À Charles Spon, le 22 mars 1648

Note [36]

Antoine, chevalier de Roquelaure (1620-1er décembre 1660), était le 11e fils du maréchal Antoine de Roquelaure, le cinquième de son second mariage avec Suzanne de Bassabat. En 1626, à l’âge de six ans, on avait obtenu pour Antoine dispense de minorité au grand prieuré de l’Ordre de Malte à Toulouse.

Tallemant des Réaux (Historiettes, tome ii, pages 385‑387) a raconté ses scandaleuses aventures :

« Le chevalier de Roquelaure est une espèce de fou, qui est avec cela le plus grand blasphémateur du royaume ; on dit qu’il s’est un peu corrigé. À Malte, il fut mis dans un puits où on le laissa quelque temps par punition. À l’armée navale, le comte d’Harcourt fut sur le point de le faire jeter dans la mer avec un boulet au pied. Cela ne le rendit pas plus sage car, quelques années après, {a} ayant trouvé à Toulouse des gens aussi fous que lui, il dit la messe dans un jeu de paume, communia, dit-on, les parties honteuses d’une femme, baptisa et maria des chiens, et fit et dit toutes les impiétés imaginables. On en avertit la justice : on y fut, mais ils se défendirent ; enfin, pourtant, il fut pris. Quelques jours plus tard, il corrompit le geôlier moyennant 600 pistoles. Le geôlier se sauva avec lui, dont mal lui prit car le chevalier lui prit son argent et le renvoya comme un coquin. On les suivit et le chevalier fut repris. Son frère aîné ne perdit point de temps et obtint une évocation à Paris ou, pour mieux dire, une jussion de ne passer point outre. Cela lui sauva la vie. {b} Voilà le chevalier à Paris qui, au lieu de se retirer ou, du moins, de vivre modestement, se promenait à la vue de tout le monde, ne bougeait du cabaret et menait toujours sa vie ordinaire. Quelques dévots {c} représentèrent à la reine {d} que sa régence ne prospérerait point si elle laissait ce sacrilège impuni. On donne donc ordre, à l’insu du cardinal Mazarin, au prévôt de l’Île {e} de prendre le chevalier ; ce qu’il fit {f} non sans y perdre ses archers ; et du côté du chevalier, Biran, un de ses frères, grand gladiateur, y fut fort blessé. On le mena à la Bastille où il fut assez longtemps. Le cardinal assura le marquis de la vie de son frère ; car, pour la prison, ses parents eussent été ravis qu’on l’y eût tenu à perpétuité. À la cour, on murmurait de cette sévérité et les femmes mêmes disaient tout haut “ qu’on n’avait jamais vu arrêter un homme de condition pour des bagatelles comme cela. ” Mme de Longueville était de ce nombre. Après, il fut mené à la Conciergerie et on parla tout de bon de lui faire son procès. En ce temps-là, comme quelqu’un lui disait qu’il courait fortune et qu’il avait Dieu pour partie, il répondit : “ Dieu n’a pas tant d’amis que moi dans le Parlement. ” Quoiqu’il eût bien des témoins, on ordonna pourtant qu’il <en> serait plus informé, et cela peut-être pour lui donner le temps de faire évader les témoins ; mais le chevalier trouva que le plus sûr, sans doute, était de s’évader lui-même. La femme du geôlier, nommée Dumont, qui était une grande coquette, à qui souvent les prisonniers donnaient les violons, devint amoureuse de lui. Il se consolait avec elle tout doucement ; il la gagna et elle fit faire un trou par lequel il se sauva {g} au bout d’un an de prison. On dit qu’il jouait au piquet avec le gros La Taulade, qui était là pour dettes, quand on lui vint dire à l’oreille que le trou était fait ; il ne se le fit pas dire deux fois et fit semblant d’aller dire un mot à quelqu’un. Le trou avait été fait dans un cabaret qui répondait au mur de la Conciergerie. Le chevalier sort ; La Taulade, las de l’attendre, alla voir pourquoi il était si longtemps ; il trouva le trou ; l’occasion lui sembla belle, il voulut en faire autant ; mais il n’y put jamais passer : la mesure n’avait pas été prise pour lui. Le lendemain de l’évasion du chevalier il arriva douze témoins contre lui ; il en avait peut-être eu avis, et c’est apparemment ce qui obligea son amante à ne pas différer davantage. On la prit avec son mari et on la mena au Châtelet. Je pense qu’il n’y a pas eu de preuve contre elle ; pour moi, je le lui aurais pardonné à cause de sa générosité, car elle avait mieux aimé se priver d’un homme qu’elle aimait que de le voir prisonnier. Il revint à un an de là et on ne lui dit plus rien. C’est un assez plaisant robin : il appelle son beau-frère, de Balagny, le cocu. On ne se fâche point de tout ce qu’il dit. On croit qu’il a été amoureux de Mme la Princesse ; {h} il lui disait tout ce qu’il lui plaisait ; et un jour qu’elle avait les bras dans le lit : “ Je pense, dit-il, Madame, que vous vous congratulez. ” Il la suivit à Bordeaux, {i} mais il ne l’a pas suivie en Flandre. Il dit plaisamment, quand M. de Luynes, le janséniste, envoya demander dispense pour épouser sa tante, Mlle de Montbazon : “ Des gens de notre religion ne voudraient pas faire cela. ” – Il était tout mélancolique, disait-il, de ce qu’on lui avait défendu de chanter la messe. – Une fois il disait : “ Je viens de ce bordel de la maréchale de Roquelaure. ” Elle lui disait : “ Chevalier, je suis toute triste, faites-moi rire. ” Il lui disait cent extravagances. – Un jour, Romainville, illustre impie, son ami, était à l’extrémité ; un cordelier vint pour le confesser. Le chevalier prend un fusil et couchant le père en joue, lui dit : “ Retirez-vous, mon père, ou je vous tue : il a vécu chien, il faut qu’il meure chien. ” Cela fit tellement rire Romainville qu’il en guérit. Cependant le chevalier se confessa à quelques années de là, et mourut comme un autre homme en disant qu’il ne craignait que de ne pas avoir assez de temps pour se bien repentir. – Il avait les jambes fort enflées et il disait : “ Je les veux léguer à Laverdens. ” C’est un gros frère qu’il avait. »


  1. En février 1646.

  2. Car il s’agissait dun crime capital.

  3. Dont Vincent de Paul.

  4. Anne d’Autriche.

  5. V. note [27], lettre 295.

  6. En avril 1646.

  7. Dans la nuit du 15 au 16 mai 1648.

  8. La princesse de Condé, Claire-Clémence de Maillé, épouse du Grand Condé.

  9. En 1650.

Le chevalier de Roquelaure fit encore un peu parler de lui : en mai 1650, il eut un duel où il y eut mort d’homme (v. note [4], lettre 229) ; il prit part à la Fronde de Bordeaux ; il commandait le régiment d’Enghien dans l’armée de Condé (Adam).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Guy Patin à Charles Spon, le 22 mars 1648, note 36.
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(Consulté le 12.11.2019)

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