapitre, de sa Methodus medendi[23][45] Quand la nécessité pousse le médecin à utiliser ces remèdes[24] il se trouve donc contraint, immédiatement après, de passer à ceux qui ont le pouvoir de corriger l’effet néfaste de l’opium. On voit bien que Galien, à toute force et chaque fois qu’il a pu, a toujours cherché à éviter de l’employer, comme il l’a proclamé au livre iii du traité de Compositione medicamentorum κατα τοπους : c’est un médicament pernicieux et extrêmement dangereux s’il n’est [fo 389 ro] prescrit en temps et lieu opportuns, et avec très grande prudence. [25] L’opium a pourtant parfois son utilité en cas d’urgente nécessité, s’il est sagement prescrit par un médecin aguerri aux opérations de l’art ; ce qui doit toujours, mais rarement, se faire pour remédier aux états de veille prolongée, en induisant le sommeil, pour soulager l’atrocité des douleurs, en trompant les sens et les engourdissant, afin que leur torture ne dissipe la chaleur innée et ne dissolve les esprits et les forces. Je le dis donc, et même je le redis en insistant, encore et encore, et de toutes mes forces : je vous recommande et ordonne de ne jamais utiliser l’opium, si faire se peut, à moins d’une nécessité absolue et pressante, quand sévit une douleur absolument insupportable ou pour une de ces insomnies qui dépassent la mesure ; ne vous en servez jamais, ou alors exceptionnellement. Je tiens pour les plus sages ceux qui n’en prescrivent jamais, car ce sont eux qui remédient avec le plus de bonheur. Par sa nature propre, l’opium est en effet un médicament extrêmement traître et toujours suspect, car c’est un poison. Quant à ce que peut être le remède que les boutiquiers appellent aujourd’hui de l’opium, quand ni eux-mêmes ni les médecins [Ms BIU Santé 2007, fo 389 vo et 390 ro | LAT | IMG] ne savent s’il s’agit de l’opium véritable et proprement dit des anciens médecins, tels Dioscoride et Galien, ou s’il s’agit seulement du méconium de Dioscoride, comme se plaît à le croire Matthiole, [46] à l’instar de tous les savants modernes qui entendent parfaitement la matière médicale. [26] Que jamais les spécieuses promesses des chimistes ne vous poussent à l’utiliser : ils ont coutume de conter des balivernes, de mentir et, par diverses impostures et quantité d’homicides, de mener jusqu’au bout leurs expériences, avec leur laudanum destructeur, qui est un poison mortel. Des centaines de préparations diverses ont profondément malmené l’opium, mais il n’en demeure pas moins un poison.

Ayez donc du jugement et abstenez-vous d’utiliser l’opium ; et ainsi prévenus, employez les remèdes, meilleurs et plus sûrs, que les plus grands maîtres ont approuvés et choisis ; ceux-là ne suppriment ni n’émoussent le sens de la partie souffrante, comme fait l’opium, et ce toujours avec danger manifeste de provoquer la mort. Ayez plutôt recours aux remèdes généraux qui détournent la cause de la maladie, comme sont, avec un régime alimentaire choisi : [47] les phlébotomies répétées autant de fois que la gravité de la maladie l’imposera et que les forces du malade les supporteront ; [48] [fo 390 ro] la purgation modérée et proportionnée à la vigueur du mal ; [49] les lavements rafraîchissants et parfois laxatifs ; [50] le bain et le demi-bain ; [51] sans oublier les topiques idoines et choisis pour briser ou adoucir l’âpreté de la douleur. [52] Et tout cela, afin que n’arrive pas aux malades commis à vos soins la même infortune que celle dont Schenck atteste par de nombreux exemples dans ses Observationes[27][53] de tant de misérables que l’emploi de ces narcotiques et opiacés, que ce soit en collyres, clystères, suppositoires [54] ou pilules, a fait passer de vie à trépas. D’autres exemples, qu’on ne regrettera pas d’avoir lus, se trouvent dans Marcello Donati, au livre iv de Medica Historia mirabili, page 404. [28][55] En laissant pourtant de côté et sans même avoir consulté ces auteurs qui, avec beaucoup de soins et un zèle indéfectible, ont rassemblé les exemples divers de tant de malades que l’opium a suffoqués par sa faculté narcotique et sa malignité vénéneuse, vous reconnaîtrez manifestement et immédiatement sa puissance destructrice si vous portez attention à tant d’homicides que le laudanum opiacé des chimistes accomplit, presque tous les jours, ou du moins fréquemment, avec l’excessive indulgence de la dive Thémis ; [56] ce ne sont que d’ignorants et incultes vauriens, charbonniers et vendeurs de fumée, issus du troupeau du fanatique Paracelse. [57] [Ms BIU Santé 2007, fo 390 vo et 391 ro | LAT | IMG] Tous ces charlatans [58] proclament que sa préparation recèle quelque modalité particulière et secrète, dont ils se vantent impudemment ; mais en vain, puisque simia sit semper simia, quamvis aurea gestet insignia[29][59][60] et qu’un poison est toujours un poison, de quelque manière qu’on le présente ; et celui-là est morbifique et létal, étant donné qu’aucune préparation n’a jamais pu lui ôter sa malignité. Cette profonde vérité est attestée par l’usage quotidien, même légitime, de ce médicament, comme par son abus, qui est bien trop commun.

Avant d’achever cette étude sur l’opium, deux difficultés me restent à résoudre : la première concerne la composition de l’amfiam des Turcs ; [61] la seconde, la ciguë de Socrate. [62] Il semble en effet que ces deux substances aient un rapport avec l’opium.

De ce médicament qu’on appelle amfiam chez les Turcs et les Indiens, dont a parlé Jules Scaliger dans sa 175e Exercitatio[30][63] je dirai librement et brièvement ce que je pense. On dit que ces Barbares emploient cet amfiam pour se disposer à l’amour charnel et pour [fo 391 ro] se donner du courage à la guerre. Je ne nie pas que cela soit vrai, ne videar cornicum oculos configere[31] et vouloir dénigrer à la légère tant de relations, sous prétexte que, par leur nature même, elles me sont suspectes. Je nie pourtant qu’il s’agisse d’opium, ce que certains auteurs semblent néanmoins trouver juste, tel le très savant Andrea Cesalpino, au livre quinzième, chapitre ix, de Plantis[32][64] Le fait est bien que l’opium dont nous disposons aujourd’hui se montre extrêmement nuisible, car deux ou trois de ses grains tuent même l’homme le plus vigoureux et le plus robuste. En éteignant et en étouffant le principe premier et le plus éminent de la vie humaine, à savoir la chaleur native, il s’en faut de beaucoup qu’il puisse en quelque façon stimuler le désir vénérien et pousser à combattre. Je préfère donc croire que ce médicament est entièrement distinct de notre opium ; et il ne me semble pas qu’il faille écouter ceux qui considèrent cet amfiam comme étant le suc ou la larme du pavot blanc, puisque les deux pavots sont, par leur propre nature, malins et destructeurs. Je ne puis donc admettre ni approuver les sornettes que Scaliger débite sur le sujet dans le [Ms BIU Santé 2007, fo 391 vo et 392 ro | LAT | IMG] passage que j’en ai cité contre Cardan, [30][65] où il a fait trop confiance aux récits exotiques de certains marchands, que seuls disent croire ceux qui se plaisent à être trompés. Quelques-uns appellent cet amfiam le maslach des Turcs, [66] qui ne peut donc être du véritable opium et encore bien moins être semblable au nôtre. Quoi que de savants hommes ressassent ou plutôt conjecturent contre ce point de vue, ils ne peuvent porter de jugement que douteux et incertain sur les matières exotiques douteuses et incertaines, comme il est manifeste, selon Sennert, dans la 2e partie du livre i de sa Medecina practica, vers la fin du chapitre vi[33][67][68][69]

Quant à la ciguë de Socrate [70] (j’entends le fameux poison dont les méfaits ont tué cet excellent et très sage philosophe de Grèce, qui fut le précepteur de Platon), [71] je suis d’avis que ce poison d’État était préparé et gardé par édit des préteurs pour tuer les criminels (comme on le voit dans Plutarque à la fin de Phocion[34][72][73] dans les Historiæ variæ d’Élien, quand il parle de Théramène, [35][74][75] et dans Platon, en divers endroits, en particulier dans Phédon, quand il parle de la mort de Socrate), [36][76] et qu’il n’a jamais été le pur et simple suc de la ciguë, étant donné [fo 392 ro] qu’il ne peut à lui seul tuer les hommes et leur faire subir cette sorte d’agonie. Il s’agissait plutôt de quelque poison composé de jus de ciguë et de suc de pavot, et voilà ce que les Grecs appellent opium. [37][77] Cette drogue était en effet narcotique, au point qu’elle a malheureusement étouffé les trois hommes susdits. Elle ressemble et elle est peut-être exactement identique à ce poison, préparé à partir des deux mêmes sucs, dont Théophraste le Grec, [78] petit-fils d’Aristote, [79] a fait mention au livre ix, chapitre xvii, de son Historia plantarum[38]

Je conclus en disant que l’opium est un médicament vénéneux, pernicieux et destructeur, que les médecins ne doivent jamais prescrire, sauf à agir avec la plus grande prudence, et ce en cas de nécessité extrêmement pressante : quand une douleur absolument atroce ou une insomnie rebelle et insupportable mettent la vie du malade en péril imminent ; mais il n’échappe ainsi parfois à son mal que s’il tombe entre les mains d’un médecin habile, expérimenté et pourvu de cette sagesse hippocratique dont un philosophe chrétien a toujours besoin. Sur l’emploi et l’abus de l’opium, lisez le très brillant passage de Galien au livre xii, chapitre i, de la Methodus medendi[39] et Johann Bauhin [80] [Ms BIU Santé 2007, fo 392 vo et 393 ro | LAT | IMG] dans son Historia plantarum universalis, rééditée à Yverdon en 1651, tome iii, 2e partie, livre xxx, chapitre ii, pages 1392 à 1395 ; où se trouvent quantité d’excellentes choses qui ont été laborieusement, patiemment et soigneusement recueillies des auteurs les plus estimés. [40]

Il me reste une seule chose dont je veux bien vous prévenir, c’est de vous garder sérieusement, quand vous exercez la médecine, non seulement de l’opium et de ce laudanum des chimistes, qui est aussi excessivement vanté qu’il est pernicieux, mais aussi de tout médicament narcotique composé, ayant de l’opium pour base ou pour partie, comme la thériaque moderne, [81] le mithridate, [82] le grand philonium dit romain, [41][83][84] et quelques autres compositions qui sont en partie constituées de thériaque et de mithridate, comme l’opiat de Salomon, [85] l’électuaire d’œuf [86] et d’autres qu’on lit dans l’Antidotarium de Jean de Renou, médecin de Paris, 2e section du livre iii[42][87] Le grand ouvrage pharmaceutique de cet homme serait de loin le meilleur de tous s’il s’y était dispensé de certaines compositions inutiles et superflues. Tels sont le philonium persique de Mésué, [88][89] [fo 393 ro] le philonium romain de Nicolas, [43][90][91][92] et le Requies de Nicolas, qui est dans la Pharmacopœia Londinensis[44][93][94] laquelle n’est pourtant pas dénuée de mérite, pour certains remèdes qu’elle a choisis ; même si on y trouve trois autres médicaments opiacés, ainsi que les pilules de Mésué, tirées du styrax, [45][95] que je range dans la même classe des remèdes à ne jamais employer en raison de l’opium qu’ils contiennent, presque comme en cachette. À leur place, en cas de pressante nécessité, j’aimerais mieux employer un ou deux grains d’opium que recourir à des compositions si incertaines et suspectes. Je suis aussi catégorique au sujet de certaines formules dont on trouve de nombreux exemples dans la Pharmacopœia Augustana[96] comme le philonium de Mésué, le philonium persique de Mésué, le grand philonium, dit romain, de Nicolas Myrepse, le philonium de Tarse [97] décrit au livre viii de Galien de Compositione medicamentorum κατα τοπους, [46][98] et le Requies de Nicolas. Tout cela se trouve dans cette Pharmacopœia Augustana, pages 261 et 262 de l’édition de 1652 avec les observations [Ms BIU Santé 2007, fo 393 vo | LAT | IMG] de Johann Zwelfer, très savant docteur en médecine, natif du Palatinat, et très expert dans la préparation et le choix en cette matière pharmaceutique des remèdes. [47][99] Je voudrais aussi qu’on porte le même jugement à l’égard d’un certain Electuarium mitigativum in doloribus quibuscumque et febribus ardentibus : je ne l’approuve aucunement ; il me semble devoir être rejeté, entièrement et en toutes circonstances, car il contient de l’opium de Thèbes. Zwelfer recommande cependant de l’employer dans les fièvres ardentes, où tous les remèdes, même les meilleurs, sont toujours suspects, en raison de la très grande putréfaction, avec la menace de gangrène qui s’ensuit. On lit sa description dans la Pharmacopœia Regia qu’il a ajoutée à celle d’Augsbourg, page 63. [48] À ces pharmacopées ou antidotaires, j’adjoins volontiers celle qu’ont préparée en 1636 et publiée sous la forme d’un petit opuscule, les docteurs du Collège de médecine d’Amsterdam ; du moins, sous leur signature, la devons-nous à un très savant homme doué d’un style châtié et d’une grande science, mon ami M. Johannes Antonides Vander Linden, professeur en l’Université de Leyde. [49][100][101] À vrai dire, je ne peux que la louer, en raison de sa remarquable brièveté et de son excellent choix de médicaments, [Ms BIU Santé 2007, fo 394 ro | LAT | IMG] à condition d’en retrancher certaines parties superflues et purement inutiles, dont notre médecine se privera aisément, dans la mesure où elles ne sont pas à la hauteur de la bonne méthode. Tels sont le mithridate, la thériaque, la confection d’alkermès [102] et les autres compositions de ce genre qui ne sont propres à soigner aucune maladie, et qui paraissent n’avoir été conçus que pour l’ornement des officines et pour le profit et l’avantage des pharmaciens. [103] À moins que nous ne préférions parler comme les charlatans et dire, à leur mode ordinaire, qu’ils servent la plus grande gloire, splendeur et dignité de l’art (mais loin de moi cette perfidie !) ; comme si, en vérité, cette polypharmacie et cette diversité des remèdes, [104] si grande qu’elle en devient parfaitement dérisoire, n’étaient pas comme les filles de l’ignorance, extrêmement nuisibles pour les malades, et parfaitement contraires à la légitime et saine méthode de remédier, ainsi que l’a savamment écrit Francis Bacon de Verulam, dans son opuscule de Historia vitæ et mortis[50][105] Décédé en 1626, il était grand chancelier d’Angleterre et vraiment éminent ; il mérite absolument d’être admiré dans le monde entier pour sa remarquable érudition, autant que pour cette suprême dignité.

Et voilà en peu de mots ce que [Ms BIU Santé 2007, fo 394 vo | LAT | IMG] j’ai labouré pour vous au sujet de l’opium et du laudanum des chimistes, sans autre intention que de vous faire bien comprendre que quand vous remédiez, vous devez vous méfier excessivement de l’opium et de tout médicament opiacé, comme de poisons pernicieux, et de ne jamais les utiliser, sinon fort prudemment et en cas de pressante nécessité.

Fin. [51]

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1.

V. note [14], lettre 75, pour le laudanum, préparation opiacée qui incorporait divers ingrédients métalliques, dont on attribue l’invention à Paracelse, considéré comme le père de la médecine chimique et bête noire de Guy Patin.

2.

V. note [52], lettre latine 351, pour le safran.

Castoréum :

  • « médicament composé de la liqueur enfermée dans de petites bourses que le castor a vers les aines, qui est huileuse et forte en odeur […]. Elle s’épaissit et se fait jaune comme miel et, si on la pend à la cheminée, elle devient semblable à la cire. Les médecins reconnaissent de fort rares qualités au castoréum et cependant, quand il est noir de pourriture, c’est un poison » (Furetière) ;

  • « sorte de médicament qui n’est autre chose que les testicules du castor qui, étant coupés et bien nettoyés de tout ce qui peut être superflu, sont desséchés d’eux-mêmes, et gardés suspendus dans un lieu où le soleil n’entre point. On falsifie le castoréum en mêlant de la poudre de castor avec des pommes d’opoponax [v. notule {c}, note [12] de la leçon de Guy Patin sur la manne], et de sagapénum [v. note [25], lettre latine 351]. Ce mélange étant fait, on en remplit des vessies en forme de testicules. On s’aperçoit de la tromperie en observant que la véritable partie charnue des testicules du castor est pleine de fibres et de pellicules naturelles, ce qui n’est point dans les testicules contrefaits. Le castoréum, pour être bon, doit avoir une odeur forte et désagréable, un goût âcre et mordicant, et être d’une substance fragile. Il est hystérique, céphalique, névritique et arthritique. On le prend en forme de pilule, et il s’applique extérieurement sur les jointures pour emporter les restes des humeurs et des douleurs que les fluxions y ont causées » (Thomas Corneille).

3.

Le chapitre lxvi du quatrième des Six livres sur la matière médicale de Dioscoride est intitulé Пερι Μηκωνος κερατιτιδος [Du Pavot cornu (que les Grecs appellent Mecon ceratitis, les Latins, corniculatum Papaver, les Italiens, Papavero cornuto)] (édition française de Lyon, 1559, pages 373‑374). Dioscoride parle de l’altération de l’opium au chapitre précédent (lxv) du même livre (page 372, 2e colonne), consacré au Pavot domestique :

« L’on falsifie l’opion {a} en y mêlant du glaucium, {b} de la gomme ou du suc de laitue sauvage. Mais la fraude se connaît parce que celui qui est contrefait avec glaucion, mis en eau, la teinte de couleur de safran. Celui qui est contrefait avec suc de laitue a peu d’odeur et apparaît âpre {c} à l’œil. Celui qui est mêlé avec gomme est reluisant et se rompt aisément. »


  1. Vieux nom de l’opium.

  2. Variété de pavot cornu, dont le suc servait à traiter les maladies des yeux (v. note [87], lettre latine 351).

  3. Inégal, grumeleux.

4.

Pline a consacré cinq chapitres (lxxvilxxx) du livre xx de son Histoire naturelle aux pavots. Le chapitre lxxviii (Littré Pli, volume 2, page 31) traite du pavot cornu (que Pline appelle ceratitis, du grec keratitis, dérivé de keras, corne, ou glaucium flavum) et en dit la même chose que Dioscoride.

Pline traite de l’altération de l’opium au chapitre lxxvi (ibid. même page) :

Experimentum opii est primum in odore : sincerum enim prpeti non est ; mox in lucernis, ut pura luceat flamma, et ut exstinctum, demum oleat : quæ in fucato non eveniunt. Acceditur quoque difficilius, et crebro exstinguitur. Est sinceri experimentum et in aqua, quoniam in nubila innatat : fictum in pustulas coit. Sed maxime mirum, æstivo sole deprehendi. Sincerum enim sudat, et se diliut, donce succo recenti simile fiat.

[Le premier caractère auquel on reconnaît la bonté de l’opium est l’odeur ; on ne peut résister à celle de l’opium pur. Le second caractère, c’est que, allumé à une lampe, il donne une flamme brillante, et que, après avoir été éteint, il répande de l’odeur ; ce qui n’arrive pas dans l’opium falsifié, qui s’allume aussi plus difficilement et qui s’éteint souvent. On reconnaît aussi l’opium pur par l’épreuve de l’eau : iI y surnage en forme de nuage, tandis que l’opium falsifié s’y met en grumeaux. Mais ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que le soleil d’été fournit aussi un caractère : l’opium pur sue et se fond, jusqu’à ce qu’il devienne semblable au suc récent].

5.

V. note [8], lettre latine 71, pour les « Emblèmes » (commentaires) de Janus Cornarius sur Dioscoride (Bâle, 1557). L’emblème lvi sur le 4e livre de Dioscoride, toujours à propos du pavot cornu, n’est rien d’autre que la copie mot à mot de Pline sur le même sujet, assortie d’un bref commentaire sans grand relief.

6.

Pedacii Dioscoridis Anazarbæi Opera quæ extant omnia. Ex nova interpretatione Jani-Antonii Saraceni Lugdunæi, Medici. Addita sunt ad calcem eiusdem interepretis scholia, in quibus variæ codicum variorum lectiones examinantur, diversæ de medica materia, seu priscorum, seu etiam recentiorum sententiæ proponuntur, ac interdum conciliantur : ipsius denique autoris corruptiora, obscuriora, difficilioraque loca restituuntur, illustrantur, et explicantur [Œuvres complètes de Pédacion Dioscoride d’Anazarbe, de la nouvelle traduction de Jean-Antoine Sarrasin, médecin natif de Lyon (v. note [3], lettre 253). Les commentaires du traducteur ont été ajoutés à la fin : les diverses lectures de divers écrits y sont examinées ; les jugements variés des auteurs anciens ou même modernes y sont présentés et parfois comparés ; enfin, les passages très altérés, très obscurs et très difficiles de l’auteur y sont rétablis, élucidés et expliqués] (sans lieu [Francfort], héritiers d’Andreas Wechel, Claudius Marnius et Joan. Aubrius, 1598, 2 tomes in‑8o, grec et latin, ouvrage dédié à Henri iv, roi de France et de Navarre). Le commentaire de Sarrasin sur le chapitre du pavot cornu (lxvi du quatrième livre) se trouve à la page 83 du second tome.

Les quatre références citées mènent à conclure que Guy Patin orientait bel et bien ses auditeurs vers le pavot cornu, alors qu’il venait d’attirer leur attention sur l’altération de l’opium par ceux qui le vendaient.

7.

V. note [14], lettre 181, pour la distinction des remèdes en quatre classes selon Galien : la troisième correspondait aux médicaments vénéneux ou malfaisants, et la quatrième, aux alexipharmaques (contrepoisons).

8.

Le passage du livre iv du traité « sur les Facultés des médicaments simples » qui s’approche le plus du propos que Guy Patin attribuait à Galien se trouve au chapitre xii (Kühn, volume 11, pages 657‑658, traduit du grec) :

Nam si uva acerba acida est, uva vero dulcis, ac fructibus omnibus maturatio a solari provenit calore, planum est imperfectius et frigidius esse quod acidum, perfectius vero et calidius quod dulce fuerit. Quum ergo vinum perfrictione rursum acescat, manifestum est in eum illud humorem converti, ex quo provenerat. Diversis tamen hactenus viribus uvæ acerbæ succus acetumque constant, quod aceto accedat ex putrido calore acrimonia quædam, proinde Aristoteles recte dixit, acetum proprio quidem vini calore esse frigidum, adscititio calidum. At uvæ acerbæ succus calorem adscititium non habet, ac proinde nec acrimoniam. Accedit vero et in substantiæ tenuitate diversitas. Siquidem uvæ acerbæ succo acetum tenuius est, cui rei et sensus adstipulatur, excellit enim quæ ab aceto infligitur frigiditas eam quæ ab uvæ acerbæ succo vehementia et mixtione. Imbecillior enim est quæ ab uva acerba fit refrigeratio, quum etiam alienæ in se caliditatis ne minimum quidem contineat. At quæ ab aceto proficiscitur, tanto est validior quanto et tenuior, inest vero et illi acrimonia quædam excalefaciens, quæ tamen satis non sit ad superandam ab aciditate provenientem frigiditatem, verum quæ ad transitus celeritatem subserviat. Nam quanto calidum frigido facilius penetrat, tanto acris succus aptior est, qui sensibilium corporum meatus transeat, quam acidus.

