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Observations de Guy Patin et Charles Guillemeau sur les us et abus des apothicaires (1648) : iv  >

De l’os du cœur d’un cerf et de la corne de licorne [a][1][2][3]

Nous ne nions point que les Anciens aient connu cet os, ou tout au moins, un cartilage endurci en guise d’os, dans le cœur d’un cerf et d’autres animaux. Aristote dit qu’il en a vu un en certains bœufs, en des chevaux aussi ; [1][4] Galien écrit aussi l’avoir vu en un éléphant ; [2][5][6] mais nous nions que ces os aient aucune vertu particulière. Ceux qui lui attribuent une faculté admirable pour fortifier le cœur [7] se trompent lourdement et n’en allèguent nulle raison ; en quoi ils ont grand tort, mais croient que c’est assez de le dire après les Arabes ; [8] et néanmoins, l’expérience n’en montre rien de pareil. Pour moi, je le dis en un mot : c’est un os qui ressemble à tous les autres os et qui n’a aucune autre vertu ni faculté que les os communs. [3]

La corne de licorne est une autre imposture descendue des Arabes en ce qui concerne les vertus qu’elle a en la médecine. Tout ce qu’ils en ont dit est fabuleux et ce sont fables ceux-mêmes qui en ordonnent. Je pourrais nier qu’elle fût en la nature des choses, vu que personne ne l’a jamais vue, n’était que la Sainte Écriture en fait mention dans les Nombres, [9] dans Job, [10] dans les Psaumes, [11] dans le prophète Isaïe[4][12][13][14] Plusieurs auteurs en ont parlé, mais il n’y a rien de si incertain que ce qu’ils en disent, et ont tous pris les uns sur les autres. Olaüs Wormius, professeur en médecine du roi de Danemark, à Copenhague, en ses Institutions de médecine[15] assure, comme témoin oculaire, que ce qu’on appelle aujourd’hui par toute l’Europe corne de licorne n’est autre chose qu’une dent ou qu’un os de la bouche d’une espèce de baleine, que ceux de l’île d’Islande appellent vulgairement narhual[16] que lui-même en a vu un crâne entier auquel était encore attachée une assez grande portion de cet os ; et avoue que, comme il a de la ressemblance avec les dents d’éléphant, de baleines et d’autres animaux, ainsi n’a-t-il aucune autre qualité que des dents et des os vulgaires. Les médecins de Danemark et de la Russie, qui souvent ont vu de ces poissons avec leurs dents, se moquent des médecins d’Allemagne et d’Italie qui se servent de ces prétendues cornes, comme si elles contenaient quelque mystère cardiaque et quelque insigne vertu miraculeuse. [5] C’est pourquoi nous conclurons avec le docte Rondelet, [17] médecin de Montpellier, que la corne de licorne et les cornes de quelque animal que ce soit ne peuvent avoir en médecine aucune faculté particulière, si ce n’est de dessécher par leur qualité matérielle. [6] Il n’y a donc que les charlatans qui font semblant d’y croire, afin de tromper les plus crédules de cette inutile, malheureuse, mais très chère marchandise, de laquelle, dorénavant, se gardera quiconque ne voudra plus être trompé.

Pour montrer qu’elle a quelque vertu, disent-ils, c’est qu’elle fait bouillir l’eau dans laquelle on la met tremper. [7] Je réponds que les autres cornes en font tout autant, et même celles de mouton à à cause qu’elles sont poreuses ; et à tout cela, il n’y a aucun miracle.

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1.

Aristote, Histoire des animaux, livre ii, chapitre xi, § 4 (traduction de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, 1883) :

« Dans les bœufs, l’organisation du cœur a quelque chose de particulier : certaines races, si ce n’est toutes, ont un os dans le cœur ; et le cœur des chevaux offre parfois cette singularité. »

2.

Galien, De anatomicis administrationibus [Des travaux anatomiques], livre vii, chapitre x (Kühn, volume 2, pages 619‑620, traduit du grec) :

Nuper elephante maximo Romæ jugulato, plerique medici ad ipsius dissectionem convenerant, discendi gratia, duosne cor haberet vertices, an unum ; et ventriculosne duos, an tres. Ego autem et ante ipsius dissectionem asserebam, eandem cordis structuram cum aliis omnibus animalium aërem spirantium inventum iri ; quæ etiam ipso diviso apparuerunt. Item os ipsius sine negotio reperi, una cum familiaribus digitos admolitus ; at inexercitati sperantes id, quod in aliis animantibus apparet, ita in magno se inventuros, ne elephanti quidem cor os habere putabant. Ego autem ostenturus ipsis eram, nisi familiares risissent, quod attonitos illos, ac sensus expertes propter loci ignorantiam conspicerent ; et, quum adhortarentur, ne indicarem, subticui. Corde vero a Cæsaris coquis exempto, misi aliquem ex familiaribus in hujusmodi exercitatis rogatum coquos, ut os ipsius eximi sinerent ; atque sic factum est. Servatur idem apud nos etiam hodie, eximiæ adeo magnitudinis, ut ab iis, qui intuentur, nullo modo credi queat, tantum os medicos latuisse. Ita sane et maximæ in animalibus partes inexercitatis ignorantur. {a}

