À Charles Spon, le 20 mars 1649

Note [40]

Lettre d’un religieux envoyée à monseigneur le prince de Condé, à S. Germain en Laye, contenant la vérité de la vie et mœurs du cardinal Mazarin, avec exhortation audit seigneur prince d’abandonner son parti (Paris, Rolin de La Haye, 1649, in‑4o de 8 pages). Ce libelle fournit le moule où se sont fondues maintes calomnies contre le cardinal Mazarin et où Guy Patin semble avoir puisé beaucoup de sa verve contre le ministre exécré :

« Tout Paris a de la peine à croire (et sans doute toute la France, mais toute l’Europe sera dans ce même sentiment) que vous {a} veuillez favoriser de votre protection, contre le bien du roi et de l’État, une personne que tout le monde sait être le Perturbateur du repos public, l’Ennemi, le Destructeur, la peste et la ruine de toute la France. Et chacun demeure d’accord qu’il faut qu’il se soit servi de quelque puissante magie pour vous charmer les oreilles et siller {b} les yeux, afin de vous empêcher de voir l’excès de ses voleries et d’entendre les plaintes de la misère publique, qui sont montées jusques au Ciel, et ont attiré la miséricorde de Dieu sur eux et provoqué la Justice à en faire la punition sur l’auteur de tant de maux. […]
Son origine n’est pas de ces illustres et de ces conquérants qui ont été autrefois la terreur de tout le monde, cependant que les aigles romains commandaient à tout l’Univers. Sa noblesse n’est pas de plus vieille date que les honneurs qu’il a reçus en France sans les avoir mérités. Et quoiqu’il prenne des haches avec le faisceau de verges pour ses armes, il ne faut pas s’imaginer que ce soient celles qui servaient de marque d’autorité aux anciens sénateurs de cette florissante république, mais bien les haches dont son aïeul fendait du bois et les houssines {c} dont son père fouettait les chevaux. Car on sait que son aïeul était un pauvre chapelier, sicilien de nation, qui eut la fortune si peu favorable qu’il fut contraint de faire banqueroute et de quitter son pays. Son père étant jeune et dans cette indigence, commença ses services à Rome dans une écurie à panser les chevaux ; et peu après s’avançant, devint pourvoyeur et maître d’hôtel de la Maison d’une personne de condition ; où faisant valoir avec industrie les petits profits, qu’on appelle en France les tours du bâton, {d} il eut enfin de quoi payer en partie l’office de maître des postes de Rome à Naples, sa fortune étant encore si faible que de deux enfants qu’il avait, il fut contraint d’en faire un jacobin afin de soulager sa famille. Cependant, cet autre fils, qu’on appelait Jules, étant encore jeune, servait de laquais ou d’estafier {e}, pour ne dire pas dans les plus honteuses et sales voluptés que le Démon ait pu inventer pour perdre les hommes par la corruption et concupiscence de la chair. {f} Tout Rome sait ce qu’il était et le rang qu’il tenait pour lors dans les maisons des cardinaux Sachetti et Antonio. Chacun sait aussi que son esprit formé sous l’astre de Mercure, {g} et né au larcin et à la fourberie, ne s’employait qu’à l’étude de son inclination ; qu’il fit voyage à Venise et à Naples pour apprendre les piperies qu’on pratique dans les jeux de hasard, dont il devint maître si parfait en peu de temps qu’on lui donnait par excellence le nom de pipeur ; {h} de quoi toute la cour de France sait la vérité, et plusieurs ont fait expérience à leur très grand préjudice, et de toute leur famille. Mais pour passer sous silence toutes ces choses qui feraient la matière d’un gros volume, il suffit de considérer ce qui s’est passé en sa personne depuis qu’il est en France, ce qu’il était au temps qu’il y est venu, ce qu’il y est et ce qu’il y a fait jusques à présent. Lors de son arrivée, de petit postillon qu’il était, pour s’être signalé par une fourbe qui noircissait et la conscience et l’honneur du pape, {i} et qui fut comme l’allumette des flammes qui par la guerre dévorent la chrétienté, n’osant plus retourner à Rome, il fut recueilli par le cardinal de Richelieu qui, le trouvant d’un esprit assez conforme au sien et propre aux intrigues dont il avait besoin pour la conduite des desseins, desquels la vanité lui avait rempli le cerveau, l’employa auprès de lui, lui donna plusieurs commissions pour tromper les uns et les autres, principalement le prince de Monaco ; et outre les dépenses de ses voyages, lui faisait donner tous les ans une pension notable par le roi, sans parler de ce qu’il avait sous main en qualité d’espion. Mais parce que tout cela n’était pas suffisant pour ses desseins et qu’étant fort adroit, il savait bien par où il fallait s’insinuer dans l’affection des grands, connaissant l’humeur du cardinal de Richelieu, d’une superbe sans pareille, qui comme un Dieu ne voulait pas être abordé ni adoré les mains vides, il employait tout ce qu’il avait de pension en achat de présents qu’il lui faisait afin de se conserver dans ses bonnes grâces ; si bien qu’il était contraint de pourvoir d’ailleurs {j} à une partie de sa dépense et de son entretien. Et pour cet effet, suivant la profession de son aïeul, il faisait trafic, par l’entremise d’un sien domestique, de livres qu’il faisait venir de Rome, de tables d’ébène et de bois de la Chine, de tablettes, de cabinets d’Allemagne, de guéridons à tête de more et autres curiosités qui se vendaient publiquement dans une salle de l’hôtel d’Estrée, en la rue des Bons-Enfants, qu’il avait louée pour ce sujet. Et de l’argent qu’il en tirait, achetait des montres et quelques pierreries qu’il envoyait à Rome afin que de tous côtés, il tirât ce qui était nécessaire à sa subsistance. Et cet esprit mercenaire et de trafic lui est tellement naturel qu’à présent qu’il est cardinal, gorgé de biens et suffoqué presque de toutes les richesses de l’État, il ne saurait se retenir d’en user. Car l’on sait qu’il fournit à la Maison du roi et de la reine toute sorte d’étoffes, de tapisseries, de vaisselle, de pierreries, par l’entremise de l’un de ses petits émissaires, l’abbé Mondain, qui de laquais piémontais est devenu prélat de trente mille livres de rente ; et par cet avare mais infâme commerce, ôte la vie à cinquante familles de Paris qui la gagnaient légitimement sur les choses qu’elles fournissaient à la cour, chacune selon sa condition. […]
Qui croira jamais qu’un petit étranger sorti de la dernière lie du peuple, sujet né du roi d’Espagne, soit monté dans six ans jusque sur les épaules du roi de France ? ait fait la loi à tous les princes, emprisonné les uns, chassé les autres, gourmandé les cours souveraines, banni les plus zélés au bien de l’État, bâti dans Paris un palais qui fait honte à celui du roi et où le luxe est au plus haut point, jusque sur les mangeoires des chevaux, envoyé en Italie et autres parts du monde la plus grande partie des finances de l’État, acheté à Rome un superbe palais, où il a fait conduire plus de trois cents ballots de meubles des plus précieux de toute l’Europe, fait des profusions et des dépenses incomparables pour l’entretien de sa vanité et de son luxe ; et tout cela au prix du sang des pauvres Français ; et que cette nation généreuse qui autrefois avait de la peine à supporter le joug de ses princes légitimes, se soit, comme un mouton, laissé non pas tondre, mais écorcher, sans oser même se plaindre ? […]
Quiconque lira à l’avenir le traité fait en faveur des Suédois et des protestants d’Allemagne, {k} sous l’appui de la France, au préjudice de l’Église, ne se pourra jamais persuader qu’il soit d’autre conseil ni d’autre esprit que de celui d’un Turc ou d’un Sarrasin déguisé sous le manteau d’un cardinal. Aussi quelles personnes voit-on auprès de lui pour ses plus confidents et fidèles conseillers que des impies, des libertins et des athées ? Qui ne les connaît, dis-je, pour des gens de sac et de corde, pour des monstres d’hommes, plus nourris au sang que les cannibales, et dont les conseils, après être gorgés de vin, ne tendent qu’au meurtre et aux assassins. Et néanmoins, pour feindre d’être fort religieux, il nous a fait venir d’Italie les théatins {l} qui, ces jours derniers, attiraient tout le monde par la curiosité de leurs marionnettes, cependant qu’il minutait le carnage et le sac de Paris, faisait transporter toutes les nuits une partie des voleries de l’État qui étaient dans sa maison, et s’étudiait de conduire à chef, comme il a fait, l’attentat le plus hardi et insolent qui se soit jamais vu dans toutes nos Histoires » (pages 2‑7).