[Puisque le raisin vert {a} est acide, mais que le raisin est doux, et que tous les fruits tirent leur maturation de la chaleur du soleil, il est clair que ce qui est acide est très froid et loin d’être mûr, mais que ce qui est doux est bien chaud et bien mûr. Comme le vin devient aigre en refroidissant, il est manifeste que le suc qu’il contient et d’où il provient s’est transformé. Toutefois, le verjus et le vinaigre dérivent de qualités distinctes : le vinaigre tire son amertume d’une chaleur corrompue, ce qui a justement fait dire à Aristote que le vinaigre est certes froid, par contraste avec la chaleur propre du vin, mais qu’il lui a emprunté une part de chaleur ; le verjus, quant à lui, ne tient du vin ni sa chaleur ni son âcreté. Leur différence réside, en vérité et surtout, dans la subtilité de leur substance. Le vinaigre est plus subtil que le verjus, comme l’établit le bon sens, car, quand on les mélange, la froideur du vinaigre l’emporte sur la saveur du verjus. De fait, le rafraîchissement que produit le verjus est très faible, bien qu’il ne contienne même pas la moindre parcelle de la chaleur qu’il aurait empruntée au vin ; mais la chaleur que recèle le vinaigre est d’autant plus ferme qu’elle est plus subtile : il contient une âcreté échauffante ; elle n’est toutefois pas suffisante pour surpasser la froideur qui provient de l’acidité, bien qu’il conserve la faculté d’accélérer le passage intestinal. Ce qui est chaud pénètre en effet plus facilement que ce qui est froid, tout autant qu’un suc amer est plus apte qu’un suc acide à traverser les orifices des corps sensibles]. {b}


  1. Le raisin vert ou âpre est le raisin non mûr, dont on tire le verjus (v. note [11], lettre 15).

  2. Patin se servait de ce tortueux passage de Galien pour illustrer le fait qu’une même source, le raisin, procure deux substances que leurs propriétés, acides, froides et amères, rapprochent, mais avec des différences liées à leur provenance : le verjus, directement tiré du raisin vert, ne possède absolument aucune chaleur ; en revanche, le vinaigre, qu’une fermentation acide fait indirectement venir du vin (et donc du raisin mûr, chaud et doux), conserve une part de chaleur. Sans s’attarder sur des détails aujourd’hui devenus futiles ou incompréhensibles, tout cela donne une bonne idée des anciennes arguties sur les qualités (tempéraments) des substances végétales employées comme médicaments.

    La leçon à en tirer (mais elle reste approximative) est que les qualités qu’on donnait aux substances (dont on déduisait leur tempérament) venaient principalement des sensations qu’elles provoquent dans la bouche : chaud (épicé), froid (fade), amer, acide, doux, sec, humide ; mais sans mention ordinaire du salé ou du sucré.


9.

Fracastor a vanté les vertus du mercure dans le traitement de la syphilis en plusieurs endroits de sa Syphilidis [Syphilide] (Vérone, 1530, v. note [2], lettre 6). Il a exprimé ses doutes sur la nature et le mode d’action de ce remède au livre ii, pages 98‑99 de l’édition bilingue publiée par Philippe Macquer et Jacques Lacombe (Paris, Jacques-François Quillau, 1753, in‑8o) :

Argento melius persolvunt omnia vivo
Pars major : miranda etenim vis insita in illo est :
Sive quod id natum est subito frigusque caloremque
Excipere, unde in se nostrum cito contrahit ignem,
Quodque est condensum, humores dissolvit, agitque
Fortius, ut candens ferrum flamma acrius urit :
Sive acres, unde id constat compagine mira,
Particulæ nexuque suo vinclisque solutæ
Introrsum, ut potuere seorsum in corpora ferri,
Colliquant concreta, et semina pestis inurunt.
Sive aliam vim fata illi, et natura dedere
.

[Le plus grand nombre se servent du mercure, et avec plus de succès, car il a des vertus admirables : soit parce qu’étant disposé par sa nature à recevoir également le froid ou le chaud, il se saisit promptement de notre chaleur interne, et devient d’autant plus propre à dissoudre les humeurs qu’il est par lui-même très lourd et très compact, comme on voit que le fer rouge brûle plus vivement que la flamme ; soit parce que les particules âcres dont il est composé, se trouvant extrêmement divisées après avoir pénétré dans les différentes parties du corps, deviennent capables, par ce moyen, de dissoudre et de détruire le germe de la maladie ; soit, enfin, que les destins et la nature lui aient donné quelque autre qualité qui nous est inconnue].

10.

Julien Le Paulmier a intitulé Hydrargyrum frigidum et humidum esse [L’Hydrargyre est froid et humide] le chapitre 4 (pages 172‑180) du livre De Hydragyro [Du Mercure] de ses de Morbis contagiosis libri vii [Sept livres sur les Maladies contagieuses] (Paris, 1578, v. note [17], lettre 79).

11.

Alessandro Trajano Petronio (v. note [27], lettre latine 75) a abondamment parlé du mercure dans son livre intitulé De Morbo Gallico omnia quæ extant apud omnes medicos cuiuscunque nationis, qui vel integris libris, vel quoquo alio modo huius affectus curationem methodice aut empirice tradiderunt, diligenter hincinde conquisita, sparsim inventa ; erroribus expurgata, et in unum tandem hoc corpus redacta. In quo de Ligno Indico, Salsa Perilla, Radice Chynæ, Argento vivo, cæterisque rebus omnibus ad huius luis profligationem inuentis, diffusissima tractatio habetur. Cum indice locupletissimo Rerum omnium dignarum, quæ in hoc volumine continentur. Opus hac nostra ætate, qua Morbi Gallici vis passim vagatur, apprime necessarium. Catalogum Scriptorum sexta pagina comperies. Tomus prior [Tout ce qui se lit sur le Mal français chez tous les médecins, de quelque nation que ce soit, qui ont parlé du traitement de cette maladie, de manière méthodique ou empirique, soit dans des livres entiers, soit en quelque autre manière, a été soigneusement recherché et trouvé çà et là, purgé de ses fautes et enfin transcrit dans cet ouvrage unique. On y traite très complètement du bois d’Inde (gaïac), de la salsepareille, de la racine de chyna (quinquina), du vif-argent, et de tous les autres remèdes qu’on a trouvés pour venir à bout de cette maladie. Avec un très riche index de toutes les matières dignes de remarque que contient ce volume. Ouvrage extrêmement nécessaire à notre époque où le mal français sévit partout avec force. Vous trouverez le catalogue des auteurs à la page 6. Tome premier] (Venise, Jordanus Zilettus, 1566, in‑fo ; un second tome a paru, id. et ibid., en 1567). Le propos auquel adhérait Guy Patin se lit à la page 232, en haut de la seconde colonne :

Nunc autem Mercurii, quidem vivum Argentum dicunt, vires tibi paucis absolvam. Avicenna secundo Can. frigidum et humidum esse dixit in secundo gradu, Paulus vero Aegineta calidum, et siccum asserit in quarto. Verum nos cum Gebere, qui de rebus metallicis optime conscripsit, dicemus Mercurium humidum et frigidum palam caliditatem, siccitatemque clandestinam in se habere.

[Je vous présenterai brièvement maintenant les vertus du mercure, que certains appellent vif-argent. Avicenne, au deuxième livre du Canon, dit qu’il est froid et humide au second degré ; mais Paul Éginète le tient pour chaud et sec au quatrième degré. Avec Geber, {a} qui a excellemment écrit sur les métaux, nous dirons pourtant que le mercure est humide et froid, et qu’il détient aussi une chaleur manifeste et une sécheresse cachée].


  1. Geber est le nom latinisé de Jabir ibn Hayyan, érudit persan du viiie s.

12.

Nom qu’on donnait en France à la syphilis ou vérole, que les autres nations appelaient mal français. V. note [9], lettre 122, pour la manière de provoquer une sudation et une salivation abondantes, à l’aide du mercure, en vue de guérir la maladie.

13. V. note [16], lettre 15, pour Jean de Renou et son Dispensatorium, traduit en français sous le titre des Œuvres pharmaceutiques du Sr Jean de Renou, conseiller et médecin du roi à Paris, augmentées d’un tiers en cette seconde édition par l’auteur, puis traduites, embellies de plusieurs figures nécessaires à la connaissance de la médecine et pharmacie, et mises en lumière par M. Louis de Serres [v. note [37], lettre 104], Dauphinois, docteur en médecine, et agrégé à Lyon (Lyon, Nicolas Gay, 1637, in‑6o). Le chapitre xv, du Vif-argent, dans le Second livre de la Matière médicale, Première Section, Des Minéraux, occupe les pages 403‑405 : « L’argent-vif n’est autre chose qu’un vrai monstre, et un Protée [v. note [8], lettre de Jean de Nully, datée du 21 janvier 1656] en nature. »

Le passage qui a inspiré Guy Patin, presque mot pour mot, se lit pages 404‑405 :

« Pour ce qui concerne les qualités du mercure, elles sont encore indécises et non jugées, le procès en étant encore au croc : {a} les uns le croient chaud, les autres froid, en suite des effets qu’on lui voit produire, ainsi que nous l’avons déjà dit ci-dessus. Et de fait, Jules Paulmier, médecin de Paris, et avec lui plusieurs autres qui ont suivi l’opinion d’Avicenne, croient et affirment qu’il est froid et humide ; et au contraire, Fracastorius, Tomitanus {b} et une infinité d’autres soutiennent vivement qu’il est chaud, ayant aperçu qu’il avait en soi une certaine qualité âcre et corrosive. Mais quant à moi, je crois avec Trajan<o> qu’il est d’un tempérament composé et mélangé de chaud et de froid, respectivement, et que par conséquent, il tient de l’une et l’autre qualité comme ayant en soi quelques parties chaudes et subtiles, d’une part, et quelques autres froides et grossières, d’une autre ; et que néanmoins, il est doué, outre cela, de plusieurs autres belles vertus car il est incisif, pénétratif, colliquatif, résolutif et purgatif ; et, <ce> qui est encore plus étrange, il attire, d’un côté, du centre du corps en la superficie d’icelui les humeurs séreuses, par sa vertu puissamment impulsive, et excite le flux de bouche, qu’on appelle autrement salivation ; et de l’autre, il attire de la circonférence au centre les humeurs peccantes en les faisant vider par le bas. Et c’est aussi pour ces deux derniers effets qu’on s’en sert en la vérole ; mais avec si peu d’assurance que, bien souvent, étant employé en intention de provoquer le flux de bouche, il ne survient autre chose que le flux de ventre ; et au contraire, on voit ordinairement que si on le donne pour lâcher le ventre, il ne fait autre chose que provoquer le flux de bouche, […]. » {c}


  1. « On dit qu’un procès est pendu au croc, quand on ne le poursuit plus » (Furetière).

  2. Bernardino Tomitano (Padoue 1517-ibid. 1576), médecin italien auteur de De Morbo Gallico libri duo [Deux livres sur le Mal français] (Venise, 1567).

  3. Les plus curieux pourront ici comparer le latin de Patin (v3e page de la transcription) à celui de Renou :

    De qualitatibus autem hydrargyri adhuc certatur : alii enim calidum, alii frigidum ab effectis contendunt, ut dictum est ; Avicenna, quem Palmarius Medicus Paris. atque alii multi sequuntur, frigidum et humidum asseverant. Fracastorius, Tomitanus, atque plerique alii, qui qualitatem erodentem illi tribuunt, calidum perhibent. Ego cum Traiano qualitatis mixtæ contendo, in eoque qualitates quasdam esse subtiles et calefacientes, alias crassiores et refrigerantes ; sed præterea multas adhuc alias dotes possidere. Incidit enim, attenuat, penetrat, liquat, resolvit, ventrem subducit, et quod mirum est, vi partim attractiva humores à superficie ad centrum, hoc est, ad ventriculum adducit, et per secessum educit, partim impulsiva à centro ad habitum impellit, et per salivationem propellit. Ad effectum utrumque datur in morbo Italico ; sæpe datur ad salivationem, cuius loco supervenit alvi fluor, ut aliquando ad ventris fluorem, cuius loco supervenit salivatio.


14.

« ou en induisant un sommeil de plomb » (littéralement « de fer »), locution empruntée à Virgile (v. note [25], lettre latine de Jan van Beverwijk, datée du 30 juillet 1640).

15.

Ces quatre références sont :

  • l’Ακροαμα Medico-Philosophicum de Opii usu, qualitate califaciente, virtute narcotica, et ipsum corrigendi modo : Auctore Michaële Döringio, Breslaviensi, Philosophiæ et Medicinæ Doctore [Discours de Michael Döring (v. note [11], lettre 798), natif de Breslau, docteur en philosophie et médecine, sur l’emploi de l’Opium, sa qualité échauffante, son pouvoir narcotique et la manière de le réformer] (Iéna, Johann Beithmann, 1620, in‑8o) ;
  • le De Opii natura, et medicamentis opiatis ad omnes totius corporis affectus probatissimis, et recta, rationali, hactenusque inexplicata iis utendi methodo Liber singularis. Cui de nova phthisin curandi ratione consilium, et diversæ consultationes medicinales sub finem accessere. Auctore Johanne Freitagio, Med. Doctore, ejusdemque facultatis in celeberrima illustrium et potentium Groningæ et Omlandiæ Ordinum Academia professore primario [Livre singulier sur la nature de l’Opium et sur les médicaments opiacés les plus éprouvés dans toutes les affections du corps tout entier, et sur la méthode à suivre pour les employer, juste, rationnelle et qui n’a pas été expliquée jusqu’ici. On y a ajouté à la fin un avis sur la nouvelle manière de soigner la phtisie et diverses consultations médicales. Par Johann Freitag (v. note [12], lettre latine 43), docteur et premier professeur de la Faculté de médecine en la très célèbre Université des illustres et puissants Ordres de Groningue et des Ommelanden] (Groningue, Johann Sas, 1632, in‑12o ; réédition à Leipzig, 1635) ;

  • le De Opio tractatus, in quo simul Liber de opio D. Joh. Freitagii examinatur, autore Daniele Wincklero, D. et Medico Bregensi Siles. [Traité de l’Opium, dans lequel est en même temps examiné le livre de M. Johann Freitag sur l’opium. Par Daniel Winckler, docteur en médecine (Wittemberg, 1624), natif de la principauté de Brieg en Silésie] (Leipzig, Henningus Grosius, 1635, in‑8o) ;

  • le chapitre clxix, intitulé De Papavere et Opio [Du Pavot et de l’Opium] (v. note [20], lettre 407), du second des deux livres de Caspar Hofmann « sur les médicaments officinaux » (Paris, 1646, v. note [7], lettre 134).

16.

« Histoire naturelle » de Pline l’Ancien (Littré Pli, volume 2, page 30) :

Incidi iuvent sub capite et calice, nec in alio genere ipsum inciditur caput. Sucus et hic et herbæ cuiuscumque lana excipitur aut, si exiguus sit, ungue pollicis, ut lactucis, et postero die magis, quod inaruit, densatus et in pastillos tritus in umbra siccatur. Non vi soporifera modo, verum, si copiosior hauriatur, etiam mortifera per somnos. Opium vocant. Sic scimus interemptum P. Licinii Cæcinæ prætorii viri patrem in Hispania Bavili, cum valetudo inpetibilis odium vitæ fecisset ; item plerosque alios.

[On recommande d’inciser le dessous de la tête et du calice ; {a} c’est la seule espèce que l’on incise à la tête. Ce suc, comme celui de toute plante, se reçoit sur de la laine ou, s’il n’y en a que peu, on le racle avec l’ongle du pouce comme sur les laitues ; et surtout, le lendemain, on ramasse la partie qui s’est desséchée. Obtenu en assez grande quantité, il s’épaissit ; on le pétrit par petits pains, qu’on sèche à l’ombre. Ce suc non seulement a une propriété soporifique, mais encore, si on le prend à trop haute dose, il cause la mort par le sommeil ; on le nomme opium. C’est de cette façon que mourut en Espagne, à Bavilum, le père du personnage prétorien Publius Licinius Cæcina : {b} une maladie qu’il ne pouvait supporter lui avait rendu la vie odieuse. Plusieurs autres se sont donné la mort de la même façon].


  1. Du pavot blanc.

  2. Localité et personnage auxquels Émile Littré n’a pas consacré de note et que je ne suis pas parvenu à identifier exactement.

17.

Δηλητηρ (dêlêtêr) a en grec le sens général de destructeur, et le sens particulier de poison.

18.

L’index de Kühn ne permet de trouver aucun passage de Galien mentionnant la condamnation de l’opium par Diagoras (v. note [28], lettre 186) et Érasistrate (v. note [23], lettre 324). Sans doute s’agit-il d’une erreur du copiste de la leçon, car on lit ce propos dans Pline, à la suite immédiate de l’extrait cité dans la note [16] supra (Histoire naturelle, livre xx, chapitre lxxvi, Littré Pli, volume 2, page 30) :

Qua de causa magna concertatio extitit. Diagoras, Erasistratus in totum damnavere ut mortiferum, infundi vetantes præterea, quoniam visui noceret.

[Aussi l’opium a-t-il été l’objet de grands débats : Diagoras et Érasistrate l’ont condamné complètement, défendant de l’instiller comme étant un poison mortel, et en outre parce qu’il nuisait à la vue].

19.

« Nous sommes parfois contraints d’employer des médicaments tirés de l’opium, quand l’intensité de la douleur met la vie en péril imminent : ainsi les collyres tirés de l’opium ont-ils causé du préjudice à bien des gens, au point cependant de rendre l’œil impotent et d’émousser la vue ; ils ont aussi induit une dureté d’oreille. »

V. note [22], lettre 527, pour les deux traités de Galien « sur la Composition des médicaments » [Περι συνθεσεως φαρμακων των]. Guy Patin renvoyait ici au premier, κατα τοπους [selon les lieux (affectés)] (livre ii, chapitre i), mais en se trompant de paragraphe : il ne s’agit pas de celui qu’il intitulait « De la douleur de tête résultant d’une contusion » (abréviation de Ad dolorem capitis ex plaga aut casu Apollonii [Pour la douleur de tête à la suite de la contusion ou chute <selon la doctrine> d’Apollonius], Kühn, tome xii, pages 520‑528), mais de celui qui suit, intitulé Continua ex præcedenti Apollonii doctrina ad temporum ac totius capitis dolores citra manifestas causas obortos [Conséquences tirées de la précédente doctrine d’Apollonius, pour les douleurs des tempes et de toute la tête, apparues en l’absence de causes manifestes], avec ce passage (ibid. pages 532‑533, traduit du grec) :

Raro enim cogimur medicamentis ex opio uti, quum videlicet præ doloris vehementia homo de vita periclitatur, quamquam et tunc solidæ partes ex ejus usu offendantur, adeo ut post hæc correctione opus habeant. Sic et ex opio collyria detrimento fuerunt, adeo ut debilem oculum reddiderint et visus hebetudinem induxerint, velut etiam auditus gravitatem inducunt, quæcunque ad vehementem aurium dolorem ex papaveris succo composita sunt.

[Nous sommes en effet rarement contraints d’utiliser des médicaments tirés de l’opium : c’est quand à l’évidence l’intensité de la douleur met la vie du patient en péril, et même si l’emploi de l’opium lèse les parties solides, au point qu’après cela elles ont besoin d’être réparées. Et c’est ainsi que les collyres tirés de l’opium ont causé du préjudice, jusqu’à rendre l’œil impotent et à émousser la vue, comme aussi à induire une dureté d’oreille, car tous les médicaments contre les vives douleurs des oreilles ont pour base le suc d’opium].

La petite erreur de Patin sur le paragraphe du très long chapitre i, livre ii, et l’approximation de sa citation ne font pas planer de doute sur l’authenticité de son texte : il avait en effet la réputation de se fier beaucoup à sa mémoire, et de broder volontiers en préparant et dictant ses leçons du Collège de France.

20.

« Pour ma part et en vérité, comme j’ai dit, je recours, dans chaque maladie, à un médicament spécifique, mais je fuis toujours le suc de pavot ; à moins que j’en vienne à l’employer en cas d’urgente nécessité. »

Le titre complet de ce paragraphe est Auriculares compositiones Andromachi numero xxiiii [Les compositions auriculaires d’Andromaque, au nombre de 24]. La citation de Patin ne diffère que par un mot (devenio pour pervenio) de la traduction latine donnée par Kühn (tome xii, page 626).

On lit aussi, plus haut (ibid. page 617), dans le paragraphe Quæ Apollonius ad aurium dolores scripserit [Ce qu’Apollonius aurait prescrit contre les douleurs des oreilles] :

Medicamenta igitur ex papaveris succo omnia sensum stupefaciunt, et ob id sane necessario cogimur ipsis uti, ubi nullum aliud mitigativum opem tulit.

[Tous les médicaments tirés du suc de pavot étourdissent donc les sens et, pour cette raison, nous sommes contraints de ne les utiliser que quand c’est strictement indispensable, quand aucun autre calmant n’a été efficace].

21.

« L’emploi de tous les médicaments composés d’opium, de jusquiame et de mandragore fait endurer aux corps des êtres vivants ce qui ressemble à une mortification, et, chez un grand nombre de ceux qui reçoivent continuellement de tels médicaments, les petites parties du corps se refroidissent irrémédiablement. »

Guy Patin citait un passage du livre viii, chapitre iii, paragraphe Ad volvulosas stomachi subversiones pastillus Amazonum. Facit ad inflatos, ardorem stomachi et vomentes cibum. Facit et ad internos affectus [Le trochisque des Amazones contre les volvulus de l’estomac. Il agit sur les distensions, l’ardeur d’estomac et les vomissements ; il agit aussi sur les affections internes (ce trochisque, ou mélange sec et compacté de plusieurs médicaments réduits en poudre, est composé de semences d’ache, d’anis, de sommités d’absinthe, de myrrhe, de poivre, d’opium, de castoréum et de cannelle)] (Kühn, tome xiii, page 157, traduit du grec) :

Si namque refrigerentia plura apparuerint, sensum affectorum magis obtundit et quantum caloris in ipsa particula fuerit etiam hunc extinguit, ubi vero calefacientia fuerint aucta, minus quidem efficiet ipsum medicamentum, innocentius autem redderetur. Nosse enim oportet corpora viventium mortificationi simile quippiam perpeti ab omnium ex opio et hyoscyamo et mandragora compositorum medicamentorum usu, nimirum causis dolorem infligentibus insensibilibus factis, et multi sane, qui assidue talia accipiunt, ad immedicabilem frigiditatem partes perducunt.

[De fait, si plusieurs réfrigérants ont été prescrits, il {a} étourdit puissamment les sens des patients et éteint chez eux tout ce qu’il a pu exister de chaleur dans la partie atteinte ; mais quand des échauffants ont été ajoutés, le remède perd certes en efficacité, mais gagne en bénignité. Vous devez en effet savoir que l’emploi de tous les médicaments composés d’opium, de jusquiame {b} et de mandragore {c} fait endurer aux corps des êtres vivants ce qui ressemble à une mortification, car ils rendent insensibles les causes qui provoquent la douleur ; et chez un très grand nombre de ceux qui reçoivent continuellement de tels médicaments, les parties du corps refroidissent irrémédiablement].


