Autres écrits : Ana de Guy Patin :
L’Esprit de Guy Patin (1709),
Faux Patiniana II-2

Note [29]

Ce nouvel emprunt au Traité des Superstitions de Jean-Baptiste Thiers {a} copie mot pour mot (en l’abrégeant un peu) un passage sur la « magie artificielle » du livre ii, chapitre iv (pages 128‑129), intitulé :

De la Magie. Ce que c’est ? Qu’il y en a de trois sortes. Que la magie noire ou diabolique est une espèce de superstition. Que tous ceux qui sont accusés de magie ne sont pas magiciens. Que notre Seigneur Jésus-Christ et quantité de grands personnages ont été faussement accusés. Que le Parlement de Paris et plusieurs autres parlements ont reconnu et condamné plusieurs magiciens. Que la magie noire est condamnée par les lois divines et humaines, aussi bien que ceux qui en font profession. Paroles remarquables d’Agrippa {b} touchant les magiciens. Que les magiciens sont coupables de quinze crimes énormes.


  1. Paris, 1697, tome premier, v. supra note [27].

  2. Heinrich Cornelius Agrippa, v. note [13], lettre 126.

La curiosité m’a poussé à mieux identifier les ingénieuses merveilles antiques qui y sont mentionnées.

  1. Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas (Monfort en Languedoc [Gers] 1544-Mauvezin 1590) est un poète français dont le principal ouvrage est La Semaine, ou création du monde, {a} brodée sur le récit biblique de la Genèse. Le passage cité par Thiers appartient au sixième jour, il est précédé de ces autres vers sur les automates volants (pages 192‑193) :

    « Mais l’artifice humain ne produit seulement
    Une masse sans âme, un corps sans mouvement,
    Ains il peuple les airs d’un volant exercite {b}
    D’animaux bigarrés. Le Tarentin Archyte
    (Prince docte et vaillant) fit un pigeon de bois
    Qui, poussé par l’accord de divers contrepoids,
    Se guindait par le ciel. {c} Que dirai-je de l’aigle,
    Dont un docte Allemand honora notre siècle ?
    Aigle qui, délogeant de la maîtresse main,
    Alla loin au-devant d’un empereur germain ; {d}
    Et l’ayant bien veigné, {e} soudain d’une aile accorte
    Se tournant, le suivit jusqu’au seuil de la porte
    Du fort norembergeois, que les piliers dorés,
    Les tapissés chemins, les arcs élaborés,
    Les foudroyants canons, ni la jeunesse isnelle, {f}
    Ni le chenu Sénat n’honoraient tant comme elle. {g}

    Un jour que cet ouvrier, plus d’ébats que de mets, {h}
    En privé festoyait {i} ses seigneurs plus aimés,
    Une mouche de fer {d} dans sa main recelée,
    Prit sans aide d’autrui… »


    1. Paris, Michel Gadoulleau, 1578, in‑4o de 224 pages.

    2. « Mais il peuple les airs d’une volante armée ».

    3. Se guinder signifie s’élever très haut.

      On attribue au philosophe Archytas de Tarente (ive s. av. J.‑C., v. notule {a}, note [89] de L’homme n’est que maladie) diverses inventions dont une colombe en bois capable de voler. Aulu-Gelle en a parlé dans ses Nuits attiques (livre x, chapitre xii, § 9‑10) :

      Sed id, quod Archytam Pythagoricum commentum esse atque fecisse traditur, neque minus admirabile neque tamen vanum æque videri debet. Nam et plerique nobilium Græcorum et Favorinus philosophus, memoriarum veterum exsequentissimus, Affirmatissime scripserunt simulacrum columbæ e ligno ab Archyta ratione quadam disciplinaque mechanica factum volasse ; ita erat scilicet libramentis suspensum et aura spiritus inclusa atque occulta concitum. Libet hercle super re tam abhorrenti a fide ipsius Favorini verba ponere : Αρχυτας Ταραντινος, τα αλλα και μηχανικος ων, εποιησεν περιστεραν ξυλινην πετομενην ην οποτε καθισειεν, ουκετι ανιστατο.

