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Traité de la Conservation de santé (Guy Patin, 1632) : Chapitre VIII  >

De l’action vénérienne, ou évacuation de la semence [a][1]

Il faut garder une grande modération en l’excrétion de semence, [1][2][3] de peur qu’elle ne soit trop grande ou trop petite. Il y a du danger à retenir cet excrément, tant utile qu’il soit, parce qu’étant retenu, il se pourrit et devient pernicieux comme venin, principalement aux femmes ; d’où vient que les jeunes veuves sont fort sujettes aux suffocations de matrice, [4] comme démontre Galien, lib. 6, de Locis affect., cap. 5, car cette matière séminale, étant corrompue, cause d’étranges et terribles accidents, d’autant plus qu’elle a été naturelle et parfaite[2][5] Le danger est bien encore plus grand si on en fait une excrétion immodérée, vu qu’elle nuit plus à la vie que si l’on avait perdu cent fois autant de sang ; d’où vient que tous les animaux paillards de leur naturel vivent moins que les autres. Pour la même cause, les passereaux ne vivent guère plus de deux ans, et même les mâles, pour y être plus enclins, meurent plus tôt que les femelles. [3][6] C’est pourquoi il faut que celui qui est soigneux de sa santé prenne bien garde, sur toute chose, à ce point de ne se pas laisser emporter à aucun appétit lubrique et désordonné, mais seulement y vaque pour satisfaire à nature lorsqu’elle est chargée de cet excrément, et non jamais pour son plaisir.

Vina sitim sedant, natis Venus alma creandis,
Sed fines horum transiliisse nocet
[4][7]

Car la semence, étant un excrément bénin, ne doit être mise hors du corps que quand elle incommode pour sa quantité ; et alors, cette action fait ce qu’en dit Galien. [5] Alors, dis-je, elle réjouit le cœur, rend la respiration plus libre, chasse la mélancolie, [8] apaise la tristesse, adoucit la colère et induit le sommeil à ceux qui ont longtemps veillé. Davantage, il faut prendre garde que pour bien et au près [6] définir la modération requise à cette action, il faut avoir égard au tempérament de la personne, parce que les mélancoliques et les bilieux [9] en sont bien offensés davantage et plus grièvement que les sanguins [10] et pituiteux. [11] Il faut pareillement prendre garde à l’âge car ceux qui sont en un âge de force et de vigueur s’en acquittent bien mieux et à moindre détriment que les vieillards, les émaciés, les refroidis et les desséchés. D’une excrétion de semence immodérée on en voit naître une infinité de malheureux accidents, comme une grande débilité de tout le corps, une dissipation des forces et des esprits, une oubliance, la vue courte, puanteur de bouche, confusion mortelle, comme j’ai vu arriver en cette ville depuis peu à un jeune homme âgé de 25 ans : apoplexie, [12] épilepsie, [13] paralysie, tremblement de membres, toute sorte de gouttes, aux mains, aux pieds, aux genoux et aux hanches. [14]

Luxuries prædulce malum, quæ dedita semper
Corporis arbitriis, hebetat caligine sensum,
Membraque Circæis effeminat acrius herbis,
Blanda quidem vultu, sed qua non tetrior ulla
[7][15][16]

Je veux bien pourtant que les jeunes gens sachent que je ne veux nullement les porter à être enclins à l’amour et à la lubricité pour ce que j’ai dit ci-dessus, qu’il y a du danger à retenir cet excrément tout viril qu’il soit, et n’entends nullement que la jeunesse (qui de soi n’est que trop débauchée aujourd’hui par la mauvaise nourriture qu’on lui donne) tire d’ici occasion de pécher et offenser Dieu, pour ce que j’en ai dit, ni qu’elle s’aille mettre en danger de se gâter en rapportant quelque vilaine et honteuse maladie qui l’estropie pour le reste de sa vie ; [17] car je m’entends, avec tous les bons auteurs, des femmes, et jeunes veuves particulièrement, au corps desquelles la semence, comme plus aqueuse, moins seconde et moins remplie d’esprits que celle des hommes, se gâte et corrompt fort aisément, au contraire de celle des hommes, de laquelle on n’a jamais vu arriver, quelque longtemps qu’elle ait été retenue, aucun mauvais accident ; encore qu’un certain poète latin l’ait voulu faire accroire à la postérité par l’épitaphe qu’il a faite à Michel Vérin, [18] jeune homme espagnol, où ces deux vers se lisent, que je produis comme étant fort communs, afin d’en montrer l’abus :

Sola Venus poterat lento succurrere morbo,
Ne se pollueret, maluit ille mori
[8][19][20]

