L. reçue 4.  >
De Julien Bineteau, le 8 octobre 1651

À Monsieur Monsieur Patin, doyen de la Faculté de médecine de Paris. [a][1]

Monsieur, [2][3]

L’honneur que vous m’aviez fait de m’écrire une fois et de me donner de bons avertissements sur l’usage de l’antimoine [4] et de la chimie [5] me faisait espérer une seconde lettre de votre part, qui pût éclaircir les ténèbres où j’étais et résoudre les difficultés que ma réponse avait formées à vos propositions. [1] J’attendais cette faveur avec impatience et, pour cet effet, j’avais dilaté la matière, je vous avais donné beau jeu et plano poteras, et aperto excurrere campo ; [2][6][7] mais je ne sais d’où vient que les pointes de votre plume et de votre esprit sont émoussées en si peu de temps sur ce sujet. Vous promettiez d’être disert en parlant contre l’antimoine, et vous êtes muet. Je tiendrai, toutes fois et quantes qu’il vous plaira, son parti et celui de la chimie, et si vous faites effort pour me prouver que les grands saigneurs ne sont pas plutôt carnifices quam medici[3] sans me peiner, je vous répondrai si bien que videbor Demosthene fœcundior, Cicerone facundior, Fernelio disertior[4][8][9][10] J’ai ouï parler du pouvoir de votre langue et de vos beaux discours, mais j’ai appris que vous êtes encore plus grand saigneur que discoureur, et tout au contraire du proverbe qui dit Plures occidit gula quam gladius ; tu vero plures gladio quam gula enecas, et quamvis gula linguaque multum possis, gladiolo tamen magis potes[5][11] Mon humeur n’est pas de faire tant de bruit après les malades, ni de les traiter tous de la même façon et avec un seul médicament. [6][12] Je leur en tiens plus aucunefois [7] que je ne leur en promets, et je ne me contente pas d’entretenir leur esprit de discours seulement pendant que le mal mine leur corps ; je combats, j’abats leurs douleurs et leurs maladies non verbis solum, sed rebus et factis[8] Vous m’obligerez, Monsieur, si de nouveau vous me faites la faveur de mettre la main à la plume pour me donner de bonnes et utiles instructions, et me prouver que l’on ne doit se servir que de saignées, de son [13] et de séné [14] pour traiter et guérir toutes sortes de maladies en toutes personnes. Je prends tout ce qui viendra de vous en très bonne part pour en profiter et je recevrai vos avis avec autant d’affection et de cœur que je vous prie de me croire, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

J. Bineteau, médecin.

À Paris, ce 8 octobre 1651. [9][15]

1.

V. la lettre de Guy Patin, datée du 30 septembre 1651, et la première réponse de Julien Bineteau, datée du lendemain, pour les motifs et les deux premières manches de leur dispute.

2.

« et vous pouviez vous déployer à découvert en rase campagne » ; allusion guerrière à Virgile (Géorgiques, livre ii, vers 280) : explicuit legio et campo stetit agmen aperto [la légion s’est déployée et a disposé ses lignes à découvert].

« J’avais dilaté la matière » : j’avais élargi le sujet de notre querelle (en contre-attaquant, après l’antimoine, sur la copieuse saignée abusivement prescrite par les médecins dogmatiques de Paris).

3.

« des bourreaux que des médecins » : v. notes [4] de la lettre du 1e octobre 1651 pour cette aménité de Guy Patin à l’encontre des prescripteurs d’antimoine, et [9] de la réponse de Julien Bineteau pour sa riposte sur les abus de la saignée.

4.

« je vous paraîtrai plus fécond que Démosthène, plus éloquent que Cicéron, plus disert que Fernel. » V. note [4], lettre 244, pour l’admiration que Cicéron portait à Démosthène ; Fernel était pris pour modèle littéraire et scientifique médical.

5.