  1. L’opium.

  2. Jusquiame : « autrement nommée de la hannebane, ou mort aux poules, cette herbe est fort branchue et pousse de grosses tiges, des feuilles larges, longues, <dé>chiquetées, noires et velues. Ses fleurs sortent arrangées d’un côté seulement de la tige et sont semblables à des fleurs de grenadier, et environnées de petits écussons pleins d’une graine semblable à celle du pavot. Il y a trois espèces de jusquiame. La première porte une graine noire et des fleurs rougeâtres, ayant les feuilles semblables au liset, et ses fleurs, ou vases, fort dures et piquantes. La seconde porte une graine roussâtre comme celle d’erysimum ; ses fleurs sont jaunes, et ses feuilles et gousses sont plus simples. La troisième a des fleurs et de la graine blanche, et est grasse, bourrue et tendre. Celle qui a la graine noire est du tout [totalement] réprouvée en médecine, parce qu’elle est très dommageable. Les Latins l’ont appelée altercum, ou herba apollinaris. C’est un poison aux oiseaux et surtout aux poules, et même les poissons qui ont mangé de cette graine ne vivent guère. Les Grecs l’appellent hyoscyamus, c’est-à-dire faba suilla, ou fève de pourceau, parce que, comme dit Élien, les sangliers qui en ont mangé tombent en paralysie et spasme. Ils ne se guérissent qu’en mangeant des écrevisses. Les apothicaires l’appellent jusquiame. Cette herbe cause une aliénation d’esprit pareille à celle des gens ivres, et fait que les malades se détordent leurs membres avec des grands tremblements et braient comme des ânes, ou hennissent comme des chevaux. Avicenne écrit qu’un des symptômes qu’elle cause, c’est que le malade croit qu’on le fouette par tout le corps, bégayant, brayant et hennissant comme un âne et un cheval. Les pistaches sont son contrepoison » (Furetière).

  3. V. note [85], lettre latine 351.

22.

Livre iii, chapitre i, paragraphe De dolore auris ex imflammatione oborto [De la douleur d’oreille engendrée par l’inflammation] (Kühn, tome xii, page 602) :

Cogente vero dolore necessarium est etiam iis quæ sensum stupefaciunt uti, quemadmodum etiam in iis, qui colum aut renes aut quamcumque tandem partem affecti vehementi dolore affliguntur, facere consuevimus. Miscetur autem opium muliebri lacti et ovi candido, quæ ipsa et per se sæpe aurium inflammationibus profuere, miscetur et castorio opium. Verum multo ante usum tempore, sive pari pondere sive duplo, castorio admisceatur, præparatum id esse convenit et miscetur quidem in vehementissimis doloribus pari, in minoribus vero duplo.

[Mais quand la douleur y contraint, il est nécessaire de recourir aussi aux médicaments qui engourdissent les sens ; comme nous avons coutume de faire chez ceux qui, souffrant du côlon, des reins ou de n’importe quelle autre partie du corps, sont torturés par une vive douleur. L’opium peut aussi être mélangé à du lait de femme et à du blanc d’œuf qui, eux-mêmes et en soi, ont souvent été utiles dans les inflammations des oreilles. On peut encore mêler l’opium à du castoréum : {a} on applique cet onguent en abondance devant la tempe ; la proportion de castoréum  et d’opium est d’une pour une, quand les douleurs sont très vives, et de deux pour une quand elles sont moindres].


  1. V. supra note [2].

23.

La « Méthode pour remédier » de Galien est composée de 14 livres, dont Guy Patin tirait deux références (ici traduites du grec).

  • Livre iii, chapitre ii (Kühn, tome x, page 171) :

    Vidisti porro non minus oculorum nos gravissimos dolores sanare aut balneo aut vini potione aut fomentis aut sanguinis missione aut purgatione, quibus nihil aliud adhibet medicorum vulgus quam medicamenta hæc, quæ ex opio et mandragora et hyoscyamo fiunt, maximam plane oculorum perniciem, utpote quæ nulla re alia sublati ad præsens doloris speciem præstant, quam quod ipsum sensum enecant.

    [Vous avez en outre vu que nous n’en guérissons pas moins les plus graves douleurs des yeux par le bain, la boisson de vin, les fomentations, la saignée ou la purgation. Le commun des médecins n’y emploie pourtant rien d’autre que ces remèdes qu’on tire de l’opium, de la mandragore et de la jusquiame, qui mettent les yeux en très grand péril : ils suppriment la douleur dans l’immédiat, mais sans agir autrement qu’en anéantissant les sens].

  • Livre xii (et non xiii), chapitre viii et dernier (Kühn, tome x, pages 868‑869) :

    Quod si imponi cataplasma aliquando oportebit, papaverum capitibus in aqua coctis ac fœnigræci vel hordei vel lini seminis farina aquæ immissa cataplasma conficies. Scire autem licet medicamentum, quod castoreum recipit, non solum aurium sedare dolorem, sed etiam oculorum et dentium, si auribus instilletur. Jam vero collyria, quæ ex opi fiunt, vehementissimos oculorum dolores remittere omnes norunt. Utendumque, ut diximus, his est, quum maxima necessitas urget, illud minime ignorantibus, partes ipsas nonnihil lædendas, imbecillioresque in reliquam vitam ex refrigeratione futuras, cæterum saluti hominis in præsens ipsam futuram postea noxam posthabentibus. Siquidem non paucos eorum, qui his sunt usi, eo infirmitatis venisse ut alii fere nihil omnino viderent, alii propemodum surdi forent, id omnibus jam notum est. Itaque nos si quando cogimur his uti, postmodum in sanitatis tempore partes ipsas excalefacimus, nempe auribus oleum id quod solum castoreum habet infundentes, oculis vero collyria, quæ tantum calefaciant, ad quod scilicet munus maxime id probamus, quod ex cinnamono conficitur.

    [S’il faut parfois appliquer un cataplasme, vous le préparerez en cuisant dans l’eau des têtes de pavot cuites, puis en y mélangeant de la farine de fenugrec, {a} d’orge ou de lin. On peut aussi savoir qu’un médicament, qui porte le nom de castoréum, apaise non seulement la douleur des oreilles, mais encore des yeux et des dents, s’il est instillé dans les oreilles. Les collyres à base d’opium sont enfin réputés soulager toutes les douleurs les plus vives des yeux. Comme nous avons dit, il ne faut les utiliser qu’en cas de pressante nécessité ; l’ignorer, si peu que ce soit, c’est exposer les parties atteintes à des lésions non négligeables et à demeurer plus faibles pendant tout le restant de la vie, quand elles seront exposées au froid ; mais on peut préférer le soulagement immédiat du malade à ce futur inconvénient. C’est ainsi, comme tout le monde sait, que bon nombre de ceux qui ont reçu ces collyres ont été frappés d’infirmité, comme de ne presque plus voir clair ou de devenir à peu près sourd. C’est pourquoi, quand nous pensons à les utiliser, nous échauffons les parties affectées dès qu’elles ont guéri : en versant dans les oreilles cette huile qui ne contient que du castoréum, mais en appliquant sur les yeux des collyres qui ne font que réchauffer, effet pour lequel nous avons surtout trouvé bon celui qu’on prépare avec de la cannelle].


    1. V. note [3], lettre 490.

24.

Passage difficile où le copiste a pu s’égarer : je ne suis pas parvenu à m’accorder au contexte sans supprimer la négation (non) qui est dans la proposition si quando illis uti {non} cogit necessitas [quand la nécessité {ne} pousse {pas} à les utiliser] ; pour les pronoms, j’ai traduit qui par « le médecin » et illis, par « ces remèdes ».

25.

Le livre iii du traité de Galien « sur la Composition des médicaments selon les lieux affectés » est composé de trois chapitres consacrés aux traitements des maladies qui touchent respectivement les oreilles, les parotides (v. note [5], lettre 195) et le nez. Je n’y ai rien trouvé de plus que les passages que Guy Patin en a cités plus haut (v. notes [20] et [22]).

26.

Matthiole, dans ses commentaire sur Dioscoride (v. note [42], lettre 332), à propos de l’opium adultéré (traduction d’Antoine du Pinet, Lyon, 1627, page 396, première colonne) :

« Au reste, l’opium procède des incisions faites aux têtes des pavots, à la manière que Dioscoride a doctement décrite. Et combien que l’opium soit froid au quart degré, ce néanmoins s’il {a} faut juger des qualités et tempéraments des choses par leurs saveurs et opérations, on trouvera l’opium dont nous usons être non seulement amer, mais aussi âcre et mordant ; de sorte que le tenant tant soit peu à la bouche, il ulcère la bouche et la langue. Qui {b} me fait juger qu’il est composé de qualités fort chaudes, car aussi a-t-il une odeur fort puante. Mais toutefois, pour ne tomber en mauvaise réputation et acquérir le nom de téméraire ou arrogant, en ce que je serai seul de mon opinion contre celle quasi de tous les médecins, j’en lairrai {c} juger ceux qui ont expérimenté devant nous et ont bien épluché les qualités et propriétés de l’opium. Toutefois, il peut être que cette acrimonie et amertume, qui est en l’opium, procède du glaucium, {d} avec lequel on le sophistique {e} souvent, ainsi que dit Dioscoride ; ce qu’on peut aussi voir en ce que, le démêlant en eau, il rend l’eau jaune. Joint que l’opium qu’on nous apporte, n’est pas le vrai opium, qui est fait de l’humeur que rendent les têtes de pavot incisées, mais est le jus des têtes et feuilles broyées ensemble, et réduites en trochisques. {f} Et par ainsi, c’est le méconium, {g} qui est beaucoup moindre que l’opium. »


  1. Dans la mesure où il.

  2. Voilà ce qui.

  3. Laisserai.

  4. V. supra notule {a}, note [3].

  5. Frelate

  6. Pastilles (v. note [7], lettre latine 341).

  7. V. note [10], lettre d’Hugues de Salins, datée du 16 décembre 1657.

27.

V. note [6], lettre 72, pour les sept livres des Observationes medicæ rariores [Observations médicales plus que rares] de Johann Schenck von Graffenberg (Francfort, 1600 ; Lyon, 1644, par les soins de Charles Spon ; Francfort, 1665). Voici un exemple de ce qu’on y lit sur ce dont parlait Guy Patin (livre i, Mortui phrenetici [Frénétiques qui sont morts], observation i, page 64, édition de 1665) :

Intempestivo refrigerantium medicamentorum usu nonnullis phreneticis veternum, lethargum, et tandem mors conciliata.

Vigiliis valde infestantibus licebit chamæmelino miscere decoctum capitum papaveris, et tepidis fovere caput. Quæ enim frigida admoventur humorem et vaporem compingunt, et quæ valide stuporem inducunt, uti mandragora, cicuta et opium, in contrarium deducunt affectum, et immedicabilem efficiunt passionem. Vidimus enim quosdam, quos Medici immodica refrigeratione perduxerunt in veternum, lethagicos periisse.

[Somnolence, léthargie et finalement mort, provoquées par l’emploi immodéré des médicaments réfrigérants chez quelques frénétiques. {a}

Dans les insomnies tout à fait rebelles, on se permettra de mêler une décoction de têtes de pavots à de la camomille, pour en faire une fomentation tiède à appliquer sur la tête du malade. On écartera {b} en effet les remèdes froids qui rassemblent l’humeur et la vapeur, et aussi ceux qui, comme la mandragore, la ciguë et l’opium, induisent puissamment le sommeil, car ils mènent à l’affection opposée et engendrent une perturbation irrémédiable. De fait, nous avons vu périr certains malades de léthargie, après que, par un rafraîchissement excessif, les médecins les eurent plongés dans la somnolence].


  1. V. note [34], lettre 216, pour l’ancienne définition médicale de la frénésie.

  2. J’ai interprété admoventur [on emploiera] comme une coquille, à remplacer par son contraire, amoventur [on écartera].

28.

Guy Patin venait d’employer, pour la seule et unique fois dans notre édition, le mot suppositoire (suppositorium). Thomas Corneille l’a défini comme un :

« médicament solide, arrondi et fait en pyramide, qui est destiné pour le fondement. Il est de la grosseur et de la longueur du petit doigt, et composé de choses qui servent à lâcher le ventre. On en donne pour plusieurs autres fins, soit quand le malade a trop peu de force, ou qu’on n’a pas le loisir d’apprêter un lavement, soit pour faire rendre ceux que l’on garde trop longtemps. On s’en sert aussi pour les affections soporeuses ou pour dissiper les vents, ou lorsque quelque descente de boyaux ou d’autres incommodités du siège ne permettent pas les lavements. Il y a deux sortes de suppositoires : l’un facile à préparer et fort familier à la campagne ; il se fait de la racine ou de la tige de mauve, de bette, d’arroche, de chou, ou de mercuriale, ointe de beurre salé, de savon blanc et de farine cuite dans de l’eau et du sel, ou d’une chandelle de cire ointe d’huile ; celui-là est propre pour les enfants ; l’autre se fait de miel cuit en consistance solide, auquel on ajoute quelquefois un peu de sel, et quelquefois des poudres purgatives suivant la force qu’on lui veut donner et la nécessité qu’en a le malade. Si les matières sont trop fermes, ou que la faculté expultrice soit trop assoupie, on doit recourir à la poudre de hière, {a} à la scammonée, à l’ellébore, et quelquefois à l’euphorbe. Comme l’usage excessif des médicaments âcres et corrosifs peut exulcérer {b} l’anus, il faut garder la médiocrité {c} autant que l’on peut, en ne mettant au suppositoire que de la poudre d’hière picre, ou d’aloës, ou d’agaric, avec le sel commun, à moins qu’une puissante nécessité n’oblige d’avoir recours à des médicaments plus forts. Les Latins appellent un suppositoire balanus, du grec balanos, gland, parce qu’il était fait autrefois en forme de gland. Le mot de suppositoire a été fait du latin sub, sous, et de ponere, mettre. »


  1. V. note [5], lettre latine 449, pour la hière picre.

  2. Ulcérer superficiellement.

  3. Modération d’effet.

V. note [5], lettre latine 317, pour les quatre éditions (1596-1664) des six, puis sept livres « sur la Narration médicale étonnante » de Marcello Donati. La référence précise que donnait ici Guy Patin renvoie à la page 404 de la dernière édition, qui porte le titre abrégé de Gregorii Hostii του μακαριτου Marcellus Donatus. Editio Nova æneis tabulis, et variorum a fascino ortorum morborum enarratione et curatione aucta [Le Marcellus Donatus de feu Gregor (ii) Horst (mort en 1636, v. note [33], lettre 458). Nouvelle édition, augmentée de gravures sur cuivre, ainsi que de la description et du traitement des maladies provoquées par maléfice] (Francfort, Hieronymus Polichius, 1664, in‑8o). La compilation des Exempla eorum qui opio perierunt [Exemples de ceux qui ont péri par l’opium] y occupe les pages 404‑407 du livre iv. On peut en déduire avec certitude que Patin a, au plus tôt, dicté sa leçon en 1664 ; à moins que son copiste ne l’ait amendée, mais cela me semble moins probable. V. infra note [49], pour un autre indice sur la date plausible de cette leçon.

29.

« un singe est un singe, même s’il est paré d’or » : Simia simia est, etiam si aurea gestet insignia, adage antique qu’Érasme a commenté (no 611) en l’attribuant à Lucien de Samosate (v. note [14], lettre 41) dans son discours contre un ignorant bibliomane.

30. L’Exercitatio clxxv (fos 236‑237) des Exercitationum de Subtilitate ad Hieronymum Cardanum [Essais sur la Subtilité, contre Jérôme Cardan] de Jules-César Scaliger (Paris, 1557, v. note [5], lettre 9) est intitulé Plantæ ad venerem. Amfiam [Plantes aphrodisiaques. Amfiam (v. note [13], lettre latine 109)]. Le début donne l’histoire et la description de cette plante proche du cannabis, mais en la confondant avec l’opium :

Ex Theophrasto commemoras herbam ab Indo allatam : qua septuagies coeundi potestas foveretur, atque redintegrata consisteret. Multa ex Indicis offerebant sese navigationibus, quibus hic illustraretur locus. Tambor enim, sive Betel, de quo supra diximus, hanc ad usum ab illis mandi, proditum est. Inter preciosas merces esse Amfiam. Simplex illud quidem medicamentum, apud Indos universos ad excitandam Venerem. Mira subtilitas. Qui a primis annis eius esui assueti non sunt, si adulta ætate comedant, moriuntur. Iam vero vicissim, quicunque vesci instituere, si omittant, morte afficiuntur. Qui cœptum usum continuant, eis nihil nocere. Venenum igitur Sirenarum nobis cognominare libitum est. Nam parum esitatum iuvat : ubi largius sumitur, interficit. Quapropter Cambaiæ mulieres, cum sese aut infamiæ, aut supplicio subducere volunt, edunt Amfiam cum Sesamo, pereuntque sine dolore. […] Nunc de Amfiam, quæ libris, quæ ve auditione accepimus, reponendum est. Navigatores Indi pro certo affirmant, Amfiam, esse Opium. Quod cum sit gelidissimum ab omnibus philosophis iudicatum, quo modo venerem stimulabit ? Retulit mihi Nicolaus Brixianus, præfectus stabulis Regis Navarræ, qui in Ponto, Bithynnia, Cilicia, diu egit, esse Opium, fierique ex albo Papavere. Seri passim multos agros longe, lateque : premique ad usum familiarem : qui etiam Turcis ipsis frequentissimus sit.

[De Théophraste, tu mentionnes une plante apportée d’Inde : {a} elle échaufferait soixante-dix fois la puissance sexuelle, et permettrait de la restaurer. Les bateaux venant des Indes la procuraient en quantité, et l’avaient ici rendue célèbre. On rapporte en effet que, pour cet usage, les Indiens mâchent le tambor, ou bétel, {b} dont nous avons parlé plus haut. L’amfiam appartient aux marchandises de grand prix. Il s’agit certes d’un simple médicament que tous les Indiens emploient comme aphrodisiaque. Admirable subtilité ! Ceux qui n’ont pas été habitués à en manger dès leurs premières années meurent s’ils en consomment à l’âge adulte ; mais par contre, s’ils y renoncent, tous ceux qui ont l’habitude d’en manger sont frappés de mort ; il ne fera aucun mal à ceux qui continuent leur habitude d’en prendre. C’est donc ce que nous avons jugé bon d’appeler le venin des Sirènes. Il a de l’effet si on en mange peu, mais il anéantit quand on le consomme plus largement. C’est pourquoi les femmes de Cambaye, {c} quand elles veulent se donner la mort, pour cause d’infamie ou de punition, mangent de l’amfiam avec du sésame et trépassent sans douleur. (…) Il faut maintenant rapporter ce que nous avons appris de l’amfiam en lisant ou par ouï-dire. Les navigateurs indiens affirment avec assurance que l’amfiam est de l’opium. Étant donné que tous les naturalistes le jugent comme étant absolument froid, de quelle manière exciterait-il l’amour charnel ? Nicolaus Brixanus, intendant aux écuries du roi de Navarre, qui a longtemps vécu dans le Pont-Euxin, en Bithynie, en Cilicie, m’a rapporté que c’est de l’opium et qu’on l’extrait du pavot blanc. Quantité de champs en sont semés sur de vastes étendues, et on l’y plante pour l’usage domestique, qui est extrêmement courant chez les Turcs].


  1. Scaliger s’adressait à Cardan, dont il voulait dénigrer la subtilité (ésotérisme), assimilée à la charlatanerie (v. note [30], lettre 6). Il critiquait un passage qui est dans le huitième de ses 21 livres de la Subtilité, intitulé Des plantes, des arbres et des herbes (traduction française de Rouen, 1642, page 219 ro et vo), à propos du bétel des Indiens (v. infra notule {b}) :

    « J’ai plus diligemment expliqué cette plante pource que la feuille cueillie en abondance moult récrée l’homme, et tant fort < le > réjouit qu’il ôte le souci de la mort instante et proche, le sens {i} étant sain et entier, et ce lui est principale vertu car si tu ôtes le sens, tu ôteras tristesse et crainte, comme à ceux qui sont ivres et fous, et comme à ceux qui ont mangé de la morelle, dite solanum halicacabon, ou du fruit de strimonie ; {ii} mais le sens demeurant entier, c’est chose admirable et rare d’ôter et chasser tout souci et toute crainte.

    On dit que les Turcs usent pour cette cause de l’ache dite apium. {iii} Aucuns attribuent cette vertu au safran. Les mêmes Indiens coutumièrement usent, pour exciter Vénus, du médicament dit amphiam, que les Espagnols disent être opium. Non sans cause, {iv} donc, aucuns {v} demandent comment le médicament fait de pavot, dit meconium, vu qu’il est très froid, voire tant froid qu’il occit, peut exciter Vénus. Pourtant, ils estiment <le> méconium être différent d<e l>’amphiam. Or <l’>amphiam est un venin aux Indiens, et même du genre des venins qui font mourir sans fâcherie, {vi} ce que personne n’ignore être propre au méconium. Mais (peut-être) c’est quelque autre drogue qui ôte le souci, qui excite Vénus et qui fait dormir, <la>quelle drogue est amomum, {vii} et le safran. Donc j’ai montré qu’aucunes drogues excitent Vénus immodérée ; {viii} mais quelles drogues ce sont, je l’expliquerai en la parfaite histoire des plantes. » {ix}

    1. L’entendement.

    2. « Le Solanum halicacabum, que nous appelons alkékenge, a ses feuilles de même propriété que celles de la morelle, mais son fruit est propre à faire uriner » (Thomas Corneille). Cardan voulait parler de ce que le même dictionnaire appelle le solanum dormitif : son écorce « bue en vin au poids d’une drachme, provoque à dormir. Du reste il est semblable au jus de pavot, à l’exception qu’il est plus faible, n’étant froid qu’au troisième degré, au lieu que l’opium l’est au quatrième. La graine de ce Solanum a la vertu de faire uriner. Toutefois il ferait perdre le sens à ceux qui en prendraient plus de douze grains. » Je ne suis pas parvenu à identifier la strimonie.

    3. Apium est le nom latin de l’ache, qui est un genre de persil: « on veut qu’apium vienne d’apex, sommet, à cause que les Anciens mettaient des couronnes d’ache sur le sommet de la tête ; ou d’apes, abeille, parce qu’on croit que les abeilles se plaisent à sucer cette herbe » (Corneille). V. notule {a}, note [67] de l’annexe sur le ms BIU Santé 2007, pour l’ache qui provoque le rire sardonique, dont Cardan voulait peut-être parler ici, mais son propos n’est pas d’une absolue clarté.

