À André Falconet, le 22 juin 1666

Note [2]

On avait pourtant entendu à Londres les coups de canon qu’échangeaient les navires, mais, comme l’a noté Samuel Pepys (haut fonctionnaire à la Royal Navy) dans son Journal (lundi 4 juin, 14 juin nouveau style, 1666, pages 337-338), on en niait la source à la cour :

« En arrivant {a} nous apprenons que le duc {b} est à Saint-James où il loge depuis peu. Alors, après avoir traversé le parc {c} où il y avait des centaines de gens à l’écoute, nous nous y sommes rendus ; on m’a montré une lettre datée d’hier soir où le gouverneur du fort de Douvres dit que le prince {d} est arrivé la veille avec sa flotte. Quant aux canons que nous lui écrivions avoir entendus, nous aurions confondu avec le tonnerre ; c’est vraiment miraculeux que vendredi, samedi et hier nous ayons tous entendu fort distinctement les coups de canon, alors qu’à Douvres hier soir il n’était pas question de bataille et qu’on n’entendait pas le canon. Voilà qui pourrait donner lieu à une grande discussion philosophique : comment l’entendions-nous et eux pas, alors que le vent qui nous l’apportait était le même qui aurait dû le leur apporter ? mais c’est ainsi. Après avoir travaillé avec le duc, je suis rentré […]. Je n’étais pas plus tôt arrivé chez moi qu’on m’annonce que deux hommes étaient venus pour me donner des nouvelles de la flotte. Je descends, et n’était-ce pas M. Daniel tout emmailloté, le visage noir comme la cheminée, tout couvert de boue, de poix, de goudron et de poudre, emmitouflé de loques sales et l’œil droit bourré d’étoupe. Il est arrivé de la flotte hier soir à cinq heures avec un camarade qui est blessé à l’autre œil. On les a débarqués ce matin à deux heures, en même temps que vingt autres blessés du Royal-Charles. […] je les ai laissés chez M. Coventry et je suis allé par le parc trouver le roi {e} pour lui annoncer que milord général {f} se portait bien hier soir à cinq heures, que le prince Rupert était arrivé avec sa flotte et s’était joint à lui vers sept heures. Le roi fut enchanté de mes nouvelles. Il me prit la main pour les commenter. Je lui fis le meilleur compte rendu que je pus ; alors, il me dit d’aller lui chercher les deux marins. Je les lui amenai et il écouta tout leur récit. Il tira de sa poche environ vingt pièces d’or qu’il remit à Daniel pour lui et son compagnon. Il ordonna qu’on eût soin d’eux, puis nous prîmes congé de lui. Je les laissai aller chez le chirurgien et je me rendis par la rivière à la Bourse pour raconter l’affaire aux uns et aux autres. Rentré vers quatre heures, suivi par plusieurs personnes qui voulaient savoir les nouvelles, et ce sont de bonnes nouvelles. Dieu veuille que nous apprenions l’heureuse issue de la bataille d’aujourd’hui. »


  1. Au palais royal de Whitehall.

  2. Saint-James Park.

  3. Le duc d’York.

  4. Rupert.

  5. Charles ii.

  6. Monck.

Louis xiv (Mémoires, tome 1, pages 145‑146, année 1666) resta dépité que les Hollandais n’aient pas attendu pour combattre le renfort de sa propre flotte, occupée à escorter au Portugal sa nouvelle reine : {a}

« […] je vous remarquerai que, de la part des Anglais, la vanité qu’ils avaient eue de se vanter trop tôt d’une victoire qu’ils n’obtinrent pas, les engagea dans un procédé tout à fait ridicule et les obligea de faire par toute leur île des feux de joie pour leur propre défaite, comme s’ils eussent en effet vaincu : feux qui, dans leur allégresse impertinente, ne découvrirent que trop clairement à toute la terre quelle était la mauvaise disposition de cet État, dans lequel, pour conserver un peu d’autorité, le prince {b} était contraint à se réjouir de ses propres pertes et à tenir ses sujets dans l’erreur pour les empêcher de tomber dans la rébellion.

Et à l’égard des Hollandais, je vous ferai observer qu’encore que cette entreprise leur ait réussi, l’on ne doit pas conclure qu’ils aient eu raison de la faire, parce que, pour juger sainement des conseils, il ne faut pas toujours s’arrêter aux événements […], vous verrez dans cette même année les mêmes flottes, combattant sur les mêmes principes, avoir un succès tout différent. »


  1. Mademoiselle d’Aumale,, épouse du roi Alphonse vi, v. note [3], lettre 782.

  2. Le roi Charles ii.

Une épigramme de Constantijn Huygens (v. note [14], lettre de Jan van Beverwijk, le 30 juillet 1640) a résumé la situation :

Two fight, and for their lives.
he one that caused the row
Is beaten, but survives.
And boasts: “ I’ve won it now! ”

[Deux se battent, et jusqu’au dernier sang. Celui qui a provoqué la querelle est battu, mais survit. Et le voilà qui se vante : « C’est moi qui ai gagné ! »].


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 22 juin 1666, note 2.

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(Consulté le 14/04/2024)

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