Où j’avertis le lecteur que telle cause putative de la mort de Michel Vérin, savoir la trop grande quantité de semence, est fausse et controuvée, et que ce discours n’est qu’une bourde inventée par un homme ignorant en médecine, vu qu’un bon et savant médecin, ayant la crainte de Dieu devant ses yeux, comme tous la doivent avoir, n’a ordonné et n’ordonnera jamais l’action vénérienne illégitimement, ni pour remède présent et unique d’une maladie mortelle, comme ce menteur de poète a voulu feindre. Chacun est obligé de croire, pour la conservation de sa santé, qu’il est très vrai ce que Plutarque a dit en trois mots du manger, de l’exercice et de l’amour : Vesci citra saturitatem, impigrum esse ad laboras, vitale semen conservare, tria saluberrima[9][21] Ces trois points bien gardés valent mieux que tout le reste, encore qu’à toute sorte de gens on n’en puisse pas faire une même règle. Il vaudrait mieux être de l’avis d’Épicure, [22] qui croyait que cette action ne servait nullement à l’entretien de la santé, que, sous l’ombre d’une nécessité supposée, il en fallût offenser la bonté divine et en abuser ; [10][23][24] vu même que (comme dit fort bien un grand philosophe du siècle passé) il n’y a guère d’apparence qu’il soit vrai de tous les avantages que les Anciens ont dit de cette action, quelque modération et prudence qu’on y puisse apporter, car qui est celui qui ne confesse que jamais elle ne se peut faire sans débiliter et infirmer l’agent ? Chacun ne voit-il pas bien tous les jours, et n’éprouve en soi-même, que nous n’avons que faire en aucune façon de solliciter la décharge de cette matière, vu que la Nature sait et trouve bien les moyens de s’en décharger quand elle est trop chargée et que l’abondance l’irrite durant le sommeil, et qu’elle coule même à quelques-uns en veillant, de soi-même et sans aucun sentiment ? [11][25][26] Arrière donc à cette fausse doctrine. Soient seulement avertis les jeunes gens qui se laissent trop emporter à ce vice d’amour, qu’ils ne peuvent remporter autre récompense de leur lubricité qu’une moins longue vie, avec quantité de maladies très fâcheuses et douleurs fort importunes. Qu’ils se souviennent plutôt de la réponse d’un des savants médecins qui fût jamais, lequel étant interrogé à l’âge de 96 ans par quel moyen il avait vécu, et était encore si dispos et si gaillard en ce grand âge, répondit simplement en ces mots : quod castam iuventutem virili ætati tradidisset ; c’est-à-dire, parce qu’il avait passé son jeune âge fort chastement. [12][27][28][29]

Je ne dirai rien davantage de ce point, je le laisse aux théologiens ; et pour achever ce chapitre, je dirai comme médecin, que chacun doit être fort retenu et modéré en cette action, ayant égard à la saison, au tempérament et autres circonstances. Hippocrate l’a notablement recommandé en ce peu de mots : Labor, cibus, potus, somnus, Venus, omnia mediocria[13][30] Épicure en a fait si peu d’état qu’il a voulu, dans Galien, nous la faire passer pour nuisible et dommageable à la santé, ce qui n’est pas absolument vrai si on en vient là avec telle modération que l’on ne s’en trouve point plus faible, mais au contraire plus léger, plus dispos, et que la respiration en semble plus aisée ou plus libre. Quant au temps de s’en bien acquitter, il le faut prendre lorsque le corps est dans la juste médiocrité de toutes ses circonstances, c’est-à-dire qu’il ne soit ni trop plein ni trop vide, ni trop échauffé ni trop refroidi, ni trop chargé d’humeurs ni trop desséché. [10] De plus, ce doit être plutôt après que devant le repas, non pas néanmoins sitôt, mais cinq ou six heures après, et se rendormir par dessus. Le meilleur et le plus à propos c’est après avoir dormi environ quatre heures, la digestion étant achevée, et se rendormir encore pour trois bonnes heures, durant lesquelles se fera une nouvelle réparation des forces qui délassera le corps fatigué et affaibli par la précédente évacuation ; joint que, pour autres causes, ce même dernier somme est fort utile à la femme. Pour le tempérament requis, le sanguin en est plus capable ; j’entends ceux qui sont chauds et humides de leur naturel, car à ceux-là seuls elle n’incommode qu’à peine, et s’ils n’en abusent. Pour les bilieux, ils sont d’un tempérament trop sec, joint qu’elle ne fait qu’échauffer leur sang, et aiguiser leur bile. Les pituiteux sont trop humides, et < elle > leur est fort nuisible si d’aventure ils ne s’y comportent fort modérément, encore qu’Hippocrate ait dit qu’elle sert aux pituiteux, mais il le faut bien entendre. [14] Quant aux mélancoliques, qui sont froids et secs, elle leur est étrangement contraire, pour les trop refroidir et les dessécher davantage. La façon de vivre chaude et humide y est plus propre, principalement si elle est assaisonnée de bon vin, que les Anciens appelaient, à propos de cela, lac Veneris[15][31][32] Des saisons de l’année, le printemps y est préféré, à cause de son tempérament égal et du sang qui domine alors ; l’hiver après, parce que la chaleur interne est alors bien plus vigoureuse, et que l’on boit et mange davantage ; puis l’automne ; mais pour l’été, il n’y est nullement propre, pour la grande chaleur qui dissipe les esprits et les forces du corps. Pour l’âge, il n’y en a pas de plus propre que la jeunesse et l’âge viril, l’adolescence étant encore trop infirme, trop humide et n’ayant atteint sa parfaite croissance ; la vieillesse étant trop sèche, et manquant de cette humeur prolifique qui est nécessaire à l’appointement.

Turpe senex miles, turpe senilis amor[16][33]

Les fréquentes morts des vieillards qui épousent de jeunes femmes déclarent assez combien l’amour leur est ennemi, et cette action contraire à leur vie. Je ne veux pour tout témoignage de mon dire que l’épitaphe de cet Italien, [34] qui cum, au rapport de Paul Jove, en ses Éloges des hommes doctes[35] plane senex, et articulorum dolore distortus, ab ætate, formaque florentis iuvenis toro dignam duxisset uxorem, aliquanto prolis, quam vitæ cupidior, letalis intemperantiæ pœnas dedit.

In fovea qui te moriturum dixit Aruspex
Non mentitus erat, coniugis illa fuit
[17][36]

Ou cet autre du même fait par un autre poète.

Hic nunc clare iaces, et quem Podalirion esse.
Vidimus, annosum sustulit ipsa Venus
[18][37][38]

Si elle est prise avec toutes ces circonstances, elle sert en déchargeant le corps de quantité d’humeurs superflues, le rendant plus léger et plus gaillard ; elle sert aussi à l’esprit, le dégageant de chagrin et pensées mélancoliques, chassant la colère et la tristesse, principalement à ceux qui sont tourmentés de l’érotomanie. [19][39]

> Chapitre ix, De la purgation menstruelle des femmes

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1.

