L. reçue 20.  >
De Charles Spon, le 15 mai 1657

De Lyon, ce 15e de mai 1657.

Monsieur, [a][1][2]

Je vous donne avis de la réception des deux vôtres, l’une du 24e d’avril et l’autre du 8e du courant, dont je vous remercie avec tous les ressentiments que la gratitude peut inspirer à une personne accablée de vos courtoisies, vous suppliant de ne vous dégoûter jamais de m’honorer de ces agréables visites que vous me rendez de loin par un mouvement de bonté que vous avez pour moi sans que je l’aie mérité. C’est par votre moyen que je sais une grande partie de ce qui se passe par le monde, de quoi je vous ai des obligations infinies, ne souhaitant rien avec plus de passion que de m’en pouvoir acquitter quelque jour. Ce matin est parti de cette ville, avec le messager de Paris, un brave jeune homme écossais nommé M. Brusius, [3] lequel vient de se faire recevoir docteur en médecine en l’Université de Valence, [4] où il a été reçu avec grand applaudissement, à ce que m’en a mandé M. Le Bon, [5] doyen de ladite Université. Je lui ai baillé un mot de lettre pour vous afin qu’il se puisse donner l’honneur de vous aller faire la révérence et jouir de quelque moment de votre entretien pendant le séjour d’une année qu’il fait état de faire à Paris. Je l’ai aussi chargé d’un petit paquet de livres qu’il m’a promis de vous rendre de ma part. Tout présentement, j’ai rencontré fortuitement par < la > ville M. Le Gagneur [6] votre collègue, lequel m’a salué et fait excuse de ne m’être venu voir, disant n’en avoir eu la commodité et qu’il partait d’ici demain matin avec son patron. [7][8] Dieu le veuille bien conduire et détourner le mauvais pronostic de sa belle-sœur, qui n’est pas peut-être sans fondement. [1] Il s’en va en un pays qui est assez souvent le cimetière des Français, mais particulièrement quand les maladies épidémiques se mettent de la partie, comme elles font aujourd’hui en ces quartiers-là.

M. Guillemin, [9] mon collègue, est toujours à Turin [10] au service de Madame Royale, [11] de laquelle on nous assure qu’il est très bien vu, par-dessus tous les autres médecins de cour qui sont auprès d’elle. S’il peut réussir dans la cure de sa maladie, je ne doute point qu’il ne soit très bien satisfait de ses peines. L’on dit déjà que l’autre jour, elle lui fit présent d’une belle plaque d’argent du prix de 100 pistoles. Le sieur D’Aquin, [12] que M. Vallot [13] y a dépêché, y est bien aussi arrivé, mais il n’a pas encore fait parler de soi comme l’autre. Peut-être n’est-il pas si raffiné, ou bien il est venu plus tard qu’il ne fallait. La cour de Savoie [14] passe aujourd’hui pour être l’une des plus délicates en fourberie qui soit au monde. Les dupes n’y sont pas les bienvenues, cela ne serait pas mon élément, qui n’ai pour partage qu’une simplicité sans artifice.

