Autres écrits
Ana de Guy Patin :
Borboniana 10 manuscrit  >

Ms BnF Fr 9730 [page 72] [1]


1.

Guillaume Gibieuf (Bourges 1583-Paris 1650) fut en 1612 l’un des premiers prêtres à rejoindre Pierre de Bérulle, fondateur de la Congrégation de l’Oratoire en France (v. note [10], lettre 205). Licencié de Sorbonne et théologien de renom, Gibieuf se signala par ses études sur saint Augustin ; elles le menèrent à condamner le jansénisme auquel on l’avait d’abord soupçonné d’adhérer. Il a contribué à créer et a dirigé le séminaire oratorien de Saint-Magloire à Paris (Dictionnaire de Port-Royal, pages 449‑451).

  • « À son sujet, voyez de Thou, tome 3, page 636 », référence ajoutée dans la marge du manuscrit, qui concerne le R.P. Jean Maldonat, {a} dans l’Histoire universelle de Jacques-Auguste i de Thou, livre lxxviii, règne de Henri iii, année 1583 (Thou fr, volume 9, pages 89‑90) :

    « La république chrétienne fit une grande perte à la mort de Jean Maldonat, jésuite né d’une famille noble d’Andalousie et qui, dès l’enfance, avait été très bien instruit dans toute sorte de littérature. Il joignit à une grande étude de la philosophie et de la théologie, beaucoup de piété, une admirable candeur de mœurs et un jugement exact. Il professa pendant dix ans avec réputation au Collège de Clermont, {b} où l’on peut dire qu’il avait pour auditeurs tous les ordres de l’État ; et j’ai assisté moi-même, dans mon enfance, aux leçons qu’il donnait. On croit que son mérite seul fut cause que sa Société, qui était très odieuse à l’Université et déjà fort suspecte aux plus clairvoyants, fut longtemps tolérée par le Parlement, devant qui le procès de l’Université contre elle était pendant. {c} Mais quand les affaires de la Société furent bien établies à Paris, par la réputation que la vaste érudition de ce jésuite seul lui avait acquise, le pape Grégoire xiii {d} le fit venir à Rome. Ce fut là que cet homme laborieux, très appliqué à perfectionner ses ouvrages, tomba dans une maladie causée par ses veilles excessives, et qui l’emporta le 6e de janvier, dans sa 57e année. Il ne fit rien imprimer tant qu’il vécut ; mais après sa mort, un autre savant jésuite, nommé Clément du Puy, publia à Pont-à-Mousson ses commentaires, remplis d’érudition, sur les quatre Évangiles ; et l’on ne doute pas que, si l’édition en eût été faite de son vivant, l’ouvrage ne fût encore plus achevé. {e} Cependant, si nous pouvions avoir quelque jour ce qu’il a fait sur les Actes et les Épîtres des apôtres, on peut dire que les savants et toutes les personnes de piété auraient un ouvrage auquel on en trouverait peu de comparables, et qui pourrait tenir lieu d’un grand nombre de volumes. » {f}


    1. Juan Maldonado, mort en 1583, v. note [12] du Grotiana 1.

    2. V. note [2], lettre 381, pour le Collège de Clermont où les jésuites enseignaient à Paris.

    3. C’est-à-dire « indécis » ; depuis leur installation à Paris, les jésuites n’avaient cessé de se quereller avec la Sorbonne : pour un exemple plus tardif, v. ce qu’il en advint en 1642-1643, dans la note [12], lettre 79.

    4. V. note [2], lettre 430.

    5. Ioannis Maldonati Andalusii Societatis Iesu Theologi Commentarii in quatuor Euangelistas in duos Tomus {i} divisi. Quorum prior eos, qui in Matthæum, et Marcum ; posterior eos, qui in Lucam et Ioannem, complectitur. Hac postrema editione ab innumeris quibus antea scatebant erroribus, expurgati, et pristino nitori suo restituti.

      [Commentaires de Juan Maldonado, théologien de la Compagnie de Jésus natif d’Andalousie, sur les quatre évangélistes, divisé en deux tomes : le premier contient ceux de Matthieu et de Marc, et le second, ceux de Luc et Jean. En cette dernière édition, ils ont été purgés des innombrables erreurs qui s’y répandaient et rétablis en leur primitif éclat]. {ii}

      1. Sic pour Tomos.

      2. Venise, Sessa, 1606, in‑8o, tome i (804 pages) et tome ii (1 030 pages) : 3e de nombreuses éditions, dont la première avait paru à Pont-à-Mousson en 1596, avec approbation de Clemens Puteanus præpositus Provincialis Societatis Iesu in Provincia Franciæ [Clément du Puy, supérieur général de la province française de la Compagnie de Jésus].

    6. Les commentaires de Maldonat sur le reste du Nouveau Testament n’ont pas été imprimés. Un Traité des anges et des démons… (Paris, 1607) et une Somme des cas de conscience… (Rouen, 1613) figurent parmi ses ouvrages français.

  • V. note [13], lettre 106, pour le juriste Jacques i Cujas. À en juger sur le Secunda Scaligerana (page 438), Joseph Scaliger (v. note [5], lettre 34) se faisait une piètre opinion de Maldonat :

    Maldonatus in Evangelia maledicus, insignia tamen quædam habet bona. {a} Ayant tout pris de Monsieur de Bèze, {b} il en médit. Quando aliquid habet boni, furatur a Calvino, et ut agnoscas, maledicti ei, ut Eusebius ex Africano conatur furta sua tegere. {c} Maldonatus non poterat mihi verbum Hispanicum interpretari quod Judæus potuit res coubtar. Solent Judæi Paschate inniti cubito, res constat.


    1. « Maldonat parle mal des Évangiles, il en dit pourtant de bonnes choses, dignes de remarque. »

    2. V. note [28], lettre 176, pour le théologien calviniste français Théodore de Bèze.

    3. « Quand il dit quelque chose de bien il l’a volé à Calvin ; et comme vous verrez, il essaie de dissimuler ses larcins en disant du mal de lui, comme fait Eusèbe avec Africanus. »

      V. note [23], lettre 535, pour Eusèbe de Césarée, dont Scaliger a édité et commenté le Thesaurus temporum [Trésor des calendriers] ; il dénonçait ici le mal qu’Eusèbe a dit de son prédécesseur Sextus Julius Africanus (chronologiste romain du iiie s.), tout en lui empruntant sans le citer.

      La note K de Bayle sur Maldonat a commenté cet avis de Scaliger (sans en citer la dernière phrase).

    4. « Maldonat avait été incapable de me traduire le mot espagnol res coubtar, comme a su le faire pour moi un juif : le fait est que, pour la Pâque, les juifs s’appuient sur le coude. »

      Ma traduction se fonde sur le rite établissant qu’au repas (séder) le la Pâque juive (Pessa’h), les convives mangent en s’accoudant, à la manière des anciens Romains. Là s’arrête mon explication : en espagnol, coude se dit codo (colze en catalan), et s’accouder, acodarse, ce qui est phonétiquement éloigné de coubtar (mot auquel je n’ai trouvé de lien ni avec l’hébreu ni avec le ladino) ; son association à res, que ce soit en espagnol (où je ne lui ai trouvé que sens de viande de bœuf), ou en latin (affaire, fait, etc.), ne m’a pas aidé non plus.


2.

Popoff a consacré de longs articles à ces deux magistrats qui connurent un destin peu commun.

  • No 122 :

    « Antoine Minard, sieur de La Tour-Grollier et Montgarnault en Bourbonnais, et de Villemain et Grisy en Brie, < était le > fils aîné d’Antoine Minard, originaire de Gannat en Bourbonnais, trésorier général de Bourbonnais et d’Auvergne, auditeur des comptes à Paris, et de Charlotte Coiffier. Il fut avocat si célèbre au Parlement de Paris que le roi François ier, par ses lettres du dernier de janvier 1538, lui donna gratuitement l’office d’avocat général en la Chambre des comptes de Paris, dont il prêta serment le 4 février suivant ; puis le même roi le pourvut des charges de conseiller clerc et président aux Enquêtes du Parlement, vacantes par les forfaitures, démérites et indignités de M. René Gentil, par lettres datées d’Esclaron, données le 26 mai 1542, avec lettres de dispense, d’autant qu’il était marié ; depuis, conseiller laïc le 25 mars 1543, par le décès d’Antoine Hélin. Il fut ensuite président à mortier au Parlement lors de la création de deux nouvelles charges : ses provisions sont datées du 7 juillet 1544, et fut reçu le 14 suivant. Il fut curateur et principal conseil de Marie Stuart, reine d’Écosse, pendant sa minorité, et l’autorisa, en cette qualité, pour contracter mariage avec François ii, et en signa le contrat le 19 avril 1558. {a} Il présida au procès criminel du Chancelier Guillaume Poyet en 1545, {b} aux grands jours {c} de Riom en 1546, et aux grands jours de Tours en 1547, en la Chambre souveraine établie pour les créanciers du cardinal de Lorraine {d} en 1559. Il fut tué le mardi 12 décembre 1559, revenant du Palais entre cinq et six heures du soir, d’un coup de pistolet près de sa maison, rue Vieille du Temple, âgé de 55 ans. Il fut inhumé le lendemain dans la sacristie de l’église des Blancs-Manteaux, près de Dame Catherine Bochart, sa femme, morte le 25 juin 1546, fille de Jean Bochart, célèbre avocat au Parlement, et de Jeanne Simon, dame de Champigny. De lui et de Catherine Bochart, sa femme, sont issus deux fils et une fille. »

  • No 708 :

    « Anne Du Bourg, fils puîné d’Étienne Du Bourg, seigneur de Seilloux, de Malauzac et de Quédrines en Auvergne, maître des requêtes de la reine, contrôleur général des finances en Languedoc.  […] Anne Du Bourg […] prit l’ordre de la prêtrise, mais il se laissa séduire par les nouvelles opinions des calvinistes. Il joignait beaucoup d’esprit à une grande érudition. Il professa le droit à Orléans avec réputation, et fut reçu conseiller clerc au Parlement de Paris le 19 octobre 1557. Le roi Henri ii étant venu au Parlement le… juin 1559, Du Bourg eut la criminelle hardiesse de le traiter de nouvel Achab {e} et d’adultère. Le roi le fit arrêter avec quelques autres le 19 juin 1559. On lui donna des commissaires qui lui firent son procès, et Du Bourg fut déclaré hérétique par l’évêque de Paris, qui ordonna qu’il serait dégradé. La mort du roi, arrivée le 10 juillet suivant, retarda le jugement. Il fut condamné par l’évêque de Paris, et par les archevêques de Lyon et de Sens, après que ses appels comme d’abus eurent été déclarés nuls par le Parlement. Frédéric, électeur palatin, et autres princes protestants demandèrent sa grâce, mais inutilement, par l’événement survenu de l’assassinat du président Antoine Minard, qui avait été récusé par Du Bourg, qui < fut > soupçonné d’avoir été complice de cet attentat sur la vie de ce président ; ce qui accéléra le jugement du Du Bourg, qui fut condamné par arrêt des commissaires à être pendu et son corps brûlé en place de Grève, exécuté le 20 décembre 1559, étant âgé de 38 ans. »


    1. V. note [32], lettre 554.

    2. V. notule {b}, note [23] du Borboniana 4 manuscrit.

    3. V. note [9], lettre 832.

    4. Le cardinal de Guise, v. note [11], lettre latine 75.

    5. Roi impie d’Israël dans la Bible, ennemi du prophète Élie.

Jacques-Auguste i de Thou a parlé de ces deux magistrats et de l’autre protagoniste de cette affaire, Robert Stuart (Stuard), sieur de Vézines (Vézinnes), en cinq endroits de son Histoire universelle ; j’y ai mis leurs noms en italique.

  1. Le livre xxiii, règne de François ii, année 1559, décrit longuement le procès et l’exécution d’Anne Du Bourg (Thou fr, volume 3, pages 399‑402), avec cette remarque :

    « Du Bourg avait plusieurs fois récusé Minard, comme un homme qui avait donné des conseils violents au feu roi, et dont les mœurs n’étaient pas irréprochables ; et il avait ajouté que, s’il ne s’abstenait de lui-même d’être son juge, il y serait contraint par quelque moyen. Quoique ce discours fût plutôt un effet de la prévoyance de Du Bourg que de sa complicité, cependant il donna lieu de croire qu’il savait quelque chose des desseins qu’on avait contre le président. »

  2. Ibid. page 405 :

    « Cependant, des hommes ennemis de la paix ne cessaient de presser les princes Lorrains {a} de venger le meurtre de Minard. Le procureur général Bourdin envoya à la cour un certain des Croisettes, son émissaire, pour lui déclarer au nom du Parlement, qu’on avait des preuves que Robert Stuart, Écossais, devait un certain jour, avec ses complices, mettre le feu en plusieurs quartiers de Paris, et briser les portes des prisons ou les sectaires {b} étaient renfermés, tandis que le peuple serait occupé à éteindre les incendies. Cette dénonciation donna lieu à une déclaration du roi, datée de Chambord, qui ordonnait au Parlement de châtier sévèrement les personnes suspectes, et de travailler sans retardement à leur procès. On tira donc de toutes les chambres du Parlement des juges pour composer quatre tribunaux extraordinaires qui travaillassent à ces affaires. Bientôt, les prisons demeurèrent vides, les uns ayant été condamnés à mort, les autres à faire amende honorable, à être bannis ou à subir d’autres peines. On arrêta aussi Robert Stuart, qui réclama la protection de la jeune reine : {c} cette princesse, qui voulait obliger les Guise, ses oncles, nia qu’il eût cet honneur. Comme on ne trouva point de preuves assez fortes contre lui, il fut appliqué à la question, {d} qu’il soutint sans rien avouer, et fut ensuite laissé dans la prison, parce qu’on le craignait. »

  3. Le livre xxxiv, règne de Charles ix, année 1562, relate la bataille de Dreux, gagnée par les catholiques contre les protestants, le 19 décembre, au prix de lourdes pertes (Thou fr, volume 4, page 479) :

    « Le connétable {e} ayant eu son cheval tué sous lui, remonta aussitôt sur un autre que d’Oraison, son lieutenant, lui donna. Ayant ensuite été blessé à la mâchoire inférieure, il fut environné de toutes parts, et enfin fait prisonnier par Robert Stuart de Vézines. Les Allemands étant survenus, le connétable, par le conseil de Stuart, se livra à eux et leur donna sa foi. » {f}

  4. Le livre xlii, règne de Charles ix, année 1567, relate la bataille de Saint-Denis, qui opposa les catholiques aux protestants le 10 novembre (Thou fr, volume 5, page 374) :

    « Anne de Montmorency, ce vieillard respectable qui avait blanchi à la guerre après avoir rempli dans un âge si avancé, {g} tous les devoirs non seulement d’un connétable, mais d’un simple soldat, éprouva alors le sort de la guerre, et fut blessé au visage. Environné de toutes parts et pressé par Robert Stuart de se rendre, il lui donna un si grand coup de la garde de son épée sur la joue qu’il lui fit sauter trois dents. Irrité par la douleur que lui causa un si grand coup, Stuart lui-même, ou quelque autre, lui tira un coup de pistolet par derrière ; et comme la cuirasse n’était pas assez forte, il fut percé et blessé mortellement. » {h}

  5. Le livre xlv, règne de Charles ix, année 1569, relate la bataille de Jarnac (v. note [51] des Deux Vies latines de Jean Héroard), qui opposa de nouveau les catholiques aux protestants le 13 mars (Thou fr, volume 5, pages 572‑573) :

    « […] mais comme ce ne fut presque qu’un combat de cavalerie, et qu’excepté le régiment de Pluviaut, il y eut très peu de gens de pied qui combattissent, l’infanterie des protestants perdit peu de monde. Robert Stuart, qu’on accusait d’avoir tué, deux ans auparavant, le connétable de Montmorency à la journée de Saint-Denis, fut pris dans ce combat et tué ensuite à coups de poignard. » {i}


    1. Les Guise, futurs meneurs de la Ligue catholique.

    2. Protestants.

    3. Marie Stuart, fille de Marie de Guise, reine d’Écosse de 1542 à 1567.

    4. Le Borboniana parlait aussi de la question à laquelle fut soumis Robert Stuart (et après quoi il se fit huguenot). Ce mot est à prendre dans le sens judiciaire, effrayant mais très précis, que lui a donné Furetière :

      « torture qu’on donne aux criminels pour savoir la vérité de quelque crime qualifié. On donne aussi la question aux criminels condamnés pour avoir révélation de leurs complices. Il faut qu’il y ait de puissants indices ou < une > demi-preuve pour appliquer un homme à la question. La question ordinaire à Paris se donne avec six pots d’eau et le petit tréteau. L’extraordinaire avec six autres pots, et le grand tréteau, qui serre et étend davantage le criminel, qui est suspendu. On la donne ailleurs avec des coins et des brodequins, et en chauffant les pieds. Il a été appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, et n’a rien confessé. “ Il faut qu’un homme persiste, étant hors de la question, à ce qu’il a confessé. ” On dit aussi “ présenter à la question ”, quand on fait peur seulement à un accusé de lui donner la question. »

    5. Anne de Montmorency, v. note [7], lettre 522.

    6. Fit serment de se comporter en loyal prisonnier.

    7. Le connétable était alors âgé de 74 ans.

    8. L’issue du combat demeura indécise. Le connétable mourut à Paris le 12 novembre.

    9. Le plus célèbre mort du combat de Jarnac, gagné par les catholiques fidèles au roi, fut le pince Louis ier de Condé (v. note [16], lettre 128).

3.

Pierre Hotman était issu d’une famille originaire d’Emmerich dans le duché de Clèves (Kleve), aujourd’hui Emmerich am Rhein, à la frontière entre la Rhénanie du Nord et la Gueldre. Conseillet au Parlement de Paris reçu en 1544. Il mourut en mars 1554 (Popoff, no 1447).

François Hotman, l’aîné des trois fils de Pierre, se convertit au calvinisme, enseigna le droit à Bourges puis à Bâle et publia la Franco-Gallia [Gaule française] (Cologne, 1574), pour dénoncer les massacres de la Saint-Barthélemy ; ce qui lui valut de vives querelles avec de nombreux catholiques, dont Jacques i Cujas (v. note [19], lettre 176).

Jean Hotman (Lausanne 1552-1636), fils de François, fit carrière dans la diplomatie au service de la Couronne de France. Ce qu’il aurait dit à Nicolas Bourbon sur la conversion de son père au calvinisme tient du roman anachronique, car Pierre Hotman, son grand-père, était mort cinq ans avant l’assassinat d’Antoine Minard et l’exécution d’Anne Du Bourg (1559, v. supra note [2]). La France protestante a donné une chronologie plus crédible dans son article sur François Hotman (volume 5, page 526) :

« Un brillant avenir s’ouvrait donc devant notre jeune jurisconsulte : cependant, il n’hésita pas à sacrifier à ses convictions religieuses sa patrie et l’espérance d’un riche mariage que son père lui ménageait. C’était le temps où les réformés, poursuivis à la fois par un vieux roi qui se mourait usé de débauches, {a} par un clergé implacable, par un peuple fanatique, étaient livrés aux flammes comme criminels de lèse-majesté divine et humaine, non seulement à Paris, mais dans toutes les provinces. Meaux venait d’assister à l’horrible spectacle de quatorze hérétiques consumés sur le même bûcher. {b} Hotman, qui n’entendait parler que de l’intrépide courage des soldats de l’Évangile, voulut connaître la religion qui inspirait cet héroïsme, et la Réforme compta désormais une conquête de plus. Il embrassa les doctrines nouvelles avec une ardente conviction, et il y resta constamment attaché au milieu des dangers, des angoisses, des douleurs dont sa vie fut semée. Cependant, comme il ne se souciait pas de grossir, à la fleur de l’âge, le nombre des martyrs, il jugea prudent de quitter la maison paternelle, et se retira à Lyon, probablement sous le prétexte de publier dans cette ville, une des premières de France par l’activité de ses presses, son excellent commentaire sur le titre des Institutes de Actionibus. {c} Son père, très zélé catholique, ne tarda pas à être instruit de son apostasie. Irrité de sa retraite, et plus encore de sa conversion, il rompit avec lui ; en sorte que Hotman, dénué de tout secours, serait, malgré son talent, tombé dans l’indigence si le Sénat de Berne ne lui avait accordé, à la recommandation de Calvin et d’autres réfugiés français, la chaire de belles-lettres et d’histoire dans la nouvelle Académie de Lausanne. Il s’empressa d’accepter cette place et se rendit à son poste en 1547. »


  1. François ier.

  2. En 1546.

  3. Franciscus Hotomanus in Tractatum de Actionibus ex libro Institutionum Iuris quarto.

    [François Hotman sur le traité des Procédures tiré du quatrième livre des Institutions {i} du droit]. {ii}

    1. Institutes de Justinien, v. note [22], lettre 224.

    2. Lyon, Seb. Gryphius, 1548, in‑8o de 283 pages.

4.

V. notes :

  • [4], lettre 196, pour Claude-Catherine de Clermont-Tonnerre, comtesse puis duchesse de Retz, devenue maréchale (en 1573) et duchesse (en 1581) de Gondi ;

  • [3], lettre 13, pour André i Du Laurens, premier médecin de Marie de Médicis en 1603, puis de Henri iv en 1606.

5.

Les faits évoqués au début de cet article du Borboniana (recueilli en 1638) remontent aux environs de 1605 :

  • Henri iv (devenu « le feu roi ») et Marie de Médicis (devenue « la reine mère ») régnaient alors en France ;

  • le « dauphin » était leur fils aîné, Louis né en 1600 et devenu le roi Louis xiii en 1610, après l’assassinat de son père ;

  • la Ligue catholique, opposée à Henri iv avait commencé à s’éteindre en 1595 ;

  • Guillaume Du Vair (v. note [8], lettre 542), conseiller clerc au Parlement de Paris reçu en 1584, avait été nommé premier président du parlement de Provence en 1599 ;

  • Nicolas Vauquelin des Yveteaux (v. note [1], lettre 187), devint précepteur de César de Vendôme (né en 1594), bâtard légitimé de Henri iv.

6.

Une prébende était le « droit qu’a un ecclésiastique, dans une église cathédrale ou collégiale, où il dessert, de jouir de certain revenu, ou en argent ou en espèces. La chanoinie est un titre ou qualité de chanoine indépendant de cette prestation, qui est corporelle, au lieu que la prébende est le droit spirituel qu’on a de l’obtenir » (Furetière).

En 1616-1617, les sceaux de France furent successivement gardés par :

  • Guillaume Du Vair, du 16 mai au 25 novembre 1616 ;

  • Claude i Mangot (v. note [5], lettre 405), du 25 novembre 1616 au 25 avril 1617 ; ils lui furent ôtés par l’assassinat (sur ordre royal) de son protecteur, le maréchal d’Ancre, Concino Concini ;

  • puis à nouveau Du Vair, le 25 avril 1617, qui les conserva jusqu’à sa mort, en 1621.

Jean Du Vair, père de Guillaume, était natif d’Aurillac en Auvergne. Il mourut en 1592, après avoir successivement été : avocat au Parlement de Paris ; procureur général en la Cour des aides de la reine Catherine de Médicis, puis de son fils, le duc d’Anjou devenu le roi Henri iii ; maître des requêtes de son frère, le duc François d’Alençon ; puis enfin maître des requêtes de l’Hôtel du roi en 1573 (Popoff, no 2407). Le Borboniana a décrit la suite ecclésiastique de sa vie, mais en confondant l’église parisienne Saint-Médard (v. note [23‑2] des Comptes de la faculté de médecine de Paris en 1652 dans les Commentaires de Guy Patin) avec le faubourg Saint-Marceau (ou Saint-Marcel, v. note [3], lettre 211) où elle se situe toujours, en bas de la rue Mouffetard.

Jean Vétus avait été reçu maître des requêtes en 1573, après avoir (semble-t-il) été conseiller au parlement de Dijon, puis président en celui de Rennes (Popoff nos 385 et 580).

Outre le bon mot qui jouait sur l’homonymie entre vert et vair, {a} les Mémoires-journaux de Pierre de l’Estoile ont brocardé ces deux maîtres des requêtes (année 1576). {b}

  • Pages 116‑118 (février) :

    « Nonobstant toutes ces misères, on ne laisse pas de s’égayer à Paris, d’y rire et danser à bon escient et d’y faire des pasquils ; {c} et entre autres, le suivant, fort scandaleux et diffamatoire, contre la plupart des grandes maisons et familles de la ville, lequel fut semé et divulgué partout, en ce mois de février 1576.

    […] Du Vair, si Nature t’engendra serviteur,
    L’art de bien dérober t’a fait devenir maître ;
    La justice et la foi, pour enrichir et croître,
    Indignement tu vends au plus haut acheteur
    . »

  • Pages 128‑129, Maîtres des requêtes blasonnés {d} (avril) :

    « En ce même temps, sur une attache {e} que le roi avait donnée à trois de ses maîtres des requêtes, qui avaient assez mauvais bruit à Paris, ayant dit, en se gaussant et les désignant cependant par leurs noms, qu’il se fallait garder de trois de son Conseil, qui étaient “ de vair camelot {f} vêtus ”, on publia la rime suivante :

    Gardez-vous bien de ceux qui < au > Conseil sont
    Du vert camelot vêtus.
    Ce sont trois scélérats hommes et grands larrons :
    Du Vair, Camelot, 
    {g} Vétus. »


    1. vair : « espèce de panne blanche et bleue dont les rois usaient autrefois en France, au lieu de fourrure, dont les manteaux des présidents au mortier étaient doublés jusqu’au xve s. » (Trévoux).

    2. Réédition de Paris, 1875-1896, premier des 12 tomes.

    3. V. note [5], lettre 127.

    4. Blasonner : « expliquer le blason […]. Se disait autrefois pour signifier parler de quelqu’un, le décrire avec ses bonnes ou mauvaises qualités, et particulièrement pour médire » (Furetière).

    5. Lettres d’attache : « lettres que donnent des officiers des lieux sur d’autres lettres de chancellerie, pour leur servir d’une espèce de vérification et pour pouvoir être exécutées dans leur ressort » (ibid.).

    6. Camelot : « étoffe faite ordinairement de poil de chèvre, avec laine ou soie » (ibid.).

    7. Sic pour Jean Amelot, maître des requêtes en 1573, puis président aux Enquêtes en 1580 (Popoff, nos 164 et 426), grand-père de Jacques Amelot (v. note [12], lettre 193).

Tonneins, où mourut Guillaume Du Vair en 1621, est une ville de Guyenne (Lot-et-Garonne).

Les Bernardins étaient un Ordre monastique cistercien (v. note [23], lettre 992), réformé de celui de saint Benoît. Ils étaient vêtus d’une robe blanche avec un scapulaire noir. Leur Collège de Paris (aujourd’hui splendidement restauré dans le ve arrondissement) servait à la formation de leurs novices, mais n’était pas rattaché à l’Université. Du Vair y fut inhumé.

Pierre Du Vair (1561-1638), frère de Guillaume, fut évêque de Vence de 1602 à sa mort. V. note [12] du Traité de la Conservation de santé, chapitre iii, pour les propriétés cordiales du vin, qu’il appréciait sans doute sans modération.

7.

