L. 235.  >
À Charles Spon,
le 1er juillet 1650

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Monsieur, [a][1]

Depuis mardi 21e de juin que je vous envoyai ma dernière par la voie de M. Ravaud, [2] qui l’enferma dans son paquet, je vous dirai que M. l’évêque de Beauvais [3] est mort âgé de 63 ans. M. de Buzenval, [4] son neveu, a le brevet de l’évêché il y a près de deux mois, il attend ses bulles [5] de Rome. [1] M. le président de Blancmesnil [6] l’a refusé par cinq diverses fois, il se contente de 20 000 livres de rente à trois lieues de Paris, [7] sans être ni prêtre, ni marié. Je viens de recevoir deux portraits de M. de Saumaise [8] qui m’ont été envoyés de Hollande, dont il y en a un pour vous. On me mande que M. de Sorbière [9] viendra ici le mois qui vient, qui m’en apportera de M. Grotius [10] et de quelques autres. M. de Saumaise faisait ses adieux pour s’en aller en Suède avec sa femme, mais une nouvelle maladie l’a arrêté. Mme d’Aiguillon [11] a obéi à l’arrêt du Parlement, elle a remis le duc de Richelieu, [12] son neveu, entre les mains du duc d’Orléans, [13] lequel sans doute le rendra à sa nouvelle femme ; [14] sauf à Mme d’Aiguillon à se pourvoir par voie de justice contre ce mariage qu’elle prétend ne pouvoir ni devoir subsister. Mme la Princesse la mère [15] (qui est ici alentour près de Nemours en Gâtinais, en une maison particulière, laquelle appartient au président Perrault, [16] lequel est avec les trois princes en prison) a mandé à M. Guénault [17] qu’il lui envoyât un médecin ; ce qu’il a fait : il lui a envoyé M. Le Gagneur, [18] qui était ici bien empêché de sa personne et qui avait bon appétit à la pratique, mais elle ne lui venait point. Si bien que voilà trois des nôtres employés en cette Maison dispersée, savoir M. Dupré [19] près du prince de Conti [20] en prison, M. Le Gagneur avec la mère douairière, et M. Bourdelot [21] à Bordeaux avec Mme la Princesse la femme [22] et M. le duc d’Enghien [23] son fils. On s’en va imprimer en Hollande divers tomes d’épîtres latines de feu MM. Grotius et Vossius le père. [2][24] Le comte d’Harcourt [25] est allé en diligence en Basse-Normandie pour empêcher quelques désordres qui s’y commettent par des gentilshommes qui y arment et qui font semblant de se vouloir déclarer pour les princes à cause de M. de Longueville. [26] Ils disent aussi qu’ils veulent aller trouver M. de Bouillon [27] en Guyenne. [28] On dit ici que le prince de Conti se meurt et qu’il n’en peut plus. [3] Ses bénéfices sont déjà donnés à un enfant qui n’est point encore né, comme lui-même n’est point encore mort : c’est au fils de M. le duc d’Orléans en cas que Mme la duchesse, [29] sa femme qui est grosse, en accouche d’un, et non point d’une fille [30] comme elle a fait jusqu’à présent. [4] M. le duc d’Orléans se servira de ce revenu et le mangera aussi bien qu’il fait beaucoup d’autres, tandis qu’il souffre qu’un tyran mange la France. Enfin, le duc de Richelieu est retourné à sa femme et a protesté à M. le duc d’Orléans que jamais il ne consentirait à être démarié ; et ainsi le duc d’Orléans l’a laissé aller. C’est de quoi Mme d’Aiguillon enrage, disant qu’elle quittera tout, et qu’elle abandonnera le soin de ses autres neveux et de tout leur bien. Elle mérite bien cela et encore pis, qu’elle aura peut-être quelque jour s’il y a justice : son oncle, le cardinal de Richelieu, [31] a volé toute la France pour l’enrichir ; elle mériterait qu’on lui fît rendre gorge jusqu’au dernier denier[5] Nous avons ici nouvelle qu’il y a grand bruit à Bordeaux ; [32] que M. le maréchal de La Meilleraye [33] et le chevalier de La Valette, [34] avec leurs troupes, sont fort près de la ville et semblent la bloquer des deux côtés ; que M. de Bouillon est en Médoc où il a pris Castelnau ; et que MM. de Sauvebeuf [35] et de Sillery [36] sont allés en Espagne faire avancer le secours que l’on a promis à M. de Bouillon pour les princes. [6] Le roi devait ici arriver mardi dernier, 28e de juin, mais les officiers de la Maison qui étaient en chemin furent contremandés et révoqués dès le 27e ; les affaires de Picardie les ont sans doute retenus. On parle ici que le roi ira en Guyenne, mais quelle apparence que cela puisse être, tandis que l’ennemi est si puissant et le plus fort en Picardie ? Le marquis de Jarzé [37] a été arrêté prisonnier