  1. M. le Prince de Condé.

  2. Fermer.

  3. Baguettes.

  4. Tour de bâton : « profits illicites qu’on fait secrètement et avec adresse dans une charge, dans une commission, dans un maniement ; par une métaphore apparemment tirée des charlatans, qui font mille subtilités qu’ils attribuent à la vertu de leur petit bâton ; mais Belinghen [Fleury de Bellingen, L’Étymologie ou Explication des proverbes français… (La Haye, Adrian Vlacq, 1656, in‑8o)] estime que ce proverbe vient de ce qu’on parle à l’oreille et d’un bas ton, lorsqu’on fait des offres à quelque domestique pour le corrompre et lui faire faire quelque chose qui nuise à son maître ; d’autres disent qu’il vient des maîtres d’hôtel qui portent un bâton pour marque de leur charge, parce qu’ils sont sujets à ferrer la mule [v. note [4], lettre 689] » (Furetière).

  5. Valet de pied.

  6. La pédérastie.

  7. Mercure était à la fois le dieu des filous et le symbole métallique de la vérole (v. note [9], lettre 122).

  8. Tricheur.

  9. V. infra note [100].

  10. Autrement.

  11. Traité d’Osnabrück, le 24 octobre 1648 : partie protestante des traités de Westphalie.

  12. V. note [19], lettre 282.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Guy Patin à Charles Spon, le 20 mars 1649, note 40.
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(Consulté le 08.08.2020)

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