En 1582, Philippe Des Portes (mort en 1606, v. note [14], lettre 748) avait obtenu le bénéfice de l’abbaye bénédictine de la Sainte-Trinité, fondée au xie s. à Tiron dans le Perche (aujourd’hui Thiron-Gardais dans le département d’Eure-et-Loir).

Il s’agissait d’un bénéfice ecclésiastique simple, c’est-à-dire « qui peut être possédé à sept ans par un clerc tonsuré, qui n’a autre obligation que de dire son bréviaire. On l’obtient sur une simple signature de Rome » (Furetière). En revanche, il fallait obligatoirement être prêtre (ce que ne fut jamais Des Portes) pour devenir chanoine (et a fortiori trésorier) de la Sainte-Chapelle de Paris (v. note [38], lettre 342).

V. note [27] du Borboniana 2, pour le cardinal de Sourdis, qui reçut l’archevêché de Bordeaux en 1599 ; Des Portes aurait aussi pu refuser ce siège lors de sa précédente vacance, en 1592 (mais c’était avant la conversion de Henri iv au catholicisme, quand il était mal placé pour distribuer les mitres dans le royaume).

V. l’extrait 3 de la note [24] du Naudæana 4, pour les féroces stances de Des Portes contre le mariage. Je n’ai pas trouvé trace ailleurs du garçon prénommé Philippin qu’il aurait fait à « une fille de village », mais Tallemant des Réaux a attribué un autre fruit à ses amours (Historiettes, tome i, pages 38‑39) :

« La reine Catherine de Médicis avait une fille d’honneur, nommée Mlle de Vitry, {a} qui était galante, agréable et spirituelle. Des Portes lui fit une fille, comme elle était chez la reine. On dit qu’elle alla accoucher un matin au faubourg Saint-Victor, et que le soir elle se trouva au bal au Louvre, où même elle dansa, et on ne s’en aperçut que par une perte de sang qui lui prit. Elle disait plaisamment que les femmes se moquaient de prendre la ceinture de sainte Marguerite, elles qui pouvaient crier tout leur saoul, mais que c’était aux filles à la mettre, puisqu’elles n’osaient faire un pauvre hélas ! {b} Depuis, comme il arrive entre amants, elle n’aima plus M. Des Portes et le mit mal avec l’amiral de Villars {c} qui, quoiqu’elle fût déjà sur le retour, était devenu amoureux d’elle à toute outrance. »


  1. Désignée plus loin dans l’historiette sous le nom de Mme de Simier, que lui conféra plus tard son mariage, Mlle de Vitry aurait été, d’après une note d’A. Adam, cousine du maréchal-duc de Vitry (v. note [3], lettre 19).

  2. V. note [15], lettre 480, pour sainte Marguerite d’Antioche, vierge martyre dont on tenait la ceinture pour la garantie d’un heureux (et peu douloureux) accouchement.

    Hélas : « interjection qui témoigne de la plainte, du repentir, de la douleur. Hélas ! que pourrons-nous dire au jour du Jugement ? Hélas, je suis bien repentant de mes fautes ! Hélas, qu’un pauvre goutteux est à plaindre, qu’il souffre ! Les amants poussent des soupirs, des hélas continuels » (Furetière).

  3. André-Baptiste de Brancas, v. note [15], lettre 748.

V. notes :

  • [17], lettre 88, pour le cardinal François de Joyeuse, nommé en 1583 et mort en 1615 ;

  • [20], lettre 146, pour Jacques Davy Duperron, cardinal en 1604, mort en 1618, disciple littéraire et ami de Des Portes (v. fin de la note [64] du Borboniana 4 manuscrit) ;

  • [9], lettre 122, pour la vérole (syphilis), qu’on traitait alors principalement en faisant abondamment suer le malade ; on disait des formes avancées et invétérées de la maladie que c’était l’avoir « bien serré » (forme adverbiale signifiant très fortement).

8.

Célèbre épisode militaire du règne d’Élisabeth ire (v. note [6], lettre 511), l’Invincible Armada désigne la puissante flotte que Philippe ii, roi très-catholique d’Espagne, engagea pour conquérir la protestante Angleterre : il en avait été roi consort de 1554 à 1558, par son mariage avec Marie Tudor ; en février 1587, Élisabeth avait fait trancher la tête de Marie Stuart (v. note [32], lettre 554), la légitime héritière de sa couronne, aux yeux des catholiques. Outre ces motifs religieux et dynastiques, Philippe ii voulait anéantir le soutien que les Anglais procuraient aux Flamands révoltés contre sa Couronne. V. note [7], lettre 23, pour une évocation anachronique de l’Invincible Armada dans une satire recopiée par Pierre Guillebaud de Saint-Romuald.

Les combats navals opposèrent, dans la Manche (bataille de Gravelines, le 6 août 1588), puis sur les côtes occidentales d’Irlande (un mois plus tard), les deux escadres, respectivement commandées par le vice-amiral Francis Drake (v. note [57] du Patiniana I‑2), côté britannique, et par le capitaine général Alonso Pérez de Guzman, duc de Medina Sidonia (1550-1619), côté espagnol. L’échec de l’invasion fut autant (sinon davantage) dû aux hasards de la navigation qu’aux boulets anglais.

Alexandre Farnèse (v. notes [12] et [14], lettre 152), duc de Parme, qui gouvernait alors les Pays-Bas espagnols, fut dans l’incapacité d’armer les navires hispano-flamands qui devaient renforcer l’Armada. V. infra note [10], deuxième notule {b}, pour ce que Jacques-Auguste i de Thou a écrit sur cette défection du duc de Parme.

9.

Cette parenthèse ajoutée dans la marge du manuscrit renvoie à l’Histoire de Henri iii, roi de France… de Scipion Dupleix, {a} dont le chapitre intitulé Sébastien roi de Portugal est défait en Afrique. Philippe roi d’Espagne s’empare de son État, contient un long développement sur les querelles dynastiques qui précédèrent cet avènement ; deux paragraphes le résument convenablement.

  • § xxv, Princes prétendant droit au royaume de Portugal (pages 132‑133) :

    « La vie de ce nouveau roi, d’ailleurs valétudinaire, ne tenant qu’à un filet, voici ceux qui se présentaient déjà pour recueillir la succession de son État, {b} les plus puissants desquels faisaient bruit de fortifier leur droit par les armes : < 1 > Philippe ii, roi d’Espagne, comme fils d’Isabelle, fille aînée du roi Emmanuel, père de Henri, roi et cardinal, et bisaïeul paternel de Sébastien ; {c} < 2 > Philibert-Emmanuel, duc de Savoie, comme fils de Béatrix, fille du même Emmanuel ; {d} < 3 > Ranuce Farnèse, comme fils d’Alexandre Farnèse, prince de Parme, et de Marie, fille aînée d’Édouard, dernier fils d’Emmanuel ; {e} < 4 > Jean, duc de Bragança, du chef de Catherine, son épouse, fille du même Édouard ; {f} < 5 > Dom Antoine, fils de Louis, duc de Beya, connétable de Portugal et prieur de Crato, et de Yolande, sa concubine, mais légitimé par bulle expresse du pape Grégoire xiii, et Louis était fils d’Emmanuel ; {g} < 6 > Catherine de Médicis, reine mère de nos rois, qui prenait son droit de si loin qu’il semblait être éteint par la prescription de plus de trois siècles. » {h}

  • § xxxvi, L’Espagnol s’empare du Portugal (page 135) :

    « Henri, donc, décéda le dernier jour de janvier l’an 1580, un an et demi après la défaite de Sébastien, son petit-neveu, {b} et l’Espagnol, {c} qui attendait son trépas à gueule béante pour engloutir son État, fit soudain avancer une armée qu’il avait toute prête pour entrer sous la conduite du duc d’Albe {i} (les Espagnols prononcent Alve), quoiqu’il feignît que c’était pour la faire embarquer et envoyer en Afrique. »


    1. Paris, 1630, v. note [32] du Borboniana 9 manuscrit.

    2. V. note [29], lettre 477, pour la mort de Sébastien ier, roi du Portugal disparu (sans que son corps eût jamais été retrouvé) en 1578 au Maroc (bataille des Trois Rois), et pour son grand-oncle (et non bisaïeul), le valétudinaire cardinal Henri, qui lui succéda, sous le nom de Henri ier.

    3. V. note [13], lettre 152, pour le roi Philippe ii d’Espagne (en 1555), fils de Charles Quint et d’Isabelle de Portugal (1503-1539), elle-même fille de Manuel ier, roi du Portugal (de 1495 à 1521), et sœur du roi Jean iii (1521-1557, grand-père de Sébastien ier) et du cardinal Henri.

    4. Béatrice de Portugal (1504-1538), autre fille de Manuel ier, avait épousé en 1521 le duc Charles ii de Savoie (de 1504 à 1553). Leur fils, Emmanuel-Philibert (1528-1580) avait succédé à son père.

    5. D’Isabelle de Bragance (1514-1576), épouse d’Édouard (Duarte) de Portugal (1515-1540), duc de Guimarães, dernier fils de Manuel ier, était née Marie d’Aviz de Portugal ; laquelle avait épousé en 1565 Alexandre Farnèse (mort en 1592), duc de Parme et sujet du présent article du Borboniana (v. supra note [8]).

    6. Catherine (1540-1614), infante de Portugal, seconde fille d’Édouard, avait épousé le duc Jean de Bragance (1547-1583).

    7. Dupleix donnait ici les titres et expliquait la légitimation d’Antoine d’Aviz (1531-1595), fils naturel de l’infant Louis de Portugal (autre fils de Manuel ier) et de sa maîtresse Violante (Yolande) Gomes (surnommée le Pélican et suspectée d’être juive). Dom Antonio avait mené une brillante carrière militaire dans les rangs de l’Ordre de Malte. C’est à lui qu’allait échoir la couronne du Portugal en 1580 ; mais après avoir régné un mois, il fut contraint de la céder à Philippe ii d’Espagne et de fuir à l’étranger.

      V. note [2], lettre 430, pour le pape Grégoire xiii (1572-1585).

    8. Non contente d’être déjà veuve du roi Henri ii, reine douairère de France comme mère des rois François ii, Charles ix et Henri iii, Catherine de Médicis (v. note [35], lettre 327) prétendait au trône de Portugal, mais sans chance sérieuse de l’obtenir.

      La BnF conserve un Discours pour prouver les droits de la reine Catherine de Médicis sur le royaume de Portugal (Gallica), manuscrit non signé daté de 1554, simplement paraphé par Jacques Dupuy (né en 1591, v. note [5], lettre 181).

    9. V. note [24], lettre 601.

10.

Cette référence ajoutée dans la marge du manuscrit renvoie à L’Histoire des Pays-Bas de Jean-François Le Petit. {a} La Mort du duc de Parme y est relatée dans le volume 2, année 1592, pages 378‑379 :

« Or, comme les ligueurs de France se promettaient de grandes choses de leur assemblée des états de Paris, {b} et les partisans espagnols se confiaient que {c} le duc de Parme retournerait pour la troisième fois avec une puissante armée, pour faire un grand effort et assurer la couronne de France au roi d’Espagne ou à l’infante sa fille, {d} la mort coupa le filet à sa vie et à ses entreprises. Car s’étant acheminé vers la Picardie avec son armée, composée de sept à huit mille hommes, tant de pied que de cheval, et étant son avant-garde proche de L’Arbre de Guise, {e} il s’arrêta en Arras pour y tenir les états du Pays-Bas en l’obéissance du roi d’Espagne. Il s’était toujours porté mal depuis sa dernière retraite. Étant arrivé en ladite ville, sa maladie rengregea {f} si fort au commencement de septembre qu’il y mourut le second jour en l’hôtel abbatial de Saint-Vaast. {g} […] Il mourut âgé d’environ 48 ans. Étant mort et ouvert, on trouva ses intestins et parties nobles fort offensés ; tellement qu’il ne pouvait être de longue vie. On a eu cette opinion, et lui-même le disait, qu’on l’avait par deux fois empoisonné ; < ce > dont les Italiens de sa suite et maison ne feignaient, aux fontaines de Spa, {h} d’en accuser les Espagnols avec grande exécration. »


  1. Saint-Gervais, 1604, v. note [21] du Borboniana 5 manuscrit.

  2. En février 1590, après l’assassinat de Henri iii (août 1589), le duc de Mayenne, meneur de la Ligue catholique, convoqua des états généraux pour régler la succession du défunt roi, car les ligueurs n’acceptaient pas qu’elle eût échu au protestant Henri iv. Après maints atermoiements, ces états généraux, dits de la Ligue, allaient se réunir à Paris de janvier à août 1593 (et aboutir à la conversion de Henri iv au catholicisme).

  3. Étaient confiants dans le fait que.

  4. Philippe ii ordonnait pour la troisième fois au duc de Parme et à ses troupes flamandes d’entrer en France pour soutenir les ligueurs dans leurs combats contre Henri iv : le duc avait précédemment fait lever les sièges de Paris, en août 1590 (v. infra note [24]), puis de Rouen, en avril 1592 (v. infra notule {k}).

    L’infante Isabelle Claire Eugénie d’Autriche (v. notule {b}, note [23] du Grotiana 2) vivait alors à Madrid, auprès de son père, Philippe ii.

  5. Hameau de l’Avesnois, proche de Landrecies (v. note [1], lettre 236).

  6. S’aggrava.

  7. Sic pour décembre. V. note [2], lettre 636 pour l’abbaye Saint-Vaast d’Arras.

  8. V. note [7], lettre 292.

Trois autres sources fournissent des renseignements complémentaires.

  1. Jacques-Auguste i de Thou n’a pas parlé de poison, mais a ajouté quelques détails intéressants à la biographie d’Alexandre Farnèse (Histoire universelle, livre civ, règne de Henri iv, année 1592, Thou fr, volume 11, pages 569‑570) :

    « […] l’incommodité de sa dernière blessure, {a} jointe à son ancienne maladie, et le déplaisir de voir tomber en décadence les affaires de Flandre, tandis qu’on l’obligeait à porter la guerre dans un royaume étranger, augmentèrent son mal et le réduisirent à l’extrémité. […]

    Il avait rendu de grands services à l’Espagne, mais la perte de cette flotte, qui avait épuisé tant de trésors, {b} les avait effacés. Ses envieux répandirent le bruit qu’il n’avait pas voulu secourir cette flotte, avec des vaisseaux plats, dans le temps qu’elle luttait contre les vents ; ce qui l’avait fait soupçonner de vouloir plutôt prolonger que terminer la guerre, et d’avoir conçu de la jalousie de ce qu’on avait confié à un autre qu’à lui l’expédition d’Angleterre. Ses succès en France avaient en quelque façon écarté ces soupçons : il y avait fait lever le siège de Paris et de Rouen, et s’était acquis par là une si grande réputation qu’on ne croyait rien au-dessus de son habileté militaire ; il était sorti avec honneur de la lice où il était entré avec un grand roi, {c} qui n’était pas moins bon capitaine et habitué à vaincre. Il mourut, pour ainsi dire, dans la fleur de ses succès. On ne put jamais rien lui reprocher du côté de la fidélité pour son prince, {d} ni du côté de la guerre, ce qui mit le comble à son bonheur. »


    1. V. infra notule {o}.

    2. L’Armada de 1588, v. supra note [8].

    3. Henri iv.

    4. Philippe ii.

  2. Pour appuyer et éclairer ses dires, le Borboniana aurait pu citer la curieuse :

    Histoire des choses les plus mémorables advenues en l’Europe depuis l’an onze cent xxx jusques à notre siècle. Digérées selon le temps et ordre qu’ont dominé les seigneurs d’Enghien, terminés ès familles de Luxembourg et de Bourbon. La page suivante déclarera plus amplement le contenu de cette Histoire. Par Pierre Colins, {a} chevalier et seigneur d’Heetfelde. {b}

    La politique franco-espagnole et la mort du duc de Parme figurent en deux endroits du livre iii.

    • Sur les liens de la Ligue avec l’Espagne (pages 535‑536) :

      « Or, comme cette Ligue ne se pouvait sans les moyens du roi notre prince, {c} il y avait un certain commissaire nommé Moreo, Espagnol, {d} qui en cela était agent et hantait secrètement le duc de Guise, {e} fournissait et distribuait les doublons, selon et < de > la part que le duc de Guise lui en donnait avis et ordonnance. Au demeurant, pour faire ses menées tant plus dextrement et en cachette, il faisait semblant qu’il était espagnol des frontières, et que sa mère était française ; et comme il avait commis un homicide en Espagne, < il > sollicitait ledit seigneur duc pour avoir lettres de faveur du roi de France {f} au roi d’Espagne, afin d’obtenir sa rémission.

      Or, comme les rois ont des grandes oreilles, le roi {g} fut ponctuellement informé de ce que tramait ce bon commissaire ; il le fit pourtraire {h} et proscrire, promettant par cris publics grande somme à qui le pourrait tuer. Il se sauva aux Cordeliers de Paris {i} et se déguisa, en sorte qu’il échappa pour un marchand de pourceaux, et en chassa {j} devant soi parmi la ville de Meaux. Le plus grand artifice dont il usait à se déguiser était de varier la façon de sa barbe, selon que m’a dit son serviteur, qui l’a servi jusques à la mort ; mort qui l’a saisi après le décès du roi, {k} en la ville de Meaux, d’un très cruel et très véhément poison, qui lui causait une convulsion de tous les membres du corps. Ce serviteur avait opinion (selon le dire commun) que le duc de Parme avait été auteur de cet empoisonnement, à cause que son maître, Moreo, l’avait trop bravé de hâter le secours que le roi d’Espagne avait désigné à la défense des ligueux de France ; défense qui déplaisait au duc de Parme, à raison qu’elle a diverti les forces et l’argent d’Espagne, pour donner loisir et moyen aux Hollandais de former leur État, se fortifier contre le roi notre prince, et d’étendre leurs limites par la prise de plusieurs notables villes, si comme de Groningue, de Nimègue, de Zutphen, {i} des villes d’Overijszel. Ce n’était pas donc sans sujet que le duc de Parme n’approuvait le secours de la Ligue. {l}

    • Sur la mort d’Alexandre Farnèse (pages 588‑589) :

      « Le duc de Parme retourna au pays avec la gloire d’avoir levé le siège devant Paris, mais point d’avoir diminué le courage ni le droit que le roi avait à la couronne, qui demeura encore une fois maître de la campagne, et mit le siège devant la ville de Rouen, où le duc de Parme l’alla aussi déplacer, non sans rencontrer d’escarmouche au Pont de l’Arche, {m} où ledit seigneur duc fut blessé sur le haut de son épaule d’une plaie d’honneur, {n} sans péril de mort ni d’être estropié. Néanmoins, la plaie ne fut encore guérie au jour de son trépas car, se mettant au lit en l’abbaye de Saint-Vaast en Arras, demanda au chirurgien, en ôtant l’emplâtre pour en mettre la nouvelle, si elle sentait, qui eût été signe de bonne santé, répondit que oui ; {o} depuis a dit que non, mais ne l’avait voulu contrister, bien qu’il aperçût le corps disposé à la mort ; aussi ne s’est-il plus relevé du lit ; ains {p} fut trouvé le lendemain agonisant, et fut transporté en cette agonie hors de sa chambre en une galerie sans plus retourner ni en sens ni en connaissance, et passa le pas des autres mortels au mois de décembre 1592. Le chirurgien qui a fait ouverture de son corps l’a jugé empoisonné, maladie ordinaire des grands personnages redoutés. »


      1. Auteur wallon natif d’Enghien (Hainaut) en 1560, anobli en 1630.

      2. Mons, François de Waudré, 1634, in‑4o de 660 pages, divisé en 3 livres.

      3. Philippe ii : c’est un Flamand qui écrit.

      4. La fin de la présente note présente le personnage, qui n’était pas commissaire, mais commandeur (de l’Ordre de Malte).

      5. Henri ier de Lorraine, le Balafré, duc de Guise, assassiné à Blois en 1588 (v. note [1], lettre 463).

      6. Henri iii, roi de France.

      7. Archaïsme : « citer en justice » (La Curne de Sainte-Palaye).

      8. V. note [10], lettre 52.

      9. Les mena en troupeau.

      10. Assassinat de Henri iii le 2 août 1589.

      11. Les insurgés hollandais, menés par Maurice de Nassau, ont pris ces villes en 1591 (Nimègue et Zutphen) et 1594 (Groningue) : les va-et-vient chronologiques de Colins sont assez imprécis et malaisés à suivre.

      12. Le duc de Parme n’approuvait pas (mais finit par exécuter, en 1590) le soutien que Philippe ii procurait à la Ligue : il le jugeait dangereux pour la paix des Flandres (v. infra la fin du dernier extrait transcrit dans la présente note) ; tuer Moreo pouvait être pour lui un moyen de trancher le lien entre les ligueurs et le Espagnols.

        Tout cela établit pourtant un délai de deux ans (août 1590-décembre 1592) entre le décès de Moreo et celui du duc de Parme, alors que le récit du Borboniana semble les donner pour quasi contemporains.

      13. Après avoir levé le siège de Paris, en septembre 1590, Henri iv avait assiégé Rouen, sans plus de succès, de décembre 1591 à mai 1592. V. note [44], lettre 197, pour la place forte du Pont de l’Arche.

      14. Humiliante.

      15. Une pourriture dite noble (mais malodorante) était alors signe qu’une plaie évoluait favorablement.

      16. Mais, et ainsi.

  3. L’historien espagnol Carlos Coloma (1573-1637) a été plus disert sur le commandeur Don Juan Moreo (Moré dans le manuscrit du Borboniana) dans ses Guerras de los Estados Baxos desdo el año de m.d.lxxxviii hasta el de m.d.xcix [Guerres des Pays-Bas de 1588 à 1599…], {a} comme en a attesté J. Du Mont, baron de Carels-Croon, dans son Corps universel diplomatique du droit des gens… {b} avec ce commentaire et la traduction de cet extrait (tome ii,, première partie, page li) :

    « Mais puisque nos historiens ne font aucune mention du commandeur Moreo, qui fut le principal instrument du traité de Joinville, {c} je crois que l’on sera bien aise d’apprendre quelques particularités de sa vie. Voici donc ce qu’en dit Don Carlos Coloma dans le troisième et le septième livre de son histoire des guerres de Flandres.

    “ Le trentième d’août 1590 mourut à Meaux le commandeur Juan Moreo, homme adroit, vif et pénétrant qui, de pauvre chevalier de Malte, parvint à un si haut degré d’autorité et de réputation qu’il fut le premier mobile des guerres civiles dont la France fut si longtemps agitée. Distributeur prodigue de l’argent de son roi, négociateur hardi et heureux à suborner ceux dont il voulait acheter les services, tellement maître de l’esprit et du cœur du duc de Guise qu’il le rendit tout espagnol, et le plus irréconciliable ennemi des huguenots et de leurs fauteurs, sans nulle exception, ce fut lui qui fit entrer dans la Ligue Balagny, seigneur de Cambrai, {d} et qui l’affermit dans ce parti en lui payant ponctuellement douze mille ducats par mois. {e} Comme il mourut au sortir d’un festin, ce fut le bruit commun que le duc de Parme, qui se trouvait alors à Meaux, l’avait fait empoisonner pour se venger de certaines lettres que ce gentilhomme avait écrites contre lui à la cour d’Espagne. ” […]

    Enfin, il est certain que la Ligue de Joinville fut aussi fatale aux Pays-Bas qu’à la France ; et que si Philippe ii eût employé à la défense de ces provinces les millions qu’il envoya aux Guise et aux autres chefs de l’Union, il fût venu à bout des Hollandais, qui sont assurément encore plus obligés de leur établissement à sa mauvaise politique qu’à leur courage. »


    1. Anvers, Pedro et Iuan Bellero, 1625, in‑4o de 579 pages, non traduit en français.

    2. Amsterdam et La Haye, P. Brunel et al. 1726, in‑4o.

    3. Conclu entre les Guise et Philippe ii le 31 décembre 1584.

    4. Jean ii de Montluc, v. notule {a}, note [55] du Borboniana 1 manuscrit.

    5. Trois à six fois autant de livres tournois selon qu’il s’agissait de ducats d’argent ou d’or (v. note [52] de l’Autobiographie de Charles Patin).

Ces trois références complémentaires expliquent mais ne confirment pas le duel entre Moreo et Farnèse, à coups de poisons, que relate le Borboniana.

11.

C’est-à-dire sans accepter de faire le moindre crédit.

Jean (Janus) Ribit (ou Ribbits) de La Rivière (Genève, vers 1546-Paris 1605), médecin calviniste d’origine genevoise, avait soigné et courtisé plusieurs nobles protestants français, dont le duc de Bouillon, Henri de la Tour d’Auvergne (v. note [2], lettre 187). À la mort de Jean d’Ailleboust (1594, v. note [7], lettre 159), La Rivière lui succéda dans la charge de premier médecin du roi Henri iv (v. note [7] de la Consultation 20) ; il la remplit jusqu’à sa mort et André i Du Laurens (v. supra note [4]) l’occupa après lui.

Les biographies de Jean de La Rivière et de son homonyme Roch Le Baillif, sieur de La Rivière (v. note [18], lettre 408), sont difficiles à démêler : il me semble que, comme bien d’autres, le Borboniana a ici pu confondre Janus avec Roch quand il qualifiait le premier d’empirique, d’athée et de débauché, reproches dont on a plutôt accablé le second.

12.

Jean Héroard {a} a beaucoup parlé des nourrices du petit Louis dans son Journal de toutes les actions et de la santé de Louis, dauphin de France, mais sans rapporter cette anecdote. On y lit néanmoins que le nourrisson princier, né le 27 septembre 1601, était vorace et assécha plusieurs des femmes qui étaient appointées pour l’allaiter, comme en attestent ces extraits de l’année 1601 (édition de Paris, Firmin Didot, 1868, in‑8o, tome premier, pages 6‑9).

« Le 28 septembre, vendredi, à Fontainebleau. Sa nourrice fut damoiselle Marguerite Hotman, et reconnaissant qu’il avait peine à téter, il lui fut regardé dans la bouche, et vu que c’était le filet qui en était cause ; sur les cinq heures du soir, il lui fut coupé à trois fois par M. Guillemeau, chirurgien du roi. {b} […]

Le 10 < octobre >, mercredi. […] Depuis le lendemain de sa nativité, il avait le cri fort et puissant, ne ressentant aucunement le cri et le vagissement des enfants, ce qu’il n’a jamais fait ; et quand il tétait, c’était à si grandes gorgées, élevant sa mâchoire si haut, qu’il en tirait plus à une fois que les autres ne font en trois ; aussi sa nourrice était à toute heure presque à sec. […]

Le 19 < octobre >, vendredi. Sur le défaut de lait reconnu par plusieurs fois en sa nourrice par MM. de La Rivière, Du Laurens, Vido {c} et moi, assemblés par le commandement de LL. MM., {d} il fut résolu que Mlle Hélin, femme Lemaire, seconde nourrice, donnerait le lait à Mgr le Dauphin pour secourir la première. »


  1. V. note [30], lettre 117.

  2. Le filet (aujourd’hui appelé frein) est le « petit filament de chair qui est sous la langue, et qui empêche quelquefois de parler [et de téter], si on ne le coupe » (Furetière). V. note [15], lettre 3, pour le chirurgien Jacques Guillemeau, père de Charles.

