L. 312.  >
À Charles Spon,
le 9 mai 1653

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le vendredi 25e d’avril par la voie de M. Huguetan le libraire. [2] Depuis ce temps-là, le roi, [3] la reine, [4] le Mazarin [5] et toute la cour sont allés à Fontainebleau [6] pour dix ou douze jours. On dit ici que le duc d’Orléans [7] s’y rendra pour y voir le roi et y faire son accord, ce que je ne crois point. On parlait ici du siège de Bellegarde [8] et qu’on l’allait commencer ; [1] mais il est arrivé une autre difficulté, c’est qu’il faut envoyer des troupes à la duchesse de Savoie [9] pour conserver Pignerol, [10] et encore d’autres dans la comté de Roussillon pour sauver Perpignan [11] qui est dans une grande disette et qui est fort menacée des Espagnols. Ces deux secours si fort nécessaires emportent ce qui aurait bien servi au siège de Bellegarde.

Notre premier président de Bellièvre [12] fait espérer une réformation de plusieurs abus qui se pratiquent tous les jours au Parlement, et entre autres des arrêts obtenus sur requête [13] et des parler sommairement [14] qui sont des vaches à lait pour les greffiers et les conseillers. Dieu lui fasse la grâce d’en ôter tous les abus et d’en étouffer la chicane.

Ce 3e de mai. Je viens de recevoir du coche de Lyon un petit paquet par votre ordre, franc de port, qui vient de Nuremberg. [15] C’est celui de M. Volckamer, [16] il contient Animadversiones in pharmacopœiam Augustanam[2][17] un traité de febre maligna[3] etc. [18] Tout cela ne vaut pas en bonté tout ce qu’il a coûté de port depuis Nuremberg et néanmoins, je vous en rends grâces, tant pour le soin et la peine qu’en avez pris que pour le port qu’en avez payé, que je vous prie de mettre sur mon compte. Il m’avait mandé l’an passé qu’il s’en allait faire imprimer quelque chose de notre bon ami feu M. Hofmann, [19] sous le nom de Quæstiones medicæ[4] J’espérais que ce serait cela, mais j’ai été trompé ; et au lieu de cela, je n’y ai trouvé qu’Animadversiones in pharmacopœiam Augustanam, c’est-à-dire un sot commentaire à un sot livre car c’est une chétive sorte de livres que ces antidotaires, [20] et presque tous inutiles, principalement quand ils sont grands. Les plus petits antidotaires sont les meilleurs, c’est pourquoi j’aime celui de Leyde [21] qui n’est qu’un petit in‑24o qui n’a que trois feuilles de papier, encore n’y en a-t-il que trop. [5] La plupart des compositions sont superflues, et la médecine se fait mieux avec du séné [22] et du sirop de roses pâles [23] qu’avec ce grand fatras de simples, qui ne semblent avoir été produits en médecine que pour faire gagner les apothicaires : [24] multitudo remediorum filia ignorantiæ ; [6] aussi les abus de cette nature en notre métier ne sont-ils fomentés que par l’ignorance des uns et l’avarice des autres. Sed desino[7] Le P. Bagot [25] n’a point voulu être confesseur du roi, on a mis en sa place le P. Dinet [26] qui confessa le feu roi en sa dernière maladie. [8]

Ce 5e de mai. Voilà que je reçois votre lettre du 29e d’avril pour laquelle je vous rends grâces. Pour le paquet qui vient de Nuremberg, je l’ai, Dieu merci, reçu, comme je vous l’ai dit ci-dessus. Je vous avais omis de dire qu’il m’a été envoyé céans par un commis qui est au coche de Lyon (combien que je n’eusse pas encore reçu votre lettre), qui dit à mon fils lorsqu’il fut recevoir le paquet du P. Théophile, [27] il y a tantôt deux mois, [9] qu’il m’honorait fort, qu’il m’avait obligation de la vie il y avait plus de 20 ans et qu’il aurait soin de tout ce qui me serait adressé. Je n’ai encore pu avoir le loisir d’y aller, je ne sais qui il est. Je vous prie de dire à M. Ravaud [28] que je lui recommande notre paquet de Gênes, [29] lequel je crois être aujourd’hui entre Marseille et Lyon. [10]

