À Charles Spon, le 29 avril 1644

Note [16]

De son mariage avec Marthe Dumoustier (v. note [6], lettre 57) Théophraste Renaudot eut neuf enfants, quatre garçons et cinq filles. Deux des fils étudièrent la médecine : l’aîné, Isaac (Loudun 1610-Paris 1680), et le troisième, Eusèbe (Loudun 1613-Paris 1679).

Guy Patin a souvent reparlé d’Eusèbe dans la suite de sa correspondance car il fut l’un des piliers du parti antimonial à Paris. À la mort de son père (1653), Eusèbe devint l’un des rédacteurs de la Gazette sous la direction de son frère Théophraste ii, le puîné d’Isaac. Intimement lié à son collègue et « patron » François Guénault, Eusèbe mena une carrière médicale brillante : le 18 avril 1672 (trois semaines après la mort de Patin), Louis xiv le nomma premier médecin du dauphin. Eusèbe a laissé quelques ouvrages de médecine, dont le fameux Antimoine triomphant (1653, v. note [21], lettre 312, avec dédicace à Guénault) et un court mais fort instructif Journal des principales affaires de ma famille (publié par Trochon en 1880). On y lit notamment (à l’année 1678, page 269) cette déclaration qui résume son existence :

« J’ai trouvé dans mes papiers que moi, Eusèbe Renaudot, premier médecin de Mgr le dauphin, suis né à Loudun le 21 février 1613 à six heures du matin, et que j’ai été baptisé le matin au Temple dudit lieu par un ministre de la religion huguenote que mon père professait et que nous avons renoncée en 1629 par la grâce de Dieu. »

Des 14 enfants qui naquirent du mariage d’Eusèbe avec Marie d’Aicqs en 1646, l’aîné, Eusèbe ii (1648-1720), père de l’Oratoire et janséniste convaincu, héritier de la Gazette, s’est acquis la réputation d’un grand érudit, membre de l’Académie française. On doit à la justice de convenir qu’Eusèbe Renaudot, tout comme son père, surpassait de beaucoup le portrait de lui que Patin a haineusement brossé dans ses lettres.

Le cours des études médicales d’Isaac et Eusèbe Renaudot est exemplaire des rapports tourmentés qui pouvaient exister entre la Faculté de médecine de Paris et le plus haut niveau du pouvoir politique. Ils avaient tous deux été reçus au baccalauréat de médecine de 1638 par un jury de quatre examinateurs dont Guy Patin était l’un, et sur l’engagement, pris devant notaire, qu’ils n’exerceraient plus aucune fonction au Bureau d’adresse de leur père (v. note [3], lettre 39). Comme de juste, ils avaient tous deux été admis à la licence en juin 1640, en compagnie de sept autres bacheliers, sous le décanat de Simon Bazin (novembre 1638 à novembre 1640). Bien que cette liste ne soit pas transcrite dans les Comment. F.M.P., des recroisements d’informations suggèrent qu’Isaac et Eusèbe furent classés 6e et 7e des neuf, devant Pierre Bourdelot (8e) et Étienne Le Gagneur (9e), et derrière Jean de Montreuil (1er), Toussaint Fontaine (2e), Claude Perrault (3e), Charles Le Breton (4e), et Quentin Thévenin (5e).

Une lettre du cardinal Richelieu, transcrite dans les Comment. F.M.P., en date du 5 avril 1642 (tome xiii, fo 140 ro), attire l’attention ; elle est adressée au doyen Guillaume Du Val :

« Monsieur, le sieur Renaudot, {a} médecin de votre Faculté, n’ayant pu recevoir le bonnet avant que partir de Paris, quelque diligence qu’il ait apportée à cette fin, je vous fais cette lettre pour vous prier de tenir la main à ce que suivant l’ordre de vos statuts, qui ne veut pas que l’on perde le rang de sa licence lorsque l’on est employé pour le service du roi, comme il est en ce voyage, le sien lui soit conservé, laissant passer ceux qui sont après lui sans préjudice du lieu {a} qu’il a devant eux. Le pouvoir que vous avez sur votre Compagnie, à laquelle vous communiquerez, s’il vous plaît, cette lettre, et la confiance que j’ai en vous et en ceux qui la composent, me font croire que vous ne dénierez pas à celui pour qui je vous écris l’effet qu’il attend de vous, puisqu’il est fondé en justice, et en la recommandation d’une personne qui sera très aise de vous témoigner à tous qu’elle est,
Monsieur,
votre plus affectionnée à vous servir.

D’Agde, ce 13 mars 1642.

Le card. de Richelieu
[de la main dudit seigneur]. »


  1. Eusèbe Renaudot.

  2. Rang de classement.

Suivant leur lieu de licence (v. note [8], lettre 3), les frères Renaudot auraient dû disputer leurs actes de vesperie entre le 13 février (vespérie de Quentin Thévenin) et le 10 mai 1642 (vespérie de Pierre Bourdelot). La Faculté avait donc profité d’un voyage d’Eusèbe aux côtés de Richelieu, dont il était médecin ordinaire, pour lui faire sauter son tour de vespérie, ce qui revenait à l’ajourner d’une année pour le doctorat. Par une rouerie dont on n’a pas démonté toute la mécanique, Isaac dut subir le même sort. L’Assemblée convint que le doyen répondrait à l’« Éminentissime seigneur cardinal » pour le remercier de sa lettre et lui dire qu’il allait consulter la Faculté. Cela, on s’en doute, ne satisfit pas Isaac, qui haussa le ton (ibid., fo 142 ro) :

Anno Domini 1642. Die sabbathi xvii. Maij. post sacrum Habita fuere Comitia ordinaria Sabbathina in quibus conquestus fuit M. Hugo Chasles Doctor Medicus de iniurijs sibi illatis a M. Isaaco Renaudot Licentiato se ad vesperias suas celebrandas et Doctoratum comparante. Sed audita expostulatione prædicti Doctoris decretum fuit, differendas esse Vesperias et Doctoratum Licentiati prædicti, donec satisfecerit accusatus, et quia nondum probatæ fuerant iniuriæ ; statim Facultas differendam esse Rem sane ad maiora comitia, præsertim cum esset magni momenti. Interim significandum Decretum hoc Sabbathinum M. Isaaco Renaudot per bidellum.