  3. V. supra notes [4] pour André i Du Laurens, et [11] pour Jean de La Rivière. Je n’ai pas identifié le dénommé Vido.

  4. Leurs Majestés.

13.

« ma maladie a pris de profondes racines ».

V. note [27], lettre 146, pour la 63e année d’âge, tenue pour être la grande climatérique, en raison des événements critiques qui pouvaient frapper ceux qui la parcouraient. En disant être sorti de la sienne depuis trois semaines, Nicolas Bourbon datait précisément sa confidence du 15 mars 1639.

Une insomnie tenace est la seule maladie dont Bourbon se soit autrement plaint dans le Borboniana : v. la note [25] de sa 6e partie.

En outre, il confirme ici que son père était médecin en Champagne, mais je ne suis pas parvenu à connaître son prénom. Nicolas avait aussi vainement recueilli les doctes avis de Jean Duret (v. note [3], lettre 149) et Simon ii Piètre (v. note [5], lettre 15).

14.

« La “ vulve de l’opulente vieille ” {a} ne lui a rien valu de bon. Il croit que l’or peut procurer les honneurs. »


  1. Juvénal, Satire i, vers 39, où n’en déplaise aux prudes oreilles, « vulve » est bien la seule traduction de vesica qui soit adaptée au contexte.

    Ce n’est que le premier d’une série de méprisants commentaires de Nicolas Bourbon sur les femmes, fidèles à l’esprit masculin de son temps.

V. note [44], lettre 152, pour le « droit annuel » (ou paulette) dû par les officiers royaux de la magistrature et de la finance pour autoriser la transmission héréditaire de leur charge.

Sans lien de parenté avec son homonyme, qui était conseiller à la Grand’Chambre (v. note [24] des Comptes de la Faculté de médecine de Paris en 1563 dans les Commentaires de Guy Patin), Nicolas Chevalier (ou Chevallier), sieur de Videville et des Vignaux, était le seul fils de Jacques, conseiller au Parlement de Paris reçu en 1569, puis monté à la Grand’Chambre, mort en 1602.

Dès 1588, Nicolas avait été reçu conseiller en survivance de son père, puis maître des requêtes en 1595, et enfin premier président de la Cour des aides en 1610 (Popoff, no 938). Il était mort en 1630 après avoir rempli diverses autres fonctions politiques et diplomatiques au service de la Couronne.

En 1595, Nicolas avait épousé Madeleine de Crèvecœur, veuve de Benoît Melon (ou Mellon), sieur de Videville, président en la Chambre des comptes. Madeleine ne laissa pas à Nicolas, son second époux, le temps de se remarier avec une femme plus jeune, car elle mourut deux mois avant lui, sans lui avoir donné d’enfants.

15.

« Pourquoi ses richesses n’ont-elles pas permis au tout-puissant chevalier de l’emporter ? » : vers (dont je n’ai pas trouvé la source) qui visait l’opulent Nicolas Chevalier.

V. note [15] du Borboniana 3 manuscrit pour Antoine Le Camus, seigneur de Jambeville, président au mortier du Parlement de Paris en 1602 (qui refusa sa fille à François ii à Leclerc du Tremblay, devenu plus tard le fameux Père Joseph).

16.

Alexandre ii Faucon (v. note [11], lettre 745), était ce chevalier de Ris que la satire disait « Né d’une fortune déshonorée ».

Il était en effet petit-fils d’Alexandre i Faucon (ou Falcon), « natif de Montpellier, [qui] se disait issu d’une ancienne famille de la ville de Florence, alliée à celle des Médicis et de Bucelli ; il épousa Françoise d’Albiac, fille de Charles d’Albiac, premier président en la Chambre des comptes de Languedoc » (Popoff, no 1555). Étant donné ses exactions, sa présidence de la Cour des monnaies (devenue souveraine en 1552) n’est gère attestée : une quittance de 1541, conservé aux Archives nationales le dit « général des monnaies à Paris » Son frère François (mort en 1565) fut successivement évêque de Tulle, Orléans, Mâcon et Carcassonne.

17.

La famille Bourgneuf de Cussé (ou Cucé) a donné plusieurs premiers présidents au parlement de Bretagne, dont René, reçu en 1570, et son fils Jean, en 1597.

Le Borboniana ne cite pas Claude Faucon de Ris (1536-1601), bien qu’il soit nécessaire de le connaître pour bien suivre le récit : fils d’Alexandre i (v. supra note [16]) et père d’Alexandre ii, Claude Faucon fut nommé conseiller au Parlement de Paris en 1568, puis président de la première des Enquêtes en 1587. En même temps qu’il entrait dans cette dernière charge, il fut aussi nommé premier président de Rennes (de 1587 à 1597) ; mais il confia « par commission » cette présidence à son fils Alexandre ii (qui était alors conseiller en ce parlement), pour assurer l’intérim entre René et son fils Jean.

Ce Jean de Bourgneuf de Cussé avait précédemment été reçu conseiller au Parlement de Paris en 1583, puis maître des requêtes en 1587 (Popoff, no 713), et fut premier président du parlement de Bretagne jusqu’à sa mort en 1636. Sans doute l’avait-on jugé trop jeune pour occuper un si haut office en 1587.

18.

V. notes :

  • [4], lettre 208, pour Maximilien i de Béthune, duc de Sully en 1606 et surintendant des finances de 1598 à 1611 ;

  • [7], lettre 36, pour le théologien et philologue calviniste français Isaac Casaubon, qui fut pensionné par la Couronne de France de 1600 à 1610 (mort de Henri iv).

mot du guet : « parole qui sert de signal pour discerner l’ami de l’ennemi. Il se donne par le commandant aux officiers, ce qui empêche les surprises des ennemis, les communications des traîtres et des espions ; on change tous les soirs le mot du guet » (Furetière).

19.

« de l’utérus : la rétention de la semence ».

Simagrées : « certaines façons affectées ; petites grimaces, minauderie vicieuse, affectation de gestes et de contenances qui rendent une personne ridicule. Les précieuses font mille simagrées pour paraître plus belles, plus aimables. Les gens de bon goût se moquent de ces impertinentes simagrées. Ces grimaces et ces petites simagrées donnent de la pointe au mérite d’une jolie personne et la font valoir » (Trévoux).

V. notes :

  • [1] du Traité de la Conservation de santé (chapitre viii), pour ce qu’on entendait par la semence féminine, et pour sa physiologie et sa pathologie ;

  • [10], lettre 490, pour l’hystérie ou métromanie (ici qualifiée de renversement de l’esprit), qu’on croyait alors généralement causée par la rétention des règles (aménorrhée) ;

  • [36] de L’Homme n’est que maladie pour le détail de ses manifestations et de ses causes ;

  • [1], lettre 18, pour la diablerie du couvent de Loudun (1633-1634), que les esprits raisonnables attribuaient à l’hystérie des religieuses (et à la perfidie de Richelieu).

20.

Martial, Épigrammes, livre xi, 71 (où j’ai ajouté, entre chevrons, le 3e vers que le Borboniana a omis de transcrire) :

« Léda {a} disait à son vieux mari qu’elle était hystérique et lui réclamait impérativement d’être sautée. Elle pleure, elle geint, proclamant que s’il lui refuse un secours de telle nécessité, elle préfère se donner la mort. Le vieillard la supplie de vivre et de ne pas périr en la fleur de son âge ; il autorise à un autre de lui faire ce qu’il n’a jamais pu lui offrir. Aussitôt entrent les remédiants et sortent les remédiantes, {b} et Léda met les jambes en l’air : oh le pénible remède que voilà ! »


  1. Sans lien, autre que le nom et la lubricité, avec la femme de Tyndare que Jupiter aima sous la forme d’un cygne.

  2. Je n’ai pas trouvé meilleure façon de traduire l’ironie de Martial : dans sa langue, medicus et medica étaient l’homme et la femme (généralement esclaves) qui soignaient.

21.

Sauf pour le remplacement contextuel initial de ad quam par ad medicinam, cette transcription est strictement fidèle à ce que Jacques-Auguste i de Thou a écrit de l’insigne Jacques Houllier (v. note [9], lettre 131) dans son Histoire universelle (livre xxxiv, règne de Charles ix, année 1562, édition latine de Paris, 1609, 3e partie, tome v, pages 580‑581) :

« dans sa pratique médicale, ce fut un homme riche et âpre au gain, qui s’est amassé une immense fortune en exerçant dans une ville fort peuplée ; {a} moins enclin à la méditation approfondie, il a appliqué son jugement très perçant à soigner avec heureux succès les maladies désespérées, que ne connaissent guère ceux qui fatiguent leurs mules {b} à courir les rues dans la hâte de faire leurs visites. »


  1. Sauf lourd contresens, que je demanderais alors aux aimables lecteurs de bien vouloir excuser, ma traduction, plus fidèle, va jusqu’à inverser le sens de celle qu’on lit dans Thou fr (volume 4, page 488), dont les interprètes redoutaient sans doute encore (bien que publiant en 1734) de froisser les descendants de Houllier :

    « bon médecin, riche et désintéressé, moins appliqué à s’enrichir des gains immenses que procure la profession de médecin dans une ville aussi peuplée que Paris, qu’à étudier, connaître et guérir les maladies désespérées, il y réussit plus heureusement que tous ceux qui, contents de fatiguer leurs mules par un grand nombre de courses et de visites, ne se donnent pas le temps de les connaître. »

  2. Montures ordinairement utilisées par les médecins de Paris pour aller consulter au chevet des malades.

22.

« de là a prévalu l’idée que l’habitude de recevoir rend la gent médicale cupide » : adage probablement bourbonien car je ne lui ai pas trouvé de source latine.

23.

Ces vers de Mathurin Régnier (Chartres 1573-Rouen 1613), poète français et chanoine de Chartres (en 1609), sont tirés de sa Satire ii (pages 5‑6). {a}

Le chapitre premier, Vie et caractère de Régnier (pages 2‑7), du Mathurin Régnier de Joseph Vianey {b} confirme et enrichit les dires du Borboniana :

« Son père, Jacques Régnier, qui fut échevin de Chartres en 1595, appartenait à l’une des familles les plus notables de la ville. Sa mère, Simone Des Portes, était la sœur du poète Des Portes […]. {c} On ne sait comment fut élevé le jeune Mathurin. […]

Ce qui est vraisemblable, c’est qu’ébloui par la fortune rapide de son beau-frère, Jacques Régnier rêva pour son fils la bonne table, les dix mille écus de revenu, la gloire littéraire du mieux renté des beaux esprits ; et qu’en bon oncle, le favori du roi {d} se chargea de l’enfant et conseilla de le faire entrer dans les ordres. Mathurin fut tonsuré le 31 mars 1582. Tout jeune encore, il fut attaché à la personne d’un puissant prélat et partit pour l’Italie […].

Le 16 février 1587, le cardinal de Joyeuse {c} avait été nommé protecteur des affaires du roi en Cour de Rome à la place du cardinal d’Este, décédé. {e} Il n’avait pas vingt ans quand il avait été pourvu d’un archevêché, il n’en avait pas plus de vingt et un, quand il avait été créé cardinal ; il en avait vingt-cinq quand il fut élevé à ces hautes fonctions de protecteur, habituellement réservées aux neveux des papes ou aux membres des familles ducales de l’Italie. Il comprit que le sacré Collège les verrait avec déplaisir confiées à un Français, à un simple gentilhomme, {f} à un si jeune prélat. Il se dit, non sans raison, que pour s’imposer aux Romains, il fallait avant tout les éblouir, et se composa une cour princière. […] Sa maison constituée, sans se douter que le fils d’un bourgeois en serait un jour le membre le plus illustre, il alla prendre possession personnelle de son archevêché, […] < puis il > fit à Rome une entrée triomphale et eut des appartements plus beaux que ceux du pape lui-même. Après avoir étonné ses collègues par son luxe, il conquit leur sympathie par sa haute intelligence, sa présence d’esprit et sa belle humeur. Il n’était pas à Rome depuis six mois qu’il était devenu le porte-parole du sacré Collège. Tandis que tous les vieux prélats italiens courbaient passivement la tête devant l’irascible Sixte Quint, {g} ce jeune Français opposait aux emportements du pape le plus imperturbable sang-froid et finissait toujours par se faire écouter. Des vertus dignes de son rang achevèrent de créer au nouveau protecteur une situation prépondérante à la Cour pontificale. […] Si l’on songe que le premier secrétaire du protecteur était le futur cardinal d’Ossat et que l’ambassadeur était le marquis de Pisani, père de Mme de Rambouillet, {h} le plus honnête homme sans contredit de la cour de Henri iii, on conviendra sans doute que jamais prince ne fut représenté par de plus braves gens et de meilleurs diplomates que ce jeune roi. {i}


  1. Édition de Paris, Samuel Thiboust, 1616, in‑8o de 396 pages

  2. Paris, Hachette et Cie, 1896, in‑8o de 322 pages.

  3. V. supra note [7].

  4. Henri iii.

  5. Luigi d’Este (1538-1586), cardinal en 1561, protecteur de la France de 1573 à sa mort.

  6. La noblesse des Joyeuse remontait tout de même au xiiie s. ; de plus, François était frère du maréchal-duc Anne de Joyeuse, beau-frère et principal favori du roi Henri iii (v. première notule {a}, note [47] du Borboniana 8 manuscrit). François avait été reçu cardinal en 1583 et consacré archevêque de Narbonne en 1586.

  7. V. note [41] du Naudæana 1.

  8. V. notules {e}, note [27] du Borboniana 10 manuscrit, pour le marquis de Pisani, et {a}, note [4], lettre 23, pour sa fille, la marquise Catherine de Rambouillet.

  9. Le cardinal de Joyeuse quitta ses fonctions romaines à la mort de Henri iii. Régnier demeura dans sa suite et le suivit dans ses nombreuses missions diplomatiques, principalement dévolues à la réconciliation de Henri iv avec la papauté.

24.

Henri iv, alors roi protestant de France, honni et refusé par les catholiques, entreprit le siège et blocus de Paris, tenue par la Ligue, à partir du 12 mai 1590 ; il leva le siège le 30 août suivant, face à la puissante armée réunie par les ducs de Mayenne et de Parme (v. supra note [10]), contre laquelle il n’était pas en mesure de combattre.

V. note [8], lettre 193, pour le cimetière parisien des Innocents et son charnier (dit des Lingères). Les Mémoires-journaux de Pierre de L’Estoile ont aussi parlé du macabre pain que de cyniques prélats recommandaient aux Parisiens affamés (édition de Paris, 1878, tome 5, pages 26‑27) :

« Le vendredi 15e de juin 1590, dom Bernardin Mandoze, ambassadeur d’Espagne, se trouva en une assemblée chez M. Courtin, conseiller de la Cour, {a} où se faisait une épreuve du pain auquel on mêlait de l’avoine, et où le Conseil se tenait pour donner ordre à la famine qui s’augmentait à Paris de jour en jour ; où ledit ambassadeur fit ouverture d’un moyen étrange, et duquel on n’avait jamais ouï parler, qui était qu’il était besoin de faire passer sous la meule et par le moulin les os des morts qui sont aux Innocents de Paris, et les réduire en poudre, pour d’icelle, trempée et mollifiée avec de l’eau, en faire du pain, qui pourrait servir pour nourrir ceux qui n’avaient point de blé ni moyen d’en avoir ; opinion qui fut tellement reçue qu’il ne se trouva homme en l’assemblée qui y contredît. {b}

Amenzoar {c} dit quelque chose d’approchant de cela, non toutefois du tout {d} semblable, livre 3e, traité 3e, chapitre 4e, de Epidemia : Redii, inquit, in Hispaniam, et vidi homines qui comedebant orobum, quibus dolor stomachi sequebatur. Et vidi similiter, in civitate quadam, quæ vocabatur Mazarus, homines qui, propter intensam famem, quærebant et frangebant ossa antiqua et vetusta cadaverum, et comedant medullas eorum, et moriebantur subito. » {e}


  1. Bernardino de Mendoza fut ambassadeur d’Espagne en France de 1584 à 1591 ; v. note [27] du Borboniana 8 manuscrit pour Jean Courtin.

  2. L’histoire ne dit pas si on fabriqua cette saleté anthropophage, ni si quiconque en consomma.

  3. Sic pour Avenzoar, v. notule {b}, note [57], lettre 104.

  4. Exactement.

  5. En dépit de sa référence précise, je n’ai pas trouvé cette citation dans les quelques ouvrages d’Avenzoar qui ont été traduits en latin ; en voici néanmoins une traduction :

    « Je suis revenu en Espagne, dit-il, et j’y ai vu des hommes qui mangeaient de l’orobe, {i} en souffrant ensuite de douleurs d’estomac. J’ai vu pareillement, dans une ville qui s’appelle Mazarus, {ii} des hommes qui, en raison de la famine, ramassaient et brisaient les vieux et anciens os des cadavres et en mangeaient la moelle, puis ils mouraient soudainement. »

    1. Plante légumineuse apparentée aux lentilles, dont les graines servent à fabriquer une farine dotée de vertus nutritives et médicinales.

    2. Probablement Zamora (Castille-et-León).

La Satire Ménippée (v. infra note [35]) en a aussi parlé dans sa Harangue de Monsieur le lieutenant {a} pages 58‑59, réédition de Paris, 1882 :

« Je ne veux passer sous silence les artifices, ruses et inventions dont j’ai usé pour amuser et retenir le peuple, et ceux qui nous cuidaient {b} échapper. En quoi il faut reconnaître que Madame ma sœur, {c} ci-présente, et Monsieur le cardinal Cajétan, {d} ont fait de signalés services à la foi par subtiles nouvelles et Te Deum chantés à propos, et drapeaux contrefaits en la rue des Lombards, {e} qui ont donné occasion à plusieurs de mourir allègrement de mâle rage de faim plutôt que parler de paix. Et si on eût voulu croire Monsieur Mendoze, zélateur de la foi et amateur de la France, s’il en fût onc, {f} vous n’auriez plus cette horreur de voir tant d’ossements aux cimetières de Saint-Innocent et de la Trinité, et les eussent les dévots catholiques réduits en poudre, bus et avalés, et incorporés en leur propre corps, comme les anciens troglodytes {g} faisaient leurs pères et amis trépassés. »


  1. Charles de Lorraine, duc de Mayenne (v. note [6], lettre 445).

  2. Pensaient.

  3. Catherine de Lorraine (1552-1596), duchesse de Montpensier, « la reine de Paris », sœur d’Henri duc de Guise, le Balafré, et du susdit duc de Mayenne.

  4. Enrico Caetani (1550-1599), légat pontifical en France (1589-1590).

  5. « Allusion aux fausses nouvelles répandues par les chefs de la Ligue pour entretenir la confiance du peuple, et à de faux drapeaux que fit faire en 1589 la duchesse de Montpensier, et que l’on suspendit aux voûtes de Notre-Dame, comme trophées pris à l’ennemi » (note de Charles Marcilly, 1882).

  6. Jamais.

  7. Peuple antique, que le mythe disait vivre dans des cavernes quelque part en Arabie, et à qui on prêtait de sauvages coutumes.

25.

La teneur de cette annotation marginale laisse penser que Guy Patin en est probablement l’auteur : elle renvoie à un ouvrage qu’il connaissait bien, les Lettres et ambassades de Philippe de Fresne-Canaye. {a}

Dans le troisième tome, livre cinquième, les pages 118‑119 correspondent à l’ambassade française de Fresne-Canaye à Venise. Il écrivait le 11 juillet 1606 à M. de Villeroy, {b} pour lui dire que les Vénitiens sont piqués d’être exclus du jubilé et d’un édit de l’Inquisition contre leurs manifestes, et que, sans le roi, ils s’en fussent ressentis ; il expose quelques points d’accord ; il lui mande aussi le grand scandale et le tort qu’apporte au pontificat cette affaire, et les discours étranges qu’on prêche au public, avec ce passage :

« Vous ne sauriez croire comme, non seulement ce Sénat, mais tout ce peuple s’aigrit des diligences et artifices par lesquels le pape tâche de retirer les ecclésiastiques d’ici, {c} disant qu’il fait tout le contraire de ce que Dieu lui commande de paître ses brebis ; mais les plus grands passent outre et font bien entendre que Sa Sainteté s’abuse fort de penser les avoir de ce côté-là ; et qu’ils sont bien résolus d’endurer pis pour la défense de leur liberté que de voir leurs églises fermées et, par conséquent, le revenu des ecclésiastiques appliqué à la défense de l’État. Il est à désirer que tout cela soit librement rapporté à Sa Sainteté, à ce qu’il pense au fruit qu’il se promet de sa sévérité, qui ne peut être autre, si Dieu ne fait un grand miracle, que de lever le masque sous lequel l’Italie s’est maintenue jusques ici sous son obéissance. Je dis le masque parce qu’en vérité, la religion italienne ne consiste pour la plupart qu’en l’extérieur ; et est aussi différente de notre dévotion française, comme la peinture < l’est > de la vérité. » {d}


  1. Paris, 1636, v. note [4], lettre 25.

  2. V. note [5] du Borboniana 8 manuscrit.

  3. V. note [6], lettre 25, et les autres notes auxquelles elle renvoie, pour l’interdit que le pape Paul v, secondé par les jésuites, avait prononcé contre la République de Venise.

  4. La suite est transcrite dans le 8e extrait qui figure dans la note [4] de la lettre que Guy Patin a écrite à Claude ii Belin le 2 octobre 1635.

26.

« C’est que les gens de bien sont rares, compte-les, ils ne sont guère plus nombreux que les portes de Thèbes ou les bouches de l’opulent Nil » (v. note [6], lettre de Charles Spon, datée du 11 septembre 1657).

27.

Hormis deux infimes additions (que j’ai transcrites < entre chevrons >), cette prose latine est la copie fidèle de trois fragments du livre i (et non ii) des Commentariorum de vita sua [Commentaires sur sa propre vie] (ou autobiographie) de Jacques-Auguste i de Thou. Portant sur son voyage en Italie (en 1574), elle se lit dans son livre i, pages 1170‑1171, de l’édition latine que j’ai consultée. {a} Un court extrait de ce passage antipontifical a déjà été cité et commenté dans le Naudæana 2 (v. sa note [59]).

La relation de de Thou porte sur l’année 1574, quand il était âgé de 21 ans et voyageait en Italie dans la suite de Paul de Foix. {b} Le cardinal Prospero Santacroce (Sainte-Croix en français, Rome 1514-ibid. 1589), coiffé du bonnet en 1565, avait été nonce apostolique en France de 1552 à 1554. Au début du mois de mai, « dans une grotte de sa vigne », il s’adressait ainsi au puissant négociateur de la Couronne de France (Thou fr, volume 1, pages 28‑31, où j’ai aussi ajouté [entre crochets] la traduction partielle des deux etc.) :

« Il dit : {c} “ Vous m’obligez, Monsieur, de découvrir en votre faveur des secrets que l’on voile ici d’un religieux silence, et de vous faire connaître l’esprit de cette Cour, {d} et la sévérité dont elle use avec les étrangers, lorsque l’occasion s’en présente, et qu’elle n’a rien à craindre. Elle n’a pas de plus grande joie que d’embarrasser, par la longueur de ses délais et de sa procédure éternelle, quelque personne de distinction qui s’est soumise à son jugement. L’éclat que cela fait dans le monde fait naître dans les esprits une crainte respectueuse de son autorité. Cependant, cette sévérité n’a lieu qu’autant que la faiblesse ou la crainte, qu’inspire la religion, la font valoir : quand il se trouve un prince assez ferme pour s’exempter de ces bassesses, alors on use d’adresse et de déguisement avec lui, et toute cette rigueur disparaît. Sachez donc que le respect qu’on a pour cette Cour n’est fondé que sur l’opinion des hommes et sur leur patience : {e} ce qui perdrait les autres États, comme a fort bien remarqué un rusé Florentin, fait subsister celui-ci. Ce que j’ai l’honneur de vous dire [est une marque de ma confiance : que ce m’en soit une de votre discrétion et de celle de la personne qui vous accompagne, {f} quoiqu’elle soit encore jeune ; je vous prie instamment que personne ne le sache. Je suis fâché que vous ne m’ayez pas demandé au commencement ce que vous me demandez aujourd’hui : vous auriez évité par une autre conduite ce que vous aurez bien de la peine à réparer par la soumission.]

[…] Comme Pie v, dans sa colère, l’avait plusieurs fois appelé ivrogne, cela donna lieu de rechercher dans la vie Saint-Gouard, {g} et l’on y trouva que non seulement il ne buvait point de vin, mais qu’à peine buvait-il trois verres d’eau en une année. {h} [Si vous m’eussiez demandé conseil dès le commencement, ajouta Sainte-Croix, je vous aurais donné ces instructions, non seulement par rapport {i} à votre caractère, mais encore par rapport à notre amitié] […] ” Après cela, le cardinal de Sainte-Croix pria de Foix de se souvenir du conseil, mais d’oublier celui qui le lui donnait. »


  1. Francfort, Egenolphus Emmelius, 1621, in‑fo de 1 242 pages, troisième et dernier tome de l’édition allemande des Historiarum sui temporis [Histoires de son temps].

  2. Paulus Foxius, v. note [31] du Borboniana 3 manuscrit.

  3. Le cardinal Santacroce parle à Paul de Foix en présence de de Thou.

  4. La curie romaine, v. note [8] du Borboniana 1 manuscrit.

  5. Mot qu’il convient ici de bien relier à son étymologie latine, patior, « je souffre, j’endure » : « vertu, fermeté, constance qui fait souffrir la douleur, l’adversité sans se plaindre, sans murmurer. […] Il ne faut pas abuser de la patience des autres. La patience échappe quelquefois aux plus modérés. Il faut avoir belle patience pour souffrir toutes les sottises, les injustices des hommes sans en rire, sans s’en fâcher » (Furetière).

  6. Jacques-Auguste i de Thou.

  7. En 1571, Charles ix (mort le 30 mai 1574) avait envoyé Jean de Vivonne, marquis de Pisani, seigneur de Saint-Gouart ou Saint-Gouard (1530-1599), en ambassade extraordinaire auprès du Saint-Siège pour réclamer la libération de Galéas de San Severino, comte Cajazzo : ce valeureux colonel italien, qui s’était mis au service de la France, s’était rendu à Bologne pour régler des affaires de famille, mais l’Inquisition l’avait arrêté pour suspicion d’hérésie protestante ; Pie v (pape de 1566 à 1572, v. note [3], lettre 61) répondit à Saint-Gouart « qu’il était fort surpris que le roi très-chrétien prît si fort les intérêts d’un hérétique, qu’il devrait voir punir avec joie ; que cependant, puisqu’il demandait un criminel avec tant d’instance, il examinerait cette affaire avec attention pour marquer au roi les égards qu’il avait pour sa demande. » San Severino fut libéré peu après et rentra en France.

    Saint-Gouart fut ambassadeur de France en Espagne de 1572 à 1583, et nommé maréchal de France en 1585. Le vicomte Guy de Brémond d’Ars a publié sa biographie : Jean de Vivonne, sa vie et ses ambassades près de Philippe ii et à la Cour de Rome (Paris, Plon ; 1884, in‑8o de 396 pages). La fille unique de Saint-Gouart, Catherine, devint Mme de Rambouillet (v. notule {a}, note [4], lettre 23).

