À Charles Spon, le 8 décembre 1671

Note [15]

« La cause de l’incarcération de M. de Puyguilhem, comte de Lauzun, demeure cachée. »

Antonin Nompar de Caumont (1633-1723), marquis de Puyguilhem et comte puis duc (1692) de Lauzun, Gascon sans fortune, était venu à la cour. Ses intrigues lui permirent de se faire remarquer du roi, qui lui accorda ses faveurs. Louis xiv l’avait successivement nommé colonel de son régiment de dragons, gouverneur du Berry, maréchal de camp et colonel général des dragons, grade créé tout exprès pour lui. En 1669, Puyguilhem avait brigué la charge vacante de grand-maître de l’Artillerie. Faute du rang et des mérites suffisants, elle lui avait été refusée sur l’insistance de Louvois.

Caché sous le lit où le roi s’ébattait avec Mme de Montespan, par « la plus hasardeuse hardiesse dont on ait jamais ouï parler » (Saint-Simon, Mémoires, tome viii, page 623), Lauzun avait entendu la favorite ne dire que du mal de lui. Sans avouer son procédé, Lauzun avait ensuite copieusement injurié Mme de Montespan, puis s’était impertinemment et violemment plaint au roi de n’avoir pas obtenu la charge qu’il briguait, allant jusqu’à briser son épée devant le souverain (ibid. page 624) :

« Le roi, transporté de colère, fit peut-être dans ce moment la plus belle action de sa vie : il se tourne à l’instant, ouvre la fenêtre, jette sa canne dehors, dit qu’il serait fâché d’avoir frappé un homme de qualité, et sort. Le lendemain matin, Puyguilhem, qui n’avait osé se montrer depuis, fut arrêté dans sa chambre et conduit à la Bastille. »

Lauzun avait su inspirer une vive passion à Mlle de Montpensier, fille aînée de Gaston d’Orléans, et après sa brève incarcération, obtenir du roi l’autorisation d’épouser sa cousine (décembre 1670) ; mais les hauts cris de la cour avaient fait revenir Louis xiv sur sa permission et rompre le mariage. On avait consolé le prétendant en le nommant lieutenant général (ibid. pages 626-627) :

« En 1670, le roi voulut faire un voyage triomphant avec les dames, sous prétexte d’aller visiter ses places de Flandres, accompagné d’un corps d’armée et de toutes les troupes de sa Maison, tellement que l’alarme en fut grande dans les Pays-Bas, que le roi prit soin de rassurer. Il donna le commandement du total au comte de Lauzun, avec la patente de général d’armée. Il en fit les fonctions avec beaucoup d’intelligence, une galanterie et une magnificence extrême. Cet éclat et cette marque si distinguée de la faveur de Lauzun donna fort à penser à Louvois, que Lauzun ne ménageait en aucune sorte. Ce ministre se joignit à Mme de Montespan, qui ne lui avait pas pardonné la découverte qu’il avait faite et les injures atroces qu’il lui avait dites, et firent si bien tous deux qu’ils réveillèrent dans le roi le souvenir de l’épée brisée, l’insolence d’avoir si peu après, et encore dans la Bastille, refusé plusieurs jours la charge de capitaine des gardes du corps, le firent regarder comme un homme qui ne se connaissait plus, qui avait suborné Mademoiselle jusqu’à s’être vu si près de l’épouser, et s’en être fait assurer des biens immenses ; enfin, comme un homme très dangereux par son audace et qui s’était mis en tête de se dévouer les troupes par sa magnificence, ses services aux officiers, et par la manière dont il avait vécu avec elle au voyage de Flandres et s’en était fait adorer. Ils lui firent un crime d’être demeuré ami et en grande liaison avec la comtesse de Soissons, {a} chassée de la cour et soupçonnée de crimes. Il faut bien qu’ils en aient donné quelqu’un à Lauzun, que je n’ai pu apprendre, par le traitement barbare qu’ils vinrent à bout de lui faire. Ces menées durèrent toute l’année 1671, sans que Lauzun pût s’apercevoir de rien au visage du roi ni à celui de Mme de Montespan, qui le traitaient avec la distinction et la familiarité ordinaires. Il se connaissait fort en pierreries et à les faire bien monter, et Mme de Montespan l’y employait souvent. Un soir du milieu de novembre 1671, {b} qu’il arrivait de Paris, où Mme de Montespan l’avait envoyé le matin pour des pierreries, comme le comte de Lauzun ne faisait que mettre pied à terre et entrer dans la chambre, le maréchal de Rochefort, capitaine des gardes en quartier, y entra presque au même moment et l’arrêta. Lauzun, dans la première surprise, voulut savoir pourquoi, voir le roi ou Mme de Montespan, au moins leur écrire : tout lui fut refusé. Il fut conduit à la Bastille, et peu après {c} à Pignerol où il fut enfermé sous basse voûte. »


  1. Olympe Mancini.

  2. Le 25, « jour de la fête de Sainte-Catherine », selon les Mémoires de Mlle de Montpensier (seconde partie, chapitre xix, page 309).

  3. Le 26 novembre.

Conduit par D’Artagnan, Lauzun arriva à Pignerol le 12 décembre 1671, y rejoignant Nicolas Fouquet. Toujours amoureuse, Mlle de Montpensier consentit à céder au duc du Maine, fils adultérin de Louis xiv, outre la principauté de Dombes, le comté d’Eu et le duché d’Aumale dont elle avait fait don à Lauzun. Libéré en 1680, Lauzun renoua avec sa princesse amoureuse et l’épousa secrètement avant de reprendre sa vie d’incurable aventurier.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Guy Patin à Charles Spon, le 8 décembre 1671, note 15.
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(Consulté le 16.06.2021)

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