« “ Le gosier tue plus de gens que le glaive ” ; mais vous en assassinez plus avec le glaive qu’avec le gosier, et bien que votre bouche et votre langue puissent beaucoup, vous pouvez bien plus encore avec votre lancette. »

Ma traduction, volontairement fort agressive, de ce propos entend respecter le ton outragé de la lettre et ma quasi-certitude que Julien Bineteau se référait à la sentence énoncée par Guy Patin dans sa thèse sur la Sobriété, (1647) qui avait tant offusqué les pharmaciens : sicque plures interimat gula quam gladius [et c’est ainsi que le gosier tuerait plus de gens que le glaive] (fin du 3e article, v. sa note [31]).

Jean-Louis Guez de Balzac (v. note [7], lettre 25) a attribué le proverbe à Cicéron dans une lettre qu’il écrivait à Gilles Ménage le 4 septembre 1646, à propos d’un amateur de voluptés (Lettres choisies…, Amsterdam, Elsevier, 1656, in‑12, livre quatrième, lettre xix, pages 172‑173) :

« Faites-le souvenir que notre Platon met au nombre des prodiges la bonne chère deux fois par jour, et que contre les bisques, les ragoûts, cæteraque id genus ingeniosæ gulæ irritamenta non satis cauta mortalitas est. {a} Je me donne cet avis aussi bien qu’à lui ; et quoique je ne sois pas à Paris, nous nous trouvons souvent ici en des occasions assez périlleuses. Ce sont des occasions (apprenez ceci de moi, vous qui savez tout) dans lesquelles un connétable et un maréchal de France ont fini leurs jours : illos siquidem, ut medici sanctissime asseverarunt, gula occidit, non gladius. {b} Voilà un étrange jargon, et une bigarrure, {c} qui ferait peur à nos confrères de l’Académie. Cicéron pourtant s’est servi de ce jargon et s’est ainsi bigarré, traitant avec Messer Pomponio Attico, {d} qui n’était pas comme vous savez, le moins honnête homme de ce temps-là. »


  1. « et les autres stimulants de ce genre, dont un homme de fin bec ne se méfie pas assez » (bel échantillon du latin précieux, acrobatique et à peu près intraduisible de Balzac).

  2. « puisque, comme l’ont très saintement observé les médecins, ce fut le gosier, et non le glaive, qui les tua. »

  3. Une bigarrure est un mauvais assortiment de mots (dont l’évidence m’échappe ici).

  4. Les Lettres de Cicéron « à Messire Pomponius Atticus » sont composées de 14 livres. Je n’y ai pas trouvé l’expression que Balzac lui prêtait ici.

Gaston Phébus (v. note [1], lettre 121) a dit autrement les choses dan sa Chasse (Prologue, page 8) :

« Encore te veull-je prouver que veneurs vivent plus longuement que nulle autre gent. Quar, comme dit Ypocras : plus occist repletion de viandes que ne fet glaives ne coutiaux ; et comme ilz boivent et mangent moins que gent du monde, quar au matin à l’assemblée ils ne mangeront que pou ; et si au vespre ils soupent bien, au moins auront-ilz au matin corrigé leur nature, car ils auront pou mengié et nature ne sera point empeschiée de faire la digestion, par quoi males humeurs ne superfluitez se puissent engendrer. » {a}


  1. Traduction en français moderne :

    « Encore te voudrais-je prouver que les chasseurs vivent plus longuement que nulle autre sorte de gens. Car, dit Hippocrate, plus a occis satiété de viandes que ne font glaives et couteaux ; {i} et comme ils boivent et mangent moins que les gens du monde, puisqu’au matin, à l’assemblée, ils ne mangeront que peu, et même si le soir ils soupent bien, au moins auront-ils au matin corrigé leur nature, car ils auront peu mangé et la nature ne sera point empêchée de faire la digestion, grâce à quoi ni mauvaises humeurs ni superfluités se peuvent engendrer. »

    1. Je n’ai pas trouvé d’aphorisme hippocratique approchant celui-là.

6.

« M. Patin s’est vanté de guérir tous ses malades avec la saignée, un lavement de son et du séné en bouillon, ou tisane S.S.S. »

Cette addition marginale de Julien Bineteau (reprise plus bas dans sa lettre) donne raison à Sainte-Beuve pour les « trois S » de Guy Patin (v. note [2] de la consultation 1), bien que le son ne fît guère partie de ses prescriptions ordinaires. Voilà comme se fabriquent les légendes.

