L. 246.  >
À Charles Spon,
le 18 octobre 1650

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière, laquelle fut le vendredi 30e de septembre, on dit ici que le Mazarin [2] a renvoyé ses trois nièces [3] en Italie, ce qui est faux. [1] Le lundi 3e d’octobre, nous nous sommes trouvés onze docteurs chez M. Perreau [4] qui nous avait invités à dîner en son logis, c’était à la vespérie [5] de son fils. [2][6] M. Des François [7] en était un, il me porta votre santé, dont je lui fis raison, puis me pria de vous présenter ses recommandations et de vous témoigner qu’il avait bu à votre santé. On a jusqu’ici parlé de la paix de Bordeaux [8] comme d’une chose faite et arrêtée, mais on parle autrement depuis 24 heures. On dit que deux points ont fait tout rompre et que le mal y est dorénavant plus grand que jamais. Si cela est vrai, je pense que c’est de la besogne que le Mazarin se donne afin d’avoir occasion de demeurer de delà plus longtemps, en tâchant de ne point revenir ici ni d’y ramener le roi. Mais c’est un faux bruit, la paix de Bordeaux est faite, le roi, [9] la reine, [10] le Mazarin y sont entrés et y ont été fort bien reçus. [3] Mme la Princesse [11] a vu la reine, laquelle a mené par la main le petit duc d’Enghien [12] au roi. M. de Bouillon [13] a vu le Mazarin, l’a entretenu et a couché chez lui. [4] On dit qu’ils sont grands amis, et même qu’il y a espérance que les princes [14][15][16] sortiront de prison, ce que je ne crois point encore. Il est vrai qu’ils ont quelque liberté plus qu’ils n’avaient et que M. Le Tellier [17] les a été visiter depuis qu’ils sont à Marcoussis, [18] etc.

Mais voilà que je reçois vos deux lettres, l’une du 4e, l’autre du 7e d’octobre, desquelles je suis tout réjoui. J’attendrai le plus patiemment qu’il me sera possible votre Perdulcis[19] votre livre que m’envoie M. Garnier [20] et ceux de notre bon ami M. Gras. [21] Je vous prie d’y mettre un Feyneus [22] avec tout cela, de peur que celui de M. Huguetan [23] ne vienne trop tard ; et m’envoyez tout cela ensemble le plus tôt que vous pouvez par quelque voie raisonnable, balle de libraires, coche de Lyon, etc., ou autrement même ; peut-être que M. Falconet [24] saura bien nous trouver quelque voie bien sûre et commode, comme il fit l’an passé pour son Épicure. J’ai grand désir de voir celui de M. Gras et votre Feyneus, duquel j’ai bonne opinion. [5] Pour Paul Leopardus, [25] il a été très excellent homme et un des plus savants de son temps. Il était flamand natif de Furnes, [26] grand grec, écolier de Clénard ; [27] il fut principal de collège à Bergues-Saint-Winoc. [6][28] La première partie de ses Miscellanées a été imprimée in‑4o à part, [7] c’est ce que vous avez vu ; et puis après, la seconde l’a été in Thesauro Critico Gruteri, tom. 3[8][29] Il est mort l’an 1567 avant que d’être vieux. Il fut appelé à Paris pour y être professeur du roi, mais sa femme qui n’y voulut pas venir le retint en Flandres. Il y a un épigramme grec en son honneur in Emendationibus et Notis Dan. Heinsii, in Maximi Tyrii Dissertationes, de l’édition de Leyde, 1607, in‑8o[9][30][31][32] avec un petit éloge latin : ut pueros dum viveret docebat, sic mortuus viros quotidie suis scriptis docet[10] Quand vous écrirez à M. Sorbière, [33] faites-lui mes recommandations s’il vous plaît ; et vous souvenez de la feuille du Calvinus[11][34] J’ai vu en cette ville ce M. Galateau, médecin de Bordeaux, [35] environ l’an 1634, je lui avais prêté le livre des eaux de Forges de feu M. Cousinot[36][37] à telles enseignes qu’il s’en est allé sans me le rendre. [12] Il me disait en ce temps-là qu’il avait connu M. Bouvard [38] en quelque voyage du feu roi, [39] que c’était un pauvre homme, d’autant qu’il ne savait que son Galien ; [40] il est vrai, disait-il, qu’il le sait bien. Tous les Gascons sont parci laudatores, et hoc est de patria[13] Le premier médecin de M. le duc d’Orléans [41] s’appelle, comme vous le dites, Brunier ; [14][42] il vit encore et est fort vieux. Je vous remercie, vous et M. Garnier, de l’affaire de M. Arnaud, [15][43] je ne m’en mets plus en peine, je voudrais seulement savoir qui le pousse contre moi, vu que je ne lui en ai jamais donné aucune occasion. M. Ravaud [44] m’a assuré avoir envoyé à Lyon mon Lexicon Martinii[16][45] J’ai céans un livre pour vous de M. Mentel [46] de origine typographiæ[47] avec un livre de M. de Saumaise [48] et quelques autres ; [17] j’attends quelque occasion de grossir le paquet. Pour la querelle d’entre MM. Mentel et Naudé, [49] je suis, aussi bien que vous de l’opinion de M. Naudé, qui est trop sage et trop habile homme pour tenir le mauvais parti, et se bander contre la vérité. [18] Pour M. Mentel, il est mon ami à ce qu’il dit, mais il est un peu trop infatué de la bonne opinion de soi-même, sorte de gens que je n’aime point. Conservez hardiment votre P. Caussin, [50] il n’est point encore en vente, il est encore supprimé, Dieu merci et les bons pères ; au moins le vôtre ne sera point châtré. [19][51] Le jeune Moreau [52] est tout à fait réchappé. Je vois Monsieur son père [53] tous les jours deux fois, à neuf heures du matin et à cinq heures du soir, chez un malade que nous traitons ensemble et chez lequel je l’ai fait appeler ; [54] il y est fort bien payé.