  8. Sic : coquille flagrante du texte latin imprimé dans l’autobiographie et transcrit dans le Borboniana : in anno [en une année] pour in die [en un jour].

  9. Eu égard.

28.

Ces deux références portent sur le cardinal franco-italien Séraphin Olivier-Razali (v. note [10] du Naudæana 2).

  1. V. cette même note [10] du Naudæana 2 pour la citation de l’Histoire universelle de Jacques-Auguste i de Thou (livre cxxxi, année 1604, traduction adaptée de Thou fr, volume 14, pages 286‑287) :

    « Séraphin Olivier, homme très recommandable par la candeur de ses mœurs et par son savoir, était fils naturel de François Olivier, qui avait exercé avec tant de gloire la charge de chancelier de France ; {b} c’est ce qu’on a ignoré jusqu’ici. On a su seulement qu’il était né à Lyon, et qu’il avait été élevé à Bologne, sa mère étant bolonaise ; en sorte qu’il passait en Italie pour être moitié français et moitié italien : la France et l’Italie concoururent également à le faire élever au cardinalat. »


    1. François Olivier (Paris 1487-Amboise 1560), seigneur de Leuville, avait été reçu conseiller au Parlement de Paris, puis devint successivement maître des requêtes (1536), président au mortier (1543), garde des sceaux et chancelier de France en 1545, par la destitution de Guillaume Poyet. {i} Il avait aussi conduit diverses ambassades pour le compte de la Couronne.

      Atteint de paralysie et de « fluxion sur les yeux », mais surtout en butte à l’inimitié de Diane de Poitiers, {ii} le Chancelier Olivier perdit les sceaux en 1551. François ii les lui rendit en 1559 et il les conserva jusqu’à sa mort. {iii}

      1. V. notule {b}, note [23] du Borboniana 4 manuscrit.

      2. Fidèle et toute-puissante maîtresse du roi Henri ii (v. notule {b‑i}, note [4] du Patiniana I‑4).

      3. Popoff, no 129.

  2. « Voyez la Gallia purpurata de P. Frizon, page 678, qui a ignoré ces faits et n’a pas lu de Thou » : note ajoutée dans la marge du manuscrit.

    Gallia purpurata qua cum summorum Pontificum, tum omnium Galliæ cardinalium, qui hactenus vixere res præclare gestæ continentur, adiectæ sunt parmæ, et earundem descriptiones. Capita selecta ad cardinalatum pertinentia. Epitome omnium conciliorum Galliæ tam veterum, quam recentiorum. Nomenclatura magnorum Franciæ Elemosynariorum. Opera, et studio Petri Frizon, Doctoris Theologi Parisiensis, in magna Franciæ Eleemosynaria Vicarii Generalis.

    [La France empourprée, qui contient les actions remarquables accomplies jusqu’à ce jour tant par les souverains pontifes que par tous les cardinaux de France, avec leurs armoiries et leurs explications. L’ordre des chapitres suit celui des cardinalats. Abrégé de tous les conciles de France, anciens comme récents. Liste des grands aumôniers de France. Par les soins et les recherches de Petrus Frizon, {a} docteur en théologie de Paris, et vicaire général de la grande Aumônerie de France]. {b}

    La vie du cardinal Séraphin Olivier occupe les pages 678‑680 de ce livre et commence par ce paragraphe :

    De Lugduni nato Seraphino Olivario Italiæ et Europæ oraculo loquar an sileam ? Certe rosa fuit suavissimum doctrinæ et iustitiæ flagrans odorem. Patre editus fuit Olivario Gallo, matre Itala et quidem posthumus, non e percelebri illa apud Arvernos familia Olivaria, ex qua prodiere Iacobus Olivarius Dominus de Leuville, Cancellarius Mediolanensis Ludovico xii. et Princeps Senatus Lutetiani, maritus Magdalenæ L’Huillier de Boullancourt, et Franciscus Olivarius filius Franciæ Cancellarius, Francisco i. Henrico ii et Francisco ii. Regni habenas gubernantibus.

    [Passerai-je sous silence Séraphin Olivier, natif de Lyon, qui fut l’oracle de l’Italie et de l’Europe, ou parlerai-je de lui ? Ce fut assurément une rose qui exhala le très doux parfum de la doctrine et de la justice. Il est vrai qu’il fut le fils posthume d’un père français, dénommé Olivier, et d’une mère italienne ; mais sans appartenir à cette très célèbre famille auvergnate des Olivier, d’où sont issus Jacques Olivier, seigneur de Leuville, chancelier de Milan auprès de Louis xii et premier président du Parlement de Paris, marié à Madeleine Lhuillier de Boullancourt, et leur fils François Olivier, {c} chancelier de France, tandis que François ier, Henri ii puis François ii tenaient les rênes du royaume]. {d}


    1. Pierre Frizon (1586-1651), docteur de Sorbonne en 1623, était aussi pénitencier et chanoine de l’église de Reims. Frizon a donné une traduction de la Bible en français (Paris, 1621), qui corrigeait celle des théologiens de de Louvain, {i} avec un intéressant appendice intitulé :

      Moyens pour discerner les bibles françaises catholiques d’avec les huguenotes. Et l’explication des passages de l’Écriture, selon le sens des Pères qui ont vécu avant et durant les quatre premiers conciles œcuméniques…. {ii}

      1. Lyon, 1558, v. note [40] du Borboniana 5 manuscrit.

      2. Paris, Jean Richer, 1621, in‑4o de 90 pages.
  3. Paris, Simon Le Moine, 1638, in‑4o de 720 pages, ouvrage dédié aux cardinaux Armand et Alphonse de Richelieu.

  4. François était le fils de Madeleine Lhuillier, seconde épouse de Jacques Olivier de Leuville (mort en 1519) : président au mortier du Parlement de Paris (1507), chancelier de Milan (1510, quand la Lombardie était sous domination française), il fut nommé premier président en 1517 (Popoff, no 34).

  5. Cette généalogie insistait curieusement sur le prestige de la famille Olivier, tout en niant que le cardinal en fût issu : comme le laisse entendre l’interrogation initiale de Frizon, il pouvait s’être livré à une pieuse acrobatie, visant à sous-entendre la bâtardise de Séraphin Olivier (qu’il pouvait difficilement ignorer en écrivant plus de dix ans après la parution des Historiarum de de Thou).

29.

« par son union » ou, plus prosaïquement, « en couchant avec François Olivier » : après la naissance de Séraphin Olivier (1538), sa mère (de prénom inconnu), qui était originaire de Bologne, se remaria avec un dénommé Francesco Razali (qui était peut-être banquier à Lucques).

Jean Olivier, sieur de Leuville, baron de Hommet et de La Rivière, petit-fils légitime du chancelier et neveu (caché) du cardinal, fut gentilhomme de la Chambre du roi et mourut en 1597 (Moréri).

V. note [33], lettre 342, pour la Rote ou Cour pontificale de justice.

30.

Térence (v. note [1], lettre 56), Phormion, acte i, scène 1, monologue de l’esclave Dave :

« Quelle injustice ! ce sont toujours ceux qui ont le moins qui engraissent les riches. Ce que le pauvre {a} a épargné à grand’peine, sou par sou, en se privant de tout plaisir, elle {b} va le rafler en une fois, sans se douter du travail qu’il lui en a coûté. »


  1. Geta, autre esclave, ami de Dave.

  2. Le fils de son maître vient de se marier, et le généreux Geta vide son maigre bas de laine pour faire un cadeau à la jeune épouse.

Depuis 1635, la guerre de Trente Ans ravageait la Champagne. Nicolas Bourbon, chanoine de Langres, en était originaire et y conservait de nombreuses attaches.

31.

Cette édifiante réflexion sur ce que signifie « vivre saintement » (ou, plus littéralement, « être saint par sa vie »), loin des débauches « amoureuses » (en tous genres), est suivie de deux références.

  1. Pour vita sanctus, le Borboniana cite ce passage de l’Histoire romaine de Velleius Paterculus (v. note [3], lettre latine 350), livre ii, chapitre xi, § 1, à propos de la guerre de Jugurtha (112‑105 av. J.‑C.) que dirigea Quintus Metellus, valeureux général romain :

    « Son lieutenant fut C. Marius, dont nous avons déjà parlé. Chevalier de naissance, il était grossier et rude, mais de sainte vie ; {a} aussi remarquable à la guerre que détestable pendant la paix, il était affamé de gloire, insatiable, emporté, toujours agité, etc. »


    1. La vertu de Caius Marius, brave rustaud romain que Juvénal a surnommé Arpinas en raison de ses origines modestes (v. note [21], lettre 418), devint général et sept fois consul romain. Mort en 86 av. J.‑C., il ne résista pas à ses succès militaires : il trahit et évinça son patron Metellus qui lui avait permis de se faire un nom ; en 88‑87, au faîte de sa gloire, il mena une guerre civile contre Sylla (v. note [14] du Borboniana 5 manuscrit) ; mais Marius la perdit, et son rival devint consul puis dictateur de Rome.

      Marius avait épousé Julia Cæsaris, tante paternelle de Jules César.


  2. Une note dans la marge du manuscrit ajoute : « Voyez Vossius, in‑4o, 2e partie, page 337. »

    Gerardus Johannes Vossius {a} a édité et commenté Velleius Paterculus, mais je n’en ai pas trouvé d’édition in‑4o en 2 parties qui compte 337 pages. J’ai feuilleté son Velleius Paterculus cum Notis [avec des notes] paru en Hollande à une date compatible avec celle du Borboniana. {b}

    Le commentaire du passage sur Caius Marius, à la page 35 des notes (sur le chapitre xi), cite plusieurs auteurs anciens qui lui ont conféré vilissimam originem [l’extraction la plus basse] : Vossius propose donc forte [peut-être] opportun de remplacer natus equestri loco [chevalier (premier degré de noblesse) de naissance], par natus agresti loco [paysan de naissance].


    1. V. note [3], lettre 53.

    2. Leyde, Elsevier, 1639, in‑12 en deux parties de 116 pages (texte de Veilleius Paterculus) et 128 pages (notes de Vossius), dont le joli frontispice représente Énée fuyant Troie en portant son père Anchise sur les épaule et tenant la main de son fils Ascagne.

32.

V. note [9], lettre 92, pour Philippe de Cospéan, alors évêque de Lisieux. Il n’enseignait plus depuis longtemps dans les collèges. Les leçons auxquelles il manquait étaient à prendre dans le sens liturgique de « petite lecture, qu’on fait à chaque nocturne des matines, de quelques extraits de la Bible, des Pères, ou de l’histoire du saint dont on fait la fête ; on appelle un office de neuf leçons celui qui a trois leçons à chaque nocturne ; les leçons de Ténèbres sont tirées de Jérémie ; il y a aussi de brèves leçons dans les heures [prières du missel] ; on les a appelées ainsi parce qu’elles ne se chantent point comme les psaumes et les hymnes, et qu’on ne fait que les lire » (Furetière). M. de Cospéan pensait donc plus à s’enrichir qu’à lire tous les jours son bréviaire. La vanité, l’avidité et l’impiété de ce prélat inspiraient trois antiques citations poétiques à Nicolas Bourbon.

  1. Juvénal, Satire i (vers 106‑116) :

    « “ Quel avantage procure donc la pourpre, {a} puisque, près de Laurentum, Corvinus fait paître des brebis affermées ? J’ai, moi, plus d’argent que Pallans et que les Licini. ” {b} Que les tribuns patientent donc, victoire à la richesse, et que cet homme naguère arrivé en cette ville, les pieds blanchis, n’aille pas laisser le prêtre passer devant lui ! {c} Chez nous, la majesté des richesses n’est-elle pas sainte entre toutes ? Et pourtant, ô funeste argent ! tu n’habites encore aucun temple ; nous ne t’avons pas élevé d’autels comme on a fait à la Paix, à la Fidélité, à la Victoire, à la Vertu où à la Concorde, ce nid qui crépite des prières qu’on lui adresse. » {d}


    1. Celle des consuls et hauts magistrats de la Rome antique, et que bien plus tard arborèrent aussi les cardinaux.

    2. Laurentum est une ancienne ville du Latium, proche de Rome, célèbre pour ses lauriers (laureæ). Corvinus se parait de la pourpre, mais n’était pas fortuné et avait jadis dû louer ses moutons. Pallans et les Licini avaient des propriétés aux alentours de Laurentum.

    3. Critique du parvenu qui a fait fortune après être arrivé à Rome sans le sou, à pied, les sandales blanchies par la boue et la poussière des chemins.

    4. Je n’ai pas entendu dans ce dernier vers les « craquètements de la cigogne » que plusieurs traductions académiques y ont introduits : j’y ai plutôt vu une mordante allusion à la foule des fidèles qui viennent supplier la Concorde de pacifier leurs incessantes disputes.

  2. Ovide, Les Amours, livre i, viii (vers 61‑64 et 77) :

  3. « Puisse celui qui te donnera être à tes yeux plus précieux que le grand Homère ! Crois-moi, il est ingénieux de donner. Ne méprise pas l’esclave qui a racheté sa liberté : avoir le pied enduit de plâtre {a} n’est pas une infamie.
    Ferme ta porte au quémandeur, et tiens-la grande ouverte au porteur de cadeaux, etc. »


    1. Marque distinctive des esclaves qu’on mettait en vente dans l’ancienne Rome.

  4. Tibulle, Élégies, livre ii, iii (vers 64‑65) :

    « Écoute-moi bien : celle qui te tient en son pouvoir est souvent une barbare dont on a plâtré les pieds pour la vendre à l’encan sur une estrade. »

33.

Dans le chapitre xxv du livre iii (et non i) de ses Adversaria [Cahiers (philologiques)], Adrien Turnèbe, {a} critique le latin de Tacite à l’aide d’un savant exemple (tome i, colonne 61, lignes 38‑47) :

Dixit et Græcorum more uti oraculo, pro oraculum consulere. Illi enim dicunt, χρησθαι, ac mihi videtur exoticum illum Græcorum sermonem imitari voluisse, novitatis aucupio gratiam elocutioni quærens. Sic enim scribit, Appellitque Colophona, ut Clarii Apollinis oraculo uteretur. Nec vero solum novator est historicus ille, sed verborum antiquorum et prope obsoletorum revocator atque renovator.

[Il a dit uti oraculo pour oraculum consulere. {b} Les Grecs emploient en effet le verbe χρησθαι, {c} mais avoir voulu imiter leur discours me paraît exotique, c’est chercher à agrémenter sa prose en traquant les tournures insolites. Ainsi écrit-il Appellitque Colophona, ut Clarii Apollinis oraculo uteretur. {d} Cet historien n’est pas vraiment un innovateur, mais un restaurateur et un rénovateur d’un vocabulaire ancien et presque désuet]. {e}


  1. Strasbourg, 1604, v. note [2], lettre 1019.

  2. « recourir à l’oracle » pour « consulter l’oracle ».

  3. Forme passive du verbe χραειν (khraein), « rendre un oracle » (qui commande un complément accusatif, oraculum en latin, pour désigner la prédiction), khrêsthaï, « recevoir un oracle de », commande un complément ablatif, oraculo en latin (mais en désignant alors le devin, et non son oracle).

    En français, oracle a acquis le double sens de prédiction (oraculum en latin) et de devin (aruspex ou vates), ce qui donne ici finalement raison à Tacite.

  4. « et il aborde à Colophon, pour consulter l’oracle d’Apollon de Claros » (Annales, livre ii, chapitre liv, parlant de Germanicus). Turnèbe aurait préféré ut… consuleret oraculum à ut… oraculo uteretur.

  5. Cette dernière phrase est la traduction de celle que cite le Borboniana.

34.

Édition des œuvres d’Horace par Denis Lambin, commentaire portant sur les trois derniers mots du vers 74, ode xxvii du livre iii {a} (page 165‑166) : {b}

Ex quo Græci solent ita loqui, Τους ανθρωπους ταις ατυχιαις σωφρονιζεαθαι, id est Homines rebus adversis sapientores fieri, atque erudiri, si quis luxuriosus profusus ac sumtuosus is consilio mutato frugalitatem, et parsimoniam amplectitur. Hanc sententiam confirmat Cornelius Tacitus, non optimus ille quidem latinitatis auctor, sed historiæ certe sciptor prudens, verus, atque acutus, lib. 17. his verbis : fortunam adhuc tantum adversam tulisti ; secundæ res acrioribus stimulis animum explorant : quia miseriæ tolerantur, felicitate corrumpimur.

[Sur quoi les Grecs ont coutume de dire : « L’adversité rend les hommes plus sages, et instruits », {c} et si une personne est luxuriante, excessive et prodigue, qu’elle change sa conduite pour devenir frugale et parcimonieuse. Corneille Tacite, auteur qui n’est certes par de la meilleure latinité, mais qui reste assurément un historien avisé, fidèle et précis, {d} confirme cela dans son 17e livre « jusqu’ici tu n’as subi que la mauvaise fortune ; les avantages qui en découlent sont de soumettre l’esprit à de plus rudes épreuves, car nous endurons les misères, alors que le bonheur nous corrompt. »] {e}


  1. Mitte singultus, bene ferre magnam
    disce fortunam.

    [Cesse de sangloter, apprends à bien porter ta haute fortune].

  2. Sixième édition, Orléans, Petrus de La Rovière, 1605, in‑4o de 255 pages ; v. notule {b}, note [13], lettre 407, pour celle de Paris, 1566, et pour Lambin.

  3. Adage grec, « Les infortunes de l’homme le rendent sage », que Lambin a traduit en latin, mais sans en citer la source.

  4. Mise en exergue du passage cité par le Borboniana.

  5. Propos que Galba tenait à Pison dans le premier (et non 17e) des 5 livres des Histoires (chapitre xv) : le latin de Tacite est en effet ambigu car on peut aussi traduire, en prenant secundæ comme un génitif singulier et en sous-entendant fortunæ, par « les avantages de la bonne (fortune) », au lieu des « avantages qui en découlent » (c’est-à-dire ceux qu’on tire des malheurs), et cela inverse le sens du propos.

35.

La toute première édition de la Satire Ménippée, de la vertu du Catholicon d’Espagne a paru en 1593. {a} Ce « petit homme » apparaissant sur un tableau accroché à l’entrée du Louvre lors des états de la Ligue, {b} y est dépeint à la pages 292‑294 : {c}

« À la suite de ce tableau, y en avait un autre de non moindre artifice et plaisir, {d} où était peint un petit homme, mêlé de blanc et rouge, {e} habillé à l’espagnole, et néanmoins portant la chère {f} française, qui avait deux noms ; {g} à son côté droit, avait une écritoire {h} pendue, et au gauche, une épée qui tenait au bout, dont le pommeau était couronné d’un chapeau de fleurs, comme les pucelles qu’on enterre. {i} Sa contenance {j} était double et son chapeau doublé, et sa gibecière {k} quadruplée ; et dessus sa tête, du côté d’entre le soleil du midi et le couchant, {l} pleuvait une petite pluie d’or, qui lui faisait trahir son maître ; et avait en sa main une couronne de papier {m} qu’il présentait à une jeune dame muette et basanée, laquelle semblait accepter in solidum, {n} avec un petit mari de beurre fondu au soleil. {o} Je ne pouvais comprendre que voulait dire la figure, sinon par l’inscription que j’y vis au-dessous, en ces mots :

vendidit hic auro patriam,
dominumque potentem imposuit
. {p}

Et au-dessus d’icelui tableau, y avait cet autre vers :

eheu ! ne tibi sit privata injuria tanti, {q}

qui me fit douter que c’était une des personnes de la Trinité, encore qu’il eût quitté le Saint-Esprit. » {r}


  1. V. note [18], lettre 310.

  2. V. supra notule {a}, note [10].

  3. Reproduction fidèle (Paris, 1882) de la première édition, avec les commentaires de Charles Marcilly [C.M.].

  4. « Ce tableau a été supprimé dans la troisième édition de 1594, et remplacé par un autre » (note de C.M.).

  5. « Les couleurs de France et d’Espagne » (note de C.M.).

  6. La mine : le mot chère « vient de l’italien cera, ou ciera, on prononce chera, qui signifie visage, aussi bien que cara en espagnol, parce que les plus grands témoignages d’amitié paraissent sur le visage » (Furetière).

  7. Dès les premières éditions, tous les annotateurs ont identifié ce double nom à celui de (Nicolas i) de Neufvile de Vileroy qui devint un grand personnage d’État après la Ligue, et plus élevé encore après la mort de Henri iv (v. note [5] du Borboniana 8 manuscrit).

  8. Attribut symbolique du secrétaire d’État qu’était alors Villeroy.

  9. Plutarque, 3e livre des Propos de table, question première, S’il est bon de porter sur la tête des chapeaux de fleurs à la table (traduction de Jacques Amyot) :

    « Et Ammonius se moqua un peu de nous qui, au lieu de chapeaux de laurier, en mettions de roses sur nos têtes, parce que, disait-il, les chapeaux de fleurs sont plus propres aux filles, et conviennent mieux aux pucelles et aux jeunes femmes, que non pas aux assemblées des philosophes et des hommes de lettres. »

  10. Posture.

  11. « Bourse large qu’on mettait au devant du ventre » (Furetière).

  12. Du côté de l’Espagne et de l’Amérique.

  13. C’est-à-dire factice.

  14. Solidairement.

  15. L’infante Isabelle d’Espagne, fille du roi Philippe ii, était alors âgée de 27 ans, sans être encore mariée (v. notule {b}, note [23] du Grotiana 2) ; elle avait des prétentions à la couronne de France ; Charles de Lorraine, duc de Guise, et Charles-Emmanuel de Savoie-Nemours ambitionnaient de l’épouser.

  16. « Cet homme a vendu la patrie pour de l’or, et lui a imposé un puissant maître. »

  17. « Puisse, hélas, si grande insulte t’avoir été épargnée ! »

  18. « Villeroy avait été chargé, conjointement avec le Chancelier de Chiverny, de dresser les statuts de l’Ordre du Saint-Esprit [v. note [17], lettre 63]. Henri iii l’en fit grand trésorier le 30 décembre 1578. Il paraît que, du temps où il était ligueur, il avait quitté les insignes de l’Ordre » (note de C.M.).

    V. notule {d}, note [36] du Borboniana 9 manuscrit, pour la Trinité que formait le triumvirat des chefs ligueurs.


36.

« Ce n’est pourtant, dit-on, qu’une fausse rumeur. »

Le prolifique et érudit Pierre-Victor Palma-Cayet (1525-1610), professeur d’hébreu au Collège de France (reçu en 1596), a détaillé cette affaire dans sa :

Chronologie septénaire de l’histoire de la paix entre les rois de France et d’Espagne. Contenant les choses plus mémorables advenues en France, Espagne, Allemagne, Italie, Angleterre, Écosse, Flandres, Hongrie, Pologne, Suède, Transylvanie, et autres endroits de l’Europe, avec le succès de plusieurs navigations faites aux Indes Orientales, Occidentales et Septentrionales, depuis le commencement de l’an 1598 jusque à la fin de l’an 1604. Divisée en sept livres. {a}


  1. Paris, Jean Richer, 1605, 2 tomes in‑8o.

Son récit est intitulé Nicolas Loste, la trahison pour laquelle il fut tiré à quatre chevaux après sa mort (livre vii, année 1604, tome 2, pages 464 vo‑466 ro) :

« Il n’y a rien de plus détestable que de trahir son bienfaiteur, son prince et sa patrie ; ni chose plus sujette à être trompée que la prudence humaine. Le roi très-chrétien étant à Fontainebleau pour y passer les fêtes de Pâques fut averti par le sieur de Barrault, {a} son ambassadeur en Espagne, que toutes les délibérations les plus secrètes qui se passaient en son Conseil étaient incontinent écrites au roi d’Espagne par un commis du sieur de Villeroy, secrétaire d’État, nommé Loste, et natif d’Orléans. {b}

[…] Le roi mande le Sr de Villeroy, qui était en sa belle maison de Conflans, et lui enjoint d’amener quant et lui {c} tous ses commis, et surtout Loste. À ce mandement, le sieur de Villeroy se rend le lendemain à Fontainebleau, menant Loste quant et lui, duquel il ne se défait nullement, n’ayant été averti de la trahison. Il va saluer le roi, qui lui demanda : “ Avez-vous amené Loste quant et vous. ” Villeroy répond : “ Sire, il est venu avec moi. ” “ Faites-le moi venir ”, dit le roi : Vileroy envoie incontinent un des siens pour l’appeler, qui lui rapporta que Loste étant descendu de cheval, deux courriers espagnols avaient parlé à lui quelque temps, et que tout aussitôt il était rentré en l’écurie, avait fait rebrider son cheval et était parti en diligence. Ce qu’étant rapporté à Sa Majesté, elle en fut fort fâchée ; puis communiqua au sieur de Villeroy les trahisons de Loste. Soudain, l’on fit monter tous les commis du dit sieur de Villeroy à cheval pour chercher Loste de tous côtés, avec défense à toutes les postes de France de bailler aucuns chevaux pour courre la poste ; {d} mais Loste prit le chemin de Paris où, après avoir été deux jours, il se déguisa, et en partit à pied avec un Espagnol, allant ainsi tous deux par chemins à la traverse, de village en village.

Arrivés à Meaux, ils prennent la poste. Le maître de la poste en avertit le prévôt des maréchaux de la faute qu’avaient faite ses gens, en son absence, de bailler à courre. {e} Le prévôt et les siens montent à cheval, nonobstant l’obscurité de la nuit : à la physionomie que l’on leur avait dépeinte et aux façons de faire que l’on leur avait représentées, ils croient que c’était Loste, qui leur avait été recommandé. Ils se diligentent, mais ne les ayant pu attraper à la première poste, ils poussent outre jusques à la seconde, où il fallait passer un bac. À ce passage, le batelier fut long, ce qui donna moyen au prévôt des maréchaux de les atteindre.

De loin qu’ils approchent, ils entendent le bac où passait Loste et son compagnon, comme l’on entend de nuit plus que de jour. Le prévôt commença à crier : “ Batelier, ne passe pas, sur peine de ta vie. Si tu passes, tu seras pendu. Retourne ! ” Ce qu’entendu par Loste et l’Espagnol, ils crurent qu’ils étaient découverts. L’Espagnol tire son épée et dit au batelier qu’il le tuerait s’il ne les passait. Loste, tout tremblant, tirait la corde du bac, disant : “ Je suis mort, je suis mort ! ”, et ce par plusieurs fois ; ce qu’entendu par le prévôt, qui était arrivé au bord de l’eau, il commence avec les siens à crier derechef, et faire les mêmes défenses au batelier.