Semence (Furetière) :

« corps humide, chaud, écumeux et blanc, fait des restes de la nourriture, qui est cuite et élaborée par les testicules pour la parfaite génération de l’animal. Ils {a} croient qu’elle se fait du plus pur sang de la veine cave et des esprits portés dans les vaisseaux, où elle se cuit, se blanchit et acquiert sa dernière consistance. Les Anciens l’ont définie un excrément bénin de la troisième coction, {b} provenant des restes de la dernière nourriture. »


  1. Les médecins.

  2. V. note [1] de la Conservation de santé, chapitre vii.

Cette définition n’entendait semence que dans son sens masculin ; mais, avant la découverte de l’ovule (pressenti par William Harvey, mais caractérisé au début du xixe s.), la physiologie y incluait aussi la semence féminine. Elle était figurée par le sang menstruel qui s’écoulait s’il n’y avait pas eu fécondation (v. note [17] de L’homme n’est que maladie), mais aussi, plus intimement encore, par les sécrétions génitales féminines, comme l’a expliqué Jean Fernel au chapitre vi, De la semence des femmes (pages 712‑719), livre vii de sa Physiologie (Paris, 1655, v. note [1], lettre 36) :

« Les femmes jettent de la semence d’autant qu’elles ont des testicules et des vaisseaux spermatiques entortillés de plusieurs plis et détours, {a} tout ainsi que ceux qui sont nés dans les mâles ; toutes lesquelles choses, si la nature ne les a pas faites en vain, elle leur a donné pareillement la faculté d’engendrer de la semence, et ils ont été faits pour cette cause. La vérité de cette chose est confirmée et prouvée par le témoignage des sens car, ouvrant les corps des femmes qui se sont longtemps abstenues du coït, l’on voit dedans leurs vaisseaux de la semence qui y est découlée et qui commence déjà à blanchir, ainsi que dans les mâles ; et dans les testicules, de la semence plus crasse, plus épaisse et plus parfaite. {b} Bien plus, elles avouent qu’en dormant, elles rejettent quelquefois de la semence, non pas avec moins de plaisir que dans le coït. Aux veuves et dans celles qui se sont longtemps retenues de la compagnie vénérienne, il leur sort, de même par le chatouillement de leurs parties honteuses qu’en dormant, une très grande abondance de semence très épaisse. {c} Ces choses étant confirmées par l’inviolable foi des sens, il n’en faut point chercher d’ailleurs des raisons pour montrer qu’il y a de la semence dedans les vaisseaux spermatiques des femmes, et qu’elles la jettent dans le coït avec très grand plaisir. Et elle n’a point été donnée aux femmes pour seulement leur donner un appétit, comme un aiguillon, afin de les exciter aux embrassements vénériens, mais aussi parce qu’elle sert à plusieurs choses, dont un peu ci-après nous parlerons.

L’on reconnaît qu’elle a une vertu générative et formatrice en ce qu’elle n’a point reçu une autre origine en icelles que dans les mâles, à savoir des testicules et des vaisseaux spermatiques, comme aussi d’autant que la femme qui est affectée du mal caduc, {d} de la gravelle ou de la goutte engendre des enfants sujets à ces maladies ; en après, d’autant que l’enfant ressemble bien souvent à la mère ; toutes lesquelles choses, le sang maternel ne saurait pas faire, mais la semence qui a été jetée par elle. Donc, la semence qui est découlée des parties similaires, de la femme a quelque certaine vertu pour la composition et la formation des parties similaires, {e} encore que, certainement, elle soit moindre, et plus faible et débile que celle qui provient de la semence du mâle. »


  1. Les testicules des femmes étaient les ovaires, et leurs vaisseaux (conduits) spermatiques, les trompes utérines dites de Fallope, avec leur infundibulum (entonnoir) festonné au contact de chaque ovaire.

  2. Description, fantaisiste aujourd’hui, du revêtement tubaire et du stroma [substance] ovarien.

  3. V. infra note [19] pour la description très explicite, donnée par Hippocrate, des sécrétions (d’origine principalement vaginale et vulvaire) et du plaisir féminins lors du coït.

  4. L’épilepsie.

  5. La reproduction (v. note [7], lettre 270, pour le sens exact des parties similaires). Plus loin dans le chapitre, Fernel cite l’avis opposé des Anciens (qui n’avaient pas tort) :

    « Aristote soutient le parti contraire par plusieurs raisons, pour montrer que les femmes n’ont et ne jettent point de semence. Il avait certainement assez bien remarqué cette humeur qui se voit manifestement dedans les vaisseaux des femmes et que quelques-unes jettent avec grand plaisir dans les embrassements vénériens ; mais, dit-il, cette humeur n’a point l’être et la nature de la semence car c’est une humeur qui est propre et particulière du lieu, et c’est une certaine effusion de matière sortant de la matrice, telle que bien souvent elle sort de soi-même aux hommes qui sont du tout [complètement] inféconds et stériles [spermatorrhée, v. infra note [11]]. C’est pourquoi, ayant auparavant défini la semence dont sortent premièrement les choses qui sont faites selon nature, il n’a point appelé cette humeur semence parce qu’elle n’est pas propre pour la génération. »


Furetière définissait le sang menstruel (menstrual), ou règles (en langue moderne), comme le « sang qui coule tous les mois dans les ordinaires purgations des femmes. Le sang menstrual est le reste du sang superflu qui surabonde en la femme. Les médecins le définissent un excrément du dernier aliment des parties charneuses, employé à la génération et nourriture de l’animal, quand il est dans la matrice, dont en autre temps la nature fait l’évacuation tous les mois. De tous les animaux, il n’y a que la femme qui ait ses purgations menstruales. Hippocrate dit que le sang menstrual ronge et mine la terre comme le vinaigre. Il brûle les herbes, gâte les plantes et les fait mourir, il ternit les miroirs, et on tient que les chiens qui en goûtent deviennent enragés. »