      [Les plus illustres des auteurs grecs, et entre autres le philosophe Favorinus, {i} qui a recueilli avec tant de soin les vieux souvenirs, ont raconté du ton le plus affirmatif qu’une colombe de bois, faite par Archytas à l’aide de la mécanique, s’envola. Sans doute se soutenait-elle au moyen de l’équilibre, et l’air qu’elle renfermait secrètement la faisait-il mouvoir. Je veux, sur un sujet si loin de la vraisemblance, citer les propres mots de Favorinus : « Archytas de Tarente, à la fois philosophe et mécanicien, fit une colombe de bois qui volait ; mais, une fois qu’elle s’était reposée, elle ne s’élevait plus, le mécanisme s’arrêtait là. »] {ii}

      1. V. note [40], lettre 99, pour Aulu-Gelle et Favorinus.

      2. On dirait aujourd’hui que la colombe d’Archytas volait en utilisant la propulsion par réaction (sans doute en portant à ébullition l’eau contenue dans l’automate).
    4. Johannes Regiomontanus (mort en 1476, v. note [1] du Borboniana 2 manuscrit) est réputé avoir été le créateur de cet aigle de bois et de la mouche de fer qu’il offrit non pas à Charles Quint (né en 1500), mais à son arrière-grand-père, Frédéric iii, qui a régné sur l’Empire romain germanique de 1452 à 1493 (v. note [17] du Traité de la Conservation de santé, chapitre ii). Sans surprise (car les plagiaires sont peu enclins à vérifier les sources qui les abreuvent), L’Esprit de Guy Patin n’a pas corrigé cet anachronisme de l’abbé Thiers.

    5. Bien accueilli.

    6. Vive, prompte, légère

    7. Ancien emploi du mot aigle au féminin.

    8. Pour dire « plus de distractions que de bonne chère ».

    9. Régalait.

  2. Plusieurs chroniqueurs byzantins ont parlé non pas de « l’empereur Léon », mais de Léon le Philosophe ou le Mathématicien, savant métropolite de Thessalonique au ixe s., qui fabriqua un arbre d’or orné de deux oiseaux factices, volants et chantants, dont il fit cadeau à l’empereur byzantin Théophile (qui a régné de 829 à 842).

  3. Dans le chapitre xlv, livre i (pages 19 ro‑ro) de ses Variarum [Diverses], {a} Cassiodore a transcrite une surprenante lettre de Théodoric le Grand à Boèce, {b} où il vante son industrie :

    Tu illam in Naturæ penetrabilibus considentem, auctorum libris invitantibus, cordis lumine cognovisti : cui ardua nosse usum miracula, monstrare propositum est : molitur ostendere, quod obtupescant homines evenisse. Miroque modo naturis conversis facti detrahit fidem, cum ostentet ex oculis visionem. Facit aquas, ex imo surgentes, præcipites cadere : ignem ponderibus currere : organa extraneis vocibus insonare : et peregrinis flatibus calamos complet, ut musica possint arte cantare. Videmus per eam defensiones iam nutantium civitatum, subito tali firmitate, consurgere : ut machinamentorum auxiliis superior reddatur, qui desperatus viribus invenitur. Madentes fabricæ in aqua marina siccantur : dura cum fuerint, ingeniosa dispositione solvuntur : metalla mugiunt. Diomedis in ære grues buccinant : æneus anguis insibilat : aves simulatæ fritiniunt : et quæ propriam vocem nesciunt, habere dulcedinem probantur emittere cantilenæ.

    [Tu as pris connaissance de l’art qui réside dans les entrailles de la Nature et t’es proposé de l’exploiter en t’aidant des livres et de l’éclat de ton génie. Habitué à examiner les plus impénétrables prodiges, il entreprend de mettre au jour ce dont la survenue stupéfie les humains : ces phénomènes étonnamment contraires à la nature des choses qui défient l’entendement quand ils se présentent à leurs yeux. Il fait jaillir les eaux du sol pour qu’elles retombent en cascades, avancer rapidement de pesants objets à l’aide du feu, produire des sons inconnus à l’aide d’instruments. Cet art emplit des tuyaux avec des vents étranges pour produire une harmonieuse musique. Grâce à lui, quand les défenses des cités vacillent, nous les voyons se redresser soudainement avec une telle fermeté que le secours de machines confère la supériorité à celui qui s’est trouvé désespéré de ses forces ; les coques des navires se dessèchent dans l’eau de mer, mais une ingénieuse fabrication préserve leur dureté ; les métaux sonnent avec éclat. {b} Les grues de Diomède {c} claironnent dans l’airain, un serpent de bronze siffle, des oiseaux factices gazouillent ; et ce qui, en soi, ne sait émettre un son devient capable d’enchanter par la mélodie qu’il produit]. {d}