Loste et l’Espagnol furent si épouvantés qu’au sortir du bac, ils quittèrent leurs chevaux et, rebroussant chemin le long de l’eau, ne songèrent plus qu’à se sauver à pied. […] Le prévôt donne jusques au village prochain et fait sonner le tocsin pour avertir tous les paysans. À ce bruit, tous les villages voisins sont avertis ; et ayant envoyé quelques-uns des siens sur tous les chemins, avec les paysans, il se fait conduire le long de l’eau. Les pourchassés entendant qu’ils étaient suivis, se séparent. Loste voyant des têtes de saules, à cause de l’obscurité de la nuit pensant que ce fût une île, va pour s’y sauver, mais il trouva incontinent de l’eau jusqu’au-dessus du nombril. Il embrassa le premier saule. L’appréhension et la peur qu’il eut en entendant passer le prévôt lui fit lâcher la prise de ce saule ; et ainsi tombant dans l’eau, se noya au lieu même où le lendemain il fut trouvé. L’on fut en quête toute la nuit ; tous les paysans furent mis en sentinelles partout. L’espagnol, le lendemain, fut trouvé à deux lieues de là, caché dans un grenier à foin. Pris et enquêté où était Loste, fut acconduit au lieu où il l’avait laissé, et où il fut trouvé mort près d’une saulaie qui était dans l’eau. Il fut amené mort à Paris et mené au grand Châtelet, où chacun le vit deux jours durant, puis gardé au cimetière Saint-Innocent quelque temps pendant que l’on ferait le procès à son corps mort ; ce qu’étant fait, par arrêt de la Cour, il fut exécuté et tiré à quatre chevaux. {f}

[…] l’Espagnol qui fut pris avec lui, ayant été quelque temps prisonnier, fut mis en liberté, d’autant qu’il n’avait fait que le service de son maître car, dès que le roi d’Espagne sut que l’affaire était découverte en son Conseil, envoya deux courriers pour avertir Loste, lesquels ne purent parler à lui qu’à son arrivée à Fontainebleau, dont cet Espagnol était l’un. »


  1. Émery Jobert de Barrault avait récemment remplacé Antoine de Silly, comte de La Rochepot, au poste d’ambassadeur de France en Espagne.

  2. La réédition du Septénaire de Palma-Cayet (Paris, A. Desrez, 1836, 2 volumes in‑8o) donne une version plus développée où j’ai puisé ce complément (volume 2, page 483) :

    « Ce Nicolas Loste était natif d’Orléans, filleul du sieur de Villeroy et < fils > de Pierre Loste, son plus ancien serviteur. Ce père, homme fin, se voyant vieil, ayant désir avant que mourir d’introduire son fils en son lieu près ledit sieur de Villeroy, sachant qu’un autre y était proposé et appelé, fit si bien que, par ses artifices, il y introduisit son fils ; et ainsi, ayant soulagé par cette introduction les appréhensions, n’eut autre soin que de l’établir et avancer. »

    Villeroy avait envoyé Loste à Madrid (où régnait alors Philippe iii), comme secrétaire de Rochepot, où le jeune homme « commença à se façonner à l’espagnole : il en apprend la langue, il s’habille à leur mode ; son aspect triste et morne et son teint basané le faisaient estimer être Castillan naturel. En ses mœurs, il devint plus hypocrite que dévotieux, menteur, orgueilleux, prodigue et superflu en toutes sortes, et surtout adonné aux femmes, vice qui le poussa tout à fait au précipice où il s’est rendu. »

  3. Avec lui. V. note [6], lettre 898, pour Conflans.

  4. Interdiction à tous les relais de poste de fournir des chevaux aux fugitifs.

  5. De procurer des chevaux aux espions en fuite.

  6. Le 15 mai 1604.

37.

Je n’ai pas trouvé trace de ces vers satiriques dans un livre imprimé ; Nicolas Bourbon pourrait bien en être l’auteur.

L’or monnoyé était celui dont on fabriquait les espèces sonnantes et trébuchantes. S’agissant d’une épitaphe (mot ici employé au masculin), « Il vit » n’est intelligible que si on le remplace par « Il survécut ».

38.

L’interlocuteur du Borboniana, Nicolas Bourbon le Jeune, natif de Bar-sur-Aube, {a} introduisait ici deux personnages.

  • Nicolas Bourbon dit l’Ancien (Vendeuvre-sur-Barse {b} vers 1503-Candé {c} vers 1550), son grand-oncle, qui excellait dans l’art de la poésie néolatine. Converti à la Réforme, il au même cercle littéraire qu’Étienne Dolet, {d} Clément Marot {e} et François Rabelais.

  • Marguerite de Valois (Angoulême 1492-Odos-en-Bigorre 21 décembre 1549) était la sœur aînée du roi François ier. Après un premier mariage qui la fit duchesse d’Alençon, son frère la nomma duchesse de Berry. Veuve en 1525, Marguerite se remaria deux ans plus tard avec le roi Henri ii de Navarre (1503-1555), comte de Foix et seigneur d’Albret. Ainsi unies, les deux familles dynastiques françaises de Valois et de Bourbon donnèrent naissance à Jeanne d’Albret, {f} mère du roi Henri  de Navarre, futur roi Henri iv de France. Femme de lettres, Marguerite de Valois a laissé des recueils poétiques et des pièces de théâtre. Elle fut la protectrice de Nicolas Bourbon l’Ancien, qui l’appelait sa Muse, et lui confia l’instruction de Jeanne d’Albret.


    1. V. notes [2], lettre 29, pour Nicolas le Jeune, et [13] supra pour le peu qu’on sache de son père.

    2. V. note [24], lettre latine 88.

    3. V. notule {d}, note [50] infra.

    4. Pendu puis brûlé comme hérétique protestant à Paris en 1546, v. note [47] du Patiniana I‑1.

    5. Clément Marot (v. note [27], lettre 396) avait servi Marguerite de Valois de 1519 à 1527 et dut bien connaître Nicolas Bourbon. Il a laissé cette épigramme « Au Poète Borbonius » dont l’ambiguïté galante peut laisser songeur : {i}

      « L’enfant Amour n’est pas si petit Dieu,
      Qu’un Paradis il n’ait sous sa puissance,
      Un Purgatoire aussi pour son milieu,
      Et un Enfer plein d’horrible nuisance :
      Son Paradis, c’est quand la jouissance
      Aux poursuivants par grâce il abandonne :
      Son Purgatoire est alors qu’il ordonne
      Paître nos cœurs d’un espoir incertain :
      Et son Enfer, c’est à l’heure qu’il donne
      Le voler bas, et le vouloir hautain. »

      1. Page 413 des Œuvres (Lyon, 1547, v. note [24] du Faux Patiniana II‑1).
    6. V. note [16], lettre 128.

Le dernier ouvrage connu de Nicolas Bourbon l’Ancien a été son :

Conjugum illustriss. Antonii a Borbonio, Vindocinorum ducis, et Janæ Navarrorum principis Epithalamion. Nicolao Borbonio Vandoperano poeta authore.

[Épithalame {a} pour le mariage de l’illustrissime Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, et de la princesse Jeanne de Navarre. {b} Par le poète Nicolas Bourbon, natif de Vendeuvre]. {c}


  1. Ode nuptiale.

  2. Jeanne d’Albret, future reine de Navarre (en 1555), épousait Antoine de Bourbon (v. note [16], lettre latine 247).

  3. Paris, Vascosanus, 1549, in‑8o d’une feuille (11 pages).

V. infra. notes [39], pour ses plus copieuses Nugæ [Sornettes], avec ses vers contre Rabelais, et [49], pour la « harangue funèbre de la reine [Marguerite] de Navarre » qui me semble s’y trouver.

39.

« en ayant changé son nom » ; les critiques visaient les :

Nicolai Borbonii Vandoperani Nugæ.

[Sornettes {a} de Nicolas Bourbon, natif de Vendeuvre]. {b}


  1. Avec ce sous-titre :

    Mantua Virgiliis tumeat, Verona Catullis,
    Gaudet Borbonio Lingonis ora suo
    .

    [Que Mantoue s’enorgueillisse des vers de Virgile, et Vérone de ceux de Catulle, le pays de Langres se réjouit d’avoir Bourbon pour fils].

    Les Nugæ sont suivies d’un surprenant poème intitulé Ferraria, {i} avec ce titre introductif :

    petri rosseti Poetæ
    Laureati in Ferrariam n. borbo-
    nii
    Distichon.

    Aurum habeant alii, argentumque, et rara metalla :
    Borbonius ferrum cuderit ipse, probo.

    n. borbonii vandopera-
    ni ferraria
    . Quam scripsit
    Annum agens xiiii
    .

    [Distique de petrus rossetus, poète couronné de laurier, {ii} contre la Ferrria de n. bourbon.

    « Quand d’autres traitent l’or, l’argent et d’autres métaux précieux, je loue bourbon pour avoir forgé du fer. »

    ferraria de n. bourbon natif de vandeuvre, qui l’a écrite à l’âge de 14 ans]. {iii}

    1. « La Forge » : Nicolas Bourbon était fils du maître d’une des forges de Vendeuvre.

    2. Bien oublié depuis, ce Petrus Rossetus a écrit quelques pieux recueils de poésie religieuse.

    3. En 14 pages de vers latins, Bourbon loue l’art son père forgeron, comme avait fait son ami Rossetus.

  2. Paris, Michael Vascosanus, 1533, in‑8o de 15 feuilles ; réédition à Lyon, Sébastien Gryphe, 1538, Ab autore recens aucti et recogniti. Cum indice [Récemment augmentés et revus par l’auteur, avec un index], in‑8o de 504 pages, divisé en 8 livres.

    L’édition de 1538 contient le seul portrait de Nicolas Bourbon l’Ancien que je connaisse, accompagnée de six vers Ad Zoilum : {i}

    Tun’, Zoile, hanc vides poëtæ imaginem ?
    Vides amabile os ? et laurigerum caput ?
    Vides hyberna candidius pectus nive ?
    Vides honestas et sceleris puras manus ?
    Vides ? quid expallescis ? Ah miser, miser,
    Vide : et videns ea quæ nolis, medius crepa
    .

    [Ne vois-tu pas, Zoïle, ce portrait de poète ?
    Ne vois-tu pas cet aimable visage, et cette tête ceinte de laurier ?
    Ne vois-tu pas ce cœur plus blanc que la neige d’hiver ?
    Ne vois-tu pas ces mains honnêtes et pures de tout crime ?
    Ne les vois-tu pas ? Pourquoi pâlis-tu ? Ah, misérable d’entre les misérables,
    Vois donc, et voyant ce que tu ne veux voir, éclate par le milieu !] {ii}

    1. « À Zoïle » (type du critique envieux, v. note [5], lettre latine 221.

    2. Emprunt au latin de la Vulgate, Actes des Apôtres, sur le traître Judas (1:18) :

      Et hic quidem possedit agrum de mercede iniquitatis et suspensus crepuit medius et diffusa sunt omnia viscera eius

      [Et voilà que s’étant acquis un champ avec le salaire de son forfait, cet homme est tombé la tête la première et a éclaté par le milieu, et toutes ses entrailles se sont répandues].


Dans son Rabelais (Paris, 2011, pages 164 et 249), Mireille Huchon a, me semble-t-il, exagéré les différences existant entre les deux pièces In Rabellum [Contre Rabelais] {a} qu’on lit dans les Nugæ.

  • Édition de Paris, 1533, pages [i vii] vo‑[i viii] ro :

    In mentem tibi quid Rabelle venit,
    Nostros discipulos ut auocare
    Nusquam à munere desinas honesto ?
    Nimirum à studio politiorum
    Sacrarumque ab amore litterarum ?
    Malles quippe tuis ut in salebris,
    In nugis hominum tenebricosis,
    In tricisque librisque quæstuosis,
    Fœda in barbarie, in fimo, inque cœno
    Tam bonam malè perderent iuuentam :
    Atqui (si mihi credis) ipse, posthac
    Nostros discipulos sines ualere,
    Ne quas persequeris furens ubique
    Te ludos faciant in orbe Musæ,
    Ac ne te in rabiem inferant Rabelle
    .

    [Que te mettre en tête, Rabellus, pour que tu cesses de détourner en toute occasion nos élèves de leurs honnêtes devoirs, que sont l’étude et l’amour des belles-lettres, profanes comme sacrées ? Tu préférerais donc qu’ils gaspillassent leur belle jeunesse dans tes aspérités, dans les ténébreuses sornettes des hommes, dans tes niaiseries et dans tes lucratifs écrits, dans la répugnante barbarie de ton style, dans son fumier et dans sa fange. Eh bien Rebellus (si tu m’en crois), autorise-toi désormais à mieux instruire nos élèves, afin que ces Muses que tu poursuis partout avec furie n’aillent pas faire de toi la risée du monde entier, et ne te fassent sombrer dans la rage]. {b}

  • L’édition de Lyon, 1538, livre iii, Carmen ix (pages 153‑154), présente deux minimes différences :

    • remplacement de bonam par caramdans le 10e vers, « belle jeunesse » pour « chère jeunesse » ;

    • suppression de l’avant-dernier, Te ludos faciant in orbe Musæ, « que les Muses n’aillent pas faire de toi la risée du monde entier ».


    1. Avec déformation volontaire du nom latin ordinaire de François Rabelais (mort en 1553, v. note [9], lettre 17) : Rabelæsus, pour le rapprocher de l’adjectif rabidus, « enragé ».

    2. V. note [2], lettre de Hugues ii de Salins, datée du 16 décembre 1656, pour l’épouvantable maladie qu’était (et demeure) la rage proprement dite ; s’il avait lu cet éreintement de son très cher « M. François », Guy Patin n’aurait probablement pas manqué de s’insurger et de penser qu’il s’agissait bel et bien de « sornettes ».

40.

« Paul, tu as donné à ton livre le nom de Sornettes, je n’y ai rien trouvé de meilleur que le titre. »

  • Ce distique ne figure pas dans les :

    Joachimi Bellaii Andini Poetæ clarissimi Xenia, seu Illustrium quorundam Nominum Allusiones…

    [Les Cadeaux du très brillant Joachim Du Bellay, {a} natif d’Anjou, ou les distractions sur certains noms illustres…]. {b}

  • Intitulé In titulum cuiusdam libri [Sur le titre de quelque livre], il est imprimé à la page 19 ro des :

    Joachimi Bellaii Andini Poematum libri quatuor, quibus continentur Elegiæ, Amores, varia Epigr., Tumuli.

    [Quatre livres de Poèmes de Joachim Du Bellay, natif d’Anjou, qui contiennent Élégies, Amours, Épigrammes diverses, Tombeaux]. {c}


    1. V. note [14], lettre 739.

    2. Paris, Federicus Morellus, 1569, in‑4o, qui ne compte que 22 pages.

    3. Ibid. et id. 1558, in‑4o de 123 pages.

41.

« John Owen, poète anglais […]  :

“ Tu as cru que ce que tu as appelé Sornettes n’en étaient pas : je ne dis pas que ce sont des sornettes, mais je le crois. ” »

Ce distique intitulé In Borbonii Poetæ Nugas [Sur les Sornettes du poète Bourbon] est l’épigramme 42 du livre premier, page 7, des :

Epigrammatum Ioan. Oweni Cambro-Britanni Oxoniensis : Editio postrema correctissima, et posthumis quibusdam adaucta.

[Ultime édition des Épigrammes de Iohan. Owenus, {a} Gallois d’Oxford, parfaitement correcte et augmentée de certaines pièces posthumes]. {b}


  1. Surnommé « le Martial britannique » (the British Martial), John Owen (Joannes Audoenus ou Owenus ; Llanarmon près du mont Snowdown, Pays de Galles, vers 1564-Londres 1622), gradué en droit civil à Oxford et fervent anglican, a enseigné dans divers collèges.

    Guy Patin n’a jamais parlé de lui dans ses lettres, mais en son nom, généralement usurpé, les rédacteurs de L’Esprit de Guy Patin (1709, Faux Patiniana‑ ii de notre édition) ont souvent puisé dans les épigrammes d’Owen.

  2. Amsterdam, Lud. Elzevirius, 1647, petit in‑fo de 212 pages.

42.

Thomas More, auteur de l’Utopie (v. note [4], lettre latine 435), chanoine catholique, éminent humaniste et chancelier du royaume d’Angleterre (1529-1532), fut décapité à Londres, le 6 juillet 1535, pour son opposition au schisme anglican, qui fut la conséquence politique la plus tonitruante de la réforme protestante, que Martin Luther avait fondée en 1517.

Le Dictionnaire (jésuite) de Trévoux (1743-1752) a bien résumé l’historique, les dogmes et l’ecclésiologie de l’Église anglicane :

« La religion anglicane, c’est la prétendue réforme introduite par Henri viii. {a} Depuis que l’Angleterre avait été convertie par le moine saint Augustin qui y fut envoyé par saint Grégoire, {b} et qu’il eut chassé l’idolâtrie, que les Saxons ou Anglais y avaient rappelée, l’Angleterre avait été catholique, jusqu’à se faire tributaire du Saint-Siège. Mais Henri viii ayant fait dissoudre son mariage avec Catherine d’Aragon, pour épouser Anne Boleyn, {c} et le pape l’ayant excommunié, ce prince changea la religion ; et premièrement, il défendit, sous peine d’être traité de criminel de lèse-majesté, de reconnaître l’autorité du pape, et ordonna qu’on le reconnût lui-même chef de l’Église anglicane en terre ; {d} qu’on lui payât les annates et les décimes des bénéfices ; {e} qu’on s’adressât à lui pour la décision des procès et la réforme des abus ; et que le pape ne fût plus appelé que l’évêque de Rome simplement. Il se créa un vicaire général dans les affaires spirituelles et ecclésiastiques. Ce vicaire, quoique laïque, fit des ordonnances, qu’il appela injonctions, auxquelles il assujettit les prélats et tout le clergé. Il présida, au nom du roi, au synode que ce prince assembla ; il n’y fut rien décidé contre la foi. Jusque-là, ce n’était que schisme ; mais bientôt après, l’hérésie s’y mêla. Le nouveau chef de l’Église soutint qu’il y avait sept sacrements, mais qu’il n’y en avait que trois institués par Jésus-Christ : le baptême, l’Eucharistie et la pénitence ; que les autres {f} avaient été ajoutés par l’Église. Il changea beaucoup de choses dans la liturgie. Il ôta le nom du pape du Canon de la messe, et y mit le sien. Il nia que la confession fût d’institution divine, quoiqu’il la crût nécessaire ; il laissa les prières pour les morts et nia le purgatoire ; {g} il prescrivit une nouvelle forme pour l’ordination des évêques. Il défendit le mariage aux prêtres et le permit aux religieux qui n’étaient pas prêtres.

Tels furent l’origine et le commencement de la religion anglicane. Sous le règne d’Édouard vi, {h} fils d’Henri viii, Édouard Seimer, {i} son oncle et son tuteur, hérétique zwinglien, {j} introduisit en Angleterre les luthériens, les zwingliens, et leurs erreurs. Élisabeth {k} fit aussi différents règlements, surtout pour la conservation de tout l’extérieur de la religion, aussi bien que Jacques ier et Charles ier, son fils. {l} De sorte qu’en général, on peut dire que les principaux points de la religion anglicane sont :

  1. de ne reconnaître point le pape pour chef de l’Église, de reconnaître, au contraire, le souverain, quel qu’il soit, homme, femme ou enfant, pour chef de l’Église d’Angleterre ;

  2. de conserver la hiérarchie et les différents ordres de ministres ; {m}

  3. de conserver la liturgie et le culte extérieur de religion, quoique différemment des catholiques ;

  4. outre les erreurs dont j’ai parlé, de rejeter le culte des saints, la présence réelle, et de ne croire sur cela que ce qu’enseigne Zwingli, ou Calvin.

L’Église anglicane, c’est la société des Anglais qui professent la religion dont je viens de parler. L’Église anglicane est composée du roi, qui en est le chef, du clergé et du peuple. Le clergé comprend les archevêques et évêques, les prêtres, et les diacres. Élisabeth n’admit aucun ordre inférieur au diaconat. Il y a dans l’Église anglicane différents bénéfices, des cures ou paroisses, des chapitres, des dignités dans ces chapitres, des canonicats, des chanoines, etc. ; mais il n’y a point de religieux, quelque chose qu’Élisabeth ait fait pour tâcher d’en conserver. Cette reine se vantait d’avoir un clergé honorable, et non pas des ministres affamés comme ceux de Genève. »


  1. Roi d’Angleterre de 1509 à 1547, v. notes [12], lettre 413, et [32][37] du Faux Patiniana II‑7.

  2. Augustin de Cantorbéry, saint moine bénédictin, avait converti l’Angleterre à la religion romaine au ve s. V. la citation 2, note [19] du Naudæana 3, pour le saint pape Grégoire le Grand.

  3. Thomas More avait signifié son opposition au schisme en refusant d’assister au couronnement d’Ann Boleyn (1er juin 1533), seconde épouse de Henri viii (v. note [32] du Faux Patiniana II‑7), après son divorce d’avec Catherine d’Aragon (v. note [8] du Borboniana 8 manuscrit).

  4. Ici-bas.

  5. Taxes prélevées par le pape (annates) et le par le roi (décimes) sur les revenus annuels des bénéfices ecclésiastiques.

  6. Confirmation, mariage, ordination des prêtres, extrême-onction.

  7. V. notes [28], lettre 79, pour le purgatoire, et [54] du Borboniana 5 manuscrit, seconde notule [c}, pour la confession.

  8. 1547-1553 (v. note [8] du Borboniana 8 manuscrit).

  9. Sic pour Edward Seymour, régent du royaume (Lord Protector) de 1547 à 1549.

  10. Adhérents à la réforme protestante fondée par Ulrich Zwingli à Zurich (1523, v. note [44], lettre 183).

  11. Reine de 1558 à 1603 (v. note [6], lettre 511).

  12. Jacques (v. note [17], lettre 287) et Charles Stuart (v. note [11], lettre 39) ont successivement régné de 1603 à 1625, et de 1625 à 1649.

  13. Ecclésiastiques ou pasteurs.

43.

Ces citations renvoient à deux pages des :

Epigrammatum Græcorum Annotationibus Ioannis Brodæi Turonensis, nec non Vincentii Obsopœi, et Græcis in pleraque epigrammata scholiis illustratorum libri vii. Accesserunt Henrici Stephani in quosdam Anthologiæ epigrammatum locos annotationes. Additi sunt indices tres, pernecessarii.

[Sept livres d’Épigrammes grecques illustrées par les annotations de Ioannes Brodæus, {a} natif de Tours, ainsi que de Vincentius Obsopœus, {b} et par des scolies grecques sur quantité d’épigrammes. On y a ajouté les annotations d’Henri Estienne {c} sur certains passages des épigrammes de cette Anthologie, et trois indispensables index]. {d}


  1. V. notes [55], notule {p}, lettre latine 154, pour Jean Brodeau (Brodæus).

  2. V. notes [42] du Borboniana 1 manuscrit pour Vincentius Obsopœus (ou Opsopœus).

  3. V. notes [31], lettre 406, pour Henri ii Estienne.

  4. Francfort, Claudius Marnius et Johannes Aubrius, héritiers d’Andreas Wechelus, 1600, in‑fo, ou plus exactement in‑6o, mais non in‑4o, en deux parties de 632 et 30 pages ; précédente édition à Bâle, Froben, 1549, in‑fo de 627 pages, sans les commentaires d’Obsopœus.

  1. Livre iii, page 348 (1er ⁋ de la 2e colonne), commentaire d’Obsopœus sur l’épigramme intitulée Εις Ιατρους [Du Médecin] :

    « Thomas More, ce malheureux vieillard, a traduit, non sans talent, cette épigramme, lui que les papistes ont mené à ce trépas, où il a été indignement précipité et anéanti :

    “ Hippocrate le Thessalien, natif de Cos, {a} gît en cette urne, lui qu’a engendré la semence de l’immortel Phébus. {b} Il a emporté les trophées des maladies par les armes de la médecine, avec grande gloire pour lui, non pour le sort qu’il a connu, mais pour son art. ”

    Il eût hélas bien suffi à cet homme d’Église de se consacrer à ces paisibles, tranquilles et prudents travaux, qu’il eût pu poursuivre à la grande louange et pour le grand profit des gens d’étude, plutôt que de se plonger et noyer dans les affaires si épineuses d’un très grand royaume, où bien peu parviennent à nager sans péril, etc. »


    1. Hippocrate (v. note [6], lettre 6) est réputé natif de Larissa, sur l’île égéenne de Cos, que l’épigrammatiste grec (avec son Θεσσαλος Ιπποκρατης Κωος γενος ) confondait apparemment avec l’autre Larissa grecque, qui est une ville continentale de Thessalie.

    2. Hippocrate appartenait aux Asclépiades (v. note [5], lettre 551), descendants supposés d’Esculape, fils d’Apollon (Phébus des Romains, v. note [8], lettre 997).

  2. Livre i, page 26 (2e ⁋ de la 1re colonne), commentaire d’Obsopœus sur l’épigramme intitulée Εις Αυταρκειν [De l’Autarcie] :

    « Jadis, ces vers < hendécasyllabes > {a} ont déjà été traduits par Thomas More, très savant homme, mais infortuné, pour le malheureux sort qui l’a anéanti. »


    1. Vers de 11 syllabes, précision d’Obsopœus omise par le Borboniana.

44.

Épigramme bilingue, carmen cxiii, livre v, page 310, des bien nommées Nugæ [Sornettes] de Nicolas Bourbon l’Ancien : {a}

In Morum.

Et vidi, et novi quendam cognomine Morum,
          Και τ’ουνοματου μαλ αξιομ.
Is, licet obscuris plane natalibus ortus,
          Σχεδοντε γηγενης βροτος,
Divitiis nuper magnis, et honoribus auctus,
          Της ψσουδομενης κακως τυχης,
In populum, regemque suum (quis crederet) egit
          Θεομισως και τυτυρανικως.
Audax usque adeo, ut de se sit dicere suctus,
          Μωρος και αμμοιρου μενω.
At nuper misero cervix est icta securi.
          Ω Μωρ’ ωκυμορε πομφολιξ.

[Contre More.

J’ai vu et connu un dénommé More : bien qu’il eût des origines fort obscures, {b} il accumula bientôt les richesses et les grands honneurs, et (qui le croirait ?) il agit avec tant d’audace contre son peuple et contre son roi qu’on dit de lui qu’il les avait sucés jusqu’à la moelle ; mais un coup de hache trancha bientôt la tête de ce misérable]. {c}


  1. Lyon, 1538, v. supra note [39].

  2. Cela ne peut guère s’appliquer à Thomas More, car il était fils de Sir John More, juriste et juge londonien de grand renom et de belle fortune.

  3. Nicolas Bourbon l’Ancien devait avoir embrassé la Réforme avec la plus grande ferveur pour versifier si méchamment sur Thomas More, un de ses contemporains qui fut appelé aux plus hautes fonctions de la Couronne anglaise, et qui connut un destin si injuste. Cette probabilïté explique sans doute pourquoi Bourbon le Jeune n’a cité que le premier vers de l’épigramme, bien loin de s’imaginer que, quatre siècles plus tard, tout curieux pourrait trouver les cinq autres en quelques minutes, cum araneo [à l’aide d’un ordinateur connecté à la Toile (d’araignée, web)].

45.

Épigramme 152 de John Owen, {a} intitulée Morus moriens [More mourant] :

Abscindi passus caput est a corpore Morus ;
Abscindi Corpus noluit a Capite
.

[More a souffert d’avoir la tête détachée du corps ; il n’a pas voulu que le Corps fût détaché de la Tête]. {b}


  1. Deuxième livre, page 42 des Epigrammatum (Amsterdam, 1647, v. supra note [41]).

  2. C’est-à-dire « que l’Angleterre fût détachée de Rome ».

46.

La dédicace (pages 18‑20) des Nugæ [Sornettes] de Nicolas Bourbon l’Ancien {a} est intitulée :

Nicolaus Borbonius Vandoperanus, Francisco Tuano Parisiensi, iuveni modestissimo, D. Lautreci a secretis Sal.