7.

Quelquefois.

8.

« pas seulement par des paroles, mais par des actes et des faits. »

9.

Ainsi s’achève la courte correspondance entre Guy Patin et Julien Bineteau (trois lettres échangées en dix jours, v. note [1], lettre 1036). Bien des plumes ont attaqué Patin avec virulence, mais la témérité de Bineteau est unique dans les lettres qui composent notre édition de la Correspondance. Pour rendre hommage à son courage et à sa sagacité, car ses arguments ne manquaient pas de poids, j’ai intégralement transcrit et annoté la Préface de sa Saignée réformée.

« Ami lecteur, je vous prie de deux choses pour votre profit et satisfaction. La première c’est de lire toutes les autorités d’Hippocrate et de Galien, lesquelles vous trouverez en si grand nombre qu’elles vous ennuieraient sans doute, si l’utilité qui en reviendra ne vous donnait courage de les voir et considérer attentivement. Je pouvais encore en citer autant des mêmes auteurs, mais la petitesse de mon traité ne me l’a pas permis, et j’ai cru qu’il suffirait d’en rapporter les principaux points pour vous faire voir les abus qui se commettent à présent dans la médecine, surtout à Paris, et combien malicieusement les sangsues se servent d’un ou de deux passages de Galien pour autoriser le fréquent usage de la saignée, puisque pour deux de ces autorités, j’en citerais plus de trois cents qui assurent du contraire.

Hippocrate a une ou deux fois ordonné la saignée et Galien l’a pratiquée dans quelques maladies, mais je défie tous les grands saigneurs de me citer un seul passage dans ces auteurs où la saignée ait été réitérée cinq ou six fois dans un même mal et au même malade. Or, dans quelque maladie violente qu’ils aient ordonné l’ouverture des veines, ils ont tant apporté de précautions qu’elles nous montrent assez que ces pères de la médecine n’ont pratiqué que fort rarement la saignée. Cependant, nos adversaires font accroire par leur babil à ceux qui n’y connaissent rien que Galien et Hippocrate ont souvent tiré du sang aux malades parce que deux ou trois fois ils ont ordonné la saignée dans quelque grande maladie.

J’espère, mon cher lecteur, que vous n’aurez pas de peine à reconnaître la fausseté des choses qu’on vous fait communément entendre, par de méchantes raisons et par quelque autorité mal fondée, sitôt que vous aurez lu les passages des premiers médecins du monde que je cite dans mon livre ; lesquels j’ai paraphrasés et fidèlement traduits en français, pour le soulagement et la satisfaction de ceux qui n’entendent point le latin. {a}

Ce peu de paroles suffira pour répondre aux calomnies et discours injurieux de cet apostat de Melun qui, dans son Apologie pour la saignée, {b} veut malicieusement faire croire que Galien et Hippocrate ont beaucoup de fois ordonné ce remède à un patient dans une même maladie. Il nous appelle hémophobes : {c} qu’il sache à ses dépens que nous n’avons point peur de son sens, ni du sang des malades, mais que nous craignons avec raison de le répandre inutilement et imprudemment, comme il fait.

C’est une chose pitoyable que maintenant, à Paris et dans quelques autres villes, certains médecins tirent vingt fois du sang dans les fièvres quartes, vu que, depuis que le monde est créé, personne n’en a été délivré par la saignée, {d} qu’au contraire, elle les <y> a davantage enracinés, ôtant les forces à la nature, à qui seule appartient la guérison de cette maladie. C’est le véritable moyen de rendre hydropiques tous ceux qui ont les fièvres quartes.