Ce 12e d’octobre. J’ai vu aujourd’hui M. Des François crotté comme un archidiacre, [20] son nez caché dans son manteau, qui trotte comme un solliciteur de procès. Il est pâle et défait, et me semble emmaigrir tous les jours. J’ai peur qu’il ne succombe ici et qu’il ne perde la vie avant que d’avoir gagné son procès. Les fièvres continues [55] malignes avec assoupissement, rêveries, [56] vers, [57] flux de ventre [58] séreux continuent ici, [21][59] aussi bien que les dysenteries, [60] et les fièvres quartes, [61] lesquelles, à mon avis, menacent ici bien du monde qui est devenu mélancolique [62] pour le mauvais temps qu’il fait et pour les désordres publics.

Ce 14e d’octobre. J’ai aujourd’hui appris de M. Mousnier, [63] à qui M. Hebet, [64] chirurgien de Lyon, l’a mandé, que le livre de M. Arnaud contre moi était sur la presse ; que c’est un in‑4o qui sera gros et qui ne peut pas être achevé sitôt ; qu’il est intitulé à chaque page Patinus verberatus[22] Voilà un titre manifestement satirique, injurieux, scandaleux et diffamatoire, je vous prie d’en conférer avec MM. Garnier et Falconet, et de leur dire que je crois qu’il faut agir contre lui et contre l’imprimeur [65] nomine iniuriarum[23] ce titre étant purement diffamatoire. Je serais bien curieux de savoir pourquoi cet homme m’en veut et quel tort je lui ai jamais fait, ou à lui ou aux siens.

