L. 125.  >
À Charles Spon,
le 22 août 1645

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Monsieur, [a][1]

J’ai reçu votre belle lettre, dans laquelle j’ai trouvé les articles de nos plénipotentiaires et les dépositions des témoins contre votre docteur nouvellement métamorphosé [2][3] qui maltraite sa femme. [1] Quand je vois tant de désordres dans la vie humaine, j’ai pitié de l’homme qui, faute de devenir maître de ses passions, tombe dans de telles brutalités. N’est-ce pas une chose honteuse qu’un homme qui croit être si sage et si savant, soit si fou que de battre sa femme et la laisser mourir de faim ? Vous diriez qu’il veut la tuer et l’assommer afin qu’elle soit sainte et martyre par les maux qu’il lui aura fait souffrir. Vous verrez qu’il aura encore assez d’ambition de prétendre par là du crédit en paradis ; mais il se trompe. Je voudrais que pour son bien et son amendement quelqu’un lui dît à l’oreille le sens mystique de ces deux beaux vers de Virgile : [4]

Non tibi regnandi veniat tam dira libido,
Quamvis Elysios miretur Græcia campos
[2]

Cette pauvre belle-mère qui lui a donné sa fille en mariage [5] voit trop tard qu’on n’a jamais bon marché de mauvaise marchandise. Des gens qui sont autant capricieux que ce docteur ne devraient point se marier pour n’avoir pas tant de témoins de leur folie. [6] Cette pauvre infortunée peut dire de soi-même ce que la femme d’un certain jaloux d’Italie dit dans Vivès : [7]

Discite ab exemplo Iustinæ, discite matres,
Ne nubat fatuo filia vestra viro
[3]

Pour le sieur Stella, [8] je ne sais pas véritablement d’où il était ; mais en un certain panégyrique qu’il fit au cardinal de Richelieu, [9] l’an 1634, il s’y nomme Tilemannus Stella Bipontinus. Ne vous étonnez pas si Du Val [10] en a parlé froidement dans son livre. [4] Cet homme ne sait presque rien de la vraie histoire et il serait même bien malaisé de la lui apprendre, tant il y est malpropre. Je lui ai donné plusieurs fois divers bons mémoires, mais le dessein et le style sont de lui tout seul. Il devrait avoir parlé d’Érasme [11] lorsqu’il parle de l’institution des professeurs du roi ; [5] mais comme il est cagot et trop scrupuleux pour un philosophe, il ne l’aime pas et n’a jamais lu de ses ouvrages. Je lui ai même une fois ouï dire à table qu’Érasme ne savait rien, dont il fut bien relevé. Dans le premier livre des épîtres d’Érasme, il est parlé de ce noble dessein du roi François ier ; [12][13] et même, il y a une belle épître de Budé [14] à Érasme, avec la réponse d’Érasme à Budé, où il est traité également de la nation et du nom des Guillaume qui avaient toujours favorisé Érasme, parce que ces trois Guillaume l’avaient recommandé à ce bon roi François ier et avaient les uns sur les autres renchéri à dire du bien de lui, savoir Guillaume Budé, Guillaume Copus, [15] son médecin, et Guillaume Parvus, [16] son confesseur qui devint évêque de Meaux. [6][17] Pour revenir au mot de Bipontinus, je pense que Stella voulait dire qu’il était du duché de Deux-Ponts au Palatinat du Rhin, [18] d’où était ce Wolfgang, [19] duc des Deux-Ponts, qui vint en France sous Charles ix [20] avec une armée pour secourir les protestants et qui mourut de trop boire à La Charité-sur-Loire [21] l’an 1569, dont on fit ce distique latin :

Pons superavit aquas, superarunt pocula Pontem,
Febere tremens periit, qui tremor orbis erat
[7]

Je sais bien ce que c’est que le Facundus du P. Sirmond, [22][23] dont vous me parlez, et j’y ai vu le passage sur l’eucharistie que vous demandez : Adoptionem quoque filiorum suscepisse Christum, si antiqui Doctores Ecclesiæ dixisse monstrantur, nec ipsi, nec omnis Ecclesia qua tales Doctores habuit, iudicari deberent hæretici. Nam Sacramentum adoptionis suscipere dignatus est Christus, et quando circumcisus est, et quando baptisatus est ; et potest Sacramentum adoptionis adoptio nuncupari ; sicut Sacramentum corporis et sanguinis eius, quod est in pane et poculo consecrato, corpus eius et sanguinem dicimus, non quod proprie corpus eius sit panis et poculum sanguis, sed quod in se mysterium corporis eius, sanguinisque continenant. Hinc et ipse Dominus benedictum panem et calicem, quem Discipulis tradidit, corpus et sanguinem suum vocavit, etc. Facundus Sirmundi, p. 404[8][25] C’est une affaire à démêler à M. Arnauld, [24] ou au P. Sirmond qui y a fait des notes en la lettre Tt, [9] ce qui lui a déjà été reproché par Le Faucheur [26] ou Aubertin [27] dans les doctes traités qu’ils ont faits sur l’eucharistie. [10] Je me recommande à vos bonnes grâces et suis de tout mon cœur, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, de 22e d’août 1645.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 22 août 1645

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(Consulté le 17.11.2019)