Dans le chapitre vii, Du sang menstruel, livre vii de sa Physiologie (pages 719‑726), Fernel n’a pas établi de lien direct entre les règles et la semence féminine. La menstruation est la purgation mensuelle du sang que la femme a mis en réserve dans son utérus pour nourrir l’éventuel fœtus qu’une fécondation y fera croître :

« Il faut nécessairement que les femelles de ces animaux {a} qui portent des fœtus ou des enfants vivants aient du sang menstruel en abondance, afin de nourrir et de sustenter entièrement le fœtus qu’elles portent dedans leur ventre jusques en un certain temps limité ; {b} et afin que la nature fournisse cette abondance d’aliment, elle a créé la femelle plus faible et plus froide que le mâle, et celui-là, d’autant plus qu’il abonde en grande chaleur, tout l’aliment qu’il prend, il le digère et le cuit parfaitement ; et s’il y a quelque chose de surabondant, il le dissipe puissamment. Mais la femelle, qui n’est pas peu différente du mâle, qui est parfaitement chaud, cuit et fait assez d’aliment ; toutefois, elle a une chaleur beaucoup faible et débile, et en telle quantité qu’elle peut digérer et résoudre ce qui y est en trop grande abondance : c’est pourquoi, de sa froide et imparfaite nature, il lui est venu l’utilité du sang menstruel. »


  1. Vivipares.

  2. Fernel a parlé plus loin (pages 724‑725) de l’impureté du sang menstruel :

    « C’est pourquoi, puisque sa malignité est si grande, et que sa vertu et puissance est si pestifère, à peine me puis-je persuader qu’il se puisse faire que l’enfant qui est dedans la matrice en prenne nourriture. Bien plus, la femme a pour accoutumée de très bien concevoir dedans sa matrice quand elle a été nettoyée et purgée de cette vilaine et sale ordure et immondice ; et quand la matrice est nette et pure, et le reste du sang qui est dedans le corps, duquel, puis en après, le fœtus est nourri. Et encore que, tout le reste du temps, il s’amasse et s’accroisse pareillement un sang vicieux et mauvais comme auparavant, toutefois, l’enfant n’est point contenu et ne vit point d’icelui, et il ne l’attire et ne se l’assimile point pour son aliment et pour sa nourriture ; mais bien le sang le plus pur et le plus agréable qu’il peut. »


Dans les anciens textes médicaux, la semence génitale, tant masculine que féminine, portait le nom de sperme, du grec sperma, semence. À présent, dans la langue courante, ce mot ne désigne plus que la semence masculine. Hormis quand Patin spécifie le contraire, son chapitre porte sur l’action vénérienne dans les deux sexes.

2.

Galien a consacré le chapitre v, livre vi, de son traité « Des lieux affectés » à l’hystérie (passion hystérique ou suffocation de matrice, v. note [10], lettre 490), avec ce passage sur ses causes (Daremberg, volume 2, page 687) :

« Il est reconnu que cette affection survient particulièrement chez les veuves, et surtout lorsque, étant bien réglées avant le veuvage, fécondes et usant volontiers des approches de l’homme, elles ont été privées de tout cela. De ces circonstances, quelle conjecture plus probable peut-on tirer, sinon que ces diathèses utérines surviennent aux femmes à cause de la suppression des règles ou de l’écoulement de la semence, que ces affections soient ou des suspensions de la respiration, ou des suffocations, ou des contractions ? Peut-être ces états dépendent surtout de l’absence de l’écoulement de la semence, parce que la semence a une grande puissance, qu’elle est plus humide et plus froide chez les femmes que chez les hommes et que, comme chez les hommes aussi, les femmes qui ont beaucoup de sperme ont besoin de le répandre. »

Tout cela est aujourd’hui à ranger parmi les égarements les plus étranges de la médecine classique. Après avoir été une maladie vedette de la neurologie (Jean-Martin Charcot xixe s). puis de la psychiatrie (Sigmund Freud, xxe s.), la grande crise hystérique a presque disparu du champ de la pathologie. L’hystérie subsiste, mais son lien avec l’utérus a été aboli et ses manifestations ont acquis des caractères fort différents, qui ne la réservent plus au seul sexe féminin ; son nom même est sujet à une légitime contestation.

3.

Passereau : « Ce mot s’écrit, mais il ne se dit guère en parlant. On se sert en sa place du mot de moineau qui signifie la même chose que celui de passereau. Un auteur italien dit que le passereau coche [couvre] sa femelle quatre-vingt-six fois de suite, Il maschio del passero monta le femine ottanta sei volte senza arrestarsi » (Pierre Richelet).

4.

Deux derniers vers d’une épigramme douteusement attribuée à Virgile :

Compedibus Venerem, vinctum constringe Lyæum,
Ne te muneribus lædat uterque suis.
Vina sitim sedant, natis Venus alma creandis,
Sed fines horum transiliisse nocet
.

[Entrave Vénus et Bacchus solidement ensemble, de sorte qu’aucune de leurs deux offrandes ne t’offense : les vins apaisent la soif, Vénus donne généreusement naissance aux enfants, mais il est nuisible d’abuser des uns comme de l’autre].

5.

Pour la semence en tant qu’« excrément bénin », bénin est à prendre au sens de bienfaisant.

