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[Ms BIU Santé 2007, fo 248 ro | LAT | IMG]

Cachexie chez un vieux chanoine de Beauvais
[consultation, 1632][a][1][2][3]

Observation de G. Binet [1][4]

Ce très distingué chanoine de Beauvais, âgé d’environ 75 ans, qui ne s’est presque employé à aucun exercice du corps, étant voué aux rites de l’Église et comme enchaîné par eux, est persécuté depuis trois mois par une douleur d’estomac, comparable à une torsion, monstrueuse et presque ininterrompue. Il s’y associe un gonflement des deux hypocondres, [5] mais surtout du gauche, qui est annonciateur d’un squirre, [6] avec fièvre lente, [7] perte totale de l’appétit si importante qu’il n’accepte même pas les aliments bien solides, soif qui lui dessèche la gorge, agitation incessante, et aussi enflure œdémateuse qui siège tantôt aux bras, tantôt aux jambes, et qui se dissipe de temps en temps. Jamais auparavant je n’avais observé l’humeur noirâtre et desséchée, ressemblant à de la poix, qu’il rend spontanément par vomissement [8] ou par défécation ; [9] et ce qui est le pire, une funeste maigreur rend les os si apparents que de nouvelles petites escarres semblent s’étendre un peu plus chaque jour de proche en proche. [2][10]

Appelé au chevet du malade, déjà accablé par la sénilité, je l’ai trouvé sans plus aucune force et souffrant d’une obstruction opiniâtre des viscères, penchant vers l’ascite. [11] Ayant d’abord porté un pronostic assez réservé, j’ai estimé devoir le purger par épicrase, [12] avec ces remèdes qui, en même temps qu’ils délivrent de l’infiltration, affermissent aussi les parties principales, comme sont les purgations [13] répétées avec une infusion de séné, [14] rhubarbe [15] et casse [16] dans une décoction hépatique et splénétique, [3] avec sirop de roses [17] et de prunes laxatives, [18] après que de fréquents lavements réfrigérants et détergents eurent évacué les intestins. [19] De plus, et étant donné qu’aux premiers jours, la fièvre semblait accabler le malade, on a saigné des deux veines basiliques [20] avec parcimonie ; et la malléole gauche n’aurait certainement pas été épargnée, si le début de leucophlegmasie qu’on y voyait, bien plutôt que l’âge, ne s’y était pas opposé. [21][22][23] En remplacement de ce recours, nous avons proposé d’appliquer une sangsue à la marge de l’anus, pour détourner et évacuer l’humeur brûlée qui s’est depuis longtemps accumulée à l’entour de la concavité de la rate. [4][24][25] Cependant, on n’a omis ni la crème de tartre, [26] ni les tablettes, [27] ni les fomentations et onctions de cette catégorie. [28] Tout cela n’ayant obtenu aucun succès, le malade réclame vos secours [Ms BIU Santé 2007, fo 248 vo | LAT | IMG] et vos mains qu’il tient pour celles d’Apollon [29] (vous qui êtes fort célèbre par toute la France), qui le mettraient en état d’échapper momentanément au destin qui est inévitable ; à ce vœu, il joint très humblement ses prières.

Cordialement et fidèlement vôtre,
G. Binet, médecin de Beauvais.

[Ms BIU Santé 2007, fo 249 ro | LAT | IMG]

Réponse de Guy Patin

Le corps de ce pieux homme, épuisé par les ans, a l’habitude corrompue et dispose de peu de forces ; il est fort cacochyme [30] et mal tempéré, avec, à la fois, de multiples obstructions de la première région [5] et un début déjà bien avancé de leucophlegmasie, non sans maigre suspicion de mort imminente. Il n’aura guère besoin de secours autres que ceux que notre très distingué compatriote lui a proposés en vue de régler la santé d’un honnête homme. Néanmoins, afin de ne pas sembler manquer à mon devoir, je pense qu’il faut persévérer dans le régime qui lui a été prescrit depuis longtemps, [31] et lui purger le corps deux fois par semaine avec une infusion composée de séné et de rhubarbe, ainsi que d’un peu de cannelle, [32] de façon à rouvrir les voies obstruées, relâcher et dégager les infiltrations, éliminer peu à peu l’ordure malsaine et fortifier, du même coup, les parties affaiblies. Si l’on veut, on ajoutera du sirop de fruits mélangés, ou même de chicorée [33] avec de la rhubarbe. Pour le reste, je pense qu’il faut s’en remettre au jugement du très aguerri Binet. Tel est mon avis sur cette affection, que j’ai donc ci-dessous signé.