[Nicolas Bourbon, natif de Vendeuvre, adresse ses salutations à Françiscus Tuanus, {b} très vertueux jeune homme parisien, secrétaire de M. de Lautrec]. {c}


  1. Lyon, 1538, v. supra note [39].

  2. V. seconde notule {c} infra pour l’obscurité qui nimbe ce supposé François de Thou.

  3. V. infra note [47] pour les Lautrec.

Datée de Lyon, le 29 juillet 1538, elle commence ainsi :

Cum Nugas tenue<r>is meas, quibus olim, ut per ætatulam licuit, jocatus sum, studiosæ iuventutis manibus teri passim, atque adeo plerisque esse in delitiis animadverterem, cœpi eas recognoscere. Quid multa ? Vapularunt egregie. Severum enim iudicem me præstiti, etiam in iis, quæ non egere lima videbantur, vel in quibus merito Suffenus esse potuissem. Quod autem unum volumen erat, planeque (ut ille ait) rudis indigestaque moles, nunc in aliquot libellos digestum ad te venit, Tuane iuvenum candidissime.

[Puisque tu as prêté attention à mes Nugæ, que je me suis jadis amusé, quand l’âge tendre me le permettait, à faire user par les mains de mes jeunes écoliers, {a} et comme je me rendais compte qu’elles contiennent quantité d’agréments, j’ai entrepris de les réviser. Pourquoi y en a-t-il tant ? Je les ai cependant étrillées de belle manière : je me suis montré juge sévère, même pour celles qui ne semblaient pas avoir besoin d’être corrigées, ou pour celles dont j’aurais pu me sentir Suffenus. {b} Clairement (comme dit celui-là), étant donné que toutes ces pièces réunies en un unique volume formaient une masse brute et confuse, elle te parvient maintenant, cher de Thou, {c} toi le plus aimable des jeunes gens, digérée en quelques petits livres].


  1. Bourbon laisse entendre qu’il a d’abord composé ses Nugæ pour entraîner plaisamment ses écoliers à la pratique du latin.

  2. V. infra note [48], notules {a} et {b}, pour une explication détaillée de ce nom.

  3. Il est à bien remarquer que, dans la préface des Nugæ, le patronyme de ce Franciscus Thuanus, François de Thou, est partout orthographié Tuanus (sans h). Dans sa généalogie détaillée des de Thou (Thuani), Popoff {i} ne recense aucun François (Franciscus) qui fût apparenté à Christophe. L’index français de l’Histoire universelle de Jacques-Auguste i de Thou ne contient pas non plus d’entrée sur ce membre de sa famille.

    Un manuscrit de l’historien Louis-Julien Morin de La Beauluère (1798-1861), transcrit à la page 24 de ses Études sur les communautés et chapitres de Laval, {ii} rapporte néanmoins que le cercueil de Guy de Laval {iii} portait une épitaphe signée Franciscus de Thou.

    1. Prosopographie des gens du Parlement de Paris, tome i, no 155.

    2. Laval, L. Moreau, 1891, in‑8o de 391 pages.

    3. Mort en 1547, gendre d’Odet de Lautrec.

La Bibliotheca Thuana était la bibliothèque de la famille de Thou, gardée et entretenue par les frères Pierre et Jacques Dupuy (v. note [5], lettre 181). Sa richesse était impressionnante, comme en témoigne le :

Catalogus Bibliothecæ Thuanæ a Clariss. VV. Petro et Iacobo Puteanis, ordine alphabeltico primum distributus. Tum secundum scientias et artes a Clariss. Viro Ismaele Bullialdo digestus. Nunc vero editus a Iosepho Quesnel, Parisino et Bibliothecario. Cum indice alphabetico Authorum.

[Catalogue de la Bibliotheca Thuana : d’abord rangé dans l’ordre alphabétique par les très distingués MM. Pierre et Jacques Dupuy ; ensuite classé suivant les sciences et les arts par le très distingué M. Ismaël Boulliau ; {a} et que voici maintenant édité par Joseph Quesnel, {b} bibliothécaire parisien. Avec un index alphabétique des auteurs]. {c}


  1. Le savant Boulliau a correspondu avec Guy Patin.

  2. Dans sa préface datée du mois de juin 1679, en l’hôtel des de Thou, Quesnel les remercie de lui avoir confié la garde de leur bibliothèque.

  3. Paris, aux dépens de sa direction, 1679, in‑8o en deux parties de 510 et 632 pages.

    Je n’y ai rien vu de ou sur Franciscus Thuanus ou Tuanus.


47.

Ces deux frères, qui furent maréchaux de France sous le règne de François ier (sixième guerre d’Italie), n’avaient pas de parenté directe avec le prélat et diplomate Paul de Foix (v. supra note [27]).

  • Odet de Foix (vers 1480-1528), vicomte de Lautrec, maréchal en 1511, gouverneur du Milanais en 1516, avait perdu la bataille décisive de la Bicoque (1522, v. notule {a}, note [53] du Borboniana 9 manuscrit). Reparti en guerre, il avait pris Pavie en 1527. Ses talents militaires lui valaient ici le titre « poliorcète (poliorkêtês en grec) ou assiégeur des villes ».

  • Thomas de Foix (1485-1525), seigneur de l’Escun, frère puîné d’Odet, avait été évêque de Tarbes (1504) avant de prendre les armes : maréchal en 1518, il brilla pendant la sixième guerre d’Italie et mourut des blessures reçues à la bataille de Pavie, perdue par les Français le 24 février 1525, qui valut à leur roi, François ier, un emprisonnement d’une année en Espagne.

Deux citations étayent le propos du Borboniana.

  1. Scipion Dupleix, Histoire générale de France, tome iii, page 380, {a} sur le siège de Naples, tenue par les Espagnols, en 1528 :

    • « xxxii. Négligence du roi. Lautrec néanmoins s’obstinait toujours au siège, attendant des secours de France, tant de finance que d’hommes ; < ce > dont il avait pressé le roi par fréquentes dépêches, qui n’émouvaient guère Sa Majesté, attachée à ses amours avec la dame d’Étampes. {b} Enfin, toutefois, les continuelles protestations de Lautrec firent que le roi lui envoya Pierre, prince de Navarre, frère de Henri roi de Navarre ; {c} mais ce fut avec si petite compagnie qu’il se trouva comme inutile et ne servit que d’accroître le nombre des morts, par sa mort avec quasi les deux tiers de l’armée. Pour le regard de la finance, les trésoriers et les receveurs, sur lesquels les assignations étaient baillées, trouvaient assez d’artifices pour en dilayer {d} l’acquittement et convertir tout, ou la plus grande partie, en leur profit. »

    • « xxxiii. Trépas de Lautrec. Cependant les maladies se rengrégeaient {e} tous les jours au camp des Français, et les plus grands seigneurs avec les plus chétifs soldats étaient portés au tombeau. Lautrec même y finit ses jours le 15e d’août, ayant fait vœu de souffrir toutes extrémités plutôt que de lever le siège. Car, comme il était entier en ses opinions, il le voulait paraître autant en ses paroles : tellement qu’ayant écrit souvent au roi qu’il prendrait cette bonne ville ou qu’il mourrait devant, il voulait accomplir sa promesse ; mais la faute ne venant pas de lui, il pouvait lever le siège sans reproche. »

    • « xxxiv. Son corps déterré par les Espagnols. Son corps fut inhumé dans une église prochaine, d’où les Espagnols l’enlevèrent depuis, avec autant d’impiété que d’avarice, et le mirent dans une cave à Naples, espérant le faire racheter à ses parents par une grosse somme de deniers. Mais n’ayant laissé qu’un fils et une fille en bas âge, leurs tuteurs n’eurent pas soin de retirer son cadavre ; et les Espagnols, {f} frustrés de leur espérance, n’en reçurent que le blâme de leur sordide et détestable avarice. Mais le roi fit faire un service en l’église Notre-Dame de Paris à l’honneur du défunt, avec pareille pompe qu’on a accoutumé {g} de faire aux enfants de France. »


      1. Paris, 1630, v. supra note [9].

      2. Anne de Pisseleu (1508-1580), duchesse d’Étampes, était la favorite de François ier depuis 1527.

      3. Le « prince de Navarre », frère du roi Henri ii de Navarre (grand-père du roi Henri iv de France), ne se prénommait pas Pierre, mais Charles (1510-1528).

      4. Différer.

      5. S’augmentaient.

      6. V. notule {a} infra.

      7. Coutume.

  2. L’Histoire généalogique de Scévole ii et Louis de Sainte-Marthe {a} donne celle des deux Lautrec (tome second, pages 964‑965) :

    « 22. Jean de Foix, vicomte de Lautrec, fils posthume de Pierre, épousa Marie d’Aidie, fille unique et héritière d’Odet d’Aidie, comte de Comminges, vicomte de Fronsac, seigneur de Castillon, Coutras, l’Esparre et l’Escun, gouverneur et grand sénéchal de Guyenne, et de Marie de l’Escun, sa femme. Il engendra en elle trois fils et une fille, à savoir,

    • 23. Odet comte de Foix et de Cominges, vicomte de Lautrec.

    • 23. Thomas de Foix, seigneur de l’Escun, maréchal de France, ne laissa enfants.
    • 23. André de Foix, comte de Montfort, vicomte de Villemur et seigneur d’Asparraut, n’eut enfants de Françoise du Bouchet, sa femme, fille de Charles du Bouchet, baron de Saint-Geme, et de Madeleine de Sonséque. Laquelle dame d’Asparraut épousa en secondes noces François de La Trimouille, comte de Benon.
    • 23. Françoise de Foix, femme de Jean de Laval, seigneur de Châteaubriant.

    23. Odet de Foix, vicomte de Lautrec, se qualifia comte de Foix et de Comminges, et fut lieutenant général du roi en son armée d’Italie au royaume de Naples. Il épousa Charlotte d’Albret, fille de Jean d’Albret, seigneur d’Orval, et de Charlotte de Bourgogne, de laquelle il eut deux fils et une fille […]. » {b}


    1. Paris, 1628, v. notule {a}, note [55] du Borboniana 1 manuscrit.

    2. Les deux fils d’Odet de Foix, prénommés Henri et François, moururent dans leur jeunesse. Sa fille Claude fut « mariée à Guy xviie du nom, comte de Laval, puis à Charles de Luxembourg, vicomte de Martigues. »

48.

Vers 1‑2 et 18‑21 du poème xxii de Catulle, Ad Varum [À Varus] :

« Tu connais fort bien, Varus, ce Suffenus, cet homme plein de charme, à la fois railleur et poli, etc. {a}
Assurément, nous trompons-nous tous nous-mêmes, et tout homme a-t-il en soi quelque chose de Suffenus. À chacun sa part de faux-semblant, mais nous ne voyons pas à quoi ressemble la besace que nous portons sur le dos. » {b}


  1. Dans le texte du Borboniana est ici inséré « p. 19 » : probable renvoi à une édition de Catulle que je ne me suis pas acharné à trouver.

    Les 16 vers omis dans l’« etc. » disent que ce distingué Suffenus avait écrit plus de dix mille vers dont la grossièreté, le style et le propos ne correspondaient en rien à l’idée qu’on se faisait de sa personne, en le rencontrant et en conversant avec lui.

  2. Érasme a commenté ces vers dans son adage no 1412, Ne mihi Suffenus essem [Puissé-je ne pas donner de moi l’image de Suffenus] :

    Ne mihi ipsi blandirer, ac stulte meipsum admirarer. Suffenus erat poeta longe ineptissimus, in aliorum vitia dicax, ad sua cæcus. Itaque proverbium receptum, ut, qui sibi inaniter placerent, Suffeni dicerentur.

    [Ne pas m’infatuer de moi-même, et ne pas admirer sottement ma propre personne. Suffenus était un poète parfaitement stupide, qui raillait les défauts des autres, sans du tout voir les siens propres. On en a donc fait ce proverbe, qui appelle Suffenus ceux qui se complaisent à admirer leur propre personne].


Cette digression sur Suffenus se justifie obliquement par la mention qu’en a faite Nicolas Bourbon l’Ancien dans la dédicace à Franciscus Tuanus de ses huit livres de Nugarum [Sornettes] (Lyon, 1538, v. supra seconde notule {b}, note [46]). Elle mord, au passage, Jacques de Sallo, conseiller au Parlement de Paris, dont Guy Patin a évoqué les déboires politiques à la fin de sa lettre du 7 avril 1638 à Claude ii Belin (v. sa note [25]).

Fille de Pierre Brisson, sieur du Palais, Marie Brisson était la nièce de l’infortuné premier président Barnabé Brisson (v. note [52] Patiniana I‑4) ; elle avait épousé en 1593 Josias de Sallo, sieur de Beauregard, puis Charles Poitevin, sieur de La Florencière, mort en 1615. Jacques de Sallo était né de son premier mariage.

49.

Les Nugæ de Nicolas Bourbon l’Ancien {a} contiennent six pièces Ad Margaretam a Francia, Navarræ reginam [À Marguerite de France, reine de Navarre]. {b} La seule qui me semble pouvoir être considérée comme « quelque chose sur sa mort » est le Carmen vi du livre viii, page 438 :

Ergo ita Dijs visum est, ut sim, dum uixero, tecum,
Regina, et uates te tuus usque sequar.
Tu solamen eris studiorum, ò diva, meorum,
Tu mihi Mecœnas, tu mihi uterque parens.
Tu mihi non fictæ fungêris munere Musæ,
Frigeat ut præ me, qui canit arma uirûm.
Extollam et dominum psalmis, et carmine : quale est
Quod canit Hebræa regia Musa lyra.
Quòd si me opprimere institerit fortuna nouercans,
Potio quantumuis hæc sit amara, bibam.
Hac ego spe fretus meipsum consolor : ut albus
Cantat olor, mortis nuncius ipse suæ
.

[Ô reine, il a < avait > donc paru bon aux dieux que je sois < fusse > à tes côtés tant que je vivrai et, comme ton poète, je te suivrai < t’ai suivie > jusqu’au bout. Ô divine, tu seras < as été > le soulagement de mes études, mon Mécène, {c} à la fois ma mère et mon père. Sans feindre, tu remplis < remplissais > pour moi la fonction de Muse, moi qui suis < étais > le seul à ne pas t’indifférer parmi ceux qui chantent les armes des hommes. J’honorerai le Seigneur et et par des psaumes et par des poèmes, qui sont ce que chante ma Muse par la royale lyre des Hébreux. {d} Si la fortune, en mauvaise mère, s’est appliquée < s’applique > à m’étouffer, si amère que puisse être sa potion, je la boirai. Confiant, je me console dans l’espoir que chante ici le blanc cygne pour annoncer sa propre mort]. {e}


  1. Édition de Lyon, 1538 (v. supra note [39]) ; Bourbon n’avait de princier que le patronyme.

  2. V. supra note [38].

  3. V. note [7], lettre 206.

  4. Le roi David, à qui on attribue les Psaumes de la Bible (v. note [17], lettre 151).

  5. V. notule {b}, note [8], lettre 325, pour le chant du cygne. Ma traduction a respecté les temps futurs et présents de conjugaison, mais en mettant quelques verbes au passé, comme j’ai fait < entre crochets >, on obtient une plus intelligible ode funèbre.

50.

Éloges de Scévole i de Sainte-Marthe, {a} sur Nicolas Bourbon l’Ancien, livre i, pages 71‑72 :

« Sa suffisance {b} le rendit si célèbre que Paul Jove, l’un des plus savants hommes d’Italie, ne dédaigne point de faire honorable mention de lui dans ses fameux écrits et, par un éloge particulier, de l’appeler le plus docte et le plus agréable poète de son temps. {c} Mais ce qui révéla davantage sa gloire, c’est qu’étant né dans un siècle fleurissant pour les bonnes lettres, il acquit une si haute connaissance de l’Antiquité et des secrets de la langue grecque, et se rendit en cela tellement considérable, que Marguerite, reine de Navarre, l’ayant choisi parmi les habiles hommes de son siècle, le donna pour précepteur à Jeanne de Navarre, sa fille, jeune princesse pourvue d’un esprit héroïque et véritablement divin. Il demeura plusieurs années dans cette condition honorable. Mais comme il se vit déjà sur l’âge, s’ennuyant de vivre à la cour et parmi le grand monde, il voulut goûter encore la douceur d’une vie privée ; si bien qu’il fit sa retraite et retourna dans son premier repos. Finalement, s’étant retiré sur les confins de la Touraine et de l’Anjou, il mourut en la ville de Candé, {d} où il possédait un petit bénéfice.

De la même famille est sorti un autre Nicolas Bourbon, que la ville de Paris, mère-nourrice des Muses, a favorablement reçu dans son sein. La connaissance parfaite qu’il a de la langue grecque lui acquit le titre de professeur du roi en cette même langue. Mais ce qui le rend encore plus célèbre que sa profession, {e} c’est qu’ayant embrassé les Muses latines, il a composé et compose encore tous les jours des poèmes, où la majesté de Virgile éclate de telle sorte qu’il semble par eux disputer le prix à ce grand poète, ou témoigner qu’en tout ce qu’il médite il est inspiré de son même génie. »


  1. Traduction française de Guillaume Colletet, Paris, 1644, v. note [13], lettre 88.

  2. Son mérite.

  3. L’hommage de Paul Jove à Nicolas Bourbon l’Ancien est fort modeste, perdu parmi ceux qu’il rend collectivement à plusieurs autres littérateurs, à la fin (page 225, numérotée 235) de ses Elogia [Éloges] : {i}

    Nec ab his vertigiis longe aberunt poetæ duo plane suaves et teneri, Salmonius Macrinus, Nicolausque Borbonius

    [Deux poètes, remarquables pour leur douceur et leur délicatesse, Salmon Macrin {ii} et Nicolas Bourbon, ne se sont pas fort écartés de leurs traces].

    1. Bâle, 1577, v. note [27], lettre 925.

    2. Loudun 1490-ibid. 1557.
  4. Candé est une petite ville située à 50 kilomètres au nord-ouest d’Angers (dans l’actuel département du Maine-et-Loire).

  5. Chaire d’enseignement.

51.

« Bacchus [l’ébriété] est ennemi de Vénus [l’amour], et Vénus, ennemie de Minerve [la sagesse] » : Guy Patin a cité ce vers (avec Veneri pour Venere) dans sa lettre du 28 mars 1651 à Jean-Baptiste de Salins (v. sa note [23]) ; il l’a attribué à son collègue Guillaume Du Val (v. note [10], lettre 73) dans sa lettre du 30 avril 1655 à Hugues ii de Salins (v. sa note [19]).

V. supra note [6] pour les sceaux qui furent ôtés à Claude i Mangot après l’assassinat (1617) de son patron, Concino Concini, marquis et maréchal d’Ancre. Il était ici question de Jacques Mangot (1551-1587), père, et non frère aîné, de Claude i (Popoff, no 1657). Le Borboniana résumait la carrière et vantait les mérites de ce magistrat, comme a fait Jacques-Auguste i de Thou dans le livre lxxxviii (règne de Henri iii, année 1587, Thou fr, volume 10, pages 77‑78) :

« Je finirai ces éloges {a} par le récit d’une mort bien triste. Ce fut celle de Jacques Mangot, originaire de Loudun en Poitou, dont la perte intéressa également le Parlement de Paris, dont il faisait l’ornement, et tout l’État, puisqu’il semblait n’être né que pour son bonheur. Bon catholique et bon citoyen, il fit voir dans la charge d’avocat général, qu’il exerça avec un zèle extrême pour la gloire de la France, tous les sentiments d’un grand homme ; c’est-à-dire d’un sujet inviolablement attaché à son souverain, également savant et éloquent, sans fard, sans ambition, sans attachement pour les richesses au milieu des grands biens qu’il possédait. Avec tant de belles qualités, dont le Ciel l’avait orné, il ne lui restait à souhaiter qu’une santé plus robuste, car il était naturellement délicat ; et son tempérament faible, usé par les travaux assidus, et par les soins continuels qu’il prenait pour procurer le bien public et la gloire de l’État, se minait d’autant plus insensiblement qu’il ne diminuait rien de son zèle ni de son courage. Aussi, comme l’arrivée des alliés lui avait fait espérer qu’on pourrait enfin, en dépit des perturbateurs du repos public, rendre la paix au royaume, lorsqu’il vit, au contraire, que le roi, trompé par les mauvais conseils de ceux qui l’obsédaient, manquait une si belle occasion, {b} le chagrin qu’il en conçut, joint à son peu de santé, lui causa vers l’automne une maladie qui parut d’abord dangereuse, et qui finit enfin mortelle. Ainsi mourut à l’âge de trente-six ans ce grand homme véritablement digne d’une plus longue vie, laissant à sa patrie et à sa famille le regret de l’avoir perdu ; et à moi, le triste souvenir d’un ami qui, pour avoir trouvé dans moi quelque conformité avec ses inclinations et ses sentiments, m’avait toujours chéri tendrement. »


  1. Neuvième des éloges mortuaires de 1587.

  2. À la tête d’une armée de réformés allemands et suisses, le burgrave Fabien de Dohna était entré en France, en juillet 1587, pour secourir le roi Henri iii de Navarre (futur roi Henri iv de France), aux prises avec les ligueurs. Après plusieurs victoires, mais sans soutien du pouvoir royal (car Henri iii aurait aussi pu tirer intérêt de cette expédition dirigée contre la Ligue catholique), cette entreprise se solda par un échec (capitulation de Marcigny, en Bourgogne, le 8 décembre 1587).

V. notes :

  • [12], lettre 8, pour l’hydropisie, maladie qui peut marquer une défaillance, alors constamment fatale, du cœur, des reins ou du foie ;

  • [6] du Borboniana 4 manuscrit, seconde notule {b}, pour Augustin de Thou, grand-père du président-historien, Jacques-Auguste i ;

  • [13] du Borboniana 8 manuscrit (§ 5) pour Antoine Séguier.

52.

« ma terre natale » : v. note [9], lettre 106, pour Houdan (aujourd’hui Hodenc-en-Bray), près de Beauvais, où était né Guy Patin en 1601. Cet aveu établit qu’il est (au moins en partie) l’auteur de cet article du Borboniana manuscrit. Sans doute en a-t-il rédigé bien d’autres fragments ; mais, hormis peut-être les additions marginales (que j’ai toujours méticuleusement signalées), il n’est pas possible de toutes les identifier. Quoi qu’il en soit, cela lève toutes les incertitudes qu’on pourrait encore avoir sur l’attribution du Borboniana à Patin.

Ce qu’il disait ici sur la vie maritale de Jacques Mangot (mort en 1587) est en partie inexact car il y manque une génération :

  • Jacques avait épousé Marie du Moulinet qui lui donna dix enfants, dont l’aîné fut Claude i, l’infortuné garde des sceaux (Popoff, no 1657) ;

  • Marie se remaria avec Germain du Val, seigneur de Fontenay et de Mareuil (mort en 1611) ;

  • ce second lit de Marie lui donna deux autres enfants, dont l’aîné fut François du Val, marquis de Fontenay-Mareuil (1594-1665), le militaire et diplomate (dont une ambassade en Angleterre en 1632-1633) qui a laissé des Mémoires, édités par Louis Monmerqué (Paris, Foucault, 1826, 2 tomes in‑8o), qui couvrent la période 1609-1642.

Marie du Moulinet, veuve de Jacques Mangot, remariée à Germain du Val, était donc la mère et non la seconde épouse de François de Fontenay-Mareuil : lui épousa, en 1626, Suzanne de Monceaux (ou Montceau) d’Auxy, fille de Guy d’Auxy, seigneur de Monceaux, gentilhomme de la Chambre du roi Henri ii, maître d’hôtel de François ii et Charles ix. Ce Guy d’Auxy était aussi seigneur de Houdan, ce qui ramenait Patin à son terroir natal : son père, François i Patin (v. note [9], lettre 10), avait été avocat et intendant de Guy d’Auxy, après avoir servi son père, prénommé Gaspard (v. note [21], lettre 106), dans les mêmes charges.

53.

« à l’endroit indiqué ».

V. notes  :

  • [4], lettre de Claude ii Belin, datée du 4 mars 1657, pour les titres des quatre derniers chapitres (xlix‑lii) du Tiers livre où François Rabelais traite du pantagruélion, surnom fantaisiste du chanvre (v. note [9], lettre 353), dont l’« auteur François » attribuait l’invention à son héros Pantagruel ;

  • [8] du Naudæana 3, pour le tissage du linge, fin ou grossier, avec les fibres de lin ou de chanvre, qui n’est apparu en Europe que vers le xive s.

Il est surprenant aujourd’hui de voir que le port de linge de corps dispensait d’aller au bain pour se laver, comme faisaient les anciens Romains. V. notule {c}, note [5] du Traité de la Conservation de santé (chapitre x), pour la très mauvaise réputation des bains publics au xviie s., tenus pour des lieux de débauche et de soins inavouables.

54.

« qui est bienveillante à l’égard du frère François Rabelais, franciscain. {1} Voyez le 3e tome de la Prosopographie de Du Verdier, page 2452. » {2}

  1. La lettre à Rabelais est imprimée dans les :

    G. Budæi Consilarii Regii, Supplicumque libellorum in Regia Magistri Epistolarum Latinarum Libri v. Annotationibusque adiectis in singulad fere epistolas. Græcarum item Lib. i. Basilii item Magni Epistola de Vita in solitudine agenda, per Budæum Latina facta.