Le sieur Fourmy [15] libraire n’a point encore obtenu le privilège de ses Mémoires du maréchal de Tavannes, [2][16] ce qui l’empêche de débiter ledit livre. On lui en fait espérer un, de quoi je doute fort, mais il s’en faut encore donner un peu de patience. Les lettres des jansénistes [17] que vous m’avez envoyées sont d’excellentes pièces, je suis bien aise que les Hollandais se soient avisés de les faire réimprimer. [3] Peut-être trouvera-t-on moyen d’ajuster les différends de cette Nation-là avec cette Couronne ; ce que j’ai quelque intérêt de souhaiter, ayant un frère capitaine en ce pays-là qui s’en pourrait trouver mal, [18] quoiqu’à la vérité il soit dans Breda, [19] ville qui appartient à la Maison d’Orange, et non à Messieurs les États. [4] Il y a de quoi déplorer la calamité de notre siècle, plein de malheurs et de confusions de toutes parts, qui semblent plutôt se devoir accroître que diminuer vu la désunion des grands et la malice de ceux qui les gouvernent. L’on nous assure ici que, depuis le décès de M. Mestrezat le ministre[20] l’on avait résolu d’envoyer quérir en Hollande le sieur Alexandre Morus, [21] qui est natif de Castres [22] au haut Languedoc et non de Genève comme l’on vous a donné à entendre. Il a bien été ministre dans Genève, mais il n’en est pas. Il me semble qu’il serait bien tantôt temps que l’Assemblée du Clergé se séparât : [23] ils ont bien assez mangé les pauvres curés de village et ont bien assez fulminé contre les pauvres religionnaires. [5][24][25] Ces jours passés, se tint en cette ville un synode de tous les curés d’ici autour pour être avertis chacun en son particulier de la contribution qu’ils ont à fournir pour le roi et pour les dépens des supérieurs qui ont tenu leurs assises à Paris. Je ne doute point que les Mémoires de la vie et fortune du défunt cardinal de Richelieu ne soient des pièces pleines de flatterie puisque c’est de la part de Mme d’Aiguillon [26] qu’elles doivent être imprimées. [6][27] Je vous prie me mander quand vous m’écrirez si vous n’avez point pu retirer quelque ouvrage ni mémoire de feu M. Riolan. [28] Je ne sais comment on pourrait faire pour mettre au jour les traités de M. Hofmann qui vous restent. [29] Celui de Humoribus me semble très beau, je crois que si l’on pouvait trouver à le faire imprimer séparément, que cela réveillerait l’envie à plusieurs de voir les deux autres traités du même, de Spiritibus et de Partibus similaribus[7] Notre M. Cellier [30] est allé en quelque voyage, au retour duquel il m’a dit qu’il imprimerait les Observations de Rivière, [31] ses Institutions se vendant fort bien. [8] Je pensais d’aller plus loin, mais le jour commence à faillir et il est temps de prendre congé de vous, comme je fais, vous assurant d’être inviolablement, toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Spon, D.M.


1.

Aucune lettre ne permet de connaître ce pronostic. La seule indication qu’on trouve (passage daté du 21 juillet dans la lettre à Charles Spon du 26 juillet 1655, lettre 408) est que la sœur de la femme de M. Le Gagneur était l’épouse d’un dénommé Vilain qui avait fait deux fois banqueroute à Paris. Le prince de Conti, sa Maison et son médecin, Étienne Le Gagneur, étaient en route pour l’Italie où sévissait alors la peste.

2.

V. note [5], lettre 467.

3.

Dans les premiers mois de 1657 avait été mis en vente un volume in‑4o qui était un recueil des tirages séparés des 17 lettres Provinciales de Blaise Pascal, (v. note [23], lettre 446), la 18e n’ayant pas encore paru. Il était précédé d’une page de titre et d’un avertissement rédigé par Pierre Nicole en février ou mars 1657 (v. note [23], lettre 478) et suivi d’un Rondeau aux RR. PP. jésuites sur leur morale accommodante, attribué à Isaac Lemaître de Sacy :

« Retirez-vous, péchés ; l’adresse sans seconde
De la troupe fameuse en Escobars féconde
Nous laisse vos douceurs sans leur mortel venin :
On les goûte sans crime, et ce nouveau chemin
Mène sans peine au ciel dans une paix profonde.
L’enfer y perd ses droits, et si le diable en gronde,
On n’aura qu’à lui dire : Allez, esprit immonde,
De par Bauny, Sanchez, Castro, Gans, Tambourin,
Retirez-vous. Mais, ô pères flatteurs, sot qui sur vous se fonde,
Car l’auteur inconnu, qui par lettres vous fronde,
De votre politique a découvert le fin,
Vos probabilités sont proches de leur fin,
On en est revenu ; cherchez un Nouveau Monde,
Retirez-vous. »

C’était l’« édition » qu’expédiait alors Guy Patin à ses amis de Lyon. La première véritable édition, dont Charles Spon évoquait ici le projet, parut en juin ou juillet 1657 : Provinciales, ou les lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial de ses amis, et aux RR. PP. jésuites sur le sujet de la morale et de la politique de ces pères (Cologne [Amsterdam], Pierre de La Vallée [c’est-à-dire Jean et Daniel Elsevier], 1657, in‑12o) (Le Guern).

