Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Naudæana 1

Note [57]

« Fracastor {a} naquit sans bouche. D’une main alerte le vigilant Apollon {b} lui en fabriqua donc une. {c} De là sont venus et un immense médecin, et un immense poète, et un visage tout empli de la gloire de Dieu. »


  1. V. note [2], lettre 6, pour Fracastor (Girolamo Fracastoro) et pour ses Syphilidis, sive de morbo Gallico libri tres [Trois livres de la Syphilide (Histoire de Syphilis), ou du mal français] (Vérone, 1530), long poème épique dont le succès a donné son nom moderne à la vérole ;

  2. V. note [8], lettre 997, pour Apollon, dieu aux multiples pouvoirs, dont celui de guérir les maladies.

  3. L’anomalie congénitale dont aurait été atteint Fracastor est appelée microstomie. Soit Apollon fut fort habile (ou les dessinateurs furent complaisants) car ses portraits gravés lui montrent une bouche et des lèvres normales (et sans autre déformation remarquable de la face) ; soit toute cette histoire n’est qu’un mythe.

Sous le titre d’Aræ Fracastoreæ [Autels fracastoriens], Jules-César Scaliger a consacré 27 pièces en vers latins à la mémoire de son ami Fracastor (Poemata in duas partes divisa. Pleraque omnia in publicum primum prodeunt : reliqua vero quam ante emendatius edita sunt. Sophoclis Aiax Lorarius Stylo Tragico a Iosepho Scaligero Iulii F. translatus. Eiusdem Eprigrammata quædam, tum Græca tum Latina, cum quibusdam e Græco versis [Poèmes divisés en deux parties. La plupart sont publiés pour la première fois ; les autres le sont plus correctement qu’avant. L’Ajax flagellateur de Sophocle y est traduit dans le style tragique par Joseph Scaliger, fils de Jules, avec certaines de ses propres épigrammes, tant grecques que latines, et aussi quelques vers en grec] (Paris, Pierre de Saint-André, 1591, in‑8o, pages 256‑271), mais je n’y ai pas trouvé les vers cités par Gabriel Naudé.

À ma grande surprise, ces quatre vers ont fait couler beaucoup d’encre. Une solution à l’énigme de leur origine m’est venue de la M. Frid. Ottonis Menckenii, Lipsiensis, De vita, moribus, scriptis meritisque in omne literarum genus prorsus singularibus Hieronymi Fracastorii, Veronensis, Italorum Sec. xvi nobilissimi, Medici præstantissimi, eximii Philosophi, subtilis Astronomi, et Poetæ plane incomparabilis, Commentatio [Essai de Friedrich Otto Mencke (avocat allemand, 1708-1754), natif de Leipzig, sur la Vie, les mœurs, les écrits et tous les mérites fort singuliers en tout genre de littérature, de Hieronymus Fracastorius, natif de Vérone, le plus connu des Italiens du xvie s., très célèbre médecin, remarquable philosophe, fin astronome et poète tout à fait incomparable] (Leipzig, Officina Breitkopfiana, 1731, in‑4o), où il est écrit (pages 15‑16) :

Is, ubi primum aspexit lucem, tristem ac pæne horridum parentibus suis aspectum dedit, ore, ut videbatur, lingua, et voce destitutus. Labra enim ex utero attulit utrinque concreta, atque ita coarctata summis extremitatibus, ut vix angustissimum, quo respiraret infantulus, et alimenta capteret, in medio ore spatium superesset. Ea res ignaris naturæ obstetricibus visa est singularis et prodigii plenissima. Apparuit paulo post, nihil infausti ominis subesse, et, quam natura attulerat, reparari arte humana jacturam posse. Etenim, implorato Chirurgi peritissimi, cultro tonsorio instructi, auxilio, factum est, ut mortua velut labiorum compages vitam reciperet, et forma ori naturalis, plenusque puero sermonis usus redderetur. Traxit tamen hinc Noster quædam per omnem vitam incommoda, et inveteratos ex oris incisura dolores in causa fuisse puto, cur labra sæpius vellicaret dentibus, eademque levi sed continuo morsu quasi delinire videretur.