[Le samedi 17e de mai 1642, après la messe, s’est tenue l’assemblée sabbatine {a} ordinaire, où M. Hugues Chasles, {b} docteur en médecine, s’est plaint des insultes qu’avait proférées contre lui M. Isaac Renaudot, licencié, exigeant de disputer ses vespéries et d’obtenir son doctorat. Sur la demande dudit docteur, décret fut pris pour retarder les vespéries et le doctorat dudit licencié jusqu’à ce que l’accusé se soit excusé ; mais parce que les insultes n’avaient pas encore été prouvées, la Faculté a décidé que cette affaire, comme étant de grande conséquence, devait être reportée à une assemblée plus importante. En attendant, le bedeau {c} a signifié ce décret de sabbatine à M. Isaac Renaudot].


  1. Assemblée du samedi.

  2. V. note [25], lettre 417.

  3. V. note [1] des Actes de 1650‑1651 dans les Commentaires de la Faculté de médecine de Paris), pour la définition de bedeau.

Le 14 août suivant, la Faculté avait fêté la victoire de Guy Patin dans son procès contre Théophraste Renaudot (v. note [3], lettre 90) ; le 13 septembre (ibid., fo 145 vo), lors de sa réunion ordinaire, le doyen donna lecture alta voce [à haute voix] d’un arrêt de la Cour :

« Entre MM. Isaac et Eusèbe Renaudot licenciés, et notaires, demandeurs, d’une part ; et Me Guillaume Du Val, doyen de la Faculté de médecine, René Chartier, censeur de ladite Faculté, Pierre Bourdelot, Étienne Le Gagneur, défendeurs d’autre part. Vu par la Cour et notaires : dit a été que la Cour ordonne que dans quinzaine le bonnet de docteur sera donné aux demandeurs, en la manière accoutumée, par les docteurs de ladite Faculté qui sont en ordre de ce faire ; sinon et à faute de ce faire ledit temps passé, ce présent arrêt leur servira de titre doctoral ; et ce faisant, procéderont lesdits Bourdelot et Le Gagneur en toutes assemblées publiques et particulières sans dépens. Prononcé ce 6e septembre 1642. Signé Guyet. »

La Compagnie jugea prudent de se soumettre en admettant de recevoir, ex vi senatusconsulti [sous la contrainte de l’arrêt], Isaac et Eusèbe Renaudot parmi ses docteurs régents. Réunie le lundi 20 octobre 1642, « après la messe (célébrée le lendemain de la Saint-Luc qui tombait un dimanche) », elle arrêta qu’elle enverrait sous peu une délégation auprès du cardinal de Richelieu (de retour à Paris le 17) pour l’aviser respectueusement qu’elle permettrait aux frères Renaudot d’accéder aux examens du doctorat si Son Éminence elle-même « impose le silence à leur père, Théophraste Renaudot, impudent calomniateur des docteurs régents de Paris, et interdit de toute son autorité à ce Gazetier de continuer à offenser la très florissante Faculté ou l’un quelconque de ses docteurs, que ce soit par parole, par écrit ou par action » (fo 142 ro).

Le 23 octobre, le cardinal avait reçu les représentants de la Faculté : Guillaume Du Val, doyen, René Chartier, censeur, Gabriel Hardouin de Saint-Jacques, Maurice de Montreuil, et Jean Bourgeois ; Maître François Citois, médecin de Son Éminence, les conduisait. En enveloppant leur discours de tous les respects et obséquiosités de rigueur, les députés de la Faculté dirent au cardinal leur souhait de recevoir en leur Compagnie Eusèbe Renaudot, son médecin traitant et domestique (clinicus ac domesticus), ainsi que son frère Isaac, sous condition que le cardinal donne à leur père l’ordre de ne plus molester leur Corps. Le 27 octobre, le doyen convoquait tous les docteurs de la Faculté pour leur annoncer que Son Éminence avait reçu favorablement leur décision et leur requête.

Enfin, le 2 décembre 1642, Isaac disputait son acte de vespérie sur la question An a morsu canis rabidi phlebotomia ? [Faut-il saigner pour la morsure d’un chien enragé ?]. Deux jours plus tard, le 4 décembre 1642 (fo 165 ro), le doyen consignait la mort de Richelieu en termes respectueux et affligés ; et dès le samedi 6 décembre, « après la messe, en conseil privé », la Faculté réitérait ses griefs contre Théophraste Renaudot et ajournait sine die les doctorats de ses deux fils (165 vo).

Près de quatre ans et demi plus tard, les Comment. F.M.P. reparlent d’eux, sous le décanat de Jacques Perreau, avec la transcription d’une Requête de l’École de médecine contre les Renaudot frères, présentée le 1er avril 1647 (tome xiii, fo 352 vo‑353 vo) visant à leur refuser de nouveau le bonnet en raison des injures et calomnies qu’ils avaient proférées contre la Faculté. Et puis les blocages se sont levés, et les actes des Renaudot se sont succédé :

Sans qu’on en ait trouvé la justification dans les Comment. F.M.P., Baron a reclassé Isaac et Eusèbe derniers des 11 licenciés de juin 1646.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Guy Patin à Charles Spon, le 29 avril 1644, note 16.
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(Consulté le 24.11.2020)

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