Mais c’est encore une pitié plus déplorable de saigner du bras des femmes durant que leurs menstrues ou lochies fluent, puisque la raison nous enseigne qu’on pervertit l’ordre de la nature, et que l’expérience journalière nous montre que la plus grande partie de celles-là à qui on a ouvert la veine du bras en ce temps-là sont mortes, beaucoup sur-le-champ, les autres peu après ; que pas une n’en a reçu du soulagement, ains de très grandes incommodités pour le reste de sa vie. {e}

Mais quelle misère y-a-t-il à présent dans la médecine qu’au lieu d’une vraie méthode et d’une bonne pratique, l’on n’a plus que la routine d’un lavement et d’une saignée indifféremment dans toutes sortes de maladies, {f} et que tous les bons médicaments de nos Anciens soient jugés inutiles par les sangsues qui se moquent de la méthode de nos pères, particulièrement lorsqu’ils craignaient de faire saigner les vieillards et les enfants, ils préfèrent le coup désespéré de l’Arabe Avenzoar à toutes les judicieuses défenses d’Hippocrate et de Galien, les autorités desquels ils méprisent quand elles défendent la saignée ou son fréquent usage, ou bien lorsqu’ils recommandent d’y apporter beaucoup de précautions et de conditions ! Que si vous leur alléguez aucune fois Avicenne, le prince des Arabes, et les plus habiles de sa secte qui, en mille endroits, défendent l’usage de la saignée, ils se moquent de vos propositions et de tous les Arabes, comme très ignorants et incapables dans la médecine, ne faisant état que du seul Avenzoar, parce qu’il a une fois ordonné la saignée à un enfant. {g}

Or nos adversaires sont si bien armés de caquet et de babil qu’ils persuadent facilement tout ce qu’ils veulent à ceux qui n’y entendent rien. Leur longue robe et leur pompeuse barbe font grand bruit, ainsi que les vases d’airain dorés vides dont parle Plutarque : Vasa inania maxime tinniunt ; ita quibus minimum inest mentis, hi sunt loquacissimi. {h}

La seconde chose dont je veux vous prier, mon cher lecteur, c’est de ne pas prendre garde au style de mes discours, mais de bien considérer la conséquence de leur but et de leur fin, qui est de conserver la santé et prolonger la vie des hommes car, puisqu’il est vrai, suivant la pensée des pères de la médecine, que ceux qui se font souvent ou beaucoup tirer de sang dans leur jeunesse ont leur corps de bonne heure froid, et sec dès l’entrée dans la vieillesse ; la saignée causant bientôt au corps la sécheresse et la froideur, qui sont les deux qualités directement opposées et contraires à notre chaleur naturelle et à notre humide radical, elle abrégera nos jours et nous rendra faibles et valétudinaires en diminuant, par la froideur qu’elle cause, la chaleur de notre nature et consommant, par sa siccité, notre humide radical, qui sont notre vie et notre santé.

Pour abréger et décrire succinctement les précautions et les conditions que les princes de la médecine veulent qu’on apporte avant que de saigner, j’ai jugé à propos de les disposer par ordre fort brièvement, selon les règles des degrés du très docte médecin Arnauld de Villeneuve et de ce grand génie de la nature, Raymond Lulle, son disciple, {i} lesquels degrés s’accordent fort bien avec les règles des tempéraments de Galien ; et suivant lesquels j’espère que vous n’aurez pas grande difficulté à remarquer les personnes, les maladies et les temps auxquels la saignée peut nuire ou profiter, pourvu que vous preniez bien l’entrée de {j} cette méthode, aussi aisée et aussi courte qu’elle est agréable et ingénieuse.

Les passages d’Hippocrate et de Galien vous sembleront en quelques endroits moins bien disposés, selon les propositions et les preuves de mes discours ; mais la grande quantité de ces autorités vous doit faire excuser ce défaut, lequel vous trouverez moins désagréable si vous voulez les rapporter à la suite des choses contenues devant ou après. {a}

Or afin que les excuses que je vous demande aient plus de lieu, j’ai cru devoir vous avertir du peu de temps que j’ai eu pour composer ce petit traité et pour recueillir ces aphorismes. Vous le verrez dans un mot d’avertissement que j’ai mis à la fin sur le sujet et l’occasion qui m’ont porté à mettre par écrit si promptement mes pensées et tant d’autorités, et pour montrer la tromperie et forfanterie des grands discoureurs et saigneurs qui, par leur caquet, étourdissent tout le monde et décrient tout de que les autres font de bien.