    4. Non sans raison.

    5. Certains.

    6. Sans souffrance.

    7. V. infra notule {o} note [46].

    8. Certaines drogues sont excessivement aphrodisiaques.

    9. Cette référence ne correspond à aucune partie des œuvres complètes de Cardan.
  2. Bétel : « plante qui a un jus de couleur de sang. Elle est fort faible, c’est pourquoi elle a toujours besoin de quelque appui. Elle est semblable à l’arbre qui porte le poivre. Elle n’a point d’autre fruit que sa feuille, qui se peut conserver un fort long espace de temps. Cette plante est fort estimée dans l’Inde. Les Indiens ne la plantent jamais sans observer de grandes cérémonies, et ils sont fort soigneux de se nettoyer les dents, à cause que la couleur du bétel et de l’arec y prend mieux. Ils en mâchent continuellement, et quand ils s’entre-rencontrent sur les chemins, ils s’en donnent réciproquement. Ce serait une honte à un homme d’être trouvé sans en avoir sur soi (Pyrard). Matthiole dit que c’est la même chose que le thembul, ou tember des Arabes et des Perses, qui en mangent continuellement, soit qu’ils soient oisifs, soit qu’ils soient occupés, parce qu’ils l’estiment fort profitable à la santé ; mais si on en mange par trop, il fait perdre le sens ; d’où vient, dit-il, que les femmes qui se veulent brûler [échauffer] en mangent si grande quantité qu’elles sont hors d’elles-mêmes. Le bétel rend l’haleine douce et bonne, échauffe l’estomac, et donne la couleur rouge au visage et aux lèvres, et fortifie les dents et le cœur. Le bétel a des feuilles qui ressemblent fort au lierre, si ce n’est qu’elles sont beaucoup plus tendres. On les broie avec une noix assez dure, fort approchante de la noix muscade, et quand on en a sucé le suc, on les crache. Le bétel ronge les dents et les rend noires comme du jais. On le prépare simplement avec de la feuille, de la noix et de la chaux de pierre, et non de coquillage, arrosée avec du safran. Quelques-uns mêlent du tabac avec cette noix qu’on nomme arec. »

  3. Khambhat, ville de l’Empire moghol, aujourd’hui dans l’État de Gujarat au nord-ouest de l’Inde.

31.

« pour ne pas paraître crever les yeux des corneilles » (tordre le cou aux vieilles idées ; v. note [2], lettre latine 107).

32.

De Plantis libri xvi. Andreæ Cæsalpini Aretini, Medici clarissimi doctissimique atque Philosophi celeberrimi, ac subtilissimi. Ad serenissimum Franciscum Medicem, Magnum Ætruriæ Ducem [Les 16 livres sur les Plantes d’Andrea Cesalpino, natif d’Arezzo (v. note [55], lettre 97), médecin très brillant et savant, et philosophe très célèbre et fin. Dédiés au sérénissime François de Médicis, grand-duc de Toscane] (Florence, Georgius Marescottus, 1583, in‑4o), dont le chapitre ix, livre quinzième (pages 570‑571) est consacré au pavot (papaver) ; Cesalpino y parle des usages turcs en ces termes :

Succus emanat lacteus inciso caule et capitulis, copiosor et efficacior in nigris, qui concrescens nigrescit appellaturque opium, præcipuum medicamentum ad soporem inducendum et obstupefaciendum, sumptum ervi magnitudine : si amplius devoretur læthargicos affectus inducit, et mortem. At mirum Turcas hodie frequenti usu assumere opij drachmam unam, et amplius innoxie, nec tamen soporem inferre, sed animi alacritatem et ferociam, ideo pugnaturi præsumunt : nam eo veluti inebriantur. Seritur apud nos candidum : nigri generis sponte oritur quoddam capite parvo in ruderibus : ex Hispania semina diversa nigri allata sunt, quæ pulchritudinis gratia in hortis seruntur : opium tamen apud nos nequaquam colligitur, sed aliunde allatum venditur inter merces exteras.

[Quand on en incise la tige et les têtes, il en émane un suc laiteux, plus copieux et efficace dans les noirs, {a} qui noircit en coagulant et qu’on appelle opium, le principal médicament pour induire le sommeil et pour frapper de stupeur, ce qui est attribué à la puissance de la plante. S’il est consommé trop largement, il provoque un état léthargique, puis la mort. Il est pourtant admirable qu’aujourd’hui les Turcs avalent fréquemment une drachme d’opium sans en subir aucun mal : il ne les plonge pas dans le sommeil, mais dans l’excitation et dans la fougue, au point qu’ils en prennent avant de combattre car il les enivre, pour ainsi dire. On plante chez nous du pavot blanc ; du noir pousse spontanément dans les déblais, mais sa tête est petite. On a apporté d’Espagne diverses graines de pavot noir qu’on sème dans les jardins pour l’ornement ; chez nous pourtant, on n’en ramasse d’aucune sorte, mais celui que vendent les marchands étrangers est importé].


  1. Que dans les blancs.

33.

Ce chapitre vi, intitulé De Delirio in genere, et de delirio simplici, paraphrenitide, ac temulentia [Du Délire en général et du délire simple, de la paraphrénésie (délire avec fièvre plus léger que la phrénésie), et de l’ivresse], se trouve dans la 2e partie du livre i de la « Médecine pratique » de Daniel Sennert (Lyon, 1629, pages 379‑393 ; v. note [5], lettre 8) ; il est suivi d’une Quæstio [Question], Quid sit Maslach Turcarum [Ce que peut être le maslach des Turcs], pages 393‑396. Le maslach (v. note [13], lettre latine 109) y est décrit comme une drogue dérivée de l’opium. Parce qu’elle contient d’intéressants détails sur la manière dont Sennert menait ses recherches et que son opinion est contraire à celle de Guy Patin, je l’ai entièrement transcrite et traduite.

Ut hoc loco obiter quasi de Maslach Turcarum, cuius supra facta est mentio, aliquid inseramus, communis hactenus fuit opinio, Maslach, ut ex Scaligero, Exercitat. 175. sect. i. Vviero lib. 3. de præstigiis dæmonum cap. 18. et aliis videre est, ex opio prarari. Etsi enim nomen Maslach non apud omnes occurrat, rem tamen ipsam satis autores omnes describunt. Sunt tamen hodie, qui id negant, adducti autoritate Leonard. Turnheuseri, qui sui herbarii lib. i. cap. 29. ex cervariæ succo Maslach parari scribit, idque ex secreta Turcarum relatione sibi cognitum fuisse refert. Etsi vero apud nos non sit in usu Maslach : tamen ut etiam hac in re veritatem rescirem, scripsi eo nomine Patavium ad virum clarissimum Dn. D. Danielem Bucretium, Civem et amicum meum, eumque rogavi, ut Venetiis apud Turcas, vel alios, quos huius rei notitiam habere putaret, hac de re inquireret. Percontatus ergo ille est primo hac de re Dn. Ioan. Baptistam Sylvagium, Genevensem, Reipublicæ Venetæ apud Turcarum Imperatorem Interpretem, peritissimum linguarum et morum gentium Orientalium. Is hoc primo negavit, Turcas prælium inituros tale quid, quo animosiores se morti opponant, devorare : Imo gravissime prohibitum esse, ne quis prælium accessurus, quicquam earum rerum, vel degustet, quæ mentem quocumque modo turbare queant. Id autem, quod animum præliatoris addit, prædestinantionem esse, quam de vita et morte hominis ab æterno factam esse à Deo credunt. Ubi enim dimicandum est, Imperatores vel Duces belli suos quisque adhortatur, se præstent strenuos, memores se pro Deo sanctaque fide maiorum pugnare, et si quod periculum impendeat, se immunes nihilominus à morte futuros esse, si ita æterno Numini visum fuerit : Sin aliquid secius fortè contingat, iam iam martyres se sciant esse, quibus cœlum apertum fit. Deinde Maslach quod attinet, idem retulit, habere Turcas medicamenta quædam, quibus frequenter utuntur, quæ primum hilares reddunt, at mox, præsertim si copia peccatum sit, insanos, inde in somnium coniiciunt, quo variæ rerum iucundissimarum imagines omnino repræsentantur. Et quidem talia præcipuè duo habere, quorum primum patrio sermone Afión dicitur : alterum Bóngelic. Et Afión nihil alius esse quam opium nostrum, quod iter facientes assumunt, ut hilarius tempus perdant, fessique redeuntes suavius dormiant. Aiunt enim post eius usum sibi somnia iucunda obiici et choreas pulcherrimum virginum sibi videri. At si sæpius id sumant, insensati quasi redduntur, minusque, ut antea, animo semper valent. Quin etiam si assuescant huius usui, fieri quam sæpissime solet, ut qua hora sumere consueverant, nisi eadem sollicitè repetant, iam male se habeant, ac si consuetudo fuerit vetustior, in animi deliquium cadant. Tristes fiunt toto vitæ tempore et ad omnia animi officia inhabiles redduntur, nec redire ad ullam hilaritatem queunt, nisi fucata sit et arte usuque opij parata. Quæ causa est, cur ij, qui animo fere nobiliori præditi et ad res gerendas nati, tanquam rem infamem et impiam exsecrentur, sicque inter plebeios tantum, vilesque animos locum inveniant. Bóngelic autem electuarium est ex melle paratum, foliis et semine cannabis pulverisati, quod in maximo usu et frequentiore adeo, quam opium habent, cum languentem ventriculi vim ipsis colligere videatur. Coniicit tamen et hoc in eadem homines pericula, cum delirantes reddat, et si somnum capiant, (quem conciliat similiter) gigantes pugnare sibi videantur, ignesque et civitates ardentes. Cæterum idem Dn. D. Bucretius, ut ab aliis etiam in veritatem inquireret, cum Venetiis mane in coronam Turcarum circa mensam cuiusdam fœminæ stantem incideret, videretque ipsos aquam quandam potitare (quam vendebat hæc) ferventissimam, ut non nisi guttulam semper deglutirent, atque ex ipsis, quid esset, quæreret, responderunt, decoctum esse seminis cuiusdam, quod Caphe vocant, allati ex Arabia Felice, quod bibunt matutinis horis, ut nostri aquam vitæ. Tandem cum etiam incideret in Dn. Poterium, ex scriptis Chymicis notum, atque ipsum de Maslach percontaretur, retulit hic, se multa iuvene de eodem indagasse, ac tandem a pluribus Turcis edoctum esse, nihil quam opium nomine vocari. Cui cum Dn. D. Bucretius auctoritatem Turnheuseri, cui fidem facit, tot circumstantiis, quas affert, obiiceret, ille se parvipendere hominis istius fidem respondit, a quo nunquam nin credulus fuerit delusus. Ex quibus omnibus patet ; etsi vox Maslach non omnibus nota nec ubique obvia sit, tamen medicamentum quod eo nomine circumfertur, ex opio esse. Et cum de hac re sit unanimis consensus, non tantum Turcarum, sed et Christianorum, qui nihil aliud pro Maslac, quod in Turcia emerunt, quam opium monstrant : non video cur eum deserere, et Turnheusero assentiri potius debeamus, qui tamen in aliis rebus multis fidem suam suspectam reddidit. Si qui tamen hac de re certiora (nam fides hic penes experientiam est) cognita et perspecta habet, ut veritas patefiat, ea in publicum conferat.

[Je souhaite ajouter ici, chemin faisant, quelque chose sur le maslach des Turcs, que j’ai mentionné plus haut : on a généralement pensé, jusqu’à ce jour, que le maslach est à tenir pour extrait de l’opium, comme ont fait Scaliger, dans la première section de ses Exerciationes, Wier, au chapitre 18, livre 3 de Præstigiis dæmonum, {a} et d’autres ; et si le nom de maslach ne se lit pas chez tous les auteurs, presque tous le décrivent comme ayant cette provenance. Il en est pourtant aujourd’hui qui la réfutent, suivant en cela l’autorité de Leonardus Turnheuserus qui a écrit, au livre i, chapitre 29, de son Herbarium, que le maslach est tiré du suc de cervaria, disant qu’une relation secrète des Turcs le lui avait appris. {b} Bien que le maslach ne soit pas utilisé chez nous, pour en apprendre la vérité, j’ai écrit sur ce sujet au très distingué Daniel Bucretius, {c} à Padoue, mon concitoyen et ami, lui demandant de s’en enquérir à Venise auprès de Turcs ou autres gens qu’il croyait en détenir quelque connaissance. Il a en premier interrogé sur ce sujet M. Johannes Baptista Sylvagius, natif de Genève, interprète de la République de Venise auprès du Grand Turc, et qui connaît parfaitement les langues et les mœurs des peuples du Levant. D’abord, il a nié que quand ils se préparent au combat, les Turcs mangent quelque chose de tel pour affronter plus courageusement la mort ; il est même très énergiquement défendu à qui s’apprête à lutter de consommer n’importe lequel de ces produits qui peuvent troubler l’esprit en quelque façon. Ils croient, en revanche, que ce qui accroît le courage du guerrier est la prédestination que Dieu a établie pour l’éternité sur la vie et la mort de l’homme. Quand, en effet, il faut se battre, chacun exhorte ses chefs et ses généraux à se montrer hardis, à se rappeler qu’on fait la guerre pour Dieu et pour la sainte foi des ancêtres, et que si quelque péril menace, ils seront quand même protégés de la mort si la divinité éternelle l’a ainsi prévu ; mais si, au contraire, le sort décide une issue moins favorable, ils savent qu’aussitôt ils deviennent des martyrs auxquels le ciel s’ouvrira. Ensuite, concernant le maslach, le même personnage m’a rapporté que les Turcs le tiennent pour une classe de médicaments qu’ils emploient fréquemment ; d’abord, ils les rend joyeux, mais bientôt fous, particulièrement s’il y a eu erreur de dose ; et enfin, ils sombrent dans le sommeil, où se présentent en général à l’esprit diverses images fort agréables. Il en existe deux sortes principales qu’on appelle dans leur langue maternelle afión et bóngelic. L’afión {d} n’est rien d’autre que notre opium ; ceux qui voyagent l’emportent pour que le temps s’écoule plus gaiement et pour dormir plus agréablement quand ils reviennent épuisés. Ils disent en effet qu’après en avoir pris, ils sont jetés dans des rêves délicieux et voient danser les plus belles jeunes filles. Mais ils sont rendus comme insensés s’ils en prennent trop souvent ; toutefois, comme on a dit plus haut, ils aiguisent toujours leur courage s’ils en prennent de temps à autre. Par contre, s’ils s’habituent à en user, il arrive très ordinairement qu’à l’heure où ils ont coutume d’en consommer, s’ils ne s’en procurent pas sur-le-champ, ils se sentent mal ; et si l’accoutumance a été plus ancienne, ils tombent dans la folie. Ils sont alors plongés dans l’affliction pendant tout le restant de leur vie et incapables d’accomplir les travaux de l’esprit ; ils ne peuvent retrouver aucune gaieté, sinon feinte et procurée par l’effet de la prise de l’opium. La conséquence en est que ceux qui sont généralement dotés de très nobles espérances, et nés pour diriger les affaires, maudissent, comme un objet d’infamie et d’impiété, le fait de ne trouver ainsi place que parmi les plébéiens et les esprits vils. Le bóngelic {e} est quant à lui un électuaire préparé à partir de miel, et de feuilles et de graines de chanvre pulvérisées, qu’ils utilisent extrêmement et bien plus fréquemment que l’opium, parce qu’il leur semble relever la force languissante de l’estomac. Comme l’opium, pourtant, il jette les hommes dans les mêmes dangers, puisqu’il les plonge dans le délire ; et s’ils trouvent le sommeil (qu’il procure pareillement), ils s’imaginent combattre des géants, des incendies et des citadelles embrasées. Ce même M. Brucetius, pour rechercher la vérité auprès d’autres gens, tomba un matin, à Venise, dans le quartier des Turcs, sur une femme qui se tenait auprès d’une table ; il vit qu’elle leur vendait à boire un liquide très brûlant ; ils l’avalaient sans en perdre une goutte ; quand il leur demanda ce dont il s’agissait, ils répondirent que c’était la décoction d’une graine qu’ils appellent café, importée d’Arabie heureuse, et qu’ils boivent le matin, comme ceux de chez nous prennent de l’eau-de-vie. Quand il finit aussi par rencontrer M. Potier, bien connu pour ses écrits chimiques, {f} il l’interrogea sur le maslach ; il lui répondit y avoir consacré beaucoup de recherches durant sa jeunesse et avoir appris des Turcs que cette drogue n’est rien d’autre que ce qu’on nomme l’opium. Quand M. Brucetius lui opposa l’autorité de Turnheuserus, à laquelle il se remettait sur tous les sujets dont il a traité, Potier repartit que lui n’accordait aucune confiance à cet auteur, en qui nul n’a jamais cru sans y être abusé. De tous ces témoignages, il ressort que, si le mot maslach n’a pas le même sens pour tout le monde et ne se rencontre pas partout, il se vend sous ce nom un médicament qui proviendrait de l’opium. Et puisque tout le monde est d’accord là-dessus, parmi les Turcs comme parmi les chrétiens, qui ne connaissent aucun autre maslach que celui qu’ils ont acheté en Turquie et qu’on désigne comme étant de l’opium, je ne vois pas pourquoi nous devrions abandonner cette idée, plutôt que suivre celle de Turnheuserus, dont le jugement s’est trouvé suspect à quantité d’autres égards. Néanmoins, si quelqu’un détient sur ce sujet des découvertes et des connaissances plus certaines (car la bonne foi est ici entre les mains de l’expérience), qu’il en fasse publiquement part, de sorte que jaillisse la vérité]. {g}


  1. V. notes [30], supra, pour l’Exercitatio de Jules-César Scaliger contre Cardan, et [19], lettre 97, pour le livre de Johann Wier « sur les fantasmagories des démons » (Bâle, 1577, pour la première de nombreuses éditions).

  2. Leonardus Turnheuserus (Leonhard Thurneysser, Bâle 1531-Cologne 1595), alchimiste et astrologue suisse, rencontra un grand succès à Berlin, à la cour de l’électeur de Brandebourg. Son « herbier » est intitulé Historia seu descriptio plantarum omnium, tam domesticarum quam exoticarum, earumdem virtutes influentiales, elementares et naturales, necnon icones etiam veras ad vivum expressas proponens [Histoire ou description de toutes les plantes, tant domestiques qu’étrangères, présentant leurs signatures (v. note [5], lettre 340), et leurs vertus élémentaires et naturelles, ainsi que leurs images dessinées avec autant de vérité que si elles étaient en vie] (Berlin, 1578, in‑fo, pour la première édition).

    Le chapitre 29 du livre i (pages cxv‑cxvi) est intitulé De Cervaria mare, quæ alias Sardinica et Rubra, aliis Nigra cognominatur, alias vero Causimon et Thymoleon appellatur [La Cervaria de mer, autrement surnommée Sarde et Rouge, ou encore Noire, mais qu’on appelle aussi Causimon et Thymoléon]. Cette cervaria doit être similaire voire identique au peucedanum ou peucédan (fenouil de porc ou queue de cochon) : plante ombellifère dont la gomme ressemble à l’encens et est dotée de nombreuses vertus médicinales ; je ne lui ai pas trouvé de relation avec le chanvre. Dans un encadré sur le Maszlach, il est dit qu’il est extrait d’une plante de Judée (Traconitidis regionis) et que ses effets lui ont valu le nom de thymoléon (θυμολεων, « cœur de lion » en grec), en lien avec le titre du chapitre.

  3. Probablement le médecin Daniel Bucretius, natif de Breslau, mort moine dominicain en 1631, et fils du médecin germano-polonais Daniel Rindfleisch, dit Bucretius (1562-1621).

  4. Scalig. in exercit. scribit Amphiam [Scaliger, en ses Exercitationes, écrit Amphiam] (note marginale de Sennert).

  5. Autre dénomination du bang, banche ou bangue, nom indien du chanvre cultivé dont on tire le haschich (Littré DLF).

  6. V. note [5], lettre 118, pour Pierre Potier (Poterius), médecin français de Bologne.

  7. Les mots maslach et amfiam ont aujourd’hui disparu des dictionnaires ; mais, comme pensaient Turnheuserus et Patin, ils désignaient des drogues qui ne dérivaient pas de l’opium. Il s’agissait d’un mélange de cannabis (haschich) avec diverses substances, dont la nature et la qualité variaient selon le lieu où on le composait, au Moyen-Orient ou en Inde. Le dictionnaire de Panckoucke (1812-1822) a depuis écrit du chanvre :

    « L’odeur vireuse [semblable à celle de l’opium, de la chicorée ou de la laitue (Littré DLF)] très prononcée qui s’exhale du chanvre est généralement connue ; on assure même que ceux qui se livrent au sommeil dans le voisinage des champs qui en sont plantés, éprouvent en s’éveillant des vertiges, des éblouissements et une sorte d’ivresse. Ce qui vient à l’appui de ce fait, c’est l’usage que les Orientaux font du chanvre dans la préparation enivrante connue sous le nom de bangue par les Persans et de maslac par les Turcs. »


34.

Chapitre l et antépénultième de la Vie de Phocion (v. note [4], lettre 500) dans Les Vies des hommes illustres de Plutarque (traduction de Jacques Amyot, v. note [9], lettre 101) :

« Quand ils furent en la prison, Thudippe, voyant la ciguë que l’on leur broyait pour leur faire boire, se prit à lamenter et à se tourmenter désespérément, disant qu’on le faisait à grand tort mourir quant et {a} Phocion : “ Comment, lui répondit Phocion, et ne le prends-tu pas à grand réconfort, que l’on te fait mourir avec moi ? ” Et comme quelqu’un des assistants lui demanda s’il voulait mander aucune chose à son fils Phocius : “ Oui certes, dit-il, c’est qu’il ne cherche jamais à venger le tort que me font les Athéniens. ” Adonc Nicoclès, qui était le plus fidèle de ses amis, le pria de lui permettre qu’il bût le poison premier que lui. Phocion lui répondit : “ Tu me fais une requête qui m’est bien douloureuse et bien griève, Nicoclès ; mais parce que jamais en ma vie je ne te refusai rien, encore te concédé-je, maintenant à ma mort, ce que tu me demandes. ” Quand tous les autres eurent bu, il se trouva qu’il n’y avait plus de ciguë, et dit le bourreau qu’il n’en broierait plus d’autre si on ne lui baillait douze drachmes d’argent, pour ce qu’autant lui en coûtait la livre ; de sorte que l’on demeura longtemps en cet état, jusques à ce que Phocion même, appelant l’un de ses amis, lui pria de bailler à ce bourreau ce peu d’argent qu’il demandait, puisque l’on ne peut pas seulement mourir à Athènes pour néant, sans qu’il coûte de l’argent. »


  1. Avec.

35.

Dans ses 14 livres d’« Histoires diverses », Élien (v. note [2], lettre 618) rapporte (livre ix, chapitre 21) ce Mot de Théramène (v. note [4], lettre latine 425) :

« Théramène était à peine sorti d’une maison dans laquelle il était entré, que la maison s’écroula. Les Athéniens vinrent en foule le féliciter sur le bonheur singulier qu’il avait eu d’échapper au danger ; à quoi il fit une réponse qui dut surprendre tout le monde : “ Ô Jupiter ! dit-il, pour quel temps me réservez-vous ? ” Presque aussitôt après, les trente tyrans le firent périr en le condamnant à boire de la ciguë. »

36.

Phédon d’Élis était un intime ami de Socrate qui, d’esclave, avait fait de lui un philosophe. Phédon est le titre du dialogue de Platon où Phédon raconte le dernier jour de la vie de Socrate. Il n’y est pas question de ciguë, mais seulement de « poison » (pharmakon), avec peu de détails sur ses effets.