[Récemment, à Rome, on a tué un très grand éléphant et de nombreux médecins sont venus assister à sa dissection pour voir si son cœur avait deux pointes ou une seule, et s’il avait deux ou trois ventricules. Avant cette anatomie, j’avais soutenu qu’on allait trouver un cœur de structure identique à celle de tous les animaux qui respirent l’air, telle qu’elle m’était déjà apparue en en disséquant un avec des amis. En fouillant à l’aide des doigts, j’y avais même sans peine trouvé un os ; mais étant inexpérimentés, mes amis s’attendaient à n’observer chez ce gros animal que ce qui se voit chez les autres, refusant de croire que le cœur de l’éléphant eût un os. J’allais le leur faire voir quand ils se mirent à rire, rendus incrédules et stupides par leur ignorance du sujet ; et comme ils me dissuadaient de le leur montrer, je m’en abstins. Les cuisiniers de l’empereur ayant emporté ce cœur, j’envoyai l’un de mes domestiques, rompu à ce genre d’exercice, les prier de l’autoriser à chercher l’os de ce remarquable spécimen, et il le trouva. Encore aujourd’hui, je le conserve chez moi ; il est d’une taille si étonnante que ceux qui le voient refusent catégoriquement de me croire, et j’ai renoncé à le montrer à des médecins. Cela prouve que les novices ne connaissent pas les plus grands organes des animaux].


  1. La traduction latine m’a semblé elliptique par endroits, mais elle est la transcription fidèle de celle qui a été publiée en 1549 (Froben, Bâle, volume 1, bas de la colonne 358), reprise par René Chartier (v. note [13], lettre 35) en 1639 (Paris, tome iv, page 157). Ce constat fortuit a fait baisser d’un cran dans mon estime les mérites de Chartier et de Kühn.

3.

V. note [5], lettre latine 20, pour ces « os cardiaques » qui correspondent à une calcification triangulaire de la racine aortique chez les vieux mammifères. Leurs vertus thérapeutiques tiennent évidemment de la légende ; mais ce qui est rare est onéreux, et ce qui est cher doit avoir une valeur aux yeux des filous qui le vendent comme à ceux des pigeons qui l’achètent.

4.

V. note [16], lettre 181, pour la corne de licorne et le discours qu’Ambroise Paré lui a consacré.

L’Ancien Testament contient cinq références à ce qui pourrait être une licorne, mais c’est un abus qui a été sujet de contestation parmi les exégètes. Le nom de l’animal, ךאם, re’ém [taureau sauvage, aurochs], en hébreu, a varié selon les traductions : buffle en français, mais la Septante (v. notule {b}, note [7], lettre 183) en a curieusement fait μονοκηρος, monokérôs [unicorne], en grec, et la Vulgate (v. note [6], lettre 183) l’a imitée avec rhinoceros [rhinocéros], en latin.

Le mot apparaît :

  • deux fois, à l’identique, dans les Nombres (23:22 et 24:8), « Dieu les fait sortir d’Égypte, sa vigueur est comme celle d’un buffle » ;

  • une fois dans Job (39:9), « Le buffle voudra-t-il te servir, ou bien passera-t-il la nuit dans son étable ? », domesticité qui ridiculise la traduction en rhinocéros ou en licorne ;

  • trois fois dans les Psaumes, (22:21), « Sauve-moi de la gueule du lion, tire-moi des cornes du buffle ! » ; (29:6), « Il les fait bondir comme un jeune taureau, le Liban et le Sirion comme le petit buffle » ; (92:10), « Tu élèves ma corne, comme celle d’un buffle, je suis arrosé avec une huile fraîche » ;

  • une fois dans Isaïe (34:7), « Avec eux tombent les buffles, et les bœufs avec les taureaux. Leur terre s’enivre de sang, et le sol est imprégné de graisse » ;

  • une fois dans le Deutéronome (33:17), « De son taureau premier-né il a la majesté ; ses cornes sont les cornes du buffle ; avec elles, il frappera tous les peuples jusqu’aux extrémités de la terre », mention que Guy Patin a omise.