à Péronne [38] où il passait déguisé et chargé de lettres, il est en grand danger d’avoir la tête coupée. [7] Les Espagnols sont toujours devant Guise [39] que l’on croit qu’ils prendront bientôt, vu que nos troupes ne sont pas assez puissantes pour les en chasser ni leur faire lever le siège. [8] Il y a ici un conseiller député du parlement de Bordeaux, nommé M. de Voisin, [40] qui a demandé audience au Parlement de Paris et qui lui a été promise. [9] De peur que ces nouveaux griefs ne causent quelque nouveau mouvement, le duc d’Orléans a fait revenir le roi, [41] lequel est ici arrivé le mercredi 29e de juin à neuf heures au soir, lorsque l’on n’y pensait guère et qu’on ne l’attendait plus, vu que deux jours auparavant, les officiers du roi qui étaient en chemin de revenir avaient été remandés ; si bien que la reine [42] et le Mazarin [43] sont ici, et toute la cour. On parle toujours du voyage de Bordeaux, combien que l’on ne le croie pas, et même que M. le garde des sceaux [44] ait averti Messieurs les maîtres des requêtes de se tenir prêts pour icelui. Il court ici un bruit que le chevalier de La Valette a défait quelques troupes à M. de Bouillon, [10] et que le parlement de Bordeaux, ému et presque obligé par la populace, a donné un arrêt d’union avec M. de Bouillon pour les princes. Vous nous manderez s’il vous plaît en quelle année est mort à Montpellier M. de Feynes, [45] quand vous l’aurez su. [11] L’Histoire de Bresse avance-t-elle, [46] quand est-ce qu’elle pourra être achevée ? [12] Comme M. Ravaud s’en va faire un grand et long voyage, dont je lui souhaite heureuse issue, il faudra dorénavant que nous ayons recours à M. Huguetan, [47] son associé et correspondant, afin qu’il nous fasse savoir de ses nouvelles. M. Ravaud, avant que partir d’ici, s’est chargé très volontiers d’un paquet que je vous envoie, dans lequel vous trouverez celui de M. Du Prat [48] pour mademoiselle votre femme, [49] celui que vous envoie M. Moreau [50] de quatre volumes, et le peu que je vous envoie de présent puisque le P. Caussin [51] n’est point achevé. [13] L’autre paquet, un peu plus gros que le vôtre, est pour M. Musnier, [52] médecin lorrain demeurant à Gênes, [53] qui m’a écrit trois fois depuis le carême. Il y a là-dedans un Riolan, [54] un commentaire de M. Martin [55] in Hippocrate, une École de Salerne [56] de M. Moreau, quelques-unes de nos thèses, [57] etc. [14] Je vous prie de le faire délivrer à M. Huguetan, et de le prier de ma part qu’il se souvienne de le faire empaqueter pour Gênes et être délivré à ce M. Musnier, selon la promesse que m’en a faite M. Ravaud. Pour votre paquet, vous trouverez le deuxième tome de la Géographie du P. Briet, [15][58] jésuite. Le troisième n’est point encore commencé d’imprimer, d’autant que la gravure des planches n’est point assez avancée. Si Dieu nous fait la grâce de la voir, je vous promets de vous l’envoyer alors et m’y oblige par la présente. L’auteur ne veut point que l’on en commence l’impression si les deux tiers des planches ne sont faites. La reine a envoyé une lettre de cachet [59] au Parlement, à la Chambre des comptes et à la Cour des aides [60] afin qu’ils l’aillent aujourd’hui trouver après midi, où elle leur fera entendre sa volonté. On dit qu’elle doit leur faire entendre sa volonté touchant Paris et comment elle s’en va à Bordeaux. Je crois qu’elle ira à Fontainebleau, [61] mais avant qu’elle parte de là pour aller plus loin, il pourra arriver autre chose qui les en empêchera : la paix se pourra faire ou les affaires s’accommoder, etc. On dit que M. le Prince [62] prétend sortir de prison le 26e de septembre prochain ; et se trouve en cette ville un homme qui veut gager contre tous venants que le prince de Condé sortira ce mois de juillet prochain. C’est que plusieurs s’attendent à quelque changement du côté du Mazarin. Pour moi, je ne m’y attends point, je pense qu’il vivra en dépit de tous les gens de bien, pour être le fléau de la France. Il n’en peut arriver que ce qui plaira à Dieu. Interea cura ut valeas[16] conservez-moi en vos bonnes grâces et tenez pour certain que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce vendredi 1er de juillet 1650.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 1er juillet 1650

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(Consulté le 17.11.2019)