[Dès qu’il vit le jour, il fit voir à ses parents une triste et presque horrible figure, car il leur apparaissait n’avoir ni bouche, ni langue, ni cri : il était sorti du ventre de sa mère avec des lèvres soudées l’une à l’autre, et à ce point resserrées à leurs extrémités, qu’il ne subsistait en leur milieu qu’un orifice extrêmement étroit, par lequel le nouveau-né parvenait à respirer et à ingurgiter sa nourriture (l). Les sages-femmes, ignorantes par essence, tinrent cette anomalie pour singulière et tout à fait prodigieuse. Il s’avéra bientôt qu’elle n’avait rien d’une malédiction, et que l’art humain pouvait réparer le dommage que la nature avait provoqué : on implora le secours d’un chirurgien, qui se montra si habile à manier le rasoir qu’il rendit vie à ces lèvres conjointes, qui semblaient comme mortes, et il refit à l’enfant une bouche de forme naturelle et le plein usage de la voix. Néanmoins, toute sa vie durant, notre homme eut à en endurer quelques inconvénients. En cause furent, je pense, les douleurs opiniâtres qui lui venaient au pourtour de la bouche, ce qui explique, je crois, pourquoi il se mordillait constamment les lèvres, semblant en soulager les souffrances par cette action douce mais continue de ses dents].

Note (l) de Mencke pages 26‑28 :

Ita quidem rem refert ægid. Menagius in Anti-Baillet P. i ; p. 347. ed. nov. quem sequitur anton. teissierus in Elog. des hom. sav. T. i ; p. 170 et 174. Miror, nihil de re tam memorabili et Physicis inprimis admodum jucunda auditu memoriæ proditum scriptoribus reliquis, iis ipsis scilicet, quorum præcipua est in argumento, quod pertractandum suscepimus, autoritas, et quorum adeo silentium ad infringendam eorum, quæ vulgo narrari solent, veritatem plurimum habet ponderis. Unde vix imperare mihi possem, ut uni homini Gallo, non indicanti fontem, unde hauserat ista, temere haberem fidem, nisi in promptu esset Epigramma julii cæs. scaligeri, quem æqualem habuit fracastorius, in Carminum ejus libro, quem Aras Fracastorias inscripsit, quin et in menagii Anti-Baillet l. c. et teissier. Elog. l. c. obvium, et ad confirmanda ea, quæ prolata sunt a menagio, perquam idoneum. Ita vero ille in mirum naturæ lusum ipse lusit : […].

Dignos, quos metro vernaculo redderet, versiculos judicavit jo. baptista marinus, Poeta Italorum venustissimus :

Al Fracastor nascente
Manco la bocca, allora il biondo Dio
Con arte diligente
Di sua man gliela fecen e gliel’ aprio,
Poi di se gliel’ empio.
Quinci ei divin divenne : ed egualmente
E Fisio, et Poeta.

menagio, nihil pretii statuente scaligeri patris carminibus, nec ullum ex iis tolerabile existimante, ut constat ex Anti-Bail. p. 315, ubi rigidissimam de illis sententiam tulit, vix gratiam inierit hac versione marinus, in cujus carminibus vernaculis sublime ac divinum prorsus ingenium inesse dicitur. Cons. de la monnoye in Notis ad Menag. Anti-Baill. l. c. n. i. […] Sed ad menagium revertor, qui etsi recte egit, quod scaligeri hic secutus est autoritatem, rectius tamen egisset, si et reliquorum, unde ea omnia comperta habuit, scriptorum mentionem intulisset, cum ipse copiosor longe sit scaligero, nec verbum ille proferat de via angustissima in ore fracastorii medio ad ducendum spiritum relicta. At exigui hæc momenti sunt, nec miram magis rem ipsam, si vera omnino sint, nec minori dignam consideratione, si fuerint conficta, posse videntur efficere. Secure tamen inhæsi verbis menagii, quod crederem, frequentiora longe et magis audita eorum exempla esse, qui contractis paululum et condensatis labiorum nervis in lucem sint editi, quam quibus os omne a natura occlusum penitus fuerit atque obseratum. Ad insolita vero et minus naturalia delabi, ubi de iis, quæ magis naturæ respondent, certior est ratio, non est hominis, veritatem studiosius, quam fabularum commenta, sectantis.