Dans le chapitre 12, De Monocerote (colonne 843), livre vi de son Hierozoïcon [Bestiaire sacré] (Londres, 1663, v. note [14], lettre 585), Samuel Bochart a dénoncé l’erreur de la Septante en identifiant le monocéros au mystérieux asinus Indicus [âne d’Inde], qui uno armatus est cornu [qui est armé d’une seule corne], dont a parlé Pline (Histoire naturelle, livre xi, chapitre xlv) ; Littré Pli (volume 1, pages 447‑448) l’a considéré comme étant le rhinocéros. Bochart conclut de manière bienveillante, mais définitive :

Hæc afferenda putavimus in eorum gratiam qui reem volunt esse monocerotem, ut eos lector sciat habuisse saltem in speciem ; rationes non contemnendas quibus freti hanc sententiam amplecterentur. In quibus tamen nihil esse solidi suo loco docuimus.

[Nous avons cru bon de relater tout cela pour ne pas heurter ceux qui veulent que re’ém signifie monocéros, et pour que le lecteur sache au moins qu’il y a eu des gens pour le croire. Sans mépris pour ceux qui se sont rangés à cet avis, nous avons expliqué qu’il n’a aucun fondement solide].

5.

L’Islande faisait alors partie du royaume de Danemark et de Norvège.

V. note [6], lettre latine 11, pour Olaüs Wormius et ses Institutiones medicæ (Copenhague, 1638). Je n’ai pas eu accès à cet ouvrage ; mais Marie-France Claerebout, la très sagace relectrice de notre édition, me signale fort justement que Thomas Bartholin, neveu de Wormius, a notamment repris ses observations dans le chapitre xv, Unicornu Septentrionalis descriptio, et de eo Variorum error. Frons pro ore. Dentem esse non cornu. Wormii de eo Dissertatio. Calcinatio dentis. Cranium. Septentrionis majestas [Description de la licorne septentrionale, et l’erreur de divers auteurs à son sujet. Confusion du front avec la bouche. Une dent n’est pas une corne. Dissertation de Wormius à son sujet. Calcination de la dent. Crâne. Majesté du Septentrion], de ses De Unicornu Observationes novæ. Accesserunt de Aureo Cornu Cl. V. Olai Wormii Eruditorum Iudicia [Nouvelles observations sur la Licorne. Avec les Jugements des savants sur la Corne en or, par le très brillant Olaüs Wormius] (Padoue, Typis Cribellianis, 1645, in‑8o). La dissertation de Wormius y est transcrite aux pages 98‑102, sous le titre An os illud quod vulgo pro cornu monocerotis venditatur, verum sit unicornu ? [Cet os, qu’on vend partout pour de la corne de licorne, provient-il vraiment de cet animal ?], avec ce passage (page 101) :

Hoc ante me indicavit Geradus Mercator in Atlante Minore, Islandiam descripturus, ubi inter reliqua hæc habet : “ Inter quæ piscis Narhrval. Hujus carnem si quis comedat, statim moritur, habetque dentem in interiori capitis parte prominentem ad septem cubitos ; hunc quidam pro Monocerotis cornu vendiderunt, creditur venenis adversari. Quadraginta ulnarum habet bellua. ”

[Gerardus Mercator a indiqué cela avant moi dans l’Atlas Minor, {a} à la description de l’Islande, dont, parmi d’autres faits, il dit : « Entre lesquels est le Nahrval. {b} Sa chair fait soudain mourir celui qui en mange, et a une dent qui avance de sept coudées sur l’inférieure partie de la tête. Aucuns l’ont vendu pour corne du monocéros, {c} et croit-on qu’elle résiste aux venins. Cette bête a 40 aunes de longueur. »] {d}


  1. Gerardus Mercator est le nom latin de Gérard Mercator (Gerard De Kremer ; 1512 Rupelmonde, Flandre-Orientale-Duisbourg 1594), célèbre mathématicien, géographe et cartographe de la Renaissance, inventeur du mot atlas, dans le sens de recueil de cartes géographiques. Son Atlas Minor [Petit Atlas] a paru en français en 1609 (Amsterdam, Jodocus Hondius). J’y ai repris la traduction (page 28) du passage cité par Wormius.

  2. Narvhal (écrit Nahual dans l’Atlas de Mercator) est le nom danois du narval, cétacé des mers arctiques doté d’un long rostre torsadé.

  3. Licorne.

  4. En mesure (équivalant à environ 50 centimètres), comme en anatomie humaine de l’avant-bras, cubitus, coudée, et ulna, aune (dans le sens romain ancien), sont deux synonymes.