    [Cinq livres d’Épîtres latines de Guillaume Budé, {a} conseiller du roi et maître des requêtes à la Cour. Des annotations ont été ajoutées à presque toutes. Avec un livre d’épîtres grecques, ainsi que l’épître de Basile le Grand {b} sur la manière de vivre dans la solitude, traduite en latin par Budé]. {c}


    1. V. note [6], lettre 125.

    2. Saint Basile, évêque de Césarée, v. 3e notule {d}, note [10] du Naudæana 3.

    3. Paris, Iod. Baldius Ascensius, 1531, in‑8o en deux parties de 304 et 50 pages, avec un joli frontispice.

    Mise parmi les lettres grecques (seconde partie, pages 18 vo‑19 vo), elle est intitulée G. Budæus Francisco Rabalæso sic > sodali Franciscali S. [Budé salue François Rabelais frère franciscain]. Ses huit premières lignes sont en latin, et tout le reste, en grec. Les Archives historiques de la ville de Fontenay-le-Comte (Archives de la Vendée, e depot 92 1 ii 2) en mettent en ligne une traduction française, anonyme et manuscrite. Elle est, dit son interprète, « adressée par Guillaume Budé à Rabelais, après avoir appris les premières persécutions que Pierre Lamy et lui avaient essuyées de la part des cordeliers (26 janvier 1524) ». Sa teneur et la qualité de sa version (que le style et l’écriture datent du xviiexviiie s.) méritent amplement une transcription intégrale :

    « Comme je revenais de la cour à Paris, {a} j’ai reçu vos lettres. Je ne me rappelle pas précisément qui me les a remises, bien que vous paraissiez les avoir confiées, pour me les apporter, au frère de votre ami Tiraqueau, {b} homme entouré de la plus profonde estime. Je me fusse volontiers donné de la peine pour lui s’il fût venu avant mon départ à la cour. Et cela, je l’eusse fait moins à votre recommandation (bien que je m’intéresse à tout ce qui vient de vous), que par égard pour un homme dont la réputation m’est si connue et qui a si bien mérité des lettres. Quant aux faits sur lesquels vous m’avez écrit en grec, voici ma réponse. {c}

    Vous m’avez affirmé, mon cher ami, que, cette année, vous m’aviez envoyé des sujets de discussion nombreux et variés, et vous m’avez paru vous étonner de ce que je n’aie pas encore répondu une seule fois à vos nombreuses lettres. Vous avez été pourtant le premier à reconnaître qu’il n’y a aucune faute de ma part : vous avez raison de dire que je n’en suis pas la cause, et de me paraître ni me reprocher ma négligence, ni vous irriter contre moi, mais d’avouer que les porteurs des lettres sont sans doute seuls coupables, puisqu’ils avaient promis de les remettre, et qu’ils ont négligé de remplir leur promesse. Parfois, vous l’avez dit, il peut se faire qu’un motif quelconque ait fait tomber en d’autres mains les missives confiées aux porteurs. Vous me paraissez donc juger les faits avec assez de bienveillance et de raison ; mais j’ignore pourquoi, < parvenu > à la fin de votre lettre, vous m’avez écrit. Pour vous, après avoir reçu ma réponse, vous me répondrez, ce me semble, quand vous le voudrez. Apparemment, vous m’accusez de négligence, au lieu de croire que je n’ai pas reçu vos lettres. Ah ! mon cher ami, au nom de Jupiter, protecteur de l’amitié, ne me soupçonnez pas de vous négliger, ne supposez < en moi > rien de contraire à votre caractère. Je ne dirai pas que je n’ai reçu aucune de vos lettres, et je n’alléguerai pas de spécieux prétextes. Je déclare qu’en douze mois, je n’ai reçu qu’une seule lettre de toutes celles que vous m’avez dit avoir envoyées. Je vous affirme que je n’en ai pas reçu davantage. Je n’ai pas répondu peut-être par négligence, mais surtout parce que le sujet ne réclamait point trop une solution. {d} Si cependant j’avais songé à vous répondre, malgré les nombreuses occupations qui m’ont assailli dans l’intervalle, comment aurais-je trouvé un messager pour vous remettre ma réponse, moi qui ignorais alors où vous habitiez ? Ainsi, récemment encore, comme je voulais vous écrire, je n’ai pu savoir dans quel couvent se trouvait l’estimable Lamy, votre fidèle Pirithoïs, et votre Pylade à mon avis ; {e} couple d’amis dont je n’ai cessé de partager les douleurs, lorsque les premiers, vous avez été persécutés par les supérieurs de votre Ordre, et que vous avez reçu la défense de lire les ouvrages grecs ; mais enfin, j’ai appris d’un homme d’esprit de votre même Société, d’un ami des belles-lettres, qu’on vous avait rendu nos chers enfants, je veux dire les livres que ces supérieurs vous avaient arbitrairement arrachés, et que vous êtes rentrés dans la sérénité et le calme d’autrefois. Quand nous avions appris cette nouvelle d’un homme qui nous l’a affirmée, quelle n’a pas été notre joie ! Je ne saurais l’exprimer. Comment n’aurait-elle pas été excessive ? Nous semblons vous avoir tous deux pour condisciples dans l’école des Muses et le temple de Minerve, nous travaillons avec vous aux œuvres de l’esprit et de la pensée, œuvres où nous mettons notre gloire plus que dans toutes les choses de la vie. Aussi voyons-nous les plus sots d’entre eux lorsqu’ils prêchent dans les églises, comme s’ils obéissaient à un mot d’ordre, insulter cette langue, la rendre, par tous les moyens possibles, l’objet des défiances soupçonneuses du peuple, la présenter comme une science abominable, comme le vrai fléau de la théologie. {f} Par ces attaques, ils montrent clairement non seulement à la plupart des savants, mais encore des ignorants, qu’ils sont jaloux de l’amour qu’ont les hommes intelligents pour la science. Ils veulent cependant faire supposer qu’ils viennent au secours de la piété outragée. Cette conspiration si méchante, cette calomnie répandue dans cette ville (Paris) ont failli flétrir cette étude si belle et si bonne, et détruire entièrement l’ornement des Muses, dont se pare le cercle entier de l’éducation, qui donne au savant l’attrait pour gagner les cœurs, et bonne opinion de lui-même. En effet, quelques théologiens sans talent ayant trouvé naguère un prétexte rempli de calomnies, se sont attaqués à ceux qui étudient les œuvres grecques, et ont commencé par insulter l’élégance et la grâce de la langue, se perdant ainsi eux-mêmes par leur sottise. Quant au prétexte et à l’origine de cette calomnie, ce sont eux, et non la circonstance, qui les ont fait naître. En effet, depuis le jour où ceux qui luthérianisent, comme on dit, ont répandu mille opinions différentes, contraires à celles des anciens interprètes, et réfutant nettement les dogmes longtemps observés dans l’Église ; {g} depuis le jour, dis-je, où quelques-uns de notre ordre {h} ont été accusés d’avoir donné dans cet amour des innovations, les ennemis de l’étude du grec, en s’acharnant à inspirer la haine, en criant contre les hellénistes, en les accusant de vouloir détruire l’orthodoxie, ont failli faire exiler comme hérétiques ceux qui s’occupent des lettres grecques. C’était une indignité, une affreuse calomnie de montrer en même temps l’étude des lettres grecques, s’introduisant chez nous, et les opinions des luthériens, se répandant pour le malheur de tous. Saisissant cette occasion, des hommes incapables de manier la parole avec talent, habiles toutefois à prendre le masque de l’honnêteté, ont facilement trompé le peuple, simple et sans instruction, en faisant consister la piété à injurier ce qu’il y a de plus beau et de plus élevé dans l’éducation. Pensez-vous qu’à cette vue, nous n’ayons pas grincé des dents, et poussé des cris d’indignation ? Et qui ne s’irriterait pas en voyant le savoir vaincu par l’ignorance, et le talent de la parole ignoblement bafoué et exposé au blâme du peuple par l’hypocrisie ? Leur colère excessive a commencé à propos du commentaire d’Érasme de Rotterdam, qu’ils voyaient goûté de presque tout le monde. {i} Voulant obscurcir la gloire de cette œuvre, ils ont imaginé de bannir le nom de la langue grecque, comme une Iliade {j} d’impiété. Et pour cette belle entreprise, les ennemis acharnés du grec ont réuni une assemblée, dit-on, où siégeaient tous les théologiens du pays ; mais comme ils n’ont rien décidé de cette manière (car les meilleurs théologiens, ceux < qui étaient > vraiment théologiens, étaient mécontents de l’affaire, et beaucoup d’entre eux déjà avaient goûté à ce noble amour de la science). Ils ont dès lors, à l’envi, vomi dans les églises des injures contre la langue dont nous parlons, comme si elle était impie. Emportés par cette violence excessive jusqu’à la fureur, et perdant toute décence, ils n’ont d’abord réussi qu’à inspirer des soupçons aux gens intelligents, qui occupent les places et les dignités. Ensuite, ils ont été, pour ainsi dire, pris sur le fait par le peuple, et convaincus d’agir ainsi par haine et par malignité, plutôt que par amour et par zèle pour l’orthodoxie.

    Mais qu’ils aillent se promener, ces gens qui ont été nourris loin de l’amour du beau, et qui n’ont pas eu part à la bonne éducation ! En parlant de leur grossièreté et de leur inconvenance, je me suis, sans m’en apercevoir, étendu un peu trop longuement sur cette matière. Vous, cependant, si vous comprenez combien est difficile ma situation, vous n’attendrez pas de lettres de moi aux jours fixés et annoncés. Autrefois, j’avais du plaisir à écrire et à répondre à toutes vos missives ; mais maintenant, distrait par d’autres occupations, je me suis plongé dans l’oubli de moi-même et de ceux qui cultivent les lettres. Adieu.

    De notre ville (Paris), le six avant les calendes de février (1524 ?). » {k}


    1. François ier et sa cour séjournaient ordinairement dans l’un de ses nombreux châteaux de Touraine.

    2. André Tiraqueau, v. note [2], lettre 597.

    3. Le texte passe ici du latin au grec.

    4. « Éclaircissement d’une difficulté, réponse à un argument » (Furetière).

    5. Pierre Lamy était compagnon de Rabelais dans le monastère de Maillezais, près de Fontenay-le-Comte (v. notule {b}, note [28] du Borboniana 2 manuscrit) ; c’est lui qui avait initié Rabelais au grec et l’avait mis en relation avec Budé. Dans le mythe grec, Pirithoïs (ou Pirithoos) est l’ami de Thésée, et Pylade, celui d’Oreste.

    6. Opposition religieuse, courante alors, entre latin, langue de Dieu, et grec, langue de Satan.

    7. Grec original : λουθηριζειν (louthêrizein). Luther avait fondé la Réforme protestante en 1517 ; une des règles en était de revenir puiser aux sources (grecques et hébraïques) des Saintes Écritures, pour les purger de tous les dogmes contestables que l’Église romaine y avait ajoutés au fil des siècles.

    8. Le Collège royal de France.

    9. Érasme avait alors déjà publié de nombreux ouvrages de critique théologique et philologique. Il pouvait s’agir des :

      Des. Erasmi Roterodami de duplici Copia Verborum ac Rerum Commentarii duo, multa accessione novisque formulis locupletati…

      [Deux commentaires de Des. Érasme, natif de Rotterdam, sur la double Abondance des mots et des matières, enrichis d’une copieuse augmentation et de nouvelles formules…]. {i}

      Ses Paraphrases sur le Nouveau Testament, établies à partir du texte grec, avaient commencé à paraître en 1522. {ii}

      1. Bâle, Nicolaus Brylingerus, 1540, in‑8o de 518 pages.

      2. V. note [16], lettre latine 20.

    10. Un monument.

    11. Le 27 (et non 26) janvier (dans le calendrier julien alors en vigueur dans toute la chrétienté).

  2. À l’endroit indiqué (livre huitième du tome troisième, pages 1452‑1453) de la Prosopographie d’Antoine Du Verdier {a} se lit ce fort curieux article sur la carrière religieuse et médicale de Rabelais :

    « J’ai parlé de François Rabelais en ma Bibliothèque, suivant la commune voix et par ce qu’on peut juger par ses œuvres ; {b} mais la fin qu’il a fait<e> fera juger de lui autrement qu’on n’en parle communément. Quant à ses œuvres, on y découvre un merveilleusement bel esprit. Son malheur est que chacun s’est voulu mêler de pantagruéliser ; et sont sortis plusieurs livres sous son nom, ajoutés à ses œuvres, qui ne sont de lui, comme L’Île sonnante, faite par un écolier de Valence, {c} et autres. Il a été premièrement cordelier, puis autres deux fois moine, puis médecin, puis curé de Meudon, comme j’ai vu par une lettre écrite de sa main, par laquelle il mande à un ami qu’il a des bons paroissiens en Monsieur et Madame de Guise. {d} Il a un style fort élégant quand il écrit en latin : j’ai vu beaucoup de ses épîtres latines. Il a été touché de repentance, contre ce qu’on croit communément, a recherché d’être absous, par le pape, de ses apostasies et irrégularités ; comme il a été : vous verrez le discours de sa vie en la narration de sa bulle contenant son absolution, laquelle j’ai ici insérée. Et ne veux omettre < que > Monsieur l’évêque d’Évreux {e} a un Galien, où il y a quelques notes aux marges écrites de la main de Rabelais : où Galien soutient l’âme être mortelle, il a écrit : Hic vere se Galenus plumbeum ostendit. {f} Le roi à présent heureusement régnant, {g} disant que Rabelais était bon compagnon et athée, ledit seigneur évêque dit ce que dessus. Sa bulle dit ainsi : {h}

    Franciscus Rabelæsus Presbyter diocesis Turonen. qui iuvenis intravit religionem et ordinem fratrum Minorum et in eodem professionem fecit et Ordines Minores et Maiores Præsbiteratus recepit et in eidem celebravit multotiens. Postea ex indultu Clementis P. vii. et prædecessoris vestri immediatis de dicto ordine fratrum Minorum transiit ad ordinem sancti Benedicti in Ecclesia Cathedralis Malleacen. in eoque per annos plures mansit. Post modum sine religionis habitu profectus est in Montempessulanum, ibidemque in facultate Medicinæ studuit plublice legit per plures annos et gradus omnes etiam doctoratus ibidem in prædicta facultate Medicinæ suscepit, et praxim, ibidem et alibi in multis locis per annos multos exercuit. Tandem corde compunctus adiit limina sancti Petri, Romæ et a Sanctitate vestra et a defuncto, Clemente Papa vii. veniam apostasiæ et irregularitatis impetravit et licentiam adeundi ad præfectum ordinis sancti Benedicti ubi benevolos invenisset receptores. Erat eo tempore in Romana curia R.D. Ioannes cardinalis De Bellayo Parisiensis Episcopus et Abbas Monasterii sancti Mauri de Fossatis ordinis prædicti sancti Benedicti diocesis Parisiensis. Quem cum benevolum invenisset rogavit ut an eodem reciperetur in Monasterium præfatum sancti Mauri, quod factum est, postea contigit ut dictum Monasterium auctoritate vestra erigeretur in decanatum fierentque Monachi illius Monasterii Canonici. Hic factus est cum illis Canonicus prædictus orator Franciscus Rabelæsius. Verum præfatus orator angitur scrupulo conscientiæ propter id quod tempore quo data est a S.V. bulla erectionis prædictus ipse non dum receptus fuerat in monachum præfati Monasterii sancti Mauri. Licet iam receptus esset tempore executionis, et fulminationis eiusdem et procuratorio nomine consensisset, tam his quæ circa prædictam erectionem facta fuerant ; quam his quæ postmodum fierent, cum tunc in Romana curia esset in comitatu præfati R.D. cardinalis de Bellaio.

    Supplicat ut per indultum S.V. tutus fit tam in foro conscientiæ quam in foro contradictorio et aliis quibuslibet de præfatis, perinde, ac si non receptus fuisset in dictum Monasterium sancti Mauri quamprimum et anteaquam obtenta fuit bulla erectionis eiusdem in decanatum, et cum absolutione. Et quod eidem valeant et prosint indulta quæcumque antea obtinuit a sede Apostolica perinde, ac si. Et quod eidem valeant Medicinæ gradus et Doctoratus, possitque praxim Medicinæ ubique exercere perinde, ac si de licentia sedis Apostolicæ eosdem suscepisset.Et quod beneficia quæ tenet et tenuit censeatur obtinuisse et obtinere : possidere et possessisse, Canonice et legitime, perinde, ac si de licentia eiusdem sedis Apostolicæ ea obtinuisset. »

    [François Rabelais, prêtre du diocèse de Tours, est entré jeune en religion, dans l’Ordre des frères mineurs ; il y a fait sa profession de foi, y a reçu les ordinations mineures et majeures de la prêtrise, et y a maintes fois célébré la messe. Puis, par indult du pape Clément vii {i} et de votre prédécesseur immédiat à la tête du dit Ordre des frères mineurs, il a été transféré dans l’Ordre de saint Benoît, en l’église cathédrale de Maillezais, {j} où il est demeuré pendant plusieurs années. Par la suite, sans porter l’habit religieux, il s’est rendu à Montpellier où, pendant plusieurs années, il a étudié à l’Université de médecine et en a suivi les cours publics ; il a obtenu tous les grades et aussi le doctorat de ladite Université ; puis il a pratiqué la médecine durant de nombreuses années, en cette ville et en quantité d’autres lieux. Finalement, le cœur saisi de repentir, il se rendit aux portes de Saint-Pierre de Rome, où il a sollicité de votre Sainteté et du défunt pape Clément vii {k} le pardon de son apostasie et des irrégularités de sa conduite, et la permission d’aller voir le supérieur de l’Ordre de saint Benoît, où il a été favorablement reçu. En ce temps-là, le révérendissime cardinal Jean Du Bellay, évêque de Paris et abbé du monastère de Saint-Maur-des-Fossés, appartenant au dit Ordre de saint Benoît, dans le diocèse de Paris, siégeait en la curie romaine. {l} Ayant acquis sa bienveillance, il lui demanda à être admis dans le susdit monastère de Saint-Maur, ce qui fut accepté. Plus tard, il advint que, par votre autorité, le susdit monastère de Saint-Maur fût érigé en décanat et que les moines du dit monastère devinssent chanoines. Ainsi, le susdit prêcheur François Rabelais a-t-il été nommé chanoine, comme les autres ; mais ledit prêcheur est tourmenté par un scrupule de conscience car, à l’époque où Votre Sainteté a publié la bulle d’érection, le susdit prêcheur n’avait pas encore été reçu moine du dit monastère de Saint-Maur. Bien qu’il l’eût été au moment de son exécution et de sa fulmination, {m} et qu’il eût été admis à titre procuratoire, tant pour ce qui avait été promulgué pour la susdite érection, que pour ce qui le serait par la suite, aussi longtemps que la curie romaine compterait le susdit révérendissime cardinal Du Bellay parmi ses membres.

    Il supplie, par permission de Votre Sainteté, d’être assuré de son absolution pour tout ce qui a été dit ci-dessus, devant le tribunal tant de sa conscience que de l’Église, tout comme s’il n’avait pas été reçu dans ledit monastère de Saint-Maur au moment même ou avant que la bulle de son érection en décanat ait été obtenue ; et que toutes les indulgences qu’il avait précédemment obtenues du Saint-Siège soient tenues pour valables et qu’il en jouisse, au même titre qu’étaient tenues pour valides les degrés et le doctorat de médecine, qui lui permettaient de l’exercer partout, dans la mesure où cette licence lui avait été accordée par ledit Saint-Siège ; {n} et qu’on l’estime obtenir et avoir obtenu les bénéfices qu’il détient et a détenus, et les posséder et avoir possédés canoniquement et légitimement, dans la mesure où il les a acquis par licence du dit Saint-Siège].


    1. Lyon, 1605, v. notule {a}, note [59] du Borboniana 4 manuscrit.

    2. Article sur François Rabelais dans La Bibliothèque d’Antoine Du Verdier, seigneur de Vauprivas… (Lyon, Barthélemy Honorat, 1585, in‑fo, pages 408‑409), qui commence par cet éreintement :

      « Il me déplaît grandement qu’il me faille mettre en cette Bibliothèque plusieurs auteurs dont les uns ont écrit grossement, aucuns impudiquement et en toute lascivité, autres hérétiquement ; et qui pis est, s’en est trouvé un nommé François Rabelais, moqueur de Dieu et du monde, lequel, quoique docte, a néanmoins mis parmi ses écrits des traits d’impiété (si j’ose dire) ressentant l’athéisme à pleine gorge. »

    3. Il subsiste des doutes sur le véritable auteur de L’Île sonnante, ou Cinquième livre, ouvrage paru en 1564 (v. note [21], lettre 662), soit bien après la mort de Rabelais (1553).

    4. V. note [8], lettre 360, pour les moines de Meudon, installés sur le domaine du duc François de Guise (1519-1563, père du Balafré, v. note [1], lettre 463) et de la jeune duchesse, Anne d’Este (1531-1607), qu’il avait épousée en 1548.

      V. notes [16], lettre 240, et [3], lettre 619, pour d’autres témoignages sur Rabelais à Meudon.

    5. Jacques Davy Duperron (v. l’avant-dernier alinéa de la note [7] supra) fut évêque d’Évreux de 1592 à 1606, et nommé cardinal en 1604.

    6. « Ici Galien se montre véritablement stupide. »

    7. Henri iv.

    8. Cette bulle n’a ni date ni signataire. Son contenu permet de la situer convenablement dans le temps, et de l’attribuer au supérieur général des frères mineurs (récollets franciscains).

    9. Jules de Médicis, pape de 1523 à 1534 (v. note [50], lettre 292) ; soit une large fourchette de dates pour le passage de Rabelais des franciscains aux bénédictins. Un indult est une permission ou un privilège accordé par le souverain pontife.

    10. Ancien évêché et abbaye du Poitou (Vendée, v. note [23] du Borboniana 2 manuscrit), proche de Fontenay-le-Comte.

    11. Successeur de Clément vii, Paul iii a régné sur l’Église de 1534 à 1539 (v. note [45] du Naudæana 3). L’absolution de Rabelais a donc dû être accordée autour de 1534.

    12. Jean Du Bellay (v. notule {b‑3}, note [15] du Faux Patiniana II‑3), oncle de Joachim « à la mode de Bretagne », avait été nommé cardinal en 1535.

      Saint-Maur-des-Fossés (v. note [22], lettre 345) et Saint-Germain-des-Prés (v. note [11], lettre 290) étaient les deux principales abbayes bénédictines (mauristes) d’Île-de-France.

    13. Promulgation impérieuse en termes de droit canon (terme surtout employé pour les excommunications et autres interdictions pontificales).

    14. L’Église était alors garante des degrés délivrés par les universités de la chrétienté.

Ces deux documents procurent des renseignements précis (et rares) sur la vie monastique de François Rabelais :

  • d’abord moine dans l’Ordre mineur de Saint-François en Touraine, il fut ordonné prêtre, puis devint plus tard bénédictin, et l’était au moment de sa lettre à Guillaume Budé (probablement datée de 1524, peu après que Rabelais, âgé de 30 à 40 ans, fut entré dans le couvent de Maillezais, près de Fontenay-le-Comte) ;

  • il se défroqua ensuite et partit étudier la médecine à Montpellier, au début des années 1530, où il obtint le doctorat ;

  • à la fin du pontificat de Clément vii (mort en septembre 1534), il demanda et obtint la rémission de ses fautes pour rentrer chez bénédictins de Saint-Maur-des-Fossés et devenir chanoine (ainsi que tous les frères de son abbaye) ;

  • il acheva sa carrière comme curé de Meudon et moine de son prieuré ;

  • l’étude et la pratique exclusive de la médecine furent donc une brève éclipse dans la vie de Rabelais, mais il continua à l’exercer sous le froc des bénédictins : au dire de François Béroalde de Verville, il fut médecin du cardinal Du Bellay à Saint-Maur (v. note [4], lettre 436).

S’y ajoute le condensé fourni au début de La Vie de M. François Rabelais, docteur en médecine, au début de ses Œuvres {a} (tome i, pages *3 ro‑4* ro) :

« François Rabelais naquit en la ville de Chinon en pays de Touraine. Étant jeune, il se fit religieux au couvent des cordeliers de la ville de Fontenay-le-Comte en Bas-Poitou et, dans peu, se rendit fort docte, comme l’on apprend des épîtres grecques de Budé, qui le loue de ce qu’il possédait en excellencecette langue et, néanmoins, déplore son infortune, puisqu’il se trouva atteint de l’envie de ses confrères, dont il fut longtemps mal voulu, à cause de la nouveauté de cette langue étrangère qui leur semblait barbare, et à ceux qui n’en savaient pas gonfler les délices. […]

Pour continuer la suite de la vie de Rabelais, comme il avait l’humeur fort divertissante, plusieurs grands de la cour se plaisaient à ses bouffonneries ; ainsi, à leur instinct, il quitta son cloître et obtint permission du pape Clément vii de pouvoir passer de l’Ordre de saint François à celui de saint Benoît, au monastère de Maillezais en Poitou. Ensuite de quoi, au grand scandale de l’Église, ayant déposé l’habit régulier et pris celui de prêtre séculier, il courut longtemps vagabond parmi le monde et s’en alla à la ville de Montpellier en Languedoc, prit tous ses degrés en l’Université et se mit à exercer la profession de médecine avec réputation. »


  1. Sans lieu, 1663, v. note [4], lettre 574.

55.

Le Tiers Livre des faicts et dicts heroïques du bon Pantagruel : composé par M. François Rabelais docteur en Medicine. Reveu, et corrigé par l’Autheur, sus la censure antique. L’Autheur susdict supplie les lecteurs benevoles, soy réserver a rire au soixante et dixhuytiesme Livre. {a}

[Le Tiers Livre des faits et dits héroïques du bon Pantagruel : composé par M. François Rabelais docteur en médecine. Revu, et corrigé par l’auteur, en sus de la censure précédente. L’auteur susdit supplie le bienveillants lecteurs de se garder de rire au soixante-dix-huitième livre]. {b}

Le livre se conclut, page 170 ro (fin du chapitre lii, Comment certaine espèce de pantagruélion ne peut être par feu consommée), sur ces vers, avec quelques variantes orthographiques :

« Indes cessez, Arabes, Sabiens {c}
Tant collauder {d} vos Myrrhe, Encens, Ebene,
Venez icy recongnoistre {e} nos biens,
Et emportez de nostre herbe la grene.
Puys si chez vous peut croistre, en bonne estrene, {f}
Graces redidez es cieulx {g} un million :
Et affermez {h} de France heureux le regne
On quel provient {i} Pantagruelion. »


  1. Paris, Michel Fezandat, 1552, in‑8o de 340 pages ; première édition en 1546.

  2. Pour dire qu’ils riront tout leur saoul tant qu’ils liront puisque l’ouvrage ne contient qu’un seul livre composé de 52 chapitres. Par exception, j’ai transcrit dans sa langue d’origine, puis mis en français moderne le titre de ce célébrissime ouvrage.

  3. Sabiens ou sabéens (Trévoux) : adeptes du sabaïsme (proche mais précurseur du zoroastrisme), la plus ancienne religion du Proche-Orient (Mésopotamie), fondée sur l’adoration des astres – soit les païens, aux yeux des monothéistes. Le mot peut aussi désigner le peuple de l’Arabie Heureuse (v. notule {b}, note [4], lettre 5), descendant des rois de Saba.

    Se plaçant dans l’extravagance comique et allégorique, Rabelais feint d’ignorer que les Orientaux ont connu et employé le chanvre bien avant les Européens.

  4. Louer, vanter.

  5. Reconnaître.

  6. Étrenne, au sens de nouveauté.

  7. Grâces rendez aux cieux.

  8. Affirmez.

  9. Où pousse.

Les deux anciens exemplaires des Œuvres de M. François Rabelais que j’ai feuilletés (1596 et 1608, parmi bien d’autres) ne contiennent pas de lettres tirées de sa correspondance. Ses épîtres françaises et latines les plus remarquables (dont aucune n’est adressée à Guillaume Budé) occupent les pages 548‑595 de ses Œuvres éditées par Burgaud des Marets et Rathery (Paris, Firmin Didot, 1858, in‑8o, tome second).

Son ton, et ses références à Galien et à Rabelais font de cet article une autre addition probable de Guy Patin au Borboniana. Mon seul doute plane sur la capacité de Patin à lire la lettre grecque de Budé à Rabelais, traduite dans la source 1 de la note [54] supra.

56.

L’année (1638) a été ajoutée dans la marge du manuscrit.

Outre quelques chroniqueurs du règne de Louis xiii, Hugo Grotius, {a} alors ambassadeur de Suède à Paris, a aussi relaté cette affaire politique et criminelle dans sa lettre datée de Paris, le 2 avril 1638 (lettre 188), page 459 des :

Rikskansleren Axel Oxenstiernas skrifter och brefvexling.