  • Chapitre viii :

  • « – Ce que je veux dire, Socrate, dit Criton, {a} c’est tout simplement ce que me répète depuis un bon moment celui qui doit te donner le poison, de t’avertir qu’il faut causer le moins possible. Il prétend qu’on s’échauffe trop à causer et qu’il faut se garder de cela quand on prend le poison ; qu’autrement, on est parfois forcé d’en prendre deux ou trois potions, si l’on s’échauffe ainsi. – Laisse-le dire, répondit Socrate ; il n’a qu’à préparer sa drogue de manière à pouvoir m’en donner deux fois et même trois fois, s’il le faut. – Je me doutais bien de ta réponse, dit Criton ; mais il n’a pas cessé de me tracasser. »

  • Chapitre lxvi :

  • « À ces mots, Criton fit signe à son esclave, qui se tenait près de lui. L’esclave sortit et, après être resté un bon moment, rentra avec celui qui devait donner le poison, qu’il portait tout broyé dans une coupe. En voyant cet homme, Socrate dit : “ Eh bien, mon brave, comme tu es au courant de ces choses, dis-moi ce que j’ai à faire. – Pas autre chose, répondit-il, que de te promener, quand tu auras bu, jusqu’à ce que tu sentes tes jambes s’alourdir, et alors de te coucher ; le poison agira ainsi de lui-même. ” En même temps il lui tendit la coupe. Socrate la prit avec une sérénité parfaite, sans trembler, sans changer de couleur ni de visage ; mais regardant l’homme en dessous de ce regard de taureau qui lui était habituel : “ Que dirais-tu, demanda-t-il, si je versais un peu de ce breuvage en libation à quelque dieu ? Est-ce permis ou non ? – Nous n’en broyons, Socrate, dit l’homme, que juste ce qu’il en faut boire. – J’entends, dit-il. Mais on peut du moins et l’on doit même prier les dieux pour qu’ils favorisent le passage de ce monde à l’autre ; c’est ce que je leur demande moi-même et puissent-ils m’exaucer ! ” Tout en disant cela, il portait la coupe à ses lèvres, et il la vida jusqu’à la dernière goutte avec une aisance et un calme parfaits.

    Jusque-là nous avions eu presque tous assez de force pour retenir nos larmes ; mais en le voyant boire, et quand il eut bu, nous n’en fûmes plus les maîtres. Moi-même, j’eus beau me contraindre ; mes larmes s’échappèrent à flots ; alors je me voilai la tête et je pleurai sur moi-même ; car ce n’était pas son malheur, mais le mien que je déplorais, en songeant de quel ami j’étais privé. Avant moi déjà, Criton n’avait pu contenir ses larmes et il s’était levé de sa place. Pour Apollodore, qui déjà auparavant n’avait pas un instant cessé de pleurer, il se mit alors à hurler et ses pleurs et ses plaintes fendirent le cœur à tous les assistants, excepté Socrate lui-même. “ Que faites-vous là, s’écria-t-il, étranges amis ? Si j’ai renvoyé les femmes, c’était surtout pour éviter ces lamentations déplacées ; car j’ai toujours entendu dire qu’il fallait mourir sur des paroles de bon augure. Soyez donc calmes et fermes. ” En entendant ces reproches, nous rougîmes et nous retînmes de pleurer.

    Quant à lui, après avoir marché, il dit que ses jambes s’alourdissaient et il se coucha sur le dos, comme l’homme le lui avait recommandé. Celui qui lui avait donné le poison, le tâtant de la main, examinait de temps à autre ses pieds et ses jambes ; ensuite, lui ayant fortement pincé le pied, il lui demanda s’il sentait quelque chose. Socrate répondit que non. Il lui pinça ensuite le bas des jambes et, portant les mains plus haut, il nous faisait voir ainsi que le corps se glaçait et se raidissait. Et le touchant encore, il déclara que, quand le froid aurait gagné le cœur, Socrate s’en irait. Déjà, la région du bas-ventre était à peu près refroidie, lorsque, levant son voile, car il s’était voilé la tête, Socrate dit, et ce fut sa dernière parole : “ Criton, nous devons un coq à Asclépios ; {b} payez-le, ne l’oubliez pas. – Oui, ce sera fait, dit Criton, mais vois si tu as quelque autre chose à nous dire. ” À  cette question il ne répondit plus ; mais quelques instants après il eut un sursaut. L’homme le découvrit : il avait les yeux fixes. En voyant cela, Criton lui ferma la bouche et les yeux. »


    1. Philosophe athénien, ami d’enfance de Socrate.

    2. V. note [12], lettre 698.

37.

En grec classique, n’existe que le mot οπος (opos), terme générique servant à désigner le suc obtenu par l’incision de certaines plantes. On lit partout qu’opium est latin et vient d’οπιον (opion), diminutif (apparemment tardif) d’οπος. V. infra notule {j} de la note [46], pour la curieuse étymologie donnée par Philon de Tarse. Les Grecs de l’Antiquité employaient les mots μηκων et μηκωνιον (mêkôn, mêkônion) pour désigner spécifiquement le pavot (papaver en latin) et son suc. Il est donc difficile de suivre Guy Patin quand il dit qui Græcis opium dicitur [et voilà ce que les Grecs appellent opium] en parlant du poison auquel on a donné le nom de ciguë. En grec, ciguë se dit κωνειον (kônéion) ; pour sa part, Caspar Hofmann la tenait sans discuter pour la plante qui avait tué Socrate (v. note [49], lettre latine 351).

38.

Ce chapitre des neuf livres de l’« Histoire des plantes » de Théophraste d’Érèse (v. note [7], lettre 115), disciple d’Aristote (mais probablement pas son petit-fils, nepos), est intitulé Thrasiam Mantinensem quoddam comperisse venenum, quod sine dolore inferre obitum posset. Quodque Alexias, ejus discipulus, fuerit non indoctior. Item quomodo Chij cicutam præparent, ut celeriter enecet [Thrasias de Mantinée (Péloponnèse) a découvert un poison qui pourrait provoquer la mort sans douleur. Et pourquoi son disciple Alexias n’a pas été moins savant. Et aussi de quelle manière ceux de Chios préparent la ciguë pour qu’elle tue rapidement] (édition d’Amsterdam, 1644, page 1145) :

Thrasyas Mantinensis tale se comperisse ajebat, ut facile et absque ullo dolore inferre obitum posset. Nec alio quam succo cicutæ et papaveris, et aliorum ejusmodi. Idque admodum contractum exiguumque, videlicet ad drachmæ pondus, ut nec ullum admitteret remedium.

[Thrasias disait qu’il en avait découvert un capable de provoquer la mort aisément et sans douleur ; et ce n’était rien d’autre que du suc de ciguë et d’opium, et d’autres plantes de même sorte ; il est si concentré et ténu que pris à la dose d’une drachme il est irrémédiable].

Cette belle référence, judicieusement empruntée à un philosophe grec né une trentaine d’années après la mort de Socrate, me paraît clore le débat sur la ciguë des Athéniens.

39.

Ce chapitre de la « Méthode pour remédier » de Galien développe l’idée que le remède ne doit pas être plus dangereux que le mal, en insistant sur les médicaments soporifiques, avec ce passage concernant (entre autres) l’opium (Kühn, tome x, pages 816‑817, traduit du grec) :

Incidunt medici in ejusmodi excessus cum in aliis quoque remediorum generibus non paucis tum vel maxime in iis vocatis anodynis medicamentis, quæ ex papaveris succo vel alterci semine vel mandragoræ radice vel styrace vel tali quopiam fiunt. Nam et qui ægris gratificantur, in eorum medicamentorum usu modum excedunt et qui intempestive immodiceque sunt generosi, dum prorsus horum usum refugiunt, doloribus ægros jugulant. Quemadmodum igitur in omni totius vitæ tum habitudine tum actione, ita hic quoque illud ne quid nimis complectendum, habenti pro fine cubantis utilitatem. Nam si fas est iis remediis quæ morbum sanent utendo quod optamus efficere, abstinendum ab sopientibus medicamentis est, quæ vocant anodyna. Sin ex vigiliis et viribus resolvendis ad mortis discrimen æger tendat, tum profecto tempestive ejusmodi medicamentis utare, non ignarus, corporis habitum nonnihil ex his lædendum, læsionem tamen quam mortem potius eligendam. Nam si hæc admodum magna non sit, saltem postea spatio longiore eam sarcire licebit ; sin ita est immodica ut nec prolixo spatio persanari queat, ac certe hanc ipsam eligendam potius remur quam ut homo pereat ; hac nimirum persuasione ego quoque tametsi omnium maxime ab usu graviter sopientium medicamentorum abhorrens, aliquando tamen ea et colicis exhibeo et iis qui vel oculorum vel aurium vel aliarum partium vehementissimo dolore cruciantur. Interdum vero et quum æger ex tenui destillatione, vigiliis et vehementi tussi urgetur, pauxillulum ejusmodi medicamenti offero, facile noxam ejus, si quis semel soporifero medicamento est usus, spatio emendatum iri ratus.

[Les médecins tombent dans ce genre d’excès quand ils en viennent à d’autres sortes de remèdes, dont le nombre est grand, et surtout à ceux qu’on appelle les médicaments anodins, {a} qu’on tire du suc de pavot, de la graine de jusquiame, de la racine de mandragore, du styrax, {b} etc. Et de fait, ceux qui, pour être agréables aux patients, abusent de ces médicaments et s’en montrent prodigues, mal à propos et sans modération, tuent les malades dans le même temps qu’ils suppriment entièrement leurs douleurs. De même donc que, dans tout comportement comme dans toute action de la vie tout entière, il ne faut rien chérir qui n’ait pour but l’intérêt du patient, de même, s’il est légitime d’employer les remèdes qui guérissent la maladie, ce que nous désirons accomplir, il faut s’abstenir des médicaments soporifiques, qu’on appelle anodins. Si pourtant le malade se met en péril de mort pour venir à bout de ses insomnies, en même temps que de ses forces, utilisez alors bien sûr ces médicaments en temps et lieu, sans ignorer qu’ils ne manqueront pas de nuire à l’habitude du corps, mais qu’il faut pourtant préférer cela à la mort ; car si le dommage encouru n’est pas très grand, on pourra du moins ensuite le réparer en prenant le temps nécessaire ; mais si le mal est si excessif qu’il ne puisse être guéri qu’après beaucoup de temps, nous pensons qu’il faut certainement préférer ce risque à la mort du malade. Bien que je sois, moi aussi, absolument convaincu qu’il faut grandement répugner à l’emploi de tous ces remèdes fortement soporifiques, je les prescris pourtant parfois à ceux que torturent des coliques ou une très violente douleur des yeux, des oreilles ou des autres parties du corps ; mais de temps en temps, quand le malade est pressé par un catarrhe aqueux, des insomnies ou une toux violente, je présente une toute petite dose de ce médicament, en pensant que si un soporifique n’est utilisé qu’une fois, le tort qu’il cause sera corrigé en temps raisonnable].


  1. Les anodins (« sans douleur » en grec) étaient des médicaments « qui font une résolution des humeurs doucement et sans violence, qui ôtent la douleur, ou stupéfient le sentiment du toucher » (Furetière).

  2. V. infra note [45].

40.

Dans le tome iii de l’« Histoire universelle des plantes » de Johann Bauhin (v. note [13], lettre 297), le livre xxx est intitulé Coronariæ etiam pleræque, ut Papavera, Anemones, Gerania, Ranunculi, Verbasca et affines : adhæc Scrophylariæ : Sideritides : Antirrhina : Melampyra ; Urticæ : Cannabis : Lini et Linariæ species variæ [Les fleurs bouquetières et plusieurs autres, comme pavots, anémones, géraniums, renoncules, bouillon-blanc et apparentées ; avec encore les scrofulaires, mille-feuilles, mufliers, mélampyres, orties, chanvre, lins et diverses espèces de linaires] ; son chapitre ii, Opium et meconium, occupe les pages 1392‑1394 ; on y lit notamment une mise en garde sur l’opium qu’on vendait en Europe (antépénultième paragraphe) :

Nos Opium experti sumus, verum nullum symptoma animadvertimus, nisi quod excalfaceret pectus, et nonnihil caput turbaret, et insomnia pareret. Credimus quod si in Europa, ut Gallia, Germania, et Italia ea diligentia adhibeatur in colligendo, quam adhibent, posset etiam fieri sicuti in Asia. Natoliæ clima est æque frigidum atque Galliæ. Eadem a. ratione sit, qua authores scripsere. Ac si habemus in Europa, forte permixtum : Mercatores enim multiplicant priusquam ad provincias distribuatur. Quum animadverterimus quibus notis sit dignoscendum hic subiiciemus. Optimum valde amarum est ; gustu calidum, ita ut os inflammet. Coloris est lutei, inclinantis in colorem pilorum Leonis, simul coacervatum, massa veluti ex multis parvis granis diversi coloris. Odor gravis est et vehemens : licet tribuatur ei vis refigerandi, nihilominus os accendit. Opium in ipsa Natolia compingitur in massas non excedentes pondus unciarum quatuor, aut ad summum semilibræ : Verum mercatores ut plus lucrentur, multiplicant dimidium addentes, ita ut massæ quæ Ventias efferuntur ponderent fere libram unam.

[Nous avons expérimenté l’opium et n’avons constaté aucun symptôme fâcheux, hormis qu’il échauffe la poitrine, non sans troubler la tête et procurer le sommeil. Nous croyons que si on appliquait en Europe, dans des pays comme la France, l’Allemagne et l’Italie, le même soin à le cultiver qu’en Asie, il pourrait y pousser car le climat de France est aussi froid que celui d’Anatolie. {a} Le motif en serait, comme l’ont écrit certains auteurs, que celui que nous avons en Europe est peut-être impur, car les marchands en accroissent le poids avant de le débiter dans nos contrées. À titre de mise en garde, voici les signes qui permettent de reconnaître l’opium : le meilleur est fort amer ; il est chaud au goût, jusqu’à mettre la bouche en feu ; il a une couleur jaune qui ressemble à celle des poils de lion ; en même temps, quand il est agrégé, sa masse forme comme une quantité de petits grains de diverses couleurs ; son odeur est puissante et capiteuse ; bien qu’on lui attribue la qualité de rafraîchir, il embrase la bouche. En Anatolie, on l’assemble en pains dont le poids n’excède pas quatre onces, ou tout au plus une demi-livre ; {b} mais pour augmenter leur profit, les commerçants en doublent la masse à l’aide d’additifs, si bien que ces pains pèsent presque une livre quand ils arrivent à Venise.


  1. Turquie asiatique (dont il est abusif d’égaler le climat à celui de la France).

  2. Quatre onces équivalaient à environ 130 grammes ; une livre contenait 12 onces.

41.

Philonium : « opiat dont il y a de deux sortes, le philonium romain et le philonium persique. Le philonium romain, qu’on appelle aussi grand philonium, a pris son nom de Philon médecin, son auteur ; il est composé des semences de jusquiame et de pavot, d’opium, et de plusieurs autres ingrédients. On s’en sert pour calmer les douleurs, pour exciter le sommeil, pour les rhumes, pour les coliques. Le philonium persique est un autre opiat composé de divers ingrédients, entre lesquels sont l’opium, la terre sigillée, la pierre hématite, le castor, le safran ; il est propre pour arrêter les hémorragies, les cours de ventre, et pour empêcher l’avortement » (Furetière).

L’inventeur de ce remède, précurseur de la thériaque (v. note [9], lettre 5), à inspiré à Éloy (1778) de sagaces remarques sur le jargon des médecins :

« Philon de Tarse, {a} médecin que l’on croit avoir vécu […] sous l’empire d’Auguste, est auteur du philonium, cet électuaire calmant qui se trouve encore aujourd’hui dans les boutiques de nos apothicaires, mais que les codices {b} pharmaceutiques ne dispensent pas comme cet ancien médecin. Philon en a décrit la composition en vers élégiaques et d’une manière si énigmatique qu’il fallait bien posséder la mythologie ou la fable pour deviner ce qu’il voulait dire. […] Plusieurs médecins ont suivi l’exemple de Philon et se sont expliqués d’une façon aussi obscure que lui ; cette manie passa même jusqu’au siècle de Paracelse qui créa des mots nouveaux et qui s’en servit dans la description de plusieurs médicaments. Les livres de chimie sont encore remplis de semblables baragouins, et les auteurs des xve et xvie siècles ont d’autant plus volontiers adopté ce langage qu’il servait de voile au mystère qu’ils aimaient tant dans leurs procédés, et qu’il relevait, aux yeux du peuple, le ton renchéri qu’ils mettaient jusque dans les plus petites choses. Si l’on ne regarde que l’intérêt personnel de ces écrivains, on trouvera qu’ils ont eu raison d’employer des expressions qui n’étaient bien connues que d’eux, parce que cette méthode leur valut la considération dont le public honore communément tout ce qui a l’air mystérieux ; mais si l’on considère l’art, on verra combien de pareilles supercheries en ont retardé les progrès. Aujourd’hui que les médecins se sont mis à la portée de tout le monde dans leur langage et leurs écrits, ils en sont moins considérés de cette portion d’hommes qui pense comme le peuple ; en revanche, leurs talents et leurs succès parlent bien avantageusement pour eux chez les personnes qui ne se refusent point aux lumières du siècle dans lequel nous vivons. »


  1. Tarse était une ville de Cilicie (Anatolie méridionale). Hormis l’époque où il a vécu, la biographie de ce Philon, souvent confondu avec ses homonymes, est fort incertaine.

  2. Pluriel (latin) de codex.

V. infra notes [43], pour le philonium romain de Nicolas, et [46], pour le célèbre discours de Galien sur Philon, son élégie et son philonium.

42.

V. supra note [13] pour l’« Antidotaire » de Jean de Renou et sa traduction française, dont le chapitre ix de la 2e section du livre iii est consacré à l’Opiata Salomonis descript. Iouberti [Opiat (ou opiate) de Salomon dans la description de Joubert] (édition de Lyon, 1637, pages 636‑637) ; sa composition en latin (qui inclut 21 substances dont le mithridate) est suivie de ce commentaire :

« Joubert {a} décrit cette opiate sous le nom d’un certain Salomon, inconnu entre les médecins célèbres, et la recommande étroitement comme très efficacieuse en plusieurs choses. Néanmoins, nonobstant le nom qu’il lui a donné, il écrit que l’auteur d’icelle est incertain, et est croyable qu’il a eu lui-même la description manuscrite de quelques vieilles femmes, lesquelles l’ayant reçue de quelques autres, de mère en fille, la lui ont fait tenir assez mal correcte, ainçois {b} fort dépravée, comme c’est une chose qu’on voit plutôt {c} arriver ès {d} manuscrits qu’ès livres imprimés. Quant à moi donc, j’aime mieux que Joubert en soit réputé l’auteur (depuis qu’il l’a très bien corrigée et rédigée en beaucoup meilleure forme que devant) que non pas certain Salomon, ou ses susdites femmelettes. Et toutefois si quelqu’un désire (pour lui donner et plus de lustre et plus de prix) l’honorer du nom d’opiate de Salomon, en considération de ce grand prophète, roi et serviteur de Dieu, Salomon, je n’en serai nullement marri, vu qu’on donne bien d’autres noms inventés, et à plusieurs fausses enseignes, à plusieurs autres compositions qui ne sont pas du mérite de celle-ci. Or, la façon de la préparer est fort facile ; et si on n’a point de bois d’aloès, on se pourra servir du santal citrin ; {e} comme aussi, pour les racines de chardon bénit et de dictame, {f} on pourra employer les feuilles de celui-ci et la semence de celui-là ; pour le reste des ingrédients, je trouve qu’il n’y a rien de rare ni de difficile à trouver.

L’opiate de Salomon soulage merveilleusement ceux qui sont affligés ou de la peste, ou de quelque autre maladie contagieuse ; et outre ce, fortifie toutes les parties nobles, chasse toute pourriture, tue la vermine, profite à ceux qui vomissent ordinairement et qui sont devenus ou faibles, ou languissants par quelque moyen que ce soit. »


  1. Laurent Joubert (v. note [8], lettre 137).

  2. Plutôt.

  3. Plus volontiers.

  4. Aux.

  5. V. note [10], lettre latine 72.

  6. V. notes [7], lettre 99, et [43] et [54] (notule {e}), lettre latine 351.

Le chapitre x (pages 637‑638) est intitulé Electuarium de Ovo [Électuaire d’œuf], avec cette note marginale : « Cornelius Agrippa [v. note [13], lettre 126] fait fort grand état de cet électuaire en son traité de la peste, et après lui, Jehan Crato [Johann Crato, v. note [2], lettre 845], médecin de trois empereurs. » La recette contient douze ingrédients, dont l’œuf et la thériaque. Suit ce commentaire :

« La description de cet électuaire n’est pas moins incertaine que le nom de son premier auteur ; et néanmoins, il n’y a si misérable charlatan qui ne se vante de l’avoir tout entière et parfaite. Quant à moi, je confesse d’en avoir vu et lu plusieurs, mais je n’en ai jamais pu trouver deux semblables. La meilleure de toutes est celle que les médecins d’Auguste ont promulguée, encore qu’il y ait beaucoup de choses en icelle qui sont presque intolérables et dignes de répréhension ; car comme ainsi soit qu’elle est composée de fort peu d’ingrédients, et en petite quantité […] ; quant à la dose du camphre et de la thériaque, nous l’avons modérée et mesurée justement […].

Or il se faut souvenir de choisir un œuf bien frais et de grosseur médiocre, par l’un des bouts duquel on tirera subtilement le blanc qui est au-dedans en faisant un petit trou, sans toutefois rien toucher au moyeu, {a} qui est tout contre ; et l’ayant tiré, on remplira le vide dudit œuf, de beau et bon safran de Levant tout entier et non pulvérisé ; et l’environnera-t-on, par après, ou d’une autre coque d’œuf, ou de pâte de froment, à telle fin que rien ne passe ou transpire à travers ledit trou de l’œuf. Ce qu’étant fait, on fera rôtir ledit œuf environné et muni comme nous avons dit, ou dans un four, ou bien dans une fournaise, moyennant que le feu ne soit pas trop violent, jusques à temps que sa coque en devienne noire, et que ce qui est contenu en icelui se puisse facilement mettre en poudre.

Au reste, je sais que plusieurs ne veulent du tout point admettre la noix vomique en cet électuaire, à cause qu’elle tue chiens et chats, et fait vomir les hommes qui en mangent. {b} Mais ceux-là changeront facilement d’avis quand ils sauront que le naturel des hommes est bien différent de celui des bêtes brutes, lesquelles se nourrissent de certaines viandes {c} qui sans doute tueraient l’homme s’il en mangeait, comme on le peut voir en l’ellébore et en la ciguë, dont le premier sert de nourriture aux cailles, et l’autre aux étourneaux ; et néanmoins, l’un et l’autre est ennemi mortel de la vie de l’homme. Au contraire, nous savons que l’aloès et les amandes amères tuent les renards, desquels, toutefois, l’homme se sert pour sa santé. Outre ce, ladite noix vomique étant douée de deux belles vertus, dont l’une est alexitère {d} et l’autre vomitive, il est certain qu’elle ne peut être que bien approuvée, n’y ayant rien de plus convenable pour la guérison des maladies contagieuses et vénéneuses, que le vomissement, et surtout à ceux-là qui ont la première région de leur corps toute pleine et farcie de mauvaises humeurs ; car par ce moyen leurs parties intérieures étant délivrées de tout excrément, leurs facultés vitale, animale et sensitive sont plus capables de résister contre toute sorte de malignité et venin.