Sileant loquaces, garrulæ taceant picæ,
Multa effutiunt, pauca efficiunt
. {k}

L’impatience de quelques-uns de mes amis, qui m’ont contraint de mettre en lumière ce traité, est cause de sa petitesse, joint que je n’ai pas jugé le devoir agrandir, d’autres médecins ayant déjà écrit quelque chose sur ce sujet, que j’ai omis.

En le lisant, je vous demande une attention favorable ; et si vous me voulez faire la faveur d’être un de mes juges dans la cause de la saignée, obligez-moi de n’embrasser aucun parti, et de ne pencher que du côté de la vérité et de la santé ; n’ayez affection ni aversion pour mes adversaires ni pour moi ; et que votre conscience et votre raison, indifférentes pour les uns et pour les autres, vous fassent prononcer votre sentence en équité, comme un bon juge le doit faire, à qui je souhaite longue et heureuse vie. »


  1. Le livre de Bineteau est composé de quatre discours, mais leur présentation est insolite : presque toutes les pages paires sont consacrées aux citations, données en français (enjolivé) dans la colonne de gauche, et en latin dans celle de droite ; la majorité vient d’Hippocrate et Galien, mais l’auteur devait ignorer leur langue car il n’y a pas un mot de grec dans tout son ouvrage ; bien que leurs propos soient parallèles, les textes des pages paires (citations) et impaires (commentaires) sont agencés indépendamment l’un de l’autre, ce qui n’en facilite pas la lecture.

  2. Apologie ou défense pour la saignée contre ses calomniateurs. Avec une réponse au libelle intitulé Examen ou Raisonnement sur l’usage de la saignée [par Henry de Rochas, conseiller médecin ordinaire du roi, Paris, chez l’auteur, 1644, in‑8o]. Οι ιητροι φημη μεν πολλοι, εργω δε παγχυ βαιοι [C’est l’opinion de la majorité des médecins, je rejette donc tout à fait celle de la minorité (source non identifiée)]. Par Étienne Bachot médecin (Paris, Sébastien et Gabriel Cramoisy, 1646, in‑8o). Étienne Bachot, natif de Sens, n’était alors que bachelier de la Faculté de médecine de Paris, bien qu’âgé d’environ 38 ans (v. note [33], lettre 336). Il était déjà licencié, sinon docteur, d’une autre faculté car, dans son livre (dédié « À la très ancienne, très docte et très célèbre Faculté de médecine de Paris »), il fait état de sa pratique à Melun « il y a bien six ans » (page 96).

  3. Bachot appelle Rochas « notre hémophobe » (synonyme d’hématophobe, ennemi de la saignée) à la page 55 de son Apologie.

  4. « Gal. la défend au i. ad Glauc. » [Galien interdit (la saignée) au livre i (de sa Méthode thérapeutique) à Glaucon] ; note marginale de Bineteau qui renvoie à deux passages de ce livre.

    • Chapitre xiv, Traitement des fièvres continues essentielles [sans symptômes], (Daremberg, volume 2, page 728) :

      « Les fièvres continues dans lesquelles le summum de la maladie ne doit pas dépasser le septième jour, dans lesquelles la force de résistance et l’âge du malade sont en harmonie, réclament un régime sévère et léger. Celles où le summum de la maladie, dans son ensemble, vient après le septième jour, où les forces ne sont pas suffisantes, exigent un régime plus abondant au début, plus léger à l’approche du summum et très léger à l’époque même du summum. En sens inverse, après le summum, prescrivez toujours un régime plus abondant, et qu’il aille en s’accroissant comme il allait en diminuant avant le summum. Tirez du sang, quand la maladie est grave, à ceux qui présentent un teint beaucoup plus rouge que dans l’état naturel, un gonflement inusité du corps entier, des veines saillantes et tendues, à moins de contre-indication fournie par la force, l’âge, ou quelqu’une des considérations citées au commencement. »

    • Au chapitre xv, sur le traitement des mêmes fièvres avec symptômes, la mise en garde contre la saignée est plus formelle encore (pages 729‑730) :