4.

Breda est une ville du sud des Pays-Bas (alors Provinces-Unies), dans le Brabant hollandais. C’était la capitale d’une baronnie qui était entrée par mariage dans la Maison d’Orange-Nassau au début du xve s. Breda était donc alliée, mais encore relativement indépendante des États de Hollande et de Frise-Occidentale.

Charles Spon (né en 1609), outre son cadet, Paul, mort un peu plus tôt dans l’année (v. note [6] de sa lettre du24 avril 1657), avait eu quatre frères : Jean et Henri (jumeaux nés en 1603), Mathieu (1604) et Jean-Louis (1605) ; mais je n’ai pas su déterminer lequel était alors capitaine à Breda.

5.

Religionnaire : « qui est de la religion prétendue réformée [protestante] » (Furetière).

6.

Très attachée à la gloire posthume de son oncle, la duchesse d’Aiguillon a fait écrire deux ouvrages retraçant son histoire :

  • Antoine Aubery (v. note [2], lettre 203) a publié une Histoire du cardinal-duc de Richelieu (Paris, Antoine Bertier, 1660, 2 volumes in‑fo) ;

  • la duchesse, écrit Henri le P. Fouqueray (chapitre xv, Derniers jours des trois puissants protecteurs [1641-1643], page 444),

    « eut aussi recours à un jésuite, le P. Pierre Le Moine, {a} pour écrire la vie de son oncle et elle lui remit les mémoires de Richelieu. À l’aide de ces documents et de nombreux autres, fournis par “ des gens intéressés dans la fortune de ce ministre ”, le P. Le Moine composa une Histoire du règne de Louis xiii en trois volumes in‑fo qui n’a jamais vu le jour, mais dont le P. Griffet sut tirer bon parti pour sa continuation de l’Histoire de France du P. Daniel. »


    1. V. note [9], lettre 107.

7.

V. note [14], lettre 480, pour les traités manuscrits de Caspar Hofmann, « De la Chaleur innée et des esprits », « Des Humeurs » et « Des Parties similaires [du corps humain, v. note [7], lettre 270] ».

8.

V. note [4], lettre 431, pour les Instiutions de Lazare Rivière ; ses Observationes medicæ et curationes insignes quibus accesserunt observationes ab aliis communicatæ [Observations médicales et traitements remarquables, auxquels ont été ajoutées les observations communiquées par d’autres] avaient été éditées pour la première fois à Paris en 1646, in‑4o ; la réédition de Lyon chez Antoine Cellier, toujours in‑4o, date de 1659 :

Lazari Riverii, consilarii et medici regii, atque in Monspeliensi Universitate medicinæ professoris, et doctorum Monspeliensium decani, Observationum medicarum, et Curationum insignium Centuriæ tres, quibus accesserunt Observationes ab aliis communicatæ ; necnon Centuria quarta, post obitum authoris in eius musæo reperta ; et cura ac diligentia Simeonis Iacoz, doctoris Monspeliensis, in lucen nunc primum edita, cum observationibus morborum infrequentium, anonymi cuiusdam, inter eius scripta repertis.

[Trois Centuries d’Observations médicales et de Guérisons remarquables de Lazare Rivière, conseiller médecin du roi et professeur de médecine en l’Université de Montpellier, et doyen des docteurs de Montpellier ; avec des observations que d’autres ont communiquées, ainsi qu’une quatrième Centurie qu’on a trouvée dans le cabinet de l’auteur après sa mort et publiée pour la première fois grâce aux soins et à la diligence de Simon Iacoz, docteur de Montpellier ; avec des observations d’un certain anonyme sur les maladies rares, qu’on a trouvées parmi les écrits de l’auteur].

a.

Lettre autographe de Charles Spon « À Monsieur/ Monsieur Patin, Coner/ Médecin, & lecteur ordine/ du Roy, dans la place du/ Chevalier du guet, À/ Paris » : Ms BIU Santé 2007, fos 285 ro‑286 ro ; Pic no 8 (pages 228‑231).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 15 mai 1657.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=9020
(Consulté le 06.04.2020)

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