Le P. Jarrige, [66] jésuite [67] qui s’était défroqué à La Rochelle [68] et qui delà, s’en était allé en Hollande, a encore changé d’habit et de religion, et s’est refait jésuite. Il a passé de Hollande en Flandre, d’Anvers [69] à Paris. Il a ici été quelque temps et puis s’en retourné à La Rochelle. Il y en a qui croient qu’il viendra demeurer à Paris, vu que leur général [70] lui a permis de choisir telle province qu’il voudra. [24] Il a fait ici imprimer un vilain et chétif désaveu dont on n’a point fait grand cas. On dit qu’il s’en va faire imprimer un livre de controverses en français. [25] L’Assemblée du Clergé [71] < se > tient ici et ne doit finir qu’à la Toussaint. L’évêque de Mâcon, [72][73][74] qui était un des députés, étant tombé malade, s’en est voulu retirer et s’en aller en son pays. Il est donc sorti de Paris et est mort en chemin, à trois lieues d’ici. On lui apprête une harangue funèbre pour la semaine qui vient. Voilà deux évêchés vacants, celui de Mâcon et de Clermont en Auvergne. [26][75][76][77] Messieurs les maîtres des requêtes font ici le procès à quelques clercs du Palais qui ont été surpris et découverts faire de faux sceaux. Les Espagnols ont assiégé Mouzon [78] près de Sedan, [79] et est à craindre qu’ils ne le prennent. [27] On dit que M. de La Ferté-Senneterre, [80] gouverneur de Lorraine, [81] a gagné une bataille sur les Lorrains et qu’il y a grande défaite, 1 200 tués et plusieurs prisonniers. [28] Les dernières lettres qui nous sont venues de la cour portent que le roi et la reine doivent partir le 17e de ce mois de Bordeaux pour revenir de deçà. Il y avait un voyage de Toulouse [82] sur le bureau, mais M. le duc d’Orléans l’a empêché, qui a mandé qu’il fallait ramener le roi à Paris ; [29] et j’apprends de nouveau que le Mazarin craint ici quelque chose et qu’il voudrait bien n’y pas revenir. Je pense que MM. de Beaufort [83] et notre coadjuteur [84] lui font peur après avoir si longtemps gouverné seuls M. le duc d’Orléans, chez lequel on dit que le Mazarin fait revenir M. de La Rivière, [85] grand aumônier dudit duc, afin de se servir de lui contre les embûches de ceux qui ont du crédit sur l’esprit de ce prince et qui sont antimazarins ; [30] qui pourront néanmoins assez tôt être malheureux, vu le peu de raison qu’il y a à se fier à ce prince qui est si facile, et que la reine ne manquera pas de gagner aussitôt qu’elle l’aura vu ; [31] et ainsi, nous sommes en état de voir ici l’hiver prochain encore quelque coup de tonnerre tomber sur la tête de quelqu’un, j’entends des grands et des plus gros. Summa petit livor, perflant altissima venti[32][86] La cour est une petite Afrique, [33] sujette à produire ces nouveautés par le moyen desquelles les uns reculent et les autres avancent. Pour moi, je demeurerai enveloppé dans mon manteau de patience donec immutatio veniat[34][87] Je viens de recevoir lettre de M. Ravaud, elle est datée de Middelbourg, [35][88] du 5e d’octobre, il se porte bien et ne me mande rien de nouveau. M. Moreau le père a cessé de voir quant et moi notre malade qu’il voyait deux fois le jour, et s’est mis au lit pour se reposer et faire quelques remèdes ; ce qu’il a fait, et se porte mieux ; Dieu merci, il n’a point eu de fièvre. Comme j’étais hier près de son lit, entre autres choses, nous parlâmes de vous et me dit qu’il avait une lettre toute écrite pour vous ; je le priai de me la donner afin de vous l’envoyer quant et la présente, ce que je fais. Monsieur son fils est parfaitement guéri. Le malade que nous vîmes ensemble la semaine passée est un riche marchand de la rue Saint-Denis, [89] nommé Michel Bachelier. [90] C’est celui qui vous fit tenir une de mes lettres le mois de mars dernier et à qui j’avais délivré l’autre qui fut perdue. [36] Ce fut au temps que je traitais son frère aîné, M. Jean Bachelier, [91] d’un méchant flux de ventre ex abscessu in mesenterio[37] Celui-ci était malade d’une des fièvres du temps, maligne [92] et pernicieuse, avec suppression d’urine, [93] assoupissement, redoublements[38] La saignée, [94] ptisana solutiva multa ex solis foliis Orientalibus (ab omni alio semper abhorruit)[39] et les vésicatoires [95] l’ont sauvé. Je n’ai jamais vu un homme plus malade sans en mourir, il a gagné la partie à fleur de corde ; [40] sa forte constitution et son âge de 34 ans lui ont bien aidé, gaudeant bene nati[41][96] Au reste il est aujourd’hui notre fête, M. saint Luc, [97] que quelques docteurs ont solennisée céans à dîner, [42] auxquels j’ai adjoint M. Huguetan l’avocat [98] et le petit Bauhin, [99] qui est un gentil garçon, sage, posé, bon esprit et qui étudie bien. [43] Nous y avons bu à votre santé, M. Huguetan et moi. Le retour du roi est ici incertain, on parle encore d’un voyage de Toulouse. Le Mazarin a peur de revenir ici et d’ailleurs, il veut remuer la Provence [100] d’où il veut tirer le comte d’Alais [101] et en avoir le gouvernement afin de se sauver quelque jour par là. Je vous baise les mains de tout mon cœur et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce mardi 18e d’octobre 1650.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 18 octobre 1650

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(Consulté le 15.09.2019)