Quant à l’usage de cet électuaire, je sais comme il a été fort rare en France jusques à présent, qu’aussi, à l’avenir, il sera fort fréquent, et surtout quand on aura considéré les grandes et admirables vertus qu’il a contre la peste, contre le poison et autres maladies contagieuses, étant comme une petite thériaque que les modernes ont inventée et mise en vogue ; et si, en outre, on a égard à notre correction, par le moyen de laquelle il n’y a point de doute qu’il n’en soit rendu plus efficacieux. Cet électuaire de ovo est en très grande recommandation, tant pour la préservation, ou précaution, que pour la guérison de la peste, et de toutes autres maladies pestilentielles. On le donne ou solitairement, et tout seul, ou avec quelque conserve, {e} ou dans quelque décoction cordiale. »


  1. Au jaune (qui est au milieu).

  2. La noix vomique est le fruit toxique du vomiquier : « si les chiens ou les loups en mangent, ils meurent tout soudain » (Furetière).

  3. Certains aliments.

  4. Contrepoison.

  5. V. note [4], lettre 410.

43.

Le Chapitre viii (pages 635‑636), livre troisième, de l’Antidotaire de Jean de Renou (v. supra note [42]), est consacré au Philonium magnum, seu Romanum [Grand philonium, dit romain], avec ce commentaire :

« Il n’y a rien de si divers ou embrouillé en tout cet antidotaire que la description de l’antidote du Philosophe Philonium, {a} auquel il arrive tout de même qu’au vin, qui perd toujours quelque portion de sa première vertu tant plus on le frelate et change de vaisseau en vaisseau. Car tout autant qu’il y a eu de médecins pharmaciens qui après lui se sont mêlés de transcrire sa description, tout autant ont bien retenu le nom de philonium, mais rien davantage. Un seul, Galien, au ch. 4 du 9e livre de la Composition des médicaments selon les lieux, {b} l’a bien approuvé, mais il y a ajouté plusieurs excellents et approuvés ingrédients. Myrepsus {c} donne la description de quatre divers antidotes qui ont le même nom, mais les uns admettent l’opium, et les autres non. Et au reste, je trouve que nul de ces quatre n’approche que de bien loin de la description du Philonium de Tarse. Nicolas Præpositus aussi ne s’est pas contenté de rayer quelques ingrédients de la première description, mais aussi y en a ajouté plusieurs autres, voire a changé l’ordre des simples qui y entrent et le poids de plusieurs médicaments. Quelques autres encore y ont ajouté le costus, d’autres le castoreum, {d} et d’autres encore la semence de pavot. Mais pour moi, je fais plus d’état de la description de Præpositus que de toutes les autres, et substitue le castoreum (qui est le vrai correctif de l’opium) à la place du costus ; voire je diminue la trop grande quantité du poivre, de l’euphorbe et du pyrèthre (en disposant toutefois l’ordre des ingrédients autrement que tous les autres), à telle fin qu’il se puisse donner plus assurément et plus heureusement. Car j’ai souvent ouï < se > plaindre plusieurs malades d’une certaine douleur au bas-ventre et dans le dernier intestin pour avoir reçu un clystère sans lequel on avait dissous une drachme et demie de Philonium tant seulement ; ce qui semble < ne pas > être du tout étrange, vu qu’il est composé de dix-sept ingrédients tous chauds, fors, excepté {e} l’opium (que plusieurs croient être chaud) et la jusquiame ; aussi à peine le peut-on avaler qu’il ne blesse et brûle en passant le gosier par sa grande acrimonie, étant fait selon la description commune ; mais étant corrigé selon notre intention, il se prend fort facilement sans aucune telle ou semblable incommodité. On appelle cet antidote philonium romain, d’autant qu’il a été jadis en grand avantage en la ville de Rome.

Or, {f} on se sert d’icelui aux pleurésies et aux coliques (notez qu’à cette occasion quelques-uns l’appellent antidote pour la colique) et en toutes les douleurs internes. Il provoque le sommeil, arrête les pertes de sang qui arrivent des parties intérieures, profite grandement à ceux qui ont des nausées, ou appétits {g} de vomir, et des sanglots, et apaise les douleurs du ventre, du foie, de la rate et des reins, qui proviennent ou des ventosités, ou de quelque intempérature froide, ou des humeurs pituiteuses et crues. On en donne par la bouche la quantité d’un pois chiche, ou quelque peu davantage, ayant égard toutefois à l’âge et aux forces de ceux à qui on le donne, aussi bien qu’aux diverses intentions et indications {h} des maladies dont il est question. On le dissout diversement, tantôt dans l’oxymel, {i} parfois dans la décoction de certaines plantes, et quelquefois dans le vin. Mais Actuarius {j} le donnait à ceux qui se plaignaient d’avoir l’estomac faible et douloureux, avec le suc de l’hypochistis, {k} en y ajoutant un peu de vin. Outre ce, on le met bien souvent dans les clystères carminatifs {l} pour, par ce moyen, assoupir et arrêter toutes les plus cruelles douleurs coliques qui pourraient arriver, comme étant particulièrement doué de cette propriété et vertu en tels ou semblables accidents. »


  1. V. supra note [41] pour le philosophe Philon de Tarse, inventeur du philonium.

  2. V. infra note [46].

  3. Nicolas Myrepse (Myrepsus ou Myrepsos, « parfumeur » en grec), médecin byzantin natif d’Alexandrie, a rédigé, sans doute au xiie s., un très célèbre dispensaire ou antidotaire, que de nombreuses facultés de médecine européennes ont adapté et employé pendant plusieurs siècles. Sa biographie est aussi mal connue que celle de son homonyme Nicolas Præpositus, autre auteur d’un célèbre dispensaire (v. note [3], lettre 15). Bien que les dictionnaires biographiques les distinguent l’un de l’autre, il me semble difficile d’exclure tout à fait l’identité de ces deux Nicolas.

  4. V. note [50], lettre latine 351, pour le costus, et supra note [2], pour le castoréum.

  5. Pléonasme : fors, hormis et excepté sont trois adverbes de même sens.

  6. Présentement.

  7. Envies.

  8. Aux diagnostics et pronostics variables.

  9. Oxymel : « miel préparé et cuit avec du vinaigre jusqu’à consistance de sirop » (Furetière).

  10. V. note [3], lettre de Charles Spon, datée du 21 novembre 1656.

  11. Hypociste : « Manière de rejeton qui naît environ le mois de mai sur le pied d’une espèce de cistus assez commun dans les pays chauds. […] On pile cette plante et l’on en tire par expression le suc, lequel on fait évaporer sur le feu en consistance d’extrait dur et noir, comme le suc de réglisse, puis on le forme en petits pains pour le transporter. On appelle aussi cet extrait hypociste, du nom de la plante. Il est d’un goût acide et astringent. On s’en sert pour arrêter les cours de ventre, les vomissements, les hémorragies. Il en entre aussi dans la thériaque et dans quelques emplâtres » (Trévoux).

  12. Les carminatifs étaient les remèdes ayant la faculté d’évacuer les gaz intestinaux. Une note marginale résume le commentaire : « Le philonium romain est particulièrement destiné à la guérison de la colique venteuse » (maladie liée à une subocclusion, voire à une occlusion intestinale basse, qui peut être fonctionnelle, par diminution des contractions intestinales, ou organique, par rétrécissement ou compression de la lumière intestinale).

Je n’ai pas trouvé le philonium persique de Mésué (v. note [25], lettre 156) dans l’Antidotaire de Renou. Décrit dans la Pharmacopée d’Augsbourg (v. infra note [47]), il était, comme les autres remèdes de son espèce, composé d’une base d’opium et de quinze autres ingrédients.

44.

La Pharmacopœia Londinensis : in qua medicamenta antiqua et nova usitatissima, sedulo collecta, accuratissime examinata, quotidiana experientia confirmata describuntur. Diligenter revisa, denuo recusa, emendatior, auctior. Opera Medicorum Collegij Londinensis [Pharmacopée de Londres, où sont décrits les médicaments anciens et nouveaux les plus utilisés, soigneusement répertoriés, très précisément examinés, confirmés par l’expérience quotidienne. Nouvellement réimprimée, révisée, corrigée et augmentée. Œuvre des médecins du Collège de Londres] (Londres, John Marriott, 1618, in‑4o ; rééditions en 1627, 1632, 1639, etc.) avait été traduite en anglais : A physical Directory or a translation of the London Dispensatory made by the College of Physicians in London. Being that book by which all apothicaries are strictly commanded to make all their physics with many hundred additions which the reader may find in every page marked with this letter A. Also there is added the use of all the simples beginning at the first page and ending at the 78 page. By Nich. Culpeper Gent [Un Formulaire médical, ou la traduction du Dispensaire de Londres, établi par le Collège des médecins de Londres. Il s’agit du livre que tous les apothicaires sont strictement enjoints d’utiliser pour faire tous leurs remèdes ; avec plusieurs centaines d’additions que le lecteur peut trouver à chaque page, marquées par la lettre A. On y a joint l’emploi de tous les simples, de la première à la 78e page. Par Nicholas Culperer (1616-1654), chevalier] (Londres, Peter Cole, 1649, in‑4o).

La formule du Requies de Nicolas s’y trouve page 182 (ses deux composés les plus remarquables étaient l’opium et les pétales de roses), avec ce commentaire :

A. Requies the title of this prescript, signifies Rest ; but I would not advise you to take too much of it inwardly, for fear instead of Rest it bring you to Madness, or at best to folly ; outwardly, I confess being applied to the temples as also to the insides of the wrists, it may mitigate the heart in fever and provoke the rest, as also mitigate the violent heat and raging of Frenzies.

[Addition. Requies, le nom de cette prescription, signifie repos ; mais je ne vous recommanderais pas d’en prendre trop par voie interne, de peur qu’au lieu de repos, il ne vous emporte dans la folie, ou au mieux dans l’extravagance ; par voie externe, je conviens qu’en l’appliquant aux tempes ou aussi à l’intérieur des poignets, il peut apaiser le cœur dans la fièvre et procurer le repos, comme aussi diminuer la violente chaleur et la rage des frénétiques].

45.

Le styrax ou storax est le baume odorant fourni par l’aliboufier ; étant « tout chaud, il a la faculté d’amollir, mais il charge le cerveau et fait mal à la tête, à cause qu’il est fort assoupissant » (Thomas Corneille). La formule des pilules de Mésué, qui en contenaient, est décrite à la page 240 du Physical Directory :

Pills of Styrax. Mesue. Take of liquid Styrax, Frankincence, Mirrh, juice of Liquorice, Opium, of each equal parts, make them into a mass for pill, with a sufficient quantity of syrup of Poppies according to art. A. They help such as are troubled with defluxion of Rheum, Coughs, and provoke sleep to such as cannot sleep for coughing.

[Pilules de styrax de Mésué. Prenez en quantités égales du styrax liquide, de l’encens, de la myrrhe, du jus de réglisse et de l’opium ; faites-en un appareil pour pilule avec une quantité suffisante de sirop de pavots, suivant les règles de l’art. Addition. Elles sont utiles à ceux qui sont gênés par la défluxion d’un rhume ou par une toux, et provoquent le sommeil chez ceux que la toux empêche de dormir].

Dans la pharmacopée de Londres, la composition du styrax est précédée par celle de trois autres préparations opiacées : pilules de cynoglosse de Fernel, laudanum et pilules de Scribonius.

46.

Guy Patin (ou son copiste) se trompait dans sa référence au fameux discours de Galien sur Philon de Tarse et son philonium (v. supra note [41]) : il se trouve dans le chapitre iv, De medicamentis anodynis et colicis appellatis [Médicaments appelés anodins et coliques], du livre ix (et non pas viii) du traité « de la Composition des médicaments selon les lieux ». Authentique leçon d’interprétation mythologique et de pharmacie antique (encore en vigueur au xviie s.), il mérite bien d’être entièrement transcrit (dans la version latine, tirée du grec, qu’en ont donnée René Chartier, tome xiii, pages 608‑610 et, après lui, Kühn, tome xiii, pages 267‑276), et traduit en français :

Ejusmodi igitur medicamentorum compositiones inter tussiculares appellatas confectiones sunt relatæ, verum dolorem sedantes, anodynæque et colicæ dictæ, quæ ejusdem quidem generis cum illis sunt, multum autem facultatibus illas exuperant, in hoc sermone ostenduntur. Prima itaque ex ipsis priscis temporibus, ut apparet, celebris fuit, quam Philo prodidit et de qua ipse hanc elegiam fecit.

Philonis antidotus.

En me Tarsensis medici prægrande Philonis
Inventum, mala quod multa dolore levo.
Sive colum doleas, seu tu jecur, auxiliabor,
Seu lapis infestet, difficile aut lotium.
Et medeor spleni hinc, orthopnœæque molestæ,
Convulsa atque tabem protinus exupero.
Pleuritimque malam et sputum vomitumque cruoris
Evinco, mortis terror et hostis ego.
Viscera tentantes omnes ego sedo dolores,
Interna et quicquid membra dolore quatit.
Tussim, singultum, destillantesque fluores
Sisto, etiam si quid strangulet, excipio.
Me dedit ille auctor sapienti munera magna
Discipulo, stupidos nil ego curo viros.
Fragrantem fulvumque pilum pueri cape, cujus
Fulget adhuc campis Mercurii ille cruor,
Pondus ad humanos sensus perpendito prudens,
Dein drachmæ pondo Nauplion Euboicum.
Inde Menœtiadæ occisoris ponito drachmam,
Qui pecoris densis ventribus excipitur.
Viginti et drachmas candentis conjice flammæ,
Et totidem fabæ post suis Arcadicæ.
Et drachmam dictæ falso radicis, ab ipsa
Terra, Pissæo quæ Iove clara manet.
Cumque pion scribes, voci caput amplius addes,
Masculum Achivorum nominis articulum.
Indeque post drachmas expensæ sumito lancis
Quinque bis. Atque istæc providus excipito.
Natarum tauri textura Cecropidarum.
Sic mecum Triccæ progeniesque facit.

[Galeni explicatio antidoti Philonis.] In his versibus Philo jubet croci drachmas quinque conjici, pyrethri unam, euphorbii unam, spicæ nardi unam, piperis autem albi et hyoscyami par pondus, utriusque drach. Viginti, opii vero drach. Decem. Primi quidem igitur duo versus crocum indicant, ut qui fulvus colore sit et tenus ad formam pilorum. Cruorem autem croci fulgere adhuc in campis Mercurii dicit. Adolescens enim Crocus appellatus cum Mercurio disco ludens et incuriosius consistens, illapso in caput ipsius disco, statim mortuus est, ex sanguine autem ipsius in terram acto crocus natus est. Fulgere vero cruorem dixit, hoc est sanguinem jam occisi, propter coloris croci splendorem. Scribitur autem non solum campis, sed et herbis in versu, hoc modo, Fulget adhuc herbis Mercurii ille cruor. Cæterum pondus croci Ӡ v esse vult, quum humanos sensus perpendere jussit, qui quinque numero existunt. Quod vero drachmas quinque esse velit et neque obolos, neque libras, neque aliud quicquam tale, per sequentia commonstrat, primum quidem quum ait, dein drach. Pondo Nauplion Euboicum. Deinde vero et consequenter cum aliis, idem drach. nomen apponit. Nauplion itaque Euboicum pyrethrum vocat, propterea quod Nauplius magnis pyris incensis, ut aiunt circa Euboeæ portum, multos Græcorum decepit, ut perirent, tanquam ad regionem portus bonos habentem applicantes. Id ipsum vero ob Palamedis necem ipsum fecisse tradunt. At vero et euphorbium similiter his ænigmatice vocavit, quum ait, inde Menœtiadæ occisoris ponito drachmam. Quandoquidem poëta Patroclum sic loquentem facit :

Sed me Parca ferox latonæ et filius aufert,
Atque vir Euphorbus.

Pecoris autem, hoc est ovium ventribus excipi et asservari euphorbium ait, propterea quod hos solos non corrumpit et ob hoc in his reponi medicamentum potest. Est porro euphorbium plantæ cujusdam spinosæ in Maurusiorum terra nascentis succus, facultate calidissimus, et de ipso libellus parvus scriptus est Iubæ regi Maurusiorum. Consequenter vero Philo ait, viginti et drachmas candentis coniice flammæ, piper album per hoc significans. Est autem stomacho commodius et acrius quam nigrum. Viginti insuper drachmas seminis hyoscyami injicere jubet, quod ænigmatice fabam suis Aracadicæ appellat, quandoquidem aprum Erymanthium Hercules occidisse fertur, qui in Arcadum terra fuit connutritus. Quin et nardi ipsius drach. j conjiciendam censet, quam radicem falso dictam appellat, quandoquidem spica nardi vere nominatur. Vult autem eam Creticam esse, quum ait, ab ipsa terra, Pissæo, quæ Jove clara manet, quandoquidem fabularum scriptores Jovem in Dictæo Cretæ monte educatum ajunt, occultatum ibidem a matre Rhea, ne et ipse a patre Saturno devoraretur. Apposuit autem Jovi epitheton Pissæi, quemadmodum multi etiam extra poëticam in communi sermone dicere solent, per Æsculapium Pergamæum, per Dianam Ephesiam, per Delphicum Apollinem, per Vestam Eleusiniam. Quidam vero non Creticam terram, sed Indicam indicatam esse ajunt, ex qua ebur affertur, ex hoc enim statuam Jovis in Pissa factam ac formatam esse. His omnibus et papaveris succum admisceri jubet, qui recepto a medicis more privatim opium appellatur, quum nullus aliorum succorum quantumvis multi sint, in neutro genere, opium videlicet, nominetur. Quando igitur ipsum nomen opion, ex voce o et pion componitur, ob id sane inquit :

Cumque pion scribes, voci caput amplius addes
Masculum Achivorum nominis articulum.
Indeque post drachmas expensæ sumito lancis
Quinque bis etc.

Hoc est injice et opii drach. x. Superest posterum, quo omnia hæc trita excipiuntur, ipsum mel, itidem conjecturaliter ab ipso appellatum. Natarum tauri textura, quandoquidem ex putrescentibus tauris apes generari tradunt. Quod autem Atticum ipsum mel esse velit, ea gratia addidit, Cecropidarum, hoc est Atheniensium. Cæterum per extremum versum ostendit, etiam Asclepiadas hoc medicamentum sic præparare. Ex Tricca enim generis sui originem ducunt, ex quorum ordine et poëta est. Hæc ferme prima antidotorum dolores sedantium celebris facta est. Juxta hanc autem aliis partim ad ipsam apositis, partim detractis, aut apponderationibus permutatis, posteri magnum antidotorum dolores sedantium numerum fecerunt, quas etiam colicas vocant, denominatione ab affectione, quæ maximos dolores habet, deducta. Ego vero primum quidem generales componendi ipsas modos referam, deinde, velut consuevi, etiam particularium materium seriem, quantum latissime se expandit, subscribam. Opium itaque fortissimum est ex iis, quæ sensum stupefaciunt ac somnum soporiferum inducunt. Operatur autem hæc etiam solum sapa dilutum, deinde tormento exceptum, ac sedi inditum, itemque fronti ac naribus illitum, si vero cum alio quopiam vim ipsius moderante misceatur, moderatius hæc facit. Verum quæ admiscentur ipsi, aut concoquere aut mitigare dolorosam affectionem oportet, aut humores affectionem efficientes discutere, aut incidere, aut attenuare, aut juxta totam substantiam alterare. At vero neque ignorare vos puto, optimum esse compositionis scopum, qui trium conjectationi sit intentus, nimirum ut et sensus stupefiat et nullum in posterum inde circa particulam detrimentum permaneat, ampliusque ut affectio ipsa maxime inde juvetur. Ad hæc igitur respiciens Philo mihi videtur hoc medicamentum, de quo jam proposuimus dicere, composuisse, ex opii quidem et hyoscyami mixtura somnum soporiferum et sensitivæ facultatis stuporem inducere volens. Quo vero citius distribuerentur et totorum affectorum corporum profundum penetratrent, calefacientia admiscuit, pyrethrum et euphorbium et piper, quæ nocentes humores discutere possunt et extergere viscosos, ac secare crassos et ventosos flatus attenuare ac evacuare. Est autem non modica concoctoria vis omnium frigidarum affectionum in nardo sita, verum Creticam nardum injicere non oportet, neque omnino eam, quæ apud nos nascitur, quam montanam et herbam narditen magis quam nardum appellant. Est igitur Celtica nardus optimum medicamentum efficiens quæcunque etiam Indica nardus solet, verum ab ipsa viribus deficit, velut etiam a Celtica montana. Quemadmodum autem ex aromaticis appellatis medicamentis Philo solam nardum injecit, sic posterorum alius aliud apposuit, aliqui etiam plura ; quæ vero apponuntur, sunt flos junci odorati et cassia, cinnamonum, amomum et costus. Quemadmodum autem rursus crocum addidit, crudorum humorum concoctorium, itemque affectionum medicatarum, sic alii myrrham et castorium admiscuerunt. Plurimi autem ex ipsis, neque male in hoc facientes, et hæc familiaria semina, de quibus etiam antea in confectionibus ex seminibus constantibus dictum est, addiderunt, quo videlicet amarorum medicamentorum injucunditatem mitigarent et totum medicamentum ad distributionem et urinæ propulsionem instigarent. Si vero et humorum crassitudo attenuari expetat, etiam hoc ipsum faciunt, dico autem apii semen, cumini, dauci, petroselini, anisi et quæcunque ejusmodi existunt. Apponam igitur jam et copiam ac seriem particularium materierum, a prioribus medicis usu ac experientia cognitarum.

[On a rangé des compositions des médicaments de cette classe parmi les confections appelées béchiques ; {a} mais sont ici présentées celles qui apaisent la douleur, dites anodines et coliques, qui appartiennent à la même catégorie qu’elles, tout en les surpassant beaucoup par leurs facultés. Apparemment, la première à avoir acquis de la célébrité dans les temps anciens fut celle que Philon a transmise et sur laquelle il a lui-même composé l’élégie que voici.

Antidote de Philon.

Moi que voici, je suis l’immense invention de Philon, médecin de Tarse, car je soulage la douleur en quantité de maux. Que tu souffres du côlon ou du foie, que la pierre te harcèle ou que tu peines à uriner, je te secourrai. Je soigne aussi la rate et la pénible orthopnée, {b} de même que je surmonte convulsions et consomption. Moi qui suis l’ennemi et la terreur de la mort, j’évince la pleurésie, ainsi que le crachement et le vomissement de sang. Moi, j’apaise toutes les douleurs, qu’elles assaillent les viscères internes ou secouent les membres. Je calme la toux, le hoquet et les écoulements qui ruissellent ; même si quelque gêne étouffe, je l’élimine. Ce créateur m’a donné à un émule qui s’y connaît en grandes faveurs, je ne me préoccupe en rien des hommes niais. Prenez le poil roux et odorant du jeune garçon, dont le sang rutile encore dans les champs de Mercure, pesez-en autant d’unités qu’il existe de sens humains ; ensuite du Nauplios d’Eubée au poids d’une drachme ; mettez-y ensuite une drachme du meurtrier du fils de Ménœtias, qu’on tire des intestins pleins du bétail ; jetez vingt drachmes de flamme éclatante, puis le même poids de fèves de pourceau d’Arcadie ; et une drachme de ce qu’on appelle à tort une racine, et qui vient de cette terre illustre réservée à Jupiter Pisséen ; écrivez alors pion et ajoutez à la tête de ce mot l’article masculin des Grecs ; pesez-en enfin soigneusement deux fois cinq drachmes et mêlez bien le tout avec l’assemblage des filles athéniennes du Taureau. Ainsi les enfants de Tricca s’y prennent-ils avec moi.