[Ainsi du moins Gilles Ménage en fait-il état dans l’Anti-Baillet, première partie, page 347, nouvelle édition, qu’a suivi Antoine Teissier dans les Éloges des hommes savants, tome premier, pages 170 et 174. {a} Je m’étonne que, sur un fait si mémorable et si intéressant à connaître des médecins, d’autres auteurs que ces deux-là n’aient rien écrit ; eux dont la principale autorité repose sur la preuve, que nous avons entrepris ici d’examiner en détail, et dont le silence pèse extrêmement lourd pour celui qui doit briser la vérité de ce qu’ils ont coutume de rapporter. Je ne pourrais donc aisément me hasarder à croire cet unique Français, qui ne cite pas la source d’où il a tiré son propos, si je n’avais sous la main les épigrammes de Jules Scaliger, qui fut un contemporain de Fracastor, dans le livre de ses Poèmes qu’il a intitulé Aræ Fracastoriæ, où ne se lisent pas les vers que Ménage, en son Anti-Baillet et Teissier, en ses Éloges, ont cités aux endroits que j’ai mentionnés ci-dessus. Il serait donc fort opportun de confirmer ce qu’a raconté Ménage, tant il s’est lui-même amusé de ce merveilleux divertissement : (…). {b}

Giambattista Marino, le plus élégant des poètes italiens a jugé ces vers dignes d’être traduits en sa langue :

Al Fracastor nascente
Manco la bocca, allora il biondo Dio
Con arte diligente
Di sua man gliela fecen e gliel’ aprio,
Poi di se gliel’ empio.
Quinci ei divin divenne, ed egualmente
(Di doppia gloria inun giunse a la meta)
E Fisio, e Poeta
. {c}

Par cette traduction, Marino, dont on dit que les poésies italiennes témoignent d’un génie sublime et au delà du divin, ne se sera pas mis dans les bonnes grâces de Ménage, qui n’accorde aucune valeur aux poèmes de Scaliger le père, en estimant qu’aucun d’eux n’est même médiocre, rude sentence qu’il prononce à la page 315 de son Anti-Baillet (v. le conseiller de La Monnoye, dans ses notes sur ce livre). (…) {d} Mais j’en reviens à Ménage qui, s’il a bien fait d’attribuer ces vers à Scaliger, eût fait mieux encore en donnant aussi la source de tout ce qu’il écrit, puisqu’il a été bien plus disert que Scaliger, qui n’a pas dit mot de la toute petite ouverture, subsistant au milieu de la bouche de Fracastor, qui lui permettait d’ingurgiter des liquides. {e} Mais tout cela est sans grande importance et ne donnerait pas lieu à s’émerveiller, si la chose était vraie, et encore moins digne d’intérêt si elle était inventée, bien qu’elle puisse exister. J’ai pourtant fait confiance au propos de Ménage ; mais je crois bien plus fréquent et moins inouï que des enfants naissent avec des lèvres dont les muscles sont un peu resserrés et contractés, qu’il n’en naît avec une bouche mal formée, presque entièrement obstruée et fermée. Quand il s’agit de ce qui dépend entièrement de la nature, il est certainement très sûr d’admettre ses caprices les plus insolites : l’homme est moins enclin à se soucier de la vérité qu’à suivre les inventions qui font les fables]. {f}


  1. Références de Mencke :

  2. aux Éloges des hommes savants, tirés de l’Histoire de M. de Thou, avec les additions d’Antoine Teissier (Leyde, 1715, v. note [12] du Faux Patiniana II‑2), tome premier, aux pages indiquées.
  3. Mencke a ici transcrit les quatre vers latins du Naudæana, ouvrage qu’il n’avait visiblement pas lu.

  4. « Quand il naît, Fracastor n’a même pas de bouche ; alors le blond dieu, avec art soigneux, de sa main lui en ouvre une, lui permettant de manger. Depuis, il est devenu divin, joignant en une seule la double gloire d’un médecin et d’un poète » ; avec addition du vers (entre parenthèses) que Mencke a omis de transcrire.