Écrits et correspondance d’Axel Oxenstierna, {b} chancelier du royaume. {c}

cardinalis Deo non percursorie gratias egit ob vitatum periculum. Gallus quidam, rerum capitalum militaris quæsitor, schedam dejecerat in cubiculum uxoris Lotharingi ducis Caroli ad ipsius libertatem maritumque multis eximendum malis rationem se expeditam habere profitens, si decem millibus florenorum ad socios parandos juvaretur. Lotharinga dubitans, an fides sua tentaretur, cardinali schedam ostendit ; is eam jubet scribere non esse sibi tantum pecuniæ, sed si mille quingentis scutatis juvari posset, se vel rebus suis venditis id contracturam ; sed velle se scire, quænam essent ejus consilia, ut de eis judicare possit. Id responsum perfertur ad locum quendam in agro non longe a Dionysio oppido, quem locum pollicitator ille in scheda designaverat. Is alia iterum scheda in idem illud cubiculum demissa significat, si illa pecunia ad designatum illum locum deferatur se rem confecturum conducto conclavi ex adverso ejus domus in hac urbe, quam cardinalis habitat ; inde se, ubi cardinalis cum carruca procederet, duo crepitacula, quæ petardos aut bombos vocant, dejecturum in carrucam. cardinalis ubi id cognovit, dat negotium octo validis hominibus, ut illum illo in loco, ubi pecuniam erat subter lapides positam sublaturus, comprehenderent. Sed ille id agi videns tres eorum pugione ad mortem vulneravit ; a cæteris vulneratus captusque, priusquam e vulneribus moreretur, judices accepit delegatos, cardinali fidos. Ab iis auditus, cum diceret se quod fecisset eo tantum fecisse animo, ut Lotharingam pecunia emungeret ac proposuisse ea, quæ fieri nequirent, damnatus eodemque die, in lectulo portatus ad supplicium undecim ictibus ex intervallo repetitis in rota fractus est. Ea pœnæ atrocitate effecturum se sperat cardinalis, ne quis posthac talia moliri aut etiam fingere audeat.

[Le cardinal {d} n’a pas fort diligemment remercié Dieu de l’avoir mis à l’abri du péril. Un certain Français, enquêteur militaire des affaires criminelles, {e} avait jeté un billet dans la chambre de l’épouse du duc Charles de Lorraine, lui proposant de leur rendre la liberté en les délivrant, elle et son mari, des multiples tourments qu’ils enduraient, {f} si elle voulait bien donner dix mille florins {g} afin de préparer ses complices. La Lorraine, se demandant si on abusait de sa confiance, montre le billet au cardinal : il l’invite à écrire qu’elle ne dispose pas d’une telle somme, mais que, si on ne lui demande que mille cinq cents écus, {h} elle pourra les réunir en vendant ses affaires, tout en voulant savoir quels sont exactement les desseins de son correspondant, afin qu’elle puisse en décider. Elle fait porter cette réponse en quelque champ proche de Saint-Denis, {i} à l’endroit indiqué par ce prometteur ; lequel lui signifie, dans un autre billet à nouveau déposé dans sa dite chambre, que, si elle lui fait porter l’argent au même endroit convenu, il entreprendra de se loger en cette ville, en face du Palais-cardinal, et que quand le ministre sortira, il jettera dans son carrosse des explosifs, qu’on appelle grenades ou bombes. Aussitôt qu’il apprend cela, le cardinal ordonne à huit robustes hommes d’aller se cacher près de l’endroit où l’argent doit être déposé sous des pierres ; mais voyant les gardes ainsi manœuvrer, l’homme en frappe mortellement trois avec son poignard. Les autres le blessent et le capturent ; et avant qu’il ne meure, il comparaît devant trois commissaires affidés au cardinal. Ils l’entendent et, bien qu’il dise n’avoir agi que pour soutirer de l’argent à la duchesse, sans intention de faire ce qu’il lui avait promis, ils le condamnent ; et le même jour, transporté au lieu du supplice dans une civière, il est brisé sur la roue de onze coups vifs, portés consécutivement. {j} Par l’atrocité de cette condamnation, le cardinal espère avoir fait en sorte afin que dorénavant nul n’ose ourdir ni même imaginer tels attentats].


  1. V. note [2], lettre 53.

  2. V. note [3], lettre 16.

  3. Stockholm, P.A. Nordstedt et fils, 1889, in‑8o, tome premier (678 pages), Hugonis Grotii Epistolæ ad Axelium Oxenstierna Regni Sueciæ Cancellarium [Lettres de Hugo Grotius à Axel Oxenstierna, chancelier du royaume de Suède] (1633-1639) ; lettre transcrite dans la digitale bibliotheek voor de Nederlandse lettreren.

  4. Richelieu.

  5. Grotius attribuait à François Sorbesse une charge bien différente de celle que lui donnait le Borboniana. V. notes [6], lettre 39, pour Nérac, sa ville natale, en Gascogne, et [12], lettre 76, pour Jean-Louis Nogaret de La Valette, duc d’Épernon, dont Sorbesse avait été le valet de chambre.

  6. La duchesse Nicole de Lorraine (v. note [31], lettre 335) était alors assignée à résidence à Fontainebleau, pour punir et entraver les intrigues du duc Charles iv de Lorraine, son époux (qui l’avait répudiée l’année précédente) : ce duc rebelle et fantasque menait une politique antifrançaise et, surtout, était l’allié de Gaston d’Orléans dans ses intrigues contre son frère, le roi Louis xiii, et contre Richelieu, son principal ministre (v. note [37], lettre 6).

  7. Soit à peu près 11 000 livres tournois.

  8. Soit 4 500 livres.

  9. V. note [27], lettre 166, pour Saint-Denis. Plus précis, le Borboniana situe ce champ à la Chapelle : alors un petit bourg situé sur le chemin de Saint-Denis à Paris, c’est aujourd’hui un quartier du nord de la capitale.

  10. V. note [7], lettre 39.

57.

V. supra note [35] pour le Catholicon d’Espagne (Satire Ménippée, 1593). Cette épigramme se lit à la page 307 de la réédition de Paris 1882. Elle est intitulée À Monsieur de Lyon, c’est-à-dire Pierre de Saint-Priest d’Épinac (1540-1599), ligueur qui avait été nommé archevêque de Lyon en 1574. Sans changer de sens, le 3e vers est différent : « Mais que cela plus ne vous grève [afflige]. » Le dernier vers signifie que jamais l’archevêque ne recevra le bonnet rouge autrement qu’en ayant la tête tranchée en Grève par le bourreau.

Ce bourreau nommé Jean Rozeau avait commencé à œuvrer à Paris en 1558 et finit pendu à une corde, sur la place de Grève, en 1594. Étienne Pasquier {a} en a parlé dans une de ses lettres (non datée) à Scévole i de Sainte-Marthe {b} (tome second, livre xvii, pages 320‑322) : {c}

« Car ayant été la ville de Paris réduite sous l’obéissance du roi au mois de mars ensuivant, {d} le procès extraordinaire < fut > fait à Hugues Danel, sergent, Jean Rozeau, exécuteur de la haute justice, Messire Aubin Blondel, prêtre, et Adrian Fromentin, à la requête de Dame Denise de Vigny, veuve du président, {e} à laquelle, comme j’entends, on doit le principal honneur des diligences et poursuites. Avec elle se joignirent Damoiselle Anne Le Circer, aïeule maternelle et tutrice des enfants de Larcher, et Damoiselle Jeanne Du Pont, veuve de Tardif. {f} Et par arrêt du 27e d’août 1594, la Cour de Parlement déclara Danel, Blondel et Rozeau dûment atteints et convaincus des captures, assassinats et massacres (ce sont les mots de l’arrêt) proditoirement et inhumainement commis aux personnes du président Brisson, de Larcher et de Tardif ; et ledit Fromentin, d’avoir assisté et favorisé lesdits assassinats ; pour réparation desquels cas, lesdits Danel, Blondel et Rozeau sont condamnés de faire amende honorable, en la même forme que celui de Melun, {g} et d’être pendus et étranglés à une potence croisée {h} en place de Grève ; et qu’à leur mort assisterait Fromentin, la corde au cou, et delà {i} conduit aux galères perpétuelles. Je vous laisse toutes les autres particulières condamnations de l’arrêt, concernant tant le public que les parties civiles. Fut-il jamais une plus signalée justice que celle-là ? Et comme mon esprit ne peut demeurer oiseux, {j} quand les occasions s’y présentent, aussi fis-je, le jour même de leur exécution, leur épitaphe de cette façon :

Le sergent fut créé pour le malfaiteur prendre ;
Si condamné à mort, le bourreau pour le pendre ;
Avant sa mort, il est par prêtre confessé.
Ici passant, tu vois par nouvelle justice,
Sergent, prêtre, bourreau exposés au supplice
Pour un crime non vu jamais au temps passé
.

Les trois veuves dont je vous ai ci-dessus parlé ne se contentèrent pas de cet arrêt, mais firent prendre au corps neuf hommes, lesquels, par arrêt du 3e jour de septembre suivant, furent condamnés : les uns aux galères, les autres à faire amende honorable, et les autres bannis. Et quant à ceux qui s’étaient garantis par la fuite depuis la réduction de Paris, comme Bussi, Crucé, Le Normant, Cromer, jusques au nombre de seize, ils furent condamnés par défaut et contumace à être roués, et dix autres, à être pendus et étranglés, avec grosses amendes envers les parties civiles, et confiscation de biens envers le roi, par arrêt du 11e jour de mars 1595 ; eux tous exécutés en figures {k} devant l’Hôtel de Ville. Et remarquerez qu’en toutes ces condamnations portées, tant par sentence de Melun que < par ces > trois arrêts, dans lesquels fut prise une animadversion {l} exemplaire contre quarante malfaiteurs, ce ne furent que ceux qui s’étaient trouvés avoir eu part ou consenti, le vendredi 15e de novembre, {m} aux assassinats. »


  1. V. note [16], lettre 151.

  2. V. note [9], lettre 48.

  3. Les Lettres d’Étienne Pasquier, conseiller et avocat général du roi à Paris. Contenant plusieurs belles matières et discours sur les affaires d’État de France, et touchant les guerres civiles, Paris, Laurent Sonius, 1619, in‑8o de 810 pages.

  4. Défaite et fin de la Ligue, avec soumission de Paris au roi Henri iv, qui y fit son entrée le 22 mars 1594.

  5. Le président Barnabé Brisson, mort dans la prison du Châtelet le 13 novembre 1591, pendu par les ligueurs (v. note [52] du Patiniana I‑4), avait épousé Denise de Vigny, morte en 1613 (Popoff, no 68).

  6. Claude Larcher, conseiller en la 3e Chambre des enquêtes du Parlement de Paris, et Jean Tardif, conseiller au Châtelet, avaient été exécutés par les ligueurs le même jour et de la même façon que le président Brisson (Popoff, no 1529).

  7. Plus haut dans sa lettre, Pasquier écrit (pages 318‑320) :

    « Quelques coureurs {i} de la ville de Melun donnèrent jusques aux portes de Paris, où ils trouvèrent, sur les fossés, Benjamin Dautan, geôlier des prisons du petit Châtelet. C’est celui que je vous ai dit avoir fourni des cordes pour pendre ces trois pauvres seigneurs. {ii} Il fut pris et enlevé à Melun, comme un prisonnier de guerre ; comme de fait, Dame Denise de Vigny, veuve de Monsieur le président Brisson, paya sous main cent écus pour sa rançon, ne voulant que cela vînt à la connaissance des Parisiens, {iii} et donna ordre qu’à la requête de Messire Esme-Jean de La Chambre, baron de Ruffey, son gendre, {iv} son procès lui fût fait et parfait par Hardy, prévôt des maréchaux de l’Île-de-France. Pour vous le faire court, par sentence du 16e février 1594, donnée présidialement en dernier ressort, {v} il fut dit que pour la réparation du meurtre et assassinat commis aux personnes des Messire Barnabé Brisson, Maître Claude Larcher et Jean Tardif, il était condamné à être conduit et mené, sur une claie, {vi} au devant de la grande porte et principale entrée de l’église Notre-Dame de la ville de Melun, où étant, ayant une torche ardente de deux livres pesant au poing, nus pieds, nue tête et en chemise, crierait “ Dieu merci, au roi et à justice ” ; de ce lieu être conduit au marché du blé de la ville pour être pendu et étranglé à une potence pour ce dressée, son corps mort être brûlé et réduit en cendres, et icelles jetées à la rivière ; ses biens acquis et confisqués au roi, sur lesquels seraient préalablement pris la somme de deux mil écus, adjugée au sieur baron de Ruffey, partie civile, et les dépens de la poursuite du procès ; auparavant laquelle exécution, icelui Dautan serait mis à la question ordinaire et extraordinaire : {vii} sentence qui lui fut signifiée, et exécutée selon la forme et teneur le 17e < ensuivant > ; laquelle vous ai voulu coucher tout au long pour vous montrer de quel pied et intégrité on marchait lors à la suite du roi ; car, combien que notoirement le président Brisson eût été chef de part pour la Ligue dedans Paris, toutefois nous ne voulûmes excuser dedans Melun le meurtre contre lui commis, rendant à sa mémoire le bien pour le mal. »

    1. Éclaireurs à cheval.

    2. Brisson, Larcher et Tardif.

    3. Au début de 1594, Paris était encore sous la domination de la Ligue et la veuve du président Brisson ne pouvait exécuter qu’à Melun le premier acte de sa vengeance.

    4. Premier mari de Marie Brisson, fille aînée du président et de Denise de Vigny, sa veuve.

    5. V. note [29], lettre 342.

    6. « grosse échelle de charpente attachée au cul d’une charrette » (Furetière).

    7. V. supra seconde notule {d}, note [2].
  8. Gibet formé d’un poteau surmonté de deux poutres horizontales en croix, permettant de pendre quatre personnes en même temps.

  9. Ensuite.

  10. Oisif.

  11. En effigie.

  12. Correction.

  13. 1591.

V. note [27], lettre 549, pour Jean Guillaume, dit Saint-Aubin, bourreau de Paris, qui était valet de Rouzeau en 1594 ; il prit sa succession après l’avoir pendu. Jean Cousin avait été bourreau de Paris au xve s. : il avait assisté son père Henri, pour l’exécution de Louis de Luxembourg, connétable de Saint-Pol, le 19 décembre 1475 ; ce fut, dit-on, la première des têtes qu’il trancha.

58.

Je n’ai pas identifié le personnage caché derrière les initiales « Le C. Cx. [ou Cr.] T. », qualifié de « cinquième descendant d’un bourreau ». « P.M. », ajouté dans la marge du manuscrit, désigne Pierre Martyr : v. infra note [59].

59.

« Au sujet des bourreaux, voyez les Loci communes de Petrus Martyr, page 923 » :

Loci communes D. Petri Martyris Vermilii Florentini, Sacrarum Literarum in Schola Tigurina Professoris : Ex variis ipsius authoris scriptis, in unum librum collecti, et in quatuor Classes distributi. Quam multa ad priorem editionem accesserint, ex admonitione quam prima pagina exhibebit, facile Lector deprehendet.

[Lieux communs {a} de M. Pierre Martyr Vermigli, natif de Florence, {b} professeur de Littérature sacrée à la Faculté de Zurich : tirés des divers écrits de l’auteur, réunis en un livre unique et répartis en quatre classes. L’Avertissement {c} qui figure à la première page montrera facilement au lecteur la quantité de choses qui ont été ajoutées à la première édition]. {d}


  1. Citations.

  2. Mort en 1562, v. note [3], lettre 659.

  3. Intitulé Pio Lectori [Au pieux lecteur] et signé Robertus Massonius (éditeur de l’ouvrage).

  4. Heidelberg, Johannes Lancellottus, 1603, in‑fo de 1 147 pages, première édition en 1576.

Les pages 923‑924 des correspondent au lieu intitulé De Carnificibus et quare vulgo mala audiant [Les Bourreaux, et pourquoi ils sont généralement mal considérés] (dans le chapitre xiv de la 4e classe). Trois extraits donnent une idée de cette dissertation rédigée par un chanoine régulier de Saint-Augustin converti à la Réforme :

At inquies, cur lictores atque carnifices, vulgo tam male audiunt ? Primum, quia vulgus male sibi ab eis metuit, nec quisquam vellet suorum scelerum pœnas dare : hinc sit ut aspectus carnificis horrorem incuriat. Sic vero populum esse affectum ex Romanæ Reipublicæ more ostenditur, ubi cum populo blandirentur ambitiosi plus æquo, ex foro, cœlo ac domicilio Romano carnificem ablegarunt, ut vel ipsa oratio Ciceronis pro Rabirio testatur. […]

Acessit Papistica opinio de irregularitate, quæ ut Canonistæ volunt, ex quovis homicidio contrahitur. Arbitrantur ii homines, non posse quenquam tam iniuste aliquem occidere, ut ad Sacrum ministrium queat promoveri : cum tamen inquisitores, ut dicunt, hæreticæ pravitatis, quotidie innumeros, et quidem innocentes, interfici curent. Papæ quoque Legati, administrando civitates et provincias, et bella gerendo, licet sint cardinales et Episcopi, subinde curant effundi sanguinem. Sed interea magna Hypocrisi cavent, ut per laicum (sicut loquuntur) Iudicem, sententia feratur, atque ita se a sua eximunt irregularitate. […]

Tertia demum causa cur lictores atque carnifices male audiant, ea est quod permulti eorum impune ac turpiter vivunt et olim facinorosi fuerint. Munus attamen illos non contaminat, sed illi potius vitio suo præclarum munus poliunt.

[Mais, me demanderas-tu, pourquoi les exécuteurs et les bourreaux sont-il généralement si mal considérés ? Premièrement, parce que les gens craignent qu’ils ne leur fassent du mal, et nul ne voudrait qu’ils les punissent de ses fautes : de là vient que la vue du bourreau inspire de l’horreur. La coutume de la République romaine illustre bien ce préjugé populaire : ceux qui avaient les plus grandes ambitions y flattaient la plèbe en reléguant le bourreau loin du forum, du ciel et de l’enceinte de Rome, comme en atteste le plaidoyer de Cicéron pour Rabirius. {a} (…)

S’est ajoutée l’opinion papiste sur l’irrégularité {b} qui, comme veulent les canonistes, résulte de quelque forme d’homicide que ce soit. Ces hommes jugent que nul ne peut accéder aux ordres sacrés s’il a commis l’énormité de tuer quelqu’un. Cependant, les inquisiteurs de la dépravation hérétique, comme ils l’appellent, prennent soin de massacrer tous les jours d’innombrables gens, qui sont néanmoins innocents. Les légats du pape, pour administrer les cités et les provinces, et pour faire la guerre, quoiqu’il soient cardinaux et évêques, s’évertuent donc à faire couler le sang. Ce faisant, néanmoins, par grande hypocrisie, ils prennent bien garde de faire prononcer leurs sentences par (ce qu’ils appellent) un juge laïc, et se mettent ainsi à l’abri de toute irrégularité. (…)

La troisième raison pour laquelle les exécuteurs et les bourreaux ont mauvaise réputation, c’est que nombre d’entre eux vivent impunément dans la turpitude, et auraient jadis eux-mêmes été des criminels. Même si, en soi, leur charge ne les souille pas, je dirais plutôt qu’ils enjolivent de leur propre vice cet éminent office].


  1. Au chapitre iii de ce discours, Cicéron (le plus fameux orateur de la République romaine au ier s. av. J.‑C.) dit :

    Quid enim optari potest quod ego mallem quam me in consulatu meo carnificem de foro, crucem de campo sustulisse ?

    [Comment se peut-il en effet désirer que, pendant mon consulat, j’aie préféré maintenir le bourreau dans le forum, et la croix dans le Champ de Mars ?]

  2. Irrégularité (Furetière) : « en termes de casuistes, est un défaut personnel qui rend un ecclésiastique incapable de posséder des grâces, des biens d’Église, et de faire des fonctions sacrées, pour avoir encouru quelque censure ou excommunication : un clerc qui contracte mariage tombe dans l’irrégularité ; un bénéficier qui donne sa voix lorsqu’il s’agit d’un jugement de mort, tombe dans l’irrégularité, et son bénéfice vaque. »

60.

Le cardinal Jacques Davy Duperron, {a} est mort à Bagnolet, âgé de 61 ans, le 5 septembre 1618, jour même où le glissement d’une montagne, sans doute dû à une secousse tellurique, fut cause De l’accident advenu sur la ville de Plurs, {b} tel qu’il est incidemment relaté aux pages 117‑126 de :

La Valteline, {c} ou Mémoires, Discours, Traités et Actes des Négociations sur le sujet des troubles et guerres survenues en la Valteline et au pays des Grisons, {d} depuis l’invasion et usurpation de ladite Valteline en l’an 1620 jusques en l’an 1629, que les principaux passages et lieux de tout le pays des Grisons ont été derechef pris par les troupes de l’empereur. Recueil très-utile et nécessaire en ce temps à tous bons patriotes. {e}

Voici l’essentiel de ce récit (sans les réflexions sur les causes divines de la catastrophe) :

« Le 15e d’août, style ancien, {a} par un samedi, il commença de pleuvoir ; et enfin, cette pluie se renforçant avec éclairs et tonnerres, dura jusques au jeudi 30e, auquel jour l’air, paraissant fort serein, donnait espérance de beau temps ; mais la nuit suivante, la pluie, les éclairs et tonnerres recommencèrent jusques au lundi matin, que le temps, et le lendemain mardi, fut derechef assez clair. Auquel jour de mardi, 25e d’août, style ancien, et 4e de septembre, style nouveau, {f} après midi et à côté de cette rivière Meire, commença de se former une ruine, et la terre à s’ébouler de la troisième montagne, nommée Conte, sur des vignes proches de Schilon, du côté de Chavenne ; {g} en laquelle montagne, jadis, on creusait et prenait de la pierre pour faire des pots de terre fort bons, et propres à cuire chair et autre viande, appelés Lavezzi, et < dé>jà depuis dix ans, les habitants d’Uscion, {h} village voisin qui est au-dessus, y avaient aperçu quelques fentes et ouvertures ; mais, pource que ces ruines étaient assez fréquentes en ce même lieu, ceux de Plurs n’en faisaient pas état. Ceux-là cependant qui, dans la prairie, recueillaient les foins, aperçurent la terre trembler sous leurs pieds ; et furent ceux de Plurs avertis, par quelques paysans de Roncal, de sortir promptement de la ville, disant qu’il y avait danger de quelque grande ruine prochaine. Cet avis fut méprisé ; et néanmoins, à l’heure des vêpres, les catholiques s’assemblèrent dans l’église Saint-Cassien, et la plus grande part aussi des protestants (qui n’étaient que 40 dans ladite ville et à Schilon), dans certaines maisons, pour faire prière à Dieu.

Sur le soir, la pleine lune se découvrant < dé>jà un peu dans un ciel assez clair et serein, ce grand et élevé désert, cette montagne de Conte, en un moment, avec un horrible bruit et impétuosité, fut agitée, ou par quelques vents souterrains, ou par quelque autre secrète tempête que Dieu suscita dans ses entrailles, de telle sorte que ce qui semblait inébranlable se vit en bien peu de temps arraché et tiré de ses propres racines, et emporté par la fureur des vents, comme il fut remarqué par une femme qui était sur l’autre montagne. Chose du tout {i} étrange et sans exemple d’un si horrible tremblement et transport d’une montagne entière. Depuis Chavenne, on en ouït le bruit tel que le son de plusieurs gros canons tous tirés à la fois ; et fut aperçue par aucuns {j} à Chavenne, regardant vers Plurs, une grande fumée entremêlée de flammes ; voire en parvint jusques à Chavenne de la poussière sur les chapeaux d’aucuns, comme ils ont attesté.

Cette montagne, donc, tomba avec une telle impétuosité sur cette pauvre ville qu’elle l’ensevelit sous ses tombes, {k} et tous ses habitants aussi, dans leurs beaux, riches et délicieux palais, à l’heure que la plupart étaient à table. Le village de Schilon, où il y avait 25 maisons, et la ville de Plurs, où il y en avait 125 avec 930 habitants, furent accablés et couverts sous cette puissante ruine, sans qu’aucun en soit échappé vif. Et comme la vallée était trop étroite pour contenir tout le corps et matière de cette montagne, une partie remonta en l’air contre l’autre quartier de la montagne, et vint retomber dans la rivière de Meire, de laquelle le cours fut retenu environ deux heures : ce qui donna grande frayeur à ceux de Chavenne, craignant une inondation quand ce torrent viendrait à se débonder ; mais il n’en survint autre < conséquence >, sinon qu’il s’en forma sur le lieu un lac de la longueur d’un quart d’heure, lequel s’y voit à présent. La longueur de cette ruine contient l’espace de demi-heure. {l} […]

Le mercredi, le peuple des environs, un peu remis de ce grand effroi, accourait à ce spectacle ; et au lieu d’y trouver une ville où il y avait deux églises paroissiales, et six autres, < ainsi > que monastères < et > qu’hôpitaux, dans une belle et agréable petite vallée, n’y trouva qu’une haute et épouvantable montagne, sans aucune marque ni trace de la précédente situation de la ville. »


  1. V. l’avant-dernier alinéa de la note [7] supra.

  2. Destruction complète de la petite ville de Piuro (Plurs en allemand).

  3. Alpes lombardes, v. note [7], lettre 29.

  4. V. note [28], lettre 240.

  5. Genève, sans nom ni auteur, 1631, in‑8o de 538 pages.

  6. Calendrier julien, alors toujours en vigueur à Genève, république calviniste opposée au calendrier grégorien romain (où cette date correspondait au 25 août 1618).

  7. Une « ruine » est un glissement de terrain. La « Meire » est la rivière Mera, qui se jette dans le lac de Côme. « Chavenne » est Chavenna, ville située quelques kilomètres en aval de Piuro, sur la Mera. Le mont Conte et le village de Schilon n’existent plus.

  8. Uschione est un village proche de Piuro. La pierre de Lavezzi, autrement nommée pierre de Côme ou colomine, est une variété d’argile talqueuse, qui durcit à la cuisson en prenant de jolis reflets argentés ; les poteries qu’on en fabriquait étaient fort réputées depuis l’Antiquité.

  9. Tout à fait.

  10. Certains.

  11. Blocs de pierre.

  12. « Heure » : distance parcourue en une heure de marche, soit une lieue (4,4 kilomètres).

Jean-André Lumagne (ou Lumague), banquier parisien originaire de Piuro, mourut en 1637. Il était arrivé en France en 1600, dans la suite de Marie de Médicis. Sa fille Marie (1599-1657), disciple de Vincent de Paul (v. note [27], lettre 402), fonda avec lui, en 1652, la Congrégation de l’Union-Chrétienne de Saint-Chaumond, initialement destinée à accompagner la conversion des femmes protestantes au catholicisme.

Ces trois derniers articles qui concluent le Borboniana 10 manuscrit concernent des « faits divers » (méfaits et exécution de François Sorbesse, œuvres des bourreaux et séisme de Piuro) et sont peu dans le ton général de la conversation de Nicolas Bourbon. Il pourrait s’agir d’additions venant de Guy Patin, que ses lettres montrent plus enclin à ce genre de récits. Ça n’est qu’une spéculation de ma part, mais on va voir que la suite (Borboniana 11) peut être entièrement attribuée à Patin (v. sa note [1]).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Borboniana 10 manuscrit.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=8211
(Consulté le 01.07.2022)

Licence Creative Commons "Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron" est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.