(Explication de Galien sur l’antidote de Philon). Dans ces vers, Philon ordonne de mélanger cinq drachmes de safran, une de pyrèthre, une d’euphorbe, une de tête de nard, vingt drachmes de poivre blanc et autant de jusquiame, et dix drachmes d’opium. Les deux premiers vers de la recette indiquent le safran, puisqu’il est de couleur rousse et forme des rameaux fins ressemblant à des cheveux ; il dit aussi que le sang du crocus brille encore dans les champs de Mercure : un jeune homme dénommé Crocus jouant au palet avec Mercure, s’étant imprudemment placé, reçut ce palet sur la tête et mourut sur le coup ; de son sang, qui se répandit dans la terre, naquit le safran. {c} Il dit que le sang rutile, c’est le sang de celui qui vient d’être tué, qui a la couleur éclatante du safran. Ce qui est écrit des champs vaut aussi pour les plantes qui poussent dans les sillons, de sorte que ce sang brille encore dans les herbes de Mercure. Du reste, il veut que le poids de safran soit de 5 drachmes, puis qu’il a prescrit qu’il égale le nombre des sens du corps humain, qui est de cinq. Qu’il veuille qu’il s’agisse de drachmes, et non d’oboles, ni de livres, ni d’aucune autre unité de poids, se déduit de la suite : quand il donne, juste après, la drachme pour poids du Nauplios d’Eubée ; ensuite, il adjoint le même mot de drachme aux autres composants. C’est le pyrèthre qu’il appelle Nauplios d’Eubée, parce que, dit-on, Nauplios, par les grands bûchers qu’il fit allumer autour du port d’Eubée, a abusé quantité de Grecs, pour qu’ils périssent en cherchant à arriver à bon port ; on raconte qu’il a en vérité fait cela pour venger la mort de Palamède. {d} Pareillement, il a énigmatiquement dénommé l’euphorbe quand il dit de mettre une drachme du meurtrier du fils de Ménœtias, puisqu’il imite ainsi le poète parlant de Patrocle :

C’est la Parque fougueuse et le fils de Latone qui m’emportent, et parmi les hommes, Euphorbos. {e}

Il dit que l’euphorbe est recueillie est conservée dans les intestins du bétail, c’est-à-dire des brebis, parce que ce sont les seuls qui n’altèrent pas ce médicament et qu’il peut y être placé. L’euphorbe est le suc d’une plante épineuse qui pousse dans le pays des Maurétaniens ; il est de nature extrêmement chaude ; un opuscule a été écrit à son sujet pour Juba, roi des Maurétaniens. {f} Philon dit ensuite jetez vingt drachmes de flamme éclatante, voulant parler du poivre blanc qui, en outre, est plus accommodant pour l’estomac et plus âcre que le noir. Puis il ordonne d’ajouter vingt drachmes de graine de jusquiame, qu’il appelle allégoriquement fève de pourceau d’Arcadie car, dit-on, Hercule a tué le sanglier d’Érymanthe qui se nourrissait sur la terre d’Arcadie. {g} Il décide ensuite qu’il faut ajouter une drachme de nard, qu’il dit être appelée à tort une racine, puis qu’on la nomme véritablement tête de nard ; {h} mais il veut qu’elle soit de Crète, parlant de la terre illustre réservée à Jupiter pisséen, puisque les auteurs des récits mythiques disent que Jupiter est né sur le mont Dicté en Crète, que sa mère Rhéa y a veillé sur lui pour que Saturne, son propre père, ne le dévore pas. {i} Il a aussi mis à Jupiter l’épithète pisséen car, en dehors de la poésie, beaucoup ont coutume de dire par Esculape de Pergame, par Diane d’Éphèse, par Apollon de Delphes, par Vesta d’Éleusis ; mais certains disent que cela n’indique pas la terre de Crète, mais celle d’Inde, d’où l’on apporte l’ivoire, et on y a en effet érigé une statue de Jupiter sculptée en cette matière. Il ordonne de mêler à tout cela du suc de pavot, à qui, par coutume établie, les médecins donnent le nom d’opium, tandis qu’aucun des autres sucs, si nombreux puissent-ils être, ne se décline, comme l’opium, au genre neutre. En dépit de cela, il affirme que le nom opion est tiré des mots o et pion :

Écrivez alors pion et ajoutez à la tête de ce mot l’article masculin des Grecs ; {j} pesez-en enfin soigneusement deux fois cinq drachmes, etc. ;

pour dire d’y ajouter 10 drachmes d’opium. Il reste à expliquer à quoi tous ces composants broyés sont mêlés. Il s’agit de miel, qu’il a de même nommé conjecturalement : c’est l’assemblage des filles du taureau, car on raconte que les taureaux en putréfaction engendrent les abeilles. Parce qu’il a voulu que ce miel soit attique, il a donc ajouté que ce soit celui des enfants de Cécrops, c’est-à-dire des Athéniens. {k} Par le dernier vers, il fait voir, du reste, que les Asclépiades préparent encore ainsi ce médicament : elles tirent en effet de Tricca l’origine de leur race, à laquelle appartient notre poète. {l} Beaucoup ont communément établi cette préparation comme le premier des antidotes apaisant les douleurs ; mais à côté d’elle, soit en y ajoutant des composants, soit en en retranchant, ou en en changeant les doses, la postérité a fabriqué nombre d’alexitères antalgiques, qu’elle a aussi appelés coliques, en en déduisant la dénomination de l’affection qui provoque les plus grandes douleurs. Je consignerai en premier les manières générales de les composer ; ensuite, comme j’en ai l’habitude, je décrirai la suite des ingrédients particuliers, si étendue puisse-t-elle être. L’opium y est le plus puissant des soporatifs, ceux qui étourdissent les sens et induisent le sommeil ; il agit en étant dilué seul dans du vin cuit, ou en étant appliqué à l’endroit de la souffrance, en suppositoire, ou en onction sur le front et sur le nez. On l’atténue néanmoins en le mêlant à quelque autre substance qui diminue sa puissance. Ce qu’on lui adjoint doit toutefois servir soit à résoudre ou atténuer l’affection qui provoque la douleur, soit à dissiper les humeurs qui provoquent la maladie, ou à les éroder ou les affaiblir, soit à changer de manière égale la substance tout entière du corps. Vous n’ignorez pas cependant, je pense, que la meilleure vertu d’une composition est de viser trois objectifs : en même temps qu’elle étourdit les sens, elle ne doit pas provoquer de dégât durable dans la partie atteinte et, surtout, elle doit être très bénéfique pour l’évolution de la maladie. C’est en prêtant attention à cela, me semble-t-il, que Philon a composé le médicament dont nous avons parlé plus haut : il a voulu que le mélange d’opium et de jusquiame induise un sommeil profond et l’engourdissement de la faculté sensitive ; et pour qu’elle diffuse plus rapidement et pénètre dans la profondeur de tous les corps affectés, il y a mêlé des échauffants, pyrèthre, euphorbe et poivre, qui peuvent dissiper les humeurs nuisibles, nettoyer les humeurs visqueuses, morceler les humeurs épaisses, et affaiblir et évacuer les flatuosités venteuses. Il s’y trouve aussi le pouvoir non négligeable de favoriser la coction de toutes les affections froides que possède le nard ; mais il ne faut pas y mettre du nard de Crète, ni aucun de ceux qui poussent chez nous, qu’on appelle bien plutôt nardet montagnard ou herbeux que nard proprement dit. Le nard celtique est donc le meilleur médicament, {m} il exerce ordinairement les mêmes effets que le nard indien, sans égaler la puissance de celui qui vient des Alpes. Étant donné que Philon a mis le nard comme seul représentant des médicaments qu’on appelle aromatiques, un de ceux qui sont venus après lui l’a remplacé par un autre, et certains même par plusieurs autres : ils y ont ajouté la fleur de jonc odorant, {n} la casse, la cannelle, l’amome, le costus. {o} De même, il a mis du safran, qui provoque la coction des humeurs crues, ainsi que des poisons ; d’autres y ont ainsi mêlé de la myrrhe et du castoréum. Beaucoup de ceux-là, sans mal agir pour autant, ont ajouté quantité de graines domestiques, dont on a aussi parlé plus haut dans les confections tirées des graines qui s’allient harmonieusement, pour adoucir le désagrément des médicaments amers, et pour favoriser la bonne diffusion de tout le médicament et l’évacuation de l’urine. Si l’épaisseur des humeurs a besoin d’être atténuée, je dis qu’y conviennent aussi les graines d’ache, de cumin, de daucus, de persil, d’anis, et de tout ce qui existe de ce genre. J’y ajouterai encore de nombreuses et diverses matières particulières, que nous ont fait connaître l’usage et l’expérience des médecins qui nous ont précédés].


  1. Antitussifs.

  2. Gêne respiratoire en position couchée (v. note [35], lettre 216).

  3. Crocus en latin, κροκος en grec, v. note [52], lettre latine 351.

  4. Nauplios, fils de Neptune, était roi d’Eubée, grande île de la mer Égée. Palamède, fils de Nauplios, mourut victime de la vengeance d’Ulysse qui le fit accuser de trahison et obtint des Grecs qu’ils le condamnassent à la lapidation.

    Pyrèthre : « plante dont les feuilles et les branches ressemblent au daucus sauvage et au fenouil, et qui porte un bouquet également rond, semblable à celui de l’aneth. Sa racine est de la grosseur d’un pouce, et d’un goût fort brûlant et chaud. Elle est longue et de couleur rousse, tirant sur le noir. Étant tenue à la bouche et mâchée, elle attire quantité d’humeurs pituiteuses et fait distiller beaucoup de salive ; ce qui la fait appeler Herba salivaris. Elle est aussi très bonne au mal de dents qui vient de cause froide, à une douleur de tête invétérée, à l’apoplexie, à l’épilepsie, à la paralysie, et à toutes les maladies qui proviennent de pituite amassée dans le cerveau. Ce mot est grec, purethron et vient de pur, feu » (Thomas Corneille).

  5. Homère (Iliade, chant xvi) :

    Αλλα με Μοιρ ολοη και Λητους εκτανεν υιος,
    Ανδρων δ’ Ευφορβος.

    Le fils de Latone est Apollon ; Euphorbe est le guerrier troyen, fils de Panthoos, qui acheva Patrocle, l’ami d’Achille et le fils de Ménœtias. V. note [6], lettre latine 75, pour la plante médicinale qui porte le nom d’euphorbe.

  6. Partie de l’actuel Maghreb, la Maurétanie antique, formant le nord-ouest de la Gétulie, était composée du Maroc oriental, de l’Algérie et de la Tunisie. Juba ii (vers 25 av. J.‑C.-23 apr. J.‑C.) y régna sous la tutelle des Romains.

  7. Quatrième des douze Travaux d’Hercule (v. note [3], lettre de Reiner von Neuhaus, datée du 21 octobre 1663). L’Érymanthe est une haute montagne d’Arcadie, au centre du Péloponnèse.

  8. V. note [8] de l’observation vii.

  9. Le mont Dicté est le plus haut sommet surplombant le plateau de Lassithi, à l’est de la Crète. Dans une de ses grottes, Rhéa donna naissance à Zeus ; elle s’y était réfugiée pour échapper à son époux (et frère) Cronos (Saturne pour les Romains), roi des Titans, qui avait coutume de dévorer ses enfants.

  10. L’adjectif grec πιων (avec un oméga) est masculin et signifie « gras, riche, opulent » ; au genre neutre, il devient πιον (avec un omicron) ; ο est le nominatif singulier de l’article défini masculin, qui se décline en το au genre neutre (celui d’opion). L’étymologie proposée par Philon est donc grammaticalement difficile à suivre. En disant que l’opium « est ainsi nommé de opon ou opion, comme qui dirait suc par excellence, parce qu’il produit de plus grands effets et en moindre quantité qu’aucun suc tiré des végétaux » (v. note [8], lettre 118), Furetière se rapprochait de l’explication fournie par Philon, mais où Galien remarquait justement une faute de genre (masculin pour neutre). V. supra note [37], pour une origine plus classique (mais elle aussi douteuse) du mot opium.

  11. Dans la mythologie, Cécrops, mi-homme, mi-serpent, est le premier roi légendaire d’Attique, qui fonda Athènes.

  12. Les Asclépiades sont les familles originaires de Tricca (Thessalie) vouées à la médecine, dont celle d’Hippocrate, qui se disaient descendantes d’Esculape (Asclépios, v. note [4], lettre 551).

  13. Le nard celtique ou gaulois est « la valériane celtique, dont la racine nous est envoyée de la Suisse et du Tyrol en paquets ronds et plats, encore garnie de feuilles et mêlée de terre sablonneuse » (Littré) ; « il croît aux Alpes et en Ligurie ; c’est une petite plante à fleur jaune et odorante, fort différente de la lavande » (Furetière).

  14. Le jonc odorant ou scoenanthum est une drogue d’apothicaire qu’on appelle autrement pâture de chameau ; « elle croît en Afrique et en Arabie ; elle est rousse, chargée de fleurs minces tirant sur le rouge, lesquelles, étant frottées entre les mains, sentent la rose ; elle a un goût ardent, acide et brûlant la langue. Galien dit que de son temps on ne trouvait point de sa fleur, parce que les chameaux mangeaient tout ce qu’ils en pouvaient trouver ; maintenant elle est assez commune » (Furetière).

  15. Amome : « drogue médicinale et odoriférante qui vient à un arbre de même nom dans les Indes et pays orientaux […]. Ce sont ces grains seuls qu’on emploie dans la pharmacie ; ils ont un goût âcre, piquant et aromatique, et dont l’impression demeure longtemps dans la bouche » (Furetière). V. note [50], lettre latine 351, pour le costus.

47.

V. note [2], lettre 312, pour la Pharmacopœia Augustana [Pharmacopée d’Augsbourg], publiée pour la première fois en 1560. Dans l’édition réformée, de 1652, révisée par Johann Zwelfer, on trouve bien, aux pages 261‑262, les formules commentées :

  • du Philonium Mesuæ [Philonium de Mésué],

  • du Philonium Persicum Mesuæ [Philonium persique de Mésué] (qui utilise la même base de huit composants que le précédent, mais en ajoute huit autres),

  • du Philonium Maius, sive Romanum Nicolai [Grand philonium, dit romain, de Nicolas],

  • du Philonium Tarsense Galeni [Philonium de Tarse de Galien],

  • du Requies Nicolai [Requies de Nicolas].

Pour le Philonium Tarsense Galeni (qui est la formule originale de Philon), Zwelfer fournit la même référence erronée que Guy Patin à Galien : θ. κατα τοπους (livre viii, au lieu de ix [ι], du traité « des lieux affectés », v. supra note [46]). Après avoir donné la liste de ses composants (safran, pyrèthre, euphorbe, nard d’Inde, poivre blanc, graine de jusquiame, opium et miel), il recopie Galien en disant qu’il est :

expertissimum ad sedandos vehementes et lethales partium dolores ventriculi, coli, hypochondriorum, hepatis, lienis, renum, uteri, excitatos à crudis humoribus, aut flatu crasso, aut imtemperie frigida. Valet etiam ad suffocationis periculum, singultum vehementem, et urinæ difficultatem.

[très efficace pour apaiser les douleurs violentes et mortelles des parties, estomac, côlon, hypocondres, foie, rate, rein, utérus, enflammées par des humeurs crues, par une flatuosité épaisse ou par une intempérie froide. Il agit aussi sur le péril de suffocation, le hoquet violent et la gêne à uriner].

48.

Johann Zwelfer avait réédité sa Pharmacopœia Augustana reformata [Pharmacopée réformée d’Augsbourg] sous le titre d’Animadversiones in Pharmacopœiam Augustanam et annexam ejus mantissam… Nunc secundum in lucem edita, cum annexa appendice [Observations sur la Pharmacopée d’Augsbourg et sur son supplément… Aujourd’hui publiée pour la seconde fois, avec un appendice] (Nuremberg, Wolfgang le Jeune et Johann Andreas Endter, 1657, in‑4o).

L’« Électuaire adoucissant dans les douleurs en tous genres et dans les fièvres ardentes » est décrit à la page 63 de la « Pharmacopée royale » que Zwelfer a ajoutée à celle d’Augsbourg. Il était composé de trois opiacés :

  • Papaver album [pavot blanc] ;

  • Opium Thebaicum [opium de Thèbes], réputé le meilleur de tous et venant de Thèbes en Haute-Égypte ;

  • Syr. de Papav. rhœad. nostri [sirop de coquelicot domestique].

49.

La Pharmacopœa Amstelredamensis, Senatus Auctoritate munita [Pharmacopée d’Amsterdam, approuvée par l’autorité du Sénat] (Amsterdam, Willem et Jan Blaeu, 1636, 126 pages avec un index) a été la première des Pays-Bas et a, depuis, connu plusieurs rééditions. Guy Patin en attribuait ici la compilation à son ami Johannes Antonides Vander Linden (mais son nom n’y figure pas).

Linden était mort le 5 mars 1664 ; Guy Patin l’avait appris le 11 du même mois (v. note [7], lettre latine 289), mais ne saluait pas ici sa mémoire. Ajoutée à celle fournie par la référence bibliographique citée supra dans la note [28], cette indication chronologique peut inciter à penser que Patin a dicté sa leçon dans les premiers mois de 1664.

50. Francisci Baronis de Verulamio, vice-comitis Sancti Albani, Historia vitæ et mortis. Sive, titulus secundus in Historia naturali et experimentali ad condendam Philosophiam : Quæ est Instaurationis magnæ pars tertia [Histoire de la vie et de la mort par Francis Bacon (v. note [21], lettre 352), baron de Verulam, vicomte de Saint-Alban ; ou second titre dans l’Histoire naturelle et expérimentale pour établir la philosophie, qui est la troisième partie de la grande Instauration] (Londres, John Haviland, 1623, in‑8o), Operatio super Spiritus, ut maneant juveniles, et revirescant [Opération sur les esprits, pour qu’ils restent jeunes et reprennent vigueur] (édition d’Amsterdam, 1663, pages 95‑101) :

14. Ad Condensationem Spirituum per Fugam, longe potentissimum, et efficacissimum, est Opium ; et deinde Opiata, atque generaliter Soporifera.

15. Efficacia Opii ad Condensationem Spirituum admodum insignis est ; cum tria fortasse Grana ejus, Spiritus paulo post, ita coagulent, ut non redeant, sed extinguantur, et reddantur immobiles.

16. 
Opium, et Similia non fugant Spiritus propter Frigus suum ; (habent enim partes manifesto calidas ;) Sed e converso refrigerant, propter Fugam Spirituum.

17. 
Fuga Spirituum ex Opio, et Opiatis, optime cernitur, in illis exterius Applicatis ; quia subinde Spiritus statim se subducunt, nec amplius accedere volunt, sed mortificatur Pars, et vergit ad Gangrænam.

18. 
Opiata in magnis Doloribus, veluti Calculi, aut Abscissione Membrorum, Dolores mitigant ; maxime per Fugam Spirituum.

19. 
Opiata sortiuntur bonum Effectum, ex mala Causa : Fuga enim Spirituum, mala ; Condensatio autem eorum à Fuga, bona.

20. 
Græci multum posuerunt, et ad Sanitatem, et ad Prolongationem Vitæ, in Opiatis : Arabes vero adhuc magis ; in tantum ut Medicinæ suæ Grandiores (quas Deorum manus vocant) pro Basi sua, et Ingrediente principali habeant Opium ; reliquis admistis ad eius noxias Qualitates retundendas, et corrigendas ; quales sunt Theriaca, Mithridatium, et cætera. […]

38. […] Proprium enim Opus Frigoris est
Densatio, atque perficitur absque Malignitate aliqua, aut Qualitate inimica : ideoque tutior est Operatio, quam per Opiata ; licet paulo minus potens, si per vices tantum, quemadmodum Opiata, usurparetur : At rursus, quia familiariter, et in Victu quotidiano moderate adhiberi potest, etiam longe potentior ad prolongationem vitæ est, quam per Opiata.

[14. Pour la condensation des esprits par la fuite, {a} l’opium est de loin le plus puissant et le plus efficace ; comme sont, en conséquence, les opiats et les soporifiques en général.

15. L’efficacité de l’opium dans la condensation des esprits est fort remarquable, puisque peu après en avoir pris à peine trois grains, les esprits se figent à tel point qu’ils ne reviennent pas, mais s’éteignent et sont rendus immobiles.

16. L’opium et ses apparentés ne mettent pas en fuite les esprits en raison de leur tempérament froid (certaines de leurs parties sont manifestement chaudes) ; au contraire, ils refroidissent en faisant fuir les esprits.

17. La fuite des esprits provoquée par l’opium et les opiacés se discerne très bien quand on les applique sur les parties externes du corps : les esprits s’en échappent aussitôt et ne veulent plus y revenir ; mais la partie se mortifie et tend vers la gangrène.

18. Les opiacés adoucissent la souffrance dans les grandes douleurs, comme en provoquent les calculs et l’incision des membres, surtout en provoquant la fuite des esprits.

19. Les opiacés tirent un bon effet d’une mauvaise cause : la fuite des esprits est en effet mauvaise ; mais leur densification par la fuite est bonne.

20. Les Grecs se sont beaucoup reposés sur les opiacés pour conserver la santé et prolonger la vie ; et les Arabes plus encore, à tel point que leurs plus éminents remèdes (qu’ils appellent les mains des dieux) ont l’opium pour base et principal ingrédient ; les autres composants qu’on y mêle servant à émousser et corriger ses qualités nocives ; tels sont la thériaque, le mithridate, etc. (…)

38. (…) L’action propre du froid est en effet la densification, et elle s’obtient sans aucune malignité, ni qualité adverse : c’est donc une opération plus sûre que celle qu’on obtient à l’aide des opiacés. Bien qu’elle agisse moins puissamment, si on l’emploie seule, à la place des opiacés, l’alimentation quotidienne peut la procurer simplement et avec modération, en allongeant la vie bien plus efficacement que les opiacés].


  1. La condensation est à entendre comme l’action de rendre plus pesant et plus compact, et la fuite, comme l’évaporation.

La sentence finale de Bacon était défavorable aux opiacés, mais tout de même plus nuancée que ce qu’en disait Guy Patin.

L’emploi topique des opiacés (application externe sur la peau, sur les yeux ou dans le conduit auditif externe), plusieurs fois mentionné dans cette leçon, n’est plus employé de nos jours. Celui des anesthésiques locaux (dits de contact) s’y est avantageusement substitué.

51.

Aucun détail de cette leçon sur les opiacés n’est en dissonance avec les notions et les avis que Guy Patin a dits et redits dans ses lettres. On y retrouve intacts son style latin, son acharnement à citer, ses obsessions et ses indignations. Rien, absolument rien, n’autorise à mettre en doute l’authenticité de ce texte.

o.

Ms BIU Santé 2007, fo 385 ro.

De
Laudano et Opio
Caput singulare.