Au mot « poisson » et aux « dents de baleine » près, Guy Patin battait parfaitement en brèche le mythe de la licorne en identifiant sa corne à celle du Narval. En revanche, les rhinocéros (du grec ris, nez, et kéras, corne) existent bel et bien et font aujourd’hui les frais de cette vieille charlatanerie.

6.

Décidément étonnante par sa perspicacité, Marie-France Claerebout (v. supra note [5]) a débusqué cette référence dans le chapitre xix, De animalium dosi et partium eorum [La dose des remèdes venant des animaux et de leurs parties] (page 31) du Gulielmi Rondeletii, Doctoris Medici et Medicinæ in Schola Monspeliensi Professoris Regii et Cancellarii, de Ponderibus, sive de iusta quantitate et proportione Meidcamentorum Liber [Livre de Guillaume Rondelet (v. note [13], lettre 14), docteur en médecine, chancelier et professeur royal de médecine de l’Université de Montpellier, sur les poids, ou justes quantité et proportion des médicaments] (Anvers, Christophe Plantin, 1561, in‑4o) :

Cornua, quia dura sunt, vel uruntur ut ostracea, vel lima raduntur in tenuissimas partes : earum Dosis erit a Ʒ.j. ad Ʒ.iij. vel iiij. Saporis enim et odoris fere sunt, proindeque omnis alterius efficaciæ expertia nisi in resiccando valere multum depræhenderentur. Quamvis etiam nonnihil refrigerare possint, et quibusdam quadam antipathia serpentes fugare, et vermes credantur. Non me autem latet, plures facultates dari ab iis qui vendunt, ut et rasuræ unicornis quam auro pendunt, propterea quod venenis ut plurimum adverseretur. Quod non minus præstare cornu cervi, rasuramque eboris existimo. Et quemadmodum cornu capræ eandem vim habere dicitur cum cornu cervi : sic certe rasura eboris, cum cornu unicornis, ut experientia docet. Quare pauperibus ea quæ minus cara et preciosa sunt, dentur : divitibus autem (quibus nihil carum esse potest) unicornis imperetur.

[Étant donné que les cornes sont dures, soit on les brûle, comme on en fait des écailles, soit on les rabote à la lime pour les réduire en fines rognures. La dose en sera d’une à trois ou quatre dragmes. Elles sont de goût et d’odeur presque identiques, et par conséquent dénuées de tout effet autre que d’être puissamment desséchantes ; bien qu’elles puissent aussi être rafraîchissantes et que certains croient que, par quelque antipathie, {a} elles fassent fuir les serpents et les vers. Je n’ignore pourtant pas que ceux qui les vendent leur attribuent de nombreuses facultés, si bien que les rognures de licorne s’échangent au poids de l’or, sous prétexte qu’elle s’opposerait puissamment aux poisons ; mais j’estime que la corne de cerf et les copeaux d’ivoire n’y sont pas moins efficaces. La corne de chèvre ayant, dit-on, les mêmes vertus que celle de cerf, il en va de même pour la rognure d’ivoire et la corne de licorne, ainsi que l’expérience le prouve. On donnera donc ce qu’il y a de moins coûteux et de moins précieux aux pauvres, mais on prescrira la licorne aux riches (pour qui rien n’est jamais trop cher)]. {b}


  1. Opposition naturelle entre deux phénomènes ; contraire de la sympathie (v. note [4], lettre 188).

  2. Ambroise Paré a repris tout ce passage (Œuvres, Paris, 1628, v. note [15], lettre 7, 21e livre) dans le chapitre lvii et dernier de son Discours de la licorne (page 808), en concluant :

    « Voilà l’avis de Rondelet, lequel, indifféremment, en pratiquant, pour mêmes effets, en lieu de la licorne, ordonnait non seulement la corne de cerf ou < la > dent d’éléphant, mais aussi d’autres os. »

    Force est toutefois de remarquer que Rondelet ne déniait pas toute vertu thérapeutique aux cornes ; leur substance principale est la kératine, protéine qui forme tous les téguments durs (phanères) des animaux, y compris les ongles et les poils humains.

Charles Guillemeau et Guy Patin étaient donc (à peu près) de même avis que Rondelet et Paré, mais d’avis contraire à Jean Fernel (v. note [3] de l’observation v).

7.

Bouillir est à comprendre comme voulant dire engendrer des bulles d’air dans un liquide (et non le chauffer jusqu’à ébullition).

a.

Méthode d’Hippocrate, Observation iv, pages 67‑68.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Observations de Guy Patin et Charles Guillemeau sur les us et abus des apothicaires (1648) : iv.
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(Consulté le 30.01.2023)

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