L. 244.  >
À Charles Spon,
le 30 septembre 1650

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai deux lettres enfermées ensemble le vendredi 16e de septembre, toutes deux datées du même jour ; et depuis ce temps-là, je vous dirai que nouvelles nous sont venues qu’il y a une surséance à Bordeaux [2] pour six jours, durant lesquels on traite de la paix ; nos députés y sont des plus employés. C’est chose certaine que le Mazarin [3] ne saurait prendre la ville, les habitants y sont trop résolus. Outre les secours qu’ils ont de divers endroits, l’armée de Mazarin est même bien délabrée et diminuée de plus de 5 000 hommes depuis qu’ils ont commencé à faire des attaques. MM. de La Force [4][5] leur amènent du secours des Cévennes et le comte de Tavannes, [6] de plusieurs autres endroits. Cela obligera le Mazarin de lever ce siège s’il n’est pas déjà levé, puisqu’il n’y a nulle apparence qu’il puisse prendre la ville ; et même, je ne doute point que M. d’Épernon [7] n’en perde son gouvernement de Guyenne [8] tout à fait à ce coup, sans y jamais revenir, ni lui, ni les siens. [1][9] Pour le livre du P. Caussin [10] que je vous ai envoyé depuis peu, je vous donne avis qu’il ne s’en vend ni ne s’en est encore vendu aucun de deçà. J’en enlevai une demi-douzaine dès qu’ils furent achevés, dont trois sont allés à Lyon ; le quatrième, je l’ai donné à M. Moreau, [11] le cinquième à M. Guillemeau, [12] et le sixième est céans. Les jésuites [13] ont fait défendre aux libraires d’en vendre, il y a quelque chose dans la première partie, qui est de Regno Dei, qui leur déplaît ; ils se plaignent qu’il y a là-dedans quelque chose de trop hardi qui pourrait leur faire tort. [2] Si on en refait quelques feuilles, je pourrai en avoir et vous en donner avis ci-après. [14]

Ce 21e de septembre. Mais pour revenir à la vôtre datée du 16e de septembre, que j’ai reçue ce matin, je vous dirai que je suis bien aise qu’ayez reçu votre paquet. Je vous supplie de faire en sorte envers M. Huguetan, [15] que celui de M. Musnier [16] lui soit envoyé à Gênes [17] par quelque voie sûre. Pour vos remerciements touchant ce que je vous ai envoyé, c’est moi-même qui vous les renvoie et vous en remercie, je vous en dois bien d’autres, solvo quod debeo, et illud ipsum quod solvo adhuc debeo[3][18] Je ferai mieux quand je le pourrai. Je me plains seulement de vous, pour le présent, d’une chose, c’est que votre dernière est trop courte. Vos lettres sont en mon endroit ce qu’étaient les oraisons de Démosthène [19] à Cicéron ; [20] et celles de Cicéron à Pline le jeune [21] et à Quintilien : [22] optimæ quæ longissimæ[4] J’espérais que dans cette lettre j’apprendrais des nouvelles de M. Gras, [23] du livre de M. de Feynes, [24] de l’Histoire de Bresse[25] etc., [5] mais rien de tout cela, d’autant qu’il vous a fallu monter à cheval pour aller au pays de M. Morin. [26] Dieu vous y conduise en bonne santé et vous ramène de même afin que par après, vous nous fassiez des lettres plus longues, et qu’il envoie aussi plus d’esprit et de modération à celui au pays duquel vous êtes allé. [6]