Vous m’avez fort obligé de faire parler au P. Théophile et suis fort aise que vous m’ayez acheté ce que vous m’avez mandé, que vous m’enverrez à votre commodité. Cela pourra être mis avec le paquet de Gênes s’il vient bientôt, ou dans les balles que M. Ravaud s’en va envoyer ici à M. Huguetan, ou par M. Devenet [30] qui m’a promis quelques autres livres. Je suis ravi de la commodité que vous avez trouvée de faire apporter à Lyon des exemplaires du livre de M. Sebizius : [31] quod negotium utinam tibi succedat[11]

Je remercie M. Garnier de son salut. Nous avons ici quantité de fièvres tierces [32] et peu de continues, [33] mais elles sont toutes vermineuses. Je leur fais la guerre avec séné, [34] rhubarbe, [35] sirop de roses pâles, [36] et m’en trouve bien. J’y ajoute quelquefois le sirop de fleurs de pêcher ; [37] le pourpier [38] et la chicorée [39] y seront excellents en leur saison pour la décoction, [12][40] mais nous n’y sommes pas encore. Omnia tempus habent[13][41]

M. Devenet est parti, il sera à Lyon aussi tôt que ses balles et espère de vous rendre lui-même notre paquet. Il a rendu chez M. Bouvard [42] le paquet que lui aviez commis, et la lettre aussi. M. Du Prat [43] est à Paris, il vint hier céans ; quand il y reviendra, je ne manquerai point de lui faire vos recommandations.

M. Huguetan [44] l’avocat m’est aujourd’hui venu voir, qui m’a dit que Mlle Caze [45] arriva à Paris hier au soir et qu’elle est logée auprès de M. Hervart [46] dans la rue des Vieux-Augustins. [14][47] Je tâcherai de l’aller saluer demain ou après-demain.

Le prince de Condé [48] a été à Bruxelles [49] où on lui a fait de grands honneurs et de beaux présents de la part du roi d’Espagne. [15][50] On dit que dans un mois il aura 20 000 hommes et qu’il a dessein sur Châlons-sur-Marne. [51] Il est vrai que s’il attrape cette place, il fera bien de la peine à Paris. J’aimerais mieux la paix que tout cela. On dit ici que ceux de Bordeaux [52] ont envoyé demander du secours à la République d’Angleterre, mais on doute s’ils en pourront obtenir, tandis que le prince de Conti [53] y est. [16]

On a fait espérer à M. le maréchal de Villeroy [54] qu’il aurait l’archevêché de Lyon pour son frère M. d’Aisnay, [55] mais à la charge que le vidame d’Amiens, [56][57] fils du feu maréchal de Chaulnes [58] et gendre de M. le maréchal de Villeroy, remettrait entre les mains du roi la citadelle d’Amiens, ce qu’il n’a garde de faire. [17] Le Mazarin traite avec le comte d’Harcourt [59] pour retirer Brisach [60] de ses mains et lui promet une de ses nièces [61] pour son fils aîné, [62][63] mais le marché n’est point encore fait. [18] Cet homme fait de ses nièces ce que le duc de Bourgogne [64] faisait de sa fille, [19][65][66] qu’il promettait à tout le monde, pourvu que l’on fît à son dessein et qu’on lui aidât à faire la guerre à son ennemi qui était alors Louis xi[67][68]

M. le chancelier [69] et le garde des sceaux [70] sont ici en grosse querelle l’un contre l’autre, on dit déjà que M. Molé en perdra les sceaux et qu’il se fera évêque de Bayeux. [20][71][72]

Nous avons ici un de nos vieux médecins fort malade, c’est M. Merlet, [73] âgé de 69 ans, mais fort cassé et usé. On commence ici l’impression d’un livre pour l’antimoine qui sera intitulé l’Antimoine justifié, l’antimoine triomphant[74][75] fait par quelqu’un de la cabale de ceux qui en ordonnent, dont Guénault [76] est le chef. On dit que l’auteur est un des fils [77] du Gazetier[21][78] Cela nous fera encore de nouveaux bruits en nos Écoles qui ne sont pas encore bien assoupis. Il se faut résoudre à tout, mundum tradidit disputationi eorum ; [22][79] la guerre civile est encore pire que tout cela.

Je vous avertis que le sieur de Mayerne-Turquet [80] n’est point mort, qu’il est encore en belle santé pleine de vigueur, combien que très vieux, et qu’il a depuis peu marié sa fille [81][82] à un gentilhomme français nommé M. de Cugnac [83] qui est petit-fils du maréchal de La Force. [23][84] Il est si riche qu’il a eu le moyen de s’acquérir un gendre de si haute alliance.