Pour « ce qu’en dit Galien », ce pourrait être une allusion à ce passage du chapitre vi, Affections des organes génitaux de l’homme, livre vi « Des lieux affectés » (v. supra note [2] ; Daremberg, volume 2, pages 704‑705) :

« Un de mes amis, qui avait pris la résolution, contre ses habitudes antérieures, de s’abstenir complètement du coït, éprouva un tel gonflement du pénis qu’il fut forcé de me faire connaître l’état dans lequel il se trouvait. Il s’étonnait, disait-il, que, chez les athlètes, le pénis étant ridé et flasque par suite de la continence, le contraire arrivât chez lui depuis qu’il avait adopté ce régime. Alors je lui conseillai d’éjaculer le sperme accumulé, et dorénavant de s’abstenir complètement de spectacles, de pensées et de souvenirs capables d’exciter les désirs vénériens. Chez ceux qui dès le principe, athlètes ou chanteurs, ont vécu étrangers aux plaisirs vénériens et qui se sont gardés de toute idée, de toute pensée de ce genre, le pénis devient grêle et ridé comme chez les vieillards. Car, outre les autres conséquences, il arrive encore à ceux qui dès le premier temps de leur jeunesse s’abandonnent aux excès vénériens, que, par suite de la dilatation des vaisseaux de cette région, le sang afflue davantage au pénis et accroît la faculté appétitive du coït ; cela s’explique par une raison commune à toutes les facultés, raison ainsi exprimée par Platon : “ Le repos énerve la vigueur du corps, tandis que l’exercice des fonctions qui lui sont propres l’augmente. ” »

6.

Justement.

7.

Claudian, Panégyriques, iv, partie ii, vers 131‑134 :

« La débauche, qui est toujours abandonnée à l’empire du corps, est un mal fort doux, mais elle couvre l’esprit de ténèbres et elle effémine les organes plus énergiquement que les herbes de Circé elle est certes caressante en apparence, mais rien n’est plus hideux qu’elle. »

Magicienne et empoisonneuse mythique dans L’Odyssée, Circé vivait dans l’île d’Æa (Fr. Noël) :

« Ulysse, jeté sur ses côtes par la tempête, éprouva la puissance de ses enchantements sur ses compagnons changés en pourceaux par la vertu d’une liqueur magique ; mais fut sauvé par Mercure, qui lui donna l’herbe moly  {a} pour le préserver des charmes de la magicienne, et lui prescrivit de tirer son épée au moment qu’elle voudrait le toucher de sa baguette, et de la contraindre de jurer par le Styx qu’elle le traiterait bien, sans quoi il la tuerait. D’autres prétendent qu’il but de la même liqueur, mais que Minerve lui enseigna une racine qui lui servit de contrepoison. Grâce au secours des dieux, Ulysse échappa à ses pièges, resta un an avec elle, et la rendit mère de deux enfants, Agrius et Latinus. » {b}


  1. V. note [31] de la thèse sur la Sobriété (1647) pour le moly dont Homère a chanté les vertus dans le chant x de L’Odyssée

  2. V. notule {a}, note [12], lettre 271, pour une autre fable homérique sur Circé.

8.

Michel Vérin (Michaël ou Miguel Verino, Florence 1468-Salamanque 1487), fils de l’humaniste italien Ugolino di Vieri (1438-1516) est un poète latin précoce qui passa la plus grande partie de sa courte vie en Espagne. Il a dû sa célébrité aux De puerorum moribus Disticha [Distiques sur les mœurs des enfants] (Florence, 1497) qui connurent un très grand succès. La 318e de ces pièces atteste de sa chasteté (et de sa maturité littéraire) :

Promittunt medici Venerem ferre salutem :
Non tanti vitæ sit mihi certa salus
.

[Les médecins promettent que l’amour charnel me guérira ; mais telle manière de vivre ne fera pas mon salut].

Guy Patin citait les vers 5‑6 de l’épitaphe qu’Ange Politien (v. note [7], lettre 855) a écrite en l’honneur du jeune Vérin :

Verinus Michaël florentibus occidit annis,
Moribus ambiguum major, an ingenio.
Disticha composuit docto miranda parenti,
Quæ claudunt gyro grandia sensa brevi.
Sola Venus poterat lento succurrere morbo
Ne se pollueret maluit ipse mori.
Hic jacet, heu ! patri dolor et decus, unde juventus
Exemplum, vates materiam capiant
.

[Michel Vérin mourut dans la fleur de l’âge, illustre tant par ses mœurs que par son génie. Pour son docte père, il a composé d’admirables distiques, qui concentrent beaucoup de sens en peu de mots. Vénus seule pouvait le guérir d’une opiniâtre maladie, mais il a préféré mourir que se souiller. Fierté et chagrin de son père, il repose ici, hélas ! Qu’il soit un exemple pour la jeunesse et que les poètes imitent son talent].

Le style du paragraphe qui précède est spécialement confus, faute sans doute d’avoir été attentivement relu par Patin ; à moins que la délicate matière dont il traitait ne l’ait trop poussé aux circonlocutions et ne lui ait quelque peu troublé les idées. On y comprend néanmoins qu’il tenait la semence des femmes pour bien plus dangereuse que celle des hommes dans la transmission de la vérole (syphilis).

9.

« Trois choses sont excellentes pour la santé : se nourrir en deçà de la satiété, être ardent au travail, conserver la semence vitale » ; adaptation du précepte énoncé par Plutarque à la fin du chapitre 15 de ses Préceptes d’hygiène (traduit du grec par Victor Bétolaud, 1870) :

« Aux plaisirs de l’amour, au surcroît de la fatigue on fera succéder le sommeil et le repos ; à la suite d’un banquet où l’on s’est enivré, on se condamnera à boire de l’eau pure ; mais surtout, si l’on a mangé des choses lourdes, des viandes, des ragoûts variés, on fera diète afin de ne rien laisser qui surcharge l’estomac. Car, outre que ces différents excès sont d’abord par eux-mêmes des causes de maladies, ils donnent encore de la matière et de la puissance aux autres causes. D’où l’on a dit, avec beaucoup de raison, que rester sur son appétit, ne pas reculer devant le travail et conserver sa liqueur spermatique sont trois pratiques essentiellement conservatrices de la santé. Il est certain, en effet, que l’abus immodéré du coït, ôtant, par-dessus tout, leur force et leur vigueur aux esprits qui élaborent les aliments, engendre un plus grand amas d’humeurs superflues. »

10.