Guy Patin, natif du Beauvaisis,
docteur en médecine de Paris,
ce 16e de mars 1632. [6]

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1.

Ce G. Binet ne figure pas dans les listes des médecins gradués à Paris (Baron) ou à Montpellier (Dulieu). Guy Patin n’a pas parlé de lui dans sa correspondance.

2.

Les escarres sont des plaques, généralement arrondies, de nécrose cutanée survenant aux points où la peau est naturellement comprimée, comme le siège, les talons, les épaules ou les coudes chez un patient alité. Elles sont favorisées, comme ici, par les états d’extrême faiblesse avec dénutrition et profond amaigrissement (cachexie).

La description évoque en tout premier un cancer (squirre) du pylore (v. note [1], lettre 330) au stade terminal, maladie dont on trouve une belle description par Le Clerc, médecin de Toul, dans sa lettre du 11 mars 1657. La présente observation associe en effet :

  • des douleurs intenses et rebelles de l’épigastre ;

  • une tuméfaction tumorale des hypocondres, plus développée du côté gauche ;

  • des vomissements continuels, témoins d’une intolérance alimentaire absolue aux solides et aux liquides, traduisant un blocage de l’évacuation gastrique par occlusion du pylore ;

  • une hémorragie digestive (v. note [1] de la Consultation 11) avec vomissements noirâtres (sang partiellement digéré par la sécrétion gastrique acide et la pepsine qu’elle contient) et selles noires (méléna) ;

  • une fièvre prolongée et des œdèmes erratiques des membres, qui peuvent correspondre à la survenue de multiples thromboses veineuses (phlébites) ou (moins probablement) à une polyarthrite, qui sont autant de possibles phénomènes satellites (dits paranéoplasiques) du cancer de l’estomac ;

  • l’état de marasme avec déshydratation (soif intense), cachexie et escarres.

3.

Cette décoction dite « hépatique et splénique », mêlant divers purgatifs végétaux fort classiques, visait à drainer les humeurs qui étaient censées s’être accumulées dans le foie et dans la rate.

4.

La malléole interne (ou médiale) est l’éminence osseuse (extrémité inférieure du tibia) qui saille à la face interne de la cheville. L’origine de la veine saphène interne se situe juste en arrière d’elle, sous la peau, où on avait l’habitude de l’inciser pour pratiquer la saignée du membre inférieur (v. note [22], lettre 544).

L’œdème qui s’y développait, dû à l’anasarque (leucophlegmasie, v. note [19], lettre 307), lui-même lié à la cachexie et au probable envahissement tumoral du foie et des grands veines de l’abdomen, avait dissuadé Binet de se hasarder à saigner à la cheville.

Comme solution de remplacement, l’application d’une sangsue (v. note [7], lettre 28) au contact de la marge anale se fondait sur l’idée que les veines hémorroïdaires drainaient la rate, et sur l’effet, tenu pour bénéfique, du saignement hémorroïdaire (v. note [8] de la Consultation 11).

5.

Il s’agissait ici, comme dans la précédente consultation (v. sa note [4]), non pas de la première région du corps, mais du ventre ; soit l’étage supérieur de l’abdomen, dit sus-mésocolique (situé au-dessus du mésentère), abritant le foie, l’estomac, le duodénum, la rate et le pancréas.

6.

Celle-ci est la seule des consultations du ms BIU Santé 2007 où nous disposions à la fois de l’observation et de la réponse que Guy Patin a donnée. Sa brièveté atteste de son embarras et de son impuissance face au cas absolument désespéré (v. supra note [2] pour un diagnostic vraisemblable) que lui avait soumis G. Binet, son confrère et compatriote.

a.