      « Dans beaucoup de cas semblables, j’ai vu souvent, parmi les malades, les uns succomber, les autres arriver aux dernières limites du danger, les médecins s’étant attachés à les purger avant de fortifier l’orifice de l’estomac. – Si la fièvre est accompagnée de diarrhée, aucune autre évacuation n’est exigée, celle-ci suffit, bien que non proportionnée à la quantité d’humeur. Tous ceux qui, pensant que de tels états réclamaient une plus grande déplétion, ont osé tirer du sang ou relâcher le ventre, ont occasionné des dangers encore plus graves. – Si quelqu’un est atteint de convulsion et, en même temps, a besoin d’être saigné, il ne faut même pas, dans ce cas, lui tirer en une seule fois autant de sang que l’affection l’exige, mais il faut en ménager une portion pour le symptôme (c’est-à-dire pour le spasme) qui provoque souvent des sueurs, engendre des insomnies et [par conséquent] abat la force du malade. De même, si une insomnie pénible et une douleur intense fatiguent le malade, on se gardera d’évacuations fréquentes et abondantes. – Il faut encore regarder comme un symptôme la température de l’air ambiant, quand elle est excessivement chaude et sèche, comme il arrive entre le lever de la Canicule et d’Arcture [mi-juin à mi-août]. Aussi, les médecins qui, ne donnant aucune attention aux saisons, osent saigner leurs malades, les perdent tous. […] Il ne faut donc pas hasarder une saignée dans les pays très chauds ou très froids. On s’en abstiendra complètement si les circonstances de saison et de pays s’accordent à l’interdire ; si elles ne s’accordent pas, évacuons, mais beaucoup moins que si aucune circonstance ne s’y opposait. »

  5. Ains : mais.

    « Gal. la défend au i. ad Glauc. » : note marginale de Bineteau renvoyant au « premier livre à Glaucon », où je n’ai rien trouvé sur le sujet. Galien en parle néanmoins en quelques endroits de son livre « sur la phlébotomie, contre Érasistrate ».

  6. Note de Bineteau :

    « L’opinion de Leonard Botallus est si erronée dans la plupart des propositions qu’il avance dans son traité de curatione per sanguinis missionem {i} que son livre mérite le feu pour plusieurs raisons ; mais, entre autres, pour se vanter insolemment de combattre les autorités d’Hippocrate et de Galien, et de renverser les principes de la médecine et la doctrine de tous ses pères, lesquels, cependant, il tâche d’accommoder quelquefois à ses pernicieux desseins, qui n’ont d’autre but que de couper la gorge aux sains et malades, comme le plus ignorant médecin peut remarquer. C’est pourquoi j’ai cru n’y devoir point autrement répondre que par les raisons de la nature et par les autorités des pères de la médecine, vu que insolenti principia, et fere omnia neganti, nihil est objiciendum. {ii} Trois ou quatre exemples qu’il cite ou qu’il invente ne sont pas capables de renverser l’ordre de la nature ni de détruire l’expérience journalière d’un million de contraires. Je sais bien aussi que M. Granger y a répondu. » {iii}

    1. V. note [47], lettre 104, pour Botal (Leonardo Botallo) et son livre « du traitement par la soustraction de sang » (Lyon, 1577, pour la première de plusieurs éditions).

    2. « il n’y a rien à objecter à celui qui n’est pas accoutumé aux principes et qui les nie tous. »

    3. V. notule {c}, note [1], lettre latine 55, pour le De Cautionibus in sanguinis missione adhibendis… [Avertissement sur les précautions à prendre dans la soustraction de sang…] de Bonaventure Granger Contre Léonard Botal (Paris, 1578).

  7. V. note [9], lettre latine 109, pour deux textes autographes de Guy Patin conservés par le Collège de France, où il prônait une grande hardiesse dans la pratique de la saignée chez les vieillards et les enfants.