Je vous supplie de faire mes très humbles recommandations à Messieurs nos bons amis qui sont MM. Gras, Falconet, Garnier et Ravaud, auquel, s’il vous plaît, vous rendrez ce qu’il aura déboursé pour le port du paquet de Gênes depuis Marseille jusqu’à Lyon ;[10] et puis après, il le mettra dans une de ses balles si alors il en apprête quelques-unes, pour envoyer de deçà à M. Huguetan, qui est ce qu’il me dit hier lui-même.

Un docteur de Sorbonne [85] nommé M. de Saint-Amour, [24][86] qui est à Rome il y a déjà quelque temps pour le parti des jansénistes, [87] duquel il est fort avant, m’a envoyé un présent qui est un in‑fo. Ce sont des commentaires in librum Hippocr. de Alimento en quatre parties, auctore Stephano Roderico Castrensi, professore Pisano[25][88] C’est un fort bon livre, et rempli d’une grande érudition. J’ai déjà de ce même auteur divers autres petits traités qui me plaisent fort. Il était chrétien et tel est mort il y a environ 14 ans. Quelques ennemis et envieux qu’il a eus en Italie lui ont reproché qu’il était juif, mais les rabins [89] du judaïsme ne sont pas ordinairement si savants. [90]

N’avez-vous jamais ouï dire qu’il y a eu deux Avicenne, [91] ne l’avez-vous point lu quelque part, et que tout ce grand livre que nous avons aujourd’hui sous ce nom n’est point d’un seul et même auteur ? [26] Si vous savez quelque chose de cette difficulté, je vous prie de m’en instruire, j’en suis fort en peine et ne crois point que tout cet ouvrage si fort bigarré soit d’un même auteur.

Un conseiller de la Cour me vient de dire que le prince de Condé est sorti de Bruxelles malcontent et qu’il s’est retiré à Stenay ; [92] que son principal mécontentement est sur le peu d’argent que l’Espagnol lui promet par chaque mois. [27]

On dit que le prince de Condé a été fort malade d’une néphrétique [93] et qu’il a vidé deux pierres ; que le roi de Portugal [94] est d’accord avec nous de nouveau de nous donner deux millions, à la charge que nous continuerons la guerre en Catalogne. [95]

M. le comte de Brienne [96] a vendu sa charge de secrétaire d’État à M. de Bordeaux, [97] intendant des finances, et M. de Chabenat [98] aura cette charge d’intendant. [28]

M. Bourdelot [99] m’a écrit de Suède qu’il a fort heureusement travaillé pour la santé de la reine, [100] laquelle est aujourd’hui en fort bon état ; qu’il n’y a plus rien à faire pour lui en ce pays-là qu’à recevoir cette grande récompense qu’on lui a fait espérer ; et qu’après cela, il tâchera de nous venir voir pour nous raconter toutes les curiosités et singularités du Nord. Je vois bien par là qu’il s’ennuie en ce pays-là, qu’il voudrait bien tenir de l’argent, pour lequel seul il y est allé, et se venir reposer ici. Peut-être que tant de petits métiers dont il se mêle lui réussiront mieux ici qu’à Stockholm où il est fort haï. [101] Dans cette même lettre, il me mande la mort de M. Marquardus Slegelius, [102] médecin de Hambourg, [103] lequel écrivit il y a deux ans un livre de Circulatione sanguinis ad Ioan. Riolanum[29] selon l’opinion de M. Harvæus. [104][105] M. Riolan [106] lui a répondu (comme vous verrez dès que vous aurez le paquet de M. Devenet). Il n’eût pas manqué de répondre à M. Riolan, mais la corde a rompu. Ces gens-là qui veulent répondre à M. Riolan sont malheureux : en voilà déjà trois et tous jeunes qui sont morts en cet état ; j’entends M. Walæus [107] de Leyde, M. Veslingius [108] de Padoue, [109] et M. Schlegel de Hambourg. Je ne mets point en ce compte feu notre bon ami M. Hofmann qui fatali morte videtur nobis eruptus[30] Le même M. Bourdelot m’écrit que M. Du Rietz [110] ne s’en va en Suède que pour recueillir la succession de son beau-père qui y est mort. Je vois bien encore par là que ce M. Du Rietz est un grand et effronté menteur, hominum genus abominabile[31] Quand vous aurez reçu le paquet de M. Devenet, vous m’obligerez d’en distribuer les parcelles à ceux à qui elles sont adressées, et surtout à notre cher ami M. Gras ; et vous m’obligerez d’être toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 9e de mai 1653.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 9 mai 1653

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(Consulté le 20.08.2019)