Les écrits d’Épicure (v. note [9], lettre 60) se limitent essentiellement aux quelques fragments transmis par Diogène Laërce dans le livre x de ses Vies des plus illustres philosophes de l’Antiquité (v. note [3], lettre 147). Il est question de la volupté dans les chapitres xxix‑xxx, mais en termes bien moins « libertins » que ce qu’on entend aujourd’hui communément sous le nom d’épicurisme :

« Il y a deux sortes de voluptés, celles que la nature inspire et celles qui sont superflues ; il y en a d’autres qui, pour être naturelles, ne sont néanmoins d’aucune utilité ; et il y en a qui ne sont point conformes au penchant naturel que nous avons, et que la nature n’exige en aucune manière ; elles satisfont seulement les chimères que l’opinion se forme.

Lorsque nous n’obtenons point les voluptés naturelles qui n’ôtent pas la douleur, on doit penser qu’elles ne sont pas nécessaires, et corriger l’envie qu’on en peut avoir en considérant la peine qu’elles coûtent à acquérir. Si là-dessus on se livre à des désirs violents, cela ne vient pas de la nature de ces plaisirs, mais de la vaine opinion qu’on s’en fait. »

Guy Patin se référait pourtant ici à l’Ars medica [Art médical] de Galien (fin du chapitre xxiv, Kühn, volume 1, pages 371‑372, traduit du grec) :

Veneris autem juxta Epicurum nullus usus salutaris est ; revera tamen confert intervallo repetita tam longo, ut exolutio non sentiatur, et ipse, qui utitur, se ipso levior esse faciliusque spirare videatur. Idoneum autem ejus utendæ tempus est, quum corpus in statu omnino medio est, omnium, quæ foris circumstant, constitutum, nempe immodicæ repletionis et inanitionis, caloris et frigoris, siccitatis et humiditatis. Quod si a mediocritate aliquando aberrarit, levis est error. Cæterum calfacto quam refigerato, pleno quam vacuo, humectato quam resiccato corpori veneris usus commodior est. Horum autem singulorum qualitas in optima constitutione eligenda est. Exercitationis quidem, in qua omnes corporis partes æqua proportione moveantur, sic ut aliæ ultra, aliæ citra modum non fatigentur. Temperatissimus vero cibus ac potus sit, scilicet temperatis naturis familiarior.

[Selon Épicure, l’acte vénérien n’est d’aucun profit pour la santé. À vrai dire, ajoute-t-il pourtant, chacun se sent plus léger, avec plus de facilité à respirer, s’il le pratique à la fréquence modérée qui lui permet de ne pas éprouver de manque. Le moment idoine pour recourir au coït vient quand le corps se trouve dans un état parfaitement tempéré, en équilibre avec tout ce qui l’environne, c’est-à-dire sans plénitude ni vacuité, sans échauffement ni refroidissement, sans humidité ni sécheresse ; mais il n’y a pas grand mal s’il arrive parfois que le corps s’écarte de ce juste milieu. L’accouplement convient mieux à un corps chaud que froid, plein que vide, et humide que sec. Il importe donc de choisir une période où chacune de ces qualités se trouve dans la meilleure disposition ; comme il en va de l’exercice physique, qui met en mouvement toutes les parties du corps, sans fatiguer les unes plus ou moins que les autres. Nourriture et boisson seront prises avec la plus grande modération, c’est-à-dire celle qui est la plus coutumière aux natures bien tempérées].

Quelques lignes plus loin, Patin a repris toutes les recommandations de Galien sur les dispositions les plus propices à la copulation.

11.

Galien a nommé et décrit ce phénomène (chapitre cité dans la note [5] supra ; Daremberg, volume 2, page 698) :

« La gonorrhée est une excrétion involontaire du sperme ; pour parler plus clairement, il vaut mieux l’appeler une excrétion fréquente du sperme, dont on n’a pas conscience et qui s’accomplit sans érection de la verge. »

La médecine réserve aujourd’hui le nom de gonorrhée à l’urétrite gonococcique (gonorrhée qu’on disait virulente ou blennorragie, maladie vénérienne vulgairement appelée chaude-pisse, v. note [14], lettre 514) et appelle spermatorrhée la gonorrhée indolente de Galien ; symptôme oublié et douteux d’une inflammation de la prostate (glande qui produit une partie du sperme), elle est distincte de la pollution nocturne (elle aussi involontaire, mais avec érection et jouissance).

12.

Melchior Adam, Vitæ Germanorum medicorum [Vies des médecins allemands] (Heidelberg, 1620, v. note [31], lettre 273), Vie de Johann Lange (1485-1565, docteur en médecine de Pise en 1522, v. note [17], lettre 264), dans la relation de son voyage d’études (pages 140‑141) :

Audivit in Italia medicos excellentes plerosque, tum summi nominis eo seculo virum Nicolaum Leonicenum ; Dioscoridis illustratorem : qui annum ætatis attigit nonagesimus sextum, cum amplius sexaginta annos Ferraria docuisset. Hic dixit, se viridis vegetaque uti senecta, quia castam iuventutem virilis ætati tradidisset : ediditque opusculum, in quo omnibus ægris salutem et vitam restitui conciliarique posse docuit.

[En Italie, il s’entretint avec maints brillants médecins, dont Nicolas Leonicenus, homme de grand renom en son siècle, commentateur de Dioscoride, {a} qui atteignit l’âge de quatre-vingt-seize ans, en ayant enseigné à Ferrare pendant plus de soixante ans. Il lui dit qu’il jouissait d’une vieillesse vigoureuse et prospère parce qu’il avait atteint l’âge adulte à la suite d’une jeunesse chaste. Il a publié un opuscule où il enseigne le pouvoir de rendre et préserver le salut et la vie de tous les malades]. {b}


  1. V. note [28], lettre latine 75, pour Niccolo Leoniceno (1428-1524), professeur de médecine à Ferrare, dont la bibliographie ne contient aucun ouvrage nommément consacré à Dioscoride.

  2. Aucun titre de Leoniceno ne renvoie explicitement à cette belle promesse.

13.