Laudanum Chymistarum
nihil est aliud quam Opium Castra-
tum per varias præparationes, quas
isti Nebulones, ne dicam sanctioris
Medicinæ Pestes, varias prædicant ;
cum tamen de nulla adhuc constet
tanquam optima : sunt enim singulæ
periculosæ ac perniciosæ, non dun-
taxat ratione Opii, quod est ejus basis,
sed etiam ratione aliorum medicamento-
rum calidiorum, quæ ad hanc præpa-
rationem, sive Laudani confectionem acce-
dunt, qualia sunt Crocus, Castoreum
et Alia maligna qualitate vel sus-
pecta venenositate non carentia.

p.

Ms BIU Santé 2007, fos 385 vo et 386 ro.

Est ergo Laudanum non tam medicamen-
tum quam venenum narcotica facultate
præditum ; ideoque vel numquam usurpandum,
vel raro admodum, nec nisi cum summa
præmeditatione et debita corporis
præparatione. Sapientioribus Medicis
est peritissimis dogmaticis non proba-
tur istud Laudanum, cujus loco subs-
tituunt ipsum Opium, crudum, parca
quantitate et granis paucissimis,
raro admodum, sed prudenter et in ca-
su duntaxat summæ necessitatis
exhibitum ; raro, inquam, quoniam ab
ejus usu sive abusu semper aliquid
imminet periculi. Est autem Opium
propre dictum succum sive lacryma
stillans ex capitibus papaveris,
cultello aliquo cruciatim incisis, quæ
ex Indicis regionibus ferventissimis
per sinum Arabicum devehitur Alexan-
driam vel Memphim insignes urbes
Ægypti ; vel per sinum Persicum in Assi-
riam et Græciam ; vel à Lusitanis, Ba-
tavis aut Venetis per Caput bonæ Spei

[386 ro]

et mare Atlanticum in Europa as-
portatur. Vos autem sciatis, velim,
Opium ipsum à Dioscoride in re medica-
mentaria peritissimo scriptore lauda-
tum hodie nusquam reperiri, idque plane
diversum esse à nostro, quod hodie usur-
patur, ideoque in illo præscribendo debe-
tis esse cautiores, imo cautissimi ; neque est
verum Opium, quod hodie Nobis obtrudi-
tur à seplasiariis et rerum exoti-
carum mercatoribus, sed duntaxat
Mechonium, qod nihil aliud est quàm succus
ex tota planta papaveris prælo ex-
pressus, id est, ex capite, caule, foliis
atque radice, estque ejusmodi Mechonium
vero et proprie dicto Opio longe igna-
vius. Verum Opium à Dioscoride des-
criptum candidum est ; quo candore eum nuperum
careat, Opium esse non potest. Tempore Dios-
coridis jam adulterabatur Opium, cujus
adulterationis notæ valde competunt O-
pio nupero, de quo videtes Dioscoridem c.
66o libri 4., et Plinium l. 20o c. 78o, ut
et Joan. Cornarii Emblemata et Joannis
Antonii Saraceni Scholia in Dioscoridem.

q.

Ms BIU Santé 2007, fos 386 vo et 387 ro.

De Opii temperamento magna
est controversia : quidam enim propter vir-
tutem ejus narcoticam frigidum cons-
tituunt in 4o gradu ; alii propter amaro-
rem calidum faciunt in 3o. Ego puto
utrumque esse verum, quatenus constat
diversis partibus contrariis et he-
heterogeneis, ut alia quædam, teste Gal.
l. 4. de simplicium medicam. facultatibus, ubi
de aceto ; talia sunt hydrargyrum, Chal-
canthum, Camphora, sanguis, lac, vi-
num, Absinthium, Acetum, Aloë, Rheum
Barbarum, Brassica, Rosa, Chicorium sive
Intybum et alia partium heterogeneï-
tate constantia. de quibus Nobis magnum
erit et illustre exemplum ipse hydrar-
gyrus vel Argentum-vivum à Chy-
mistis Mercurius dictus, verum Naturæ
monstrum, quod videlicet nullis Naturæ legibus
retinetur : unde factum est ut Fracastorius
Med. Veronensis præstantiss. Philosophus
ingenuè fateatur se illius qualitates et
naturam ignorare. Et adhuc hodie fortiter
certatus de ejus temperamento : alii
enim calidum, alii frigidum esse contendunt
ab effectis. Avicenna Princeps Arabum,
quem Julianus Palmarius Med. Paris.

[387 ro]

et alii multi sequuntur, frigidum
atque humidum asseverant : alii mul-
ti, qui qualitatem erodentem illi tri-
buunt, calidum perhibent. Ego vero
cum Trajano Petronio Med. Rom.
hydrargyrum mixtæ qualitatis, esse con-
tendo ; in eoque qualitates quasdam esse sub-
tiles et calefacientes, alias crassi-
ores et refrigerantes : sed præterea
multas adhuc alias dotes possidere :
incedit enim, attenuat, penetrat, liquat,
resolvit, ventrem subducit, et quod mi-
rum est, vi partim attractiva humores
à superficie ad centrum, id est, ad ven-
triculum adducit, et per secessum educit,
partim impulsiva à centro ad habitum
impellit et per salivatione propellit, et
ad utrumque effectum usurpatus in morbo
Italico. Sæpe enim datur ad salivationem
cujus loco supervenit alvi fluor : ut
aliquando ad ventris fluorem, cujus loco
supervenit salivatio. de quo videte Jo.
Renodæum Med. Paris. doctissimum l.
2. de materia Medica c. 15o sect. 1a. Est
igitur Opium calidum quatenus est amarum,
gravis odoris, inflammabile, fauces

r.

Ms BIU Santé 2007, fos 387 vo et 388 ro.

incendit, sitim inducit, pruriginem
quandam excitat et sudores movet.
Frigidum vero censeri potest, quatenus
refrigerando et obstupefaciendo, seu
ferreum somnum inducendo statim ne-
cat. de eo Opii temperamento con-
sultantur eruditi quidam recentiores,
qui de Opio scripserunt ex professo ;
nempe Doringus doct., Freitagius
Winclerus et amicus noster Casp.
Hofmannus l. 2. de Medicamentis
officinalibus c 169o.

Sed longe major difficultas emer-
git in Opii usu probando vel impro-
bando ; tantâ enim vi pollet soporife-
râ et tam vehementi ob insigne frigi-
ditate, quicquid Nonnulli senserint,
ut si paulo majore copia sumatur quàm
par est, mortiferam
ναρκοσιν inferat,
qua multos è vivis obiisse constat.
Sic fuit interemptus Licinii Cæ-
cinnæ Prætorii viri Pater in His-
pania, cum valetudo impetibilis odium
vitæ fecisset. Item plerosque alios,
inquit Plinius Historiæ naturalis l.
20o præstantissimo c. 76o. Qua de causa
magna concertatio extitit : Nonnullis

[388 ro]

Opium ex Medicamentorum numero in to-
tum expungentibus et inter venena
atque deleteria reponentibus. Certe
Diagoras et Erasistratus, de quibus
Gal., omninò damnarunt ut morti-
ferum, ideoque nequidem usurpandum. Galenus
in ejus usu ita timidus est ac meticulo-
sus, ut l. 2. de compositione Medicam.
κατα τοπους c. j, tit. de cap. dolore
ex plaga aut casu sub fine ista scrip-
serit, Interdum cogimur uti medicamen-
tis ex Opio, cum vitæ periculum immi-
net propter vehementiam doloris : sic
ex Opio Collyria multis detrimento
fuere, adeo tamen ut debilem oculum red-
diderint et visus hebetudinem, auditus
etiam gravitatem induxerint. et l. 3. ejusdem
tractationis c. j. tit. de auricularibus com-
positionibus, Ego vero, inquit, quemadmodum dixi
in unaquaque affectione proprio utor me-
dicamento semperque papaveris succum
fugio, neque nisi urgente necessitate ad
ejus usum devenio : lib. etiam 8. ejusdem
commentationis c. 3. parum post medium
Opio admisceri jubet calefacientia, ut
ipsum reddat innocentius. Nam dicit cor-

s.

Ms BIU Santé 2007, fos 388 vo et 389 ro.

pora viventium mortificationi simile
quippiam perpeti ab omnium ex Opio et
hyoschyamo et mandragora medica-
mentorum compositorum usu, multosque
assiduè talia accipientes ad immedica-
bilem frigiditatem particulas perdu-
cere. Ideo Medicis mos est illis ad-
miscere piper, Castoreum et Crocum.
Gal. l. 3.
κατα τοπους, tit. de Au-
rium dolore ex inflammatione, Opium
muliebri lacti et Castoreo permiscet.
Ejus tamen usus per interiores, quantum
fieri possit, fugiendus est : cum ex ipso
Gal. etiam externus Opii usus, v>erbi<. g<ratia<.
in Collyriis, sit perniciosus planeque
damnandus. Ex Gal. l. 3. Meth. med.
c. 2., et l. 13. c. ultimo. Qui proinde
subjungit, si quando illis uti non cogit
necessitas, statim post ad ea transeun-
dum, quæ vim Opii maleficam valeant
emendare. Et re vera constat Galenum,
quantum in se fuit et quando potuit,
Opii usum semper fugisse. Quod ipse fa-
tetur l. 3. de Compositione Medicam.
κατα
τοπους : est enim perniciosus et omnino peri-
culosum medicamentum, nisi tempore et

[389 ro]

loco et admodum prudenter exhibe-
atur. Habet tamen interdum suum usum
in urgente casu necessitatis, si à pe-
rito et in Artis operibus exercitato
Medico sapienter in usum revocetur :
quod raro semper fieri debet, perpe-
tuis nempe vigiliis medendo, somnum
conciliando, dolorum immanitatem levan-
do, et sensum fallendo, eumque magis
hebetem reddendo, ne per doloris acer-
bitatem nimia fiat nativi caloris dissi-
patio et spirituum ac virium exolutio.
Dico igitur, imo iterum atque iterum dico
et edico, et quantum in me est vos mo-
neo atque præcipio, ut nunquam, si fieri
possit, Opium usurpetis, nisi summa ur-
gente necessitate, vigente dolore atro-
cissimo, aut adversus vigilias immo-
dicas, idque nunquam nisi rarissime. Sa-
pientiores enim mihi habentur, imo etiam
sunt fortunaciores in medendo, qui nun-
quam præscribunt. Est enim Opium natura sua
infidum valde et semper suspectum medi-
camentum, imo venenum ; cum quid sit il-
lud, quod hodie seplasiarii nuncupant O-
pium, ne ipsi quidem seplasiarii nec Medici

t.

Ms BIU Santé 2007, fos 389 vo et 390 ro.

intelligant, sive sit Opium verum et
proprie dictum veterum Medicorum
ut Dioscoridis et Galeni, sive sit dun-
taxat Mechonium Dioscoridis, ut pla-
cet Mathiolo et singulis recentio-
ribus eruditissimis viris et in materia
Medica intelligentissimis : nec vos
unquam moveant ad illud usurpandum
speciosæ illæ pollicitationes Chymista-
rum, quorum proprium est nugari, men-
tiri et per varias imposturas hom-
icidiaque multa peragere sua expe-
rimenta, cum suo Laudano deleterio
mortiferoque veneno, ducentis variis
præparationibus vexatissimo, post quas
tamen venenum adhuc remanet.

Sapite igitur et abstinete ab Opii usu,
monitique tandem meliora atque tutiora
usurpate remedia à Majoribus magistris
probata atque selecta, quæ partis dolen-
tis sensum non tollant aut hebetent,
quod facit Opium, sed semper cum ma-
nifesto
νεκροσεος periculo : verum po-
tius recurrite ad generalia remedia,
quæ morbi causam averruncent, qualia
sunt cum exquisita victus lege venæ
sect. toties repetita, quoties morbi ma-
gnitudo postulabit et vires ferent,

[390 ro]

purgatio moderata et morbi vehemen-
tis
αναλογα, enemata refrigerentia,
interdum solutiva ; balneum, semicupium, non
neglectis topicis idoneis et frangendæ vel
demulcendæ doloris acrimoniæ accommo-
datis : ne ægris curæ vestræ commissis
idem contingat infortunium, quod multis ex-
emplis evenisse testatur Schenkius in
observationibus, tot miseris, qui ab ejusmodi nar-
coticorum et opiatorum usu, sive fuerint
Collyria, Clysteres, suppositoria vel Pi-
lulæ vitæ cum morte commutarunt.
Alia quoque exempla leguntur non pœniten-
da apud Marcellum Donatum, l. 4. de
medica historia mirabili pag. 404. sed
omissis et inconsultis ejusmodi scripto-
ribus, qui multa cura indefessoque stu-
dio varia congresserunt exempla tot
ægrorum, quos Opium narcotica sua fa-
cultate et venenata malignitate suffo-
cavit, vim ejus deleteriam statim vo-
bis perspectam habebitis ; si attendatis ad
tot homicidia, quæ pene quotidie, aut
saltem frequenter, nimiâ sacræ The-
midis indulgentiâ, patrant Chymistæ
et ignari illi atque imperiti de grege
fanatici Paracelsi nebulones carbo-
narii ac fumivenduli cum suo Laudano

u.

Ms BIU Santé 2007, fos 390 vo et 391 ro.

opiato, in cujus præparatione singuli illi
Agyrtæ peculiarem et secretum ali-
quem modum se tenere profitentur
et impudenter jactitant. Sed frus-
tra, quum simia sit semper simia,
quamvis aurea gestet insignia et ve-
nenum sit semper venenum, quomo-
documque paretur ; idque mortiferum et
lethale, ut pote cujus malignitas
nulla præparatione possit unquam emen-
dari. Quod verissimum esse testatur
quotidianus istius medicamenti tum
usus etiam legitimus, tum abusus
nimirum frequens.

Verum antequam finem imponam
isti de Opio tractationi, duæ adhuc mi-
hi superesse videntur difficultates
solvendere ; quarum 1a est de Amfiam Tur-
carum compositione ; 2a de Cicuta Socra-
tis. Utraque enim videtur ad opium per-
tinere.

De Medicamento illo apud Tur-
cas et Indos Amfiam dicto, cujus
meminit Jul. Scaliger exercitatione 175.,
pauci et liberè dicam quod sentio : di-
cuntur isti Barbari suo Amsiam uti,
ut ad venerem accedantur et ad

[391 ro]

bellum animentur ; quod verum esse non
nego, ne videar Cornicum oculos
configere et tot relationibus natura sua
ideoque mihi semper suspectis, leve de causa
fidem velle detrahere sed firmiter
nego illlud esse opium, quod tamen qui-
busdam placere videtur, ut Andrææ
Cæsalpino viro doctiss. l. 15. de Plantis
c. 9o, cum hodie apud Nos Opium nostrum
plane contrarium præstet, cujus nempe
duo vel tria grana etiam valentissimum
atque robustissimum hominem interficiunt ;
summum præcipuumque humanæ vitæ
principium, scilicet. calidum nativum extinguen-
do atque suffocando, tantum igitur abest
ut possit in quoquam venerem stimulare
et ad bellum accendere. Malim itaque
credere ejusmodi medicamentum ab Opio
nostro aliquid esse plane diversum : neque
audiendi mihi videntur, qui censent istud
Amfiam succum esse vel lacryma albi
papaveris, cum utrumque papaver natura
sua malignum sit atque deleterium ; nec
possum Scaligeri nugas admittere vel
probare, quas in eam rem effutit citato

v.

Ms BIU Santé 2007, fos 391 vo et 392 ro.

loco contra Cardanum, nimium fidendo quo-
rundam mercatorum relationibus exoticis
quibus illi soli dicunt credere, qui volent
decipi. Ejusmodi Amfiam à Nonnullis
Maslach Turcarum dicitur, quod verum
opium esse non potest, multo minus huic
nostro simile : quicquid argutentur,
vel saltem suspicentur in contrarium
viri eruditi, qui de re exotica dubia
et incerta, non nisi incertum, dubium
et obscurum possunt ferre judicium ;
ut liquet ex Sennerto l. j. Medicinæ
suæ practicæ, sub finem capitis 6. par-
tis secundæ.

Quod spectat ad Cicuta Socratis
(famosum illud venenum intelligo, cujus
maleficio periit optimus ille et sapien-
tissimus inter Græcos Philosophus Platonis
præceptor) in ea sum sententia vene-
num istud publicum ad necandos nocen-
tos Prætorum edicto paratum atque ser-
vatum, (ut patet ex Plutarcho in
extremo Phocione, ex Æliano in va-
ria historia, ubi de Theramena, et Pla-
tone variis in locis, præsertim in Phæ-
done ubi de morte Socratis) nunquam
fuisse merum et purum cicutæ succum, ut-

[392 ro]

pote qui solus non possit eo ipso modo
homines necare et è medio tollere, sed
potius fuisse venenum quoddam compositum
ex succo Cicutæ cum succo papaveris,
qui Græcis opium dicitur : fuit enim vene-
num istud narcoricum et quatenus tale
tres illos supra nominatos viros misere
suffocavit. Isti veneno non absimile et for-
tassis plane idem cum eo, cujus mentio-
nem fecit Theophrastus Græcus Nepos
Aristotelis l. 9. de Historia Plantarum c. 17.
ex duobus illis succis concinnato.

Tandem concludo ipsum opium med-
camentum venenatum perniciosum atque
deleterium à Medicis nunquam esse præscriben-
dum, nisi prudenter admodum agant, idque
urgente summa necessitate, in atrocis-
simo nimirum dolore aut immodicis atque
jugibus vigiliis, à quibus ipsi ægro immi-
neat præsentissimum vitæ periculum :
quod tamen etiam aliquando ipso morbo
periculosius evadit, nisi incidat in Medi-
cum peritum, exercitatum et Hippocrati-
ca illa sapientia præditum, quæ semper
requiritur in Philosopho Christiano. De cujus
usu et abusu legite elegantiss. locum Gal.
l. 12. Meth. Med. c. 1o, et Joan. Bauhinum

w.

Ms BIU Santé 2007, fos 392 vo et 393 ro.

in Historia sua universali Plantarum
nuper editâ Ebroduni an. 1651o tomi
3. parte 2a l. 30i c. 2. pag. 1392., 1393.,
1394., 1395. ; ubi multa habeantur opti-
ma eaque magno labore studiose et ope-
rose collecta ex probatissimis auctoribus.

Unum mihi superest, de quo Vos ac-
curate monitos velim, ut nempe serio
caveatis inter faciendam Medicinam, non
duntaxat ab opio neque à decantatissi-
mo et perniciosissimo illo Laudano Chy-
mistico, verum etiam ab omni medica-
mento composito narcotico, cujus par-
tem vel basim faciat ipsum opium, qua-
lis est Theriaca recens, Mithridaticum,
Philonium magnum sive Romanum et ali-
quot aliæ compositiones, quæ partim cons-
tant ex Theriaca et Mithridatio, qua-
les sunt Opiata Salomonis, Electuarium
de Ovo, et Aliæ, quæ leguntur apud
Joan. Renaudæum Med. Paris. ; in An-
tidotario sectione 2a l. 3. ; cujus viri ma-
gnum opus pharmaceuticum omnium ali-
orum esset longe optimum, si quibusdam
inutilibus et superfluis compositionbus
caruisset. Tale est Philonium Persicum

[393 ro]

Mesue, et Philonium Romanum
Nicolai, et Requies Nicolai in Phar-
macopœa Londinensi, quæ tamen prop-
ter selecta quædam remedia laude sua non
caret : quamvis in ea legantur alia tria
medicamenta opiatica, nempe Pilulæ
è Mesue, quæ in eodem censu
repono, nempe medicamentorum nunquam
usurpandorum propter opium intus re-
conditum ac fere sepultum, in quorum
vicem urgente necessitate mallem ipsis
Opii granum unum aut alterum usurpare,
quàm ad tam incerta et suspecta remedia
recurrere. Idem quoque vobis affirmo
de quibusdam medicamentis compositis,
quæ opium recipiunt, quorum exempla
nimis multa leguntur in Pharmacopœa
Augustana, qualia sunt Philonium Me-
sue, Philonium Persicum Mesue, Philo-
nium majus sive Romanum Nicolai My-
repsi, Philonium Tarcense Galeni descrip-
tum, l. 8 de compositione medicamentorum
κατα τοπους, et Requies Nicolai. Quæ
singula prostant in illa Pharmacopœa Aug.
page. 261. et 262. editionis 1652. cum animad-

x.

Ms BIU Santé 2007, fos 393 vo.

versionibus Joan. Zwelferi Palatini Me-
dicinæ doctoris eruditiss., et in ista materia phar-
maceutica medicamentorum compositione atque
delectu versatissimi. Parem quoque rationem
haberi velim cujusdam electuari mitigativi
in doloribus quibuscunque et febribus arden-
tibus, quod absit ut ullo modo probem, quin
potius ex omni parte omnique modo mihi impro-
bandum videtur, quatenus Opium The-
baïcum recipit. Ejus tamen usum com-
mendat in febribus ardentibus, in quibus
propter summam putredinem et ex ea
eminentem grangrenosim omnia remedia et
singula etiam optima sunt semper suspecta.
Ejus descriptio legitur in Pharmacopœa illa
regia Augustanæ adjecta pag. 63. Ejusmo-
di Pharamacopœis vel Antidotariis lubens
subjungo eam quam adornarunt an. 1636.
et exiguo comprehensam libello ediderunt
doctores Medici Collegii Amstelloda-
mensis ; aut saltem sub eorum nomine Vir e-
ruditissimus castigatæ dictionis et multæ
lectionis amicus noster M. Joan. Antonides
Wanderlinden Profess. in Academia Lugdu-
no-Batava
 ; quam, ut vere dicam, non pos-
sum non laudare, propter singularem brevita-
tem et eximium quorundam medicamentorum

y.

Ms BIU Santé 2007, fo 394 ro.

delectum, si superflua quædam exipian-
tur et mere supervacenea, quibus facile
carebit Medicina nostra, utpote quæ nun-
quam cadant sub Methodum, qualia sunt
Theriaca, Mithridatium, Confectio Alcher-
mes et alia ejusmodi nullorum morborum
curationi idonea, quæque in solum officinarum
ornamentum et Pharmacopolarum com-
modum ac lucrum excogitata videntur :
nisi malimus cum Agyrtis loqui et di-
cere, ut illi solent (quod tamen à Nobis
absit facinus) ad majorem, Artis glo-
riam, splendorem ac dignitatem. Quasi
vero ista polypharmacia et tanta adeoque
plane inutilis medicamentorum varietas
non esset Ignorantiæ filia et ægris plane
noxia legitimeque bene medendi Methodo
plane contraria, ut eruditè scripsit in
aureo suo libello de historia vitæ et mor-
tis Franciscus Baconus de Verulamio
mortuus anno 1626., magnus Anglis
Cancellarius, non minus eruditione sin-
gulari quam suprema illa dignitate toti
Orbi suspiciendus et vere illustris.

Et hæc pauca de Opio Laudanoque Chy-

z.

Ms BIU Santé 2007, fo 394 vo.

mistico, quæ non alia mente vobis
exaravi, quam ut intelligatis ab
illo et ab omni medicamento Opiatico vo-
bis esse in medendo apprime cavendum,
tanquam à veneno pernicioso, neque
unquam nisi prudenter admodum et
summa urgente necessitate usurpan-
dum esse.

Finis.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Leçons de Guy Patin au Collège de France (1) : sur le Laudanum et l’opium.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=8129
(Consulté le 14.10.2019)

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