    Avenzoar, médecin judéo-arabe de Séville (Abou Merwan Ibn Zuhr, 1074 ou 1091-1162), a laissé un traité de thérapeutique universelle, intitulé Teizir. Il était partisan de la phlébotomie pratiquée à tous les âges de la vie ; Averroès de Cordoue (v. note [51] du Naudæana 1), son contemporain, a rapporté qu’étant à court de remèdes pour soigner son propre fils de trois ans, Avenzoar lui sauva la vie en le saignant.

  8. « Les vases vides font un bruit assourdissant et, pareillement, les gens qui ont la tête la moins pleine sont les plus bavards. »

    Bineteau se référait à ce passage de Plutarque (Vie de Marcus Crassus, chapitre 23, guerre des Romains contre les Parthes commandés par Suréna au ier s. av. J.‑C.) :

    « Lorsqu’ils se furent approchés, et que le général eut fait élever le signal du combat, tout d’abord la plaine fut remplie d’une clameur terrible et d’un bruissement effrayant. Car les Parthes ne s’excitent pas au combat par le son du clairon et de la trompette, mais ils font un grand bruit de tous côtés en frappant sur des vases d’airain avec des marteaux creux couverts de cuir ; et ces instruments rendent un son sourd et affreux, comme un mélange de rugissements sauvages et de roulements de tonnerre. Ils ont fort bien observé que le sens de l’ouïe est celui qui porte le plus aisément le trouble dans l’âme, qui émeut le plus vite les passions et transporte le plus vivement l’homme hors de lui-même. À ce bruit, les Romains furent saisis de stupeur. »

  9. Arnauld de Villeneuve, médecin de Montpellier au xiiie s. (v. note [1], lettre 62), et Raymond Lulle, alchimiste mystique (v. note [3], lettre 265), ont été deux grands promoteurs de la médecine hermétique en Europe au xiiie s. (v. note [9], lettre de Thomas Bartholin, datée du 18 octobre 1662).

  10. Pourvu que vous pénétriez bien dans…

  11. « Que les bavards fassent silence, que les pies criardes se taisent, ils jacassent énormément, mais sans grand effet » (latin de Jean Bineteau).

    V. note [1], lettre 1036, pour la transcription de l’avertissement contre Guy Patin que Bineteau a placé à la fin de son livre.


La Préface de Bineteau est suivie de ces quatre quatrains Sur la Saignée :

« Va mon petit livre, va partout enseigner
La longue vie à ceux qui sont encore sur terre ;
Fais aux plus grands abus une mortelle guerre,
Dis, mais dis hardiment que l’on fait trop saigner.

Par mille autorités du très savant Galien
Tu guériras un mal qui nous tue et nous flatte, {a}
Fais vois aux grands saigneurs, par le docte Hippocrate,
Que leur routine est fausse et qu’elle ne vaut rien.

Mais j’entends croasser un million de corbeaux,
Se plaignant que je veux ravir leur nourriture,
Et trop bien nettoyer une orde {b} pourriture,
où se sont engendrés cent mille vermisseaux. {c}

Criez et clabaudez, {d} je suivrai mon chemin,
Aboyez sans cesser la clarté de la Lune, {e}
Je sais que ma doctrine est pour vous importune,
mais j’ai le droit pour guide et la santé pour fin. »


  1. Flatter est à prendre au sens de « déguiser une vérité qui serait désagréable à celui qui y est intéressé, lui donner meilleure opinion d’une chose qu’il n’en doit avoir » (Furetière).

  2. Répugnante.

  3. « Corbeau. Vermisseau. Chirurgiens » (note de Bineteau).

  4. Criaillez.

  5. « Canis. Chirurgien » (note de Bineteau). V. note [8], lettre 34, pour le proverbe du chien qui aboie après la Lune et de la Lune qui ne s’en émeut pas.

a.

Lettre de Julien Bineteau à Guy Patin, imprimée dans Bineteau, pages 209‑211 ; réimprimée par Paul Delaunay dans Vieux médecins sarthois (Paris Honoré Champion, 1906), Une polémique de Guy Patin. – Les idées de Maître Jean [sic] Bineteau (page 193).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Julien Bineteau à Guy Patin, le 8 octobre 1651.
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(Consulté le 14.05.2021)

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