« Travail, nourriture, boisson, sommeil, acte vénérien, le tout avec modération » (Hippocrate, Épidémies, v. note [3], chapitre v de la Conservation de santé).

14.

« Le coït est avantageux dans les maladies provenant du flegme » (Épidémies, livre vi, Littré Hip, volume 5, page 321).

Hippocrate s’est intéressé à une autre particularité des flegmatiques (De la nature de l’enfant, § 20 ; Littré Hip, volume 7, page 511) :

« Ceux qui deviennent chauves sont pituiteux ; dans leur tête, au moment du coït, le phlegme agité et échauffé se porte à l’épiderme et brûle les racines des cheveux, qui tombent. Mais les eunuques ne deviennent pas chauves parce qu’ils n’éprouvent point de mouvement violent ; chez eux, le phlegme ne s’échauffe pas dans le coït et ne brûle pas la racine des cheveux. »

15.

« le lait de Vénus » ; Athénée de Naucratis, Déipnosophistes, livre x :

« Aristophane a dit fort ingénieusement que le vin était le lait de Vénus : {a} “ Le vin, lait de Vénus, est doux à boire. ” En effet, quelques-uns sentent vivement l’aiguillon de l’amour lorsqu’ils en prennent beaucoup. »


  1. Αφροδιτης γαλα (Aphroditês gala).

16.

« Honte au soldat trop vieux, honte au vieil amant » (Ovide, v. note [30], lettre 391).

17.

« qui, tandis qu’il était fort vieux et tout perclus de rhumatisme, épousa une femme que sa jeunesse et sa beauté rendaient dignes de la couche d’un homme dans la fleur de l’âge ; plus désireux d’engendrer quelque descendance que de vivre, il fut puni de sa fatale immodération. {a}

L’oracle n’avait pas menti en disant que tu mourrais dans un trou : ce fut celui de ton épouse. » {b}


  1. V. infra note [18], pour la source qui a inspiré Guy Patin.

  2. Latomus (Barthélemy Masson, Arlon, Wallonie 1485-Coblence 1566), humaniste rhénan, est l’auteur du distique cité par Guy Patin, commenté dans la note [3] de la lettre 533.

18.

L’Italien dont parlait Paul Jove (Elogia veris clarorum virorum imaginibus apposita, quæ in musæo Iovanio Comi spectantur [Éloges des célèbres hommes ajoutés à leurs authentiques portraits qui se voient dans le cabinet de Jove, natif de Côme], Venise, Michaël Tramezius, 1546, in‑4o, fos 50 vo‑51 ro) était Giovanni Manardi (v. notes [2] et [3], lettre 533) :

Ioannes Manardus Ferrariensis in Pannonia Vladislao Rege, medendi artem exercuit ; eandamque demum in gymnasio Ferrariæ professus Epistolarum Librum edidit, quo magna medentibus, et pharmacopolis utilitas paratur ; quum terræ frugibus, indicisque præsertim in Medicinæ usus adoptatis, obsoleto antiquo nomine, et incerta virium potestate, perobscuris eruditam claritatem attulerit. Duxit autem uxorem plane senex, et articulorum dolore distotrus, ab ætate, formaque florentis juvenis toro dignam adeo levi judicio, et lætali quidem intemperantia, ut maturando funeri suo, aliquanto prolis, quam vitæ cupidior ab amicis censeretur.

Dum Manarde Vigil cum prole Coronidis esses,
Vidisti vitam perpetuam esse tuam.
At dum formosa cum Pallade conjuge dormis,
Sensisti mortem curvus adesse senex.
Hic nunc clare iaces, et quem Podalirion esse
Vidimus, annosum sustulit ipsa Venus.

[Giovanni Manardi, natif de Ferrare, a exercé la médecine en Hongrie sous le règne de Vladislas, puis a professé cet art à l’Université de Ferrare. Il a publié un livre d’épîtres fort utile aux médecins et aux pharmaciens, {a} car il a jeté une docte clarté quant à l’ancien nom oublié et au pouvoir incertain des plantes les plus obscures qu’on emploie en médecine, principalement celles venues des Indes. Étant déjà fort vieux et tout perclus de rhumatisme, il épousa une femme que sa jeunesse et sa beauté rendaient dignes de la couche d’un homme dans la fleur de l’âge, avec si peu de sagesse et de si fatale immodération que ses amis le jugèrent plus désireux de hâter son trépas et d’engendrer quelque descendance que de vivre.

Tant que tu t’es soucié d’assurer la descendance d’Esculape, {b} tu as semblé, Manardi, voué à l’éternité ; mais maintenant que tu partages la couche nuptiale d’une belle Pallas, tu as compris n’être qu’un torve vieillard approchant de la mort. Ici tu gis maintenant et nous te voyons devenu Podalirios ; {c} Vénus en personne t’a emporté, usé par les ans]. {d}


  1. Manardi (1462-1536) avait exercé la charge de premier médecin de Ladislas ii, roi de Hongrie (ancienne Pannonie) de 1491 à 1516. De retour à Ferrare en 1519, Manardi y enseigna la médecine jusqu’à sa mort. V. note [78], lettre latine 351 pour ses vingt livres d’Epistolarum medicinalium [Épîtres médicales]

  2. Coronides, fils de Coronis, est un autre nom d’Esculape (v. note [5], lettre 551).

  3. Les deux Asclépiades (fils d’Esculape), Podalirios (ou Podalire) et son frère Machaon (v. note [4], lettre 663), servirent les Grecs comme médecins pendant la guerre de Troie. Après la victoire, l’oracle de Delphes conseilla à Podalirios d’aller vivre dans un pays où le ciel tombait sur la terre. Il s’établit dans la ville de Syrnos en Carie, au centre d’un cirque montagneux, et épousa Syrna, fille du roi de ce lieu.