    1. Cassiodori Opera omnia [Œuvres complètes de Cassiodore], Paris, 1588, v. notule {b}, note [16] du Patiniana I‑2.

    2. Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths de 493 à 526, eut Boèce (v. note [3], lettre latine 198) pour conseiller avant qu’il ne le condamnât à mort, en 524, pour leurs divergences religieuses.

    3. Semblent ici assez explicitement évoquées plusieurs prouesses techniques qui auraient été maîtrisées dès l’Antiquité tardive : jets d’eau, machine à vapeur, orgues, canons d’assaut (?), construction de coques imputrescibles, alliages métalliques… On savait donc des choses étonnantes au vie s.

    4. Après avoir glorieusement combattu lors du siège de Troie, mais ayant offensé les dieux, Diomède (Tydidès, v. note [22], lettre 176) fut contraint de quitter la Grèce pour l’Italie. Au cours de la traversée, ses compagnons furent transformés en oiseaux (ici en grues) parce qu’ils avaient injurié Vénus, qui les contraignait à l’exil.

    5. L’art de Boèce faisait donc chanter ses oiseaux de métal, mais sans les faire voler.

  4. Dans le livre i, introduction du chapitre iv, De Magia artificiali [La Magie artificielle], de ses Disquisitionum magicarum [Recherches sur la magie] (édition de Mayence, 1603, page 27), Anton Martin Delrio {a} a vertement décapité la prétendue « tête parlante » fabriquée par Albert le Grand : {b}

    Quare si quis effectus proponatur, causarum naturalium eficacitatem superans, ille ad prodigiosos referri debet etiam si humana industria ad instrumenti confectionem motumve concurrerit. Idcirco dissentio a Guilhel. Parisiensi, Medina et aliis : qui caput aeneum Alberti Magni (quod narrant) humano credunt artificio articulate locutum : nec enim humana industria huc usque pertingit : nec naturalis ratio patitur, ut res inanimata, vocem humanam, ad lubitum interrogantium respondendo, emittat, nam hæc vitam, et respirationem in loquente, et perfectissimam vitalium organorum cooperationem, et discursum quendam loquentis, requirunt. Quæ cum huic capiti defuerint omnia : si loquebatur, ille in capite loquebatur, qui in statuis idolorum oracula fundebat : qui solus dæmon fuit.

    [Voilà pourquoi, si quelqu’un présente un effet dépassant les ressources des causes naturelles, il doit être rangé parmi les magiciens, même quand l’industrie humaine a participé à la fabrication ou au mouvement de sa machine. Je ne partage pas l’avis de Guillaume de Paris, de Medina {c} et d’autres, qui croient (à ce qu’ils racontent) que, par artifice humain, la tête d’airain d’Albert le Grand a parlé distinctement : ni le génie humain n’a atteint un tel degré, ni la raison humaine ne souffre qu’un objet inanimé émette une voix humaine, en répondant à toutes les questions qu’on lui pose, car parler requiert la vie, le souffle pour former les sons, une coopération absolument parfaite des organes vitaux et quelque élaboration du discours. Puisque tout cela manquait à cette tête, si elle parlait, c’est que quelqu’un était dedans et parlait : c’était celui qui débite des oracles dans les statues des idoles, c’était le démon et nul autre].


    1. V. note [54], lettre 97.

    2. V. note [8], lettre 133.

    3. Guillaume Humbert, dit Guillaume de Paris, grand inquisiteur de France au xive s., et Bartholomeus de Medina, théologien espagnol du xvie s., appartenaient tous deux à l’Ordre de saint Dominique.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
L’Esprit de Guy Patin (1709),
Faux Patiniana II-2, note 29.
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(Consulté le 14.08.2022)

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