    Giambattista Marino (Naples 1569-ibid. 1625), le Cavalier Marin en français, est un poète italien que Rome tenait pour un libertin. Ces huit jolis vers rimés sont extraits de sa Galeria, distinta in pitture, et sculture [Galerie, qui distingue la peinture et la sculpture], Rittrati uomini, Poeti Latini [Défunts hommes. Poètes latins] (1620), sans référence à une source scaligérienne.

    V. note [30] du Naudæana 2, pourL’Adone (Paris, 1623), chef-d’œuvre de Marino et monument de la poésie italienne.

  5. Anti-Baillet, page 337 de l’édition de 1688, sur les poèmes latins de Jules-César Scaliger :

    « Et il a fait imprimer plus de mille épigrammes ; mais parmi ce grand nombre, je soutiens qu’il n’y en a pas une seule, je ne dis pas excellente, mais médiocre. »

    La note de La Monnoye (v. supra seconde notule {a}) dit :

    « Le Cavalier Marin a jugé cette épigramme tout au moins passable, plus indulgent en cela que M. Ménage qui, page 105 de ce volume, veut absolument que, de toutes les épigrammes de Jules Scaliger, il n’y en ait pas une seule médiocrement bonne. »

    Suit une digression de Mencke où il admet (sur la seule foi de ce qu’en a dit Gilles Ménage) que nos quatre vers latins sont bien de Jules-César Scaliger, et en compare la qualité poétique avec la traduction italienne que Giambattista Marino en a donnée.

  6. Dans son Anti-Baillet (page 372), Gilles Ménage en a écrit à peine plus que ce qu’il a copié du Naudæana :

    « Quand Fracastor vint au monde, ses lèvres se tenaient ; à la réserve d’une petite ouverture au milieu, par laquelle il prenait de l’aliment. Un chirurgien les lui sépara avec un rasoir. »

  7. Cette fable sur la bouche de Fracastor, qui n’ôte rien à sa gloire et que je viens de m’acharner à disséquer (avec délectation), illustre bien la conclusion de Mencke : il a lui-même fondé ce qu’il dit de l’anomalie congénitale dont aurait souffert Fracastor à sa naissance sur un embellissement de quelques lignes que Gilles Ménage avait écrites dans son Anti-Baillet ; belle preuve, s’il en fallait une, des pièges que doit éviter l’historien quand il ne peut remonter aux sources authentiques !

    D’après les dates des sources existantes, je me hasarderai néanmoins aux remarques qui suivent sur cette curieuse anecdote, vraie ou fausse, mais médicalement possible.

    • Son auteur n’est probablement pas Jules-César Scaliger (1484-1558) car elle ne figure pas dans les 27 épigrammes qu’il a écrites à la mémoire de Fracastor, son exact contemporain, et aucun des vers de Jules César n’a échappé à l’imprimeur, tant lui-même et son fils ont mis de soin à en obtenir la publication exhaustive.

    • Giambattista Marino (mort en 1625) a vraisemblablement été le premier narrateur de cette bizarrerie et son véritable inventeur, avec les huit vers italiens qu’il a écrits à la mémoire de Fracastor dans sa Galeria, publiée en 1620.

    • Un subtil faussaire, qui pourrait bien avoir été Gabriel Naudé, très fin connaisseur de l’italien et du latin, mort en 1653, en aurait fait quatre vers latins, qu’il a malicieusement attribués à Jules Scaliger. Gilles Ménage (1613-1692), qui fréquentait Naudé au sein de l’académie putéane (foyer du libertinage érudit parisien, actif jusqu’en 1645, v. note [5], lettre 181), aurait pu les entendre de sa bouche et s’en être souvenu pour les imprimer, et ce pour la première fois, dans son Anti-Baillet (1688). Ils ont été mis plus tard dans le Naudæana (1701), à partir de conversations qui ont eu lieu au cours des années 1640.

  8. Mon histoire n’est sans doute pas plus vraie que celle de Mencke, mais elle est au moins aussi plausible.



Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Naudæana 1, note 57.

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(Consulté le 02/10/2023)

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