  4. Ces vers sont de Petrus Curtius (Pierre de Corte, Bruges 1491-1567), premier évêque de Bruges, en 1560.

Éloy a fourni l’épilogue de ces railleries :

« Julie, femme de Manard, a émoussé la pointe épigrammatique de ces vers, par l’inscription honorable qu’elle fit graver sur le tombeau de son mari :

Joanni Manardo Ferrariensi
Viro, uni omnium integerrimo ac sanctissimo,
Philosopho ac Medico doctissimo,
Qui annos p. m. lx continenter tum docendo, tum scribendo,
Tum innocentissime medendo,
Omnem Medicinam ex arce bonarum Litterarum fœde prolapsam,
Et in Barbariæ potestatem ac ditionem redactam,
Prostratis ac profligatis hostium copiis,
Identidem ut Hydra renascentibus,
In antiquum, pristinumque statum ac nitorem restituit :
Lauream omnium bonorum consensu adpetus,
iv et lxx annum agens,
Omnibus omnium ordinum sui desiderium relinquens,
Humili se hoc Sarcophago condi voluit.
Julia Manarda Uxor
Quod ab ea optabat ;
Posuit.

Hæc brevis exuvias magni capit Urna Manardi,
Nam virtus late docta per ora volat,
Mens pia cum Superis cœli colit aurea templa ;
Hinc Hospes vitæ sint documenta tuæ.

Anno m. d. xxxvi. »

[À Giovanni Manardi, natif de Ferrare,
homme unique entre tous pour son intégrité et sa sainteté, philosophe et très savant médecin qui, pendant les 60 années qui ont précédé sa mort, en enseignant la médecine, en écrivant à son sujet et en l’exerçant de manière irréprochable, l’a rétablie dans son éclat d’antan, alors qu’elle était odieusement tombée hors de la citadelle des belles-lettres, abandonnée au pouvoir et à l’empire de la barbarie, après que quantité d’étrangers l’eurent terrassée et abattue, sans cesse régénérés, à la manière de l’Hydre ; {a} s’étant acquis, par consentement unanime, les lauriers de la gloire, en sa 74e année, regretté par tous ceux de sa Compagnie, il a voulu être inhumé en cet humble tombeau.
Julia Manarda, son épouse,
y a posé cette inscription, comme il le lui avait demandé :

Cette petite urne contient la dépouille de Manardi, son immensément savante vertu vole de bouche en bouche, et son pieux esprit habite les temples dorés du ciel auprès du Très-Haut. Puise ici, Voyageur, des enseignements pour ta propre vie.

L’an 1536].


  1. V. note [5], lettre 607.

19.

Dans toute la fin de ce chapitre, Guy Patin s’est pudiquement servi du pronom « elle » pour désigner l’action vénérienne (copulation, éjaculation).

Proche de l’hystéromanie féminine (v. note [14], lettre 97), l’érotomanie était, dans les deux sexes, le délire amoureux (érotique) qu’on qualifie aujourd’hui plus communément d’obsession sexuelle.

C’est l’occasion de remarquer à nouveau (v. supra la fin de ma note [1]) que, malgré les préjugés pudibonds que nous pourrions attacher à Patin et à son siècle, tout ce chapitre valait indiscutablement pour les deux sexes. Je ne résiste pas au plaisir de citer, pour finir agréablement, le § 4, Effets des rapports sexuels sur les femmes, du traité hippocratique De la génération (Littré Hip, volume 7, pages 475‑477), véritable hymne à l’amour charnel dont on peut douter qu’il ait été écrit par la seule plume d’un mâle :

« Chez la femme, les parties génitales étant frottées et les matrices agitées, il y survient comme un prurit, et le reste du corps en reçoit plaisir et chaleur. La femme a aussi une éjaculation fournie par le corps et se faisant tantôt dans les matrices (alors les matrices deviennent humides), tantôt au dehors, quand les matrices sont plus béantes qu’il ne convient. Elle éprouve du plaisir depuis le commencement du coït, durant tout le temps, jusqu’à ce que l’homme la lâche ; si elle ressent l’orgasme vénérien, elle éjacule avant l’homme, et n’a plus la même jouissance ; si elle ne ressent point d’orgasme, son plaisir cesse avec celui de l’homme. C’est comme si on jetait de l’eau froide sur de l’eau bouillante, l’ébullition cesse aussitôt ; de même le sperme, tombant dans les matrices, éteint la chaleur et le plaisir de la femme. Le plaisir et la chaleur jettent un éclat au moment où le sperme tombe dans les matrices, puis tout prend fin. Si sur de la flamme on verse du vin, d’abord la flamme jette un éclat et s’accroît un moment par cette affusion, puis elle s’amortit ; {a} de même la chaleur devient plus vive au contact du sperme masculin, pour s’amortir ensuite. La femme a, dans le coït, beaucoup moins de plaisir que l’homme, mais elle en a plus longtemps. Si l’homme jouit plus, c’est que l’excrétion fournie par le liquide s’opère brusquement par l’effet d’un trouble plus grand que chez les femmes. Autre point à considérer pour celles-ci : si elles ont des rapports avec les hommes, leur santé est meilleure ; moins bonne si elles n’en ont pas. En effet, d’un côté, dans le coït, les matrices s’humectent et cessent d’être sèches ; or, quand elles sont trop sèches, elles se contractent fortement, et cette forte contraction cause de la douleur au corps. D’un autre côté, le coït, échauffant le sang et l’humectant, rend la voie plus facile aux menstrues ; or, si les menstrues ne cheminent pas, les femmes deviennent maladives. » {b}


  1. Le vin des anciens Grecs était puissamment résiné.

  2. V. note [35], lettre latine 154, pour une anatomie détaillée du plaisir féminin.

a.

Traité de la Conservation de santé… (Paris, 1632) : pages 109‑120.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Traité de la Conservation de santé (Guy Patin, 1632) : Chapitre VIII.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=8175
(Consulté le 28.10.2021)

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