Copies autographes, transcrites par Guy Patin, d’une consultation soumise par G. Binet, médecin de Beauvais, et de la réponse que Patin lui a faite ; Pimpaud n’a pas vu de relation entre les deux et en a fait ses deux Documents 17 et 18, pages 69‑73.

s.

Ms BIU Santé 2007, fo 248 ro.

Clariss. quidam Canonicus Bellovac. annum agens
circiter 75. Ecclesiæ sacris nulla ferè interposita corporis
exercitatione, perpetuò addictus, et quasi adstrictus, immani
eóq. ferè indesinente ventriculi dolore et quasi torsione,
à trib. mensib. divexatur, cum utriusq. hypochondrij,
sed præsertim sinistri tumore scirrhi prodromo, febre
lenta comite, dejecta penitus appetentia, eáq. tanta,
ut ne solidiores quidem cibos admittat, siticula fauces
torrente, inquietudine indefessa, œdematoso etiam tumore,
mox brachia, mox tibias occupante, atq. aliquando
evanescente. Nec semel observavi nigricantem et
picis instar retorridum humorem per vomitum atque
dejectiones sponte redditum, et quod est extremum,
infelix macies ita renudat ossa, ut nova quotidie
ulcuscula serpere videantur.

Ego ad ægrum vocatus senio jam confectum, prostratis
viribus, et pertinaci viscerum obstructione, eáq. ad ascitem
vergente laborantem, factâ priùs prognosi satis dubiâ,
censui per epicrasim repurgandum ijs remedijs, quæ
dum infarctu liberant, simul quoq. partes principes
confirmant, qualia sunt frequens catharsis ex infus.
fol. Orient. rhei et cassiæ in decoct. hepatic. et splenitic.
cum syrup. ros. et de prunis laxat. subducta sæpius
alvo enematis refrigerantib. atq. detergentibus :
et quoniam primis dieb. ardentior febris urgere
videbatur, utraq. basilica parca manu secta est : nec
certè malleolus sinister intactus fuisset, nisi leucophleg-
matiæ rudimentum inibi conspicuum reclamasset potiùs
quàm ætas, atq. vicariam huius officij proposuimus
hirudinem ani margini affigendam, ad revulsionem et eva-
cua[ti]onem humoris usti circum cava lienis jamdiu collecti ;
non neglectis interim cremore tartari, tabellis, fotu
et litu huiusce classis : quib. nihil proficientib.
ægrotans à vobis auxiliares et quasi Apollineas manus

t.

Ms BIU Santé 2007, fo 248 vo.

expostulat, (viri totâ Galliâ percelebres) quibus
quod est inevitabile fatum, ad tempus queat effugere,
cuius votis suas preces humillimè conjungit.

Vester ex animo totus et
addictiss. G. Binet Med. Bellovacensis.

u.

Ms BIU Santé 2007, fo 249 ro.

Vir pius, effœtæ ætatis, corrupti habitus, et
paucarum virium, cacochymus admodum et
intemperatus, unà cum multiplici primæ regionis
obstructione, cum rudimento leucophlegmatiæ non
levi, nec parva imminentis lethi suspicione, vix alijs
indiget præsidijs quàm ijs quæ proponit vir clariss.
popularis noster, qui honesti viri valetudinem modera-
tur : ne tamen officio meo deesse videar, in iampridem
instituta diæta ei perseverandum esse censeo, et repur-
gandum corpus bis per hebdomadam ex blanda
catharsi ex infus. folior. Oriental. et electi rhei
parata, cum pauco cinnam. ut obstructæ viæ reserentur,
infarctus solvantur et expediantur, impura saburra sensim eliminetur,
ac unâ et eadem fideliâ imbecillæ partes corroborentur :
si libuerit adijcietur syrupus è pom. compos. vel
de cichorio cum rheo : Cetera peritissimi Bineti
singulari judicio commitenda esse censeo. Et
hæc est mea de affectu proposito sententia, quam
ideo subsignavi.

Guido Patin, Bellov.
Doctor Medicus Parisiensis.

Ce 16. Mars, 1632.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Consultations et mémorandums (ms BIU Santé  2007) : 17.
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(Consulté le 07.06.2020)

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