On parle ici de la paix de Bordeaux, mais ceux qui veulent faire croire qu’elle est faite et que le roi [27] est entré dedans passent pour infâmes et pour mazarins. [1] Les Bordelais sont les plus forts, ils sont secourus des Espagnols, du parti des princes prisonniers et de MM. de La Force qui ont des troupes prêtes. Il y a aussi du bruit en Languedoc, et particulièrement à Nîmes, [28][29] d’où l’évêque [30] a été chassé. [7] Ceux de Bordeaux demandent la liberté des princes, [31][32][33] et la perte du Mazarin, à quoi la reine [34] ne consentira jamais, elle a trop peur du premier et chérit trop le second. Les autres articles ne sont point si griefs et sont plus aisés à accorder ; [8] de sorte que tout est encore douteux. Il faut attendre le boiteux pour savoir la décision de cette grande affaire. [9] L’Archiduc Léopold [35] avait fait du bruit sur la frontière et avait menacé d’entrer bien avant de deçà si on ne voulait entendre à la paix générale. On l’avait pris au mot, on lui avait promis de lui envoyer des députés qui avaient été nommés, savoir MM. le nonce du pape [36] et le Vénitien Contarini [37] pour médiateurs, avec M. d’Avaux [38] pour député ordinaire ; sauf à y envoyer par ci-après pour extraordinaire, quand il serait besoin et que la chose serait fondue, [10] M. le garde des sceaux [39] ou M. le premier président[40] ou M. Servien. [41] On espérait ici la paix par cette voie, mais tout est rompu, l’Archiduc Léopold a avoué au nonce du pape qu’il n’avait point charge d’en traiter. M. d’Avaux était à moitié chemin où il attendait les passeports. Je pense que c’est une finesse espagnole de dire qu’il n’a point charge de traiter de la paix lorsqu’il voit les cartes si fort brouillées à Bordeaux. La réponse qu’en a faite l’Archiduc Léopold au nonce du pape a été écrite par lui-même à M. le garde des sceaux, qui en a reçu la lettre ce matin par un courrier venu tout exprès. Ledit Archiduc Léopold se retire de la frontière de Champagne où il était et fait mine de vouloir rassembler ses troupes pour en faire un corps d’armée afin d’assiéger quelque ville, comme Rocroi [42] ou Guise, [43] qu’ils manquèrent à prendre il y a quatre mois. [11] M. le duc d’Angoulême, [44] père du comte d’Alais, [45] gouverneur de Provence, [46] est ici mort le 24e de septembre, âgé de 77 ans. [12] Il était fils naturel du roi Charles ix [47] (Charles de Valois, duquel l’anagramme [48] portait Va chasser l’idole) et de Marie Touchet, [49] laquelle fut depuis mariée à M. d’Entragues, [50] seigneur du château de Marcoussis [51] où est aujourd’hui retenu en prison M. le Prince avec ses deux compagnons. [13] Ce M. le Prince, depuis qu’il y est, s’y ennuie et y devient fort mélancolique. [52] Il a les jambes enflées, il y a été saigné trois fois, et purgé [53] aussi pour cet effet. Aujourd’hui 27e de septembre, sur les onze heures du matin, est arrivé de la cour un courrier à M. le duc d’Orléans [54] qui l’a assuré que la paix de Bordeaux est faite. Le bruit en a été aussitôt épandu par toute la ville et tout le monde l’a cru, comme tout le monde la désire. Les conditions de ladite paix ne se disent point encore, mais enfin cela se saura. C’est toujours beaucoup que la paix soit faite, que toute la province de Guyenne soit pacifiée et que le roi revienne à Paris avec toute la cour, qui est ce que je vois être ici particulièrement désiré par les marchands qui ont besoin que les courtisans soient ici pour débiter leurs denrées. La même nouvelle porte que le roi et la reine seront ici le 21e du mois prochain ou, s’ils ne sont à Paris, que tout au moins ils seront à Fontainebleau. [55] Amen.

Voilà que je viens de recevoir (ce 28e de septembre) une lettre de M. Garnier, [56] votre confrère, par laquelle il me donne avis que l’on imprime à Lyon contre moi et que vous lui avez dit. Voilà que je lui fais réponse à sa lettre, je vous prie de la lui envoyer et d’aviser aussi avec lui et nos autres amis (j’entends MM. Gras et Falconet) s’il ne serait point à propos de présenter requête à mon nom à Monsieur votre lieutenant général pour faire par son autorité saisir ce libelle diffamatoire, soit qu’il soit achevé d’imprimer ou non. Je l’appelle ainsi à cause du titre sans en savoir davantage, à la charge que les dépens seront en mon nom et que je vous les rendrai au plus tôt. J’écris une partie de ce que je pense de ce libelle et du dessein de cet écrivain [57] à M. Garnier, pour réponse à la sienne. Je vous prie d’en conférer avec lui et qu’il vous montre ma lettre, combien que l’auteur et l’ouvrage < ne > méritent peut-être point que tant d’honnêtes gens s’en mettent en peine. J’aurais bien envie de savoir qui est la mouche qui a piqué cet homme et qui l’a porté de m’attaquer, vu que je ne sais qui il est. Imo nesciebam natum hominem, dies diem docebit[14] L’archevêque et électeur de Cologne [58][59] est mort. Le fils [60] du duc de Bavière, [61] neveu du défunt, [62][63] lui veut succéder en tant de beaux bénéfices, en vertu de quelque provision. Le chapitre de Cologne [64] s’y oppose, voulant conserver ses privilèges et libertés anciennes. Ils veulent prendre pour leur électeur l’évêque de Verdun, [65][66][67][68] parent du duc de Lorraine, [69] qui sera le plus fort s’il s’en mêle, quand même l’empereur [70] et le duc de Bavière voudraient s’en remuer. [15]

Les Anglais sont les maîtres en Écosse [71][72][73][74] après la grande bataille qu’ils ont gagnée. Ils ont aussi pris Édimbourg, [75] hormis le château, mais je pense qu’ils prendront tout à la fin. [16] Nous n’avons ici rien de certain de Bordeaux, on en attend demain des nouvelles par le courrier ordinaire. On est, entre autres articles, en peine de celui des princes et ce qui aura été arrêté d’iceux, savoir s’ils seront ramenés au Bois de Vincennes [76] ou mis dans la Bastille, et si on leur fera leur procès. Mais quelque chose qui arrive, je ne crois point que ceux qui les ont fait arrêter les mettent jamais en liberté, j’entends la reine, le duc d’Orléans et le Mazarin. Je vous baise les mains et suis de toute mon affection, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce vendredi à huit heures du soir, 30e de septembre 1650.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 30 septembre 1650

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(Consulté le 16.11.2019)