L. 324.  >
À Charles Spon,
le 26 août 1653

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le 9e d’août par la voie de M. Guillemin [2] à qui je faisais réponse pour une qu’il m’avait fait l’honneur de m’écrire ; et l’ai prié, quand il voudrait m’écrire, de vous donner sa lettre afin de l’enfermer dans les vôtres. Depuis ce temps-là, je vous dirai que les Hollandais ont derechef eu une rude perte contre les Anglais qui, comme les plus forts, les ruineront à la fin s’ils ne s’accordent. [1][3][4] On parle ici du sacre du roi [5] à Reims, [6] mais que ce ne sera que sur la fin de l’automne, lorsque les troupes seront retirées.

On tenait ici faite la paix de Bordeaux, [7] mais on a renversé celle que M. de Vendôme [8] leur avait accordée : le roi veut que la ville soit démantelée, que deux citadelles y soient bâties, que le parlement soit transféré à Agen, etc. [2]

On écrit ici de Venise [9] que les Vénitiens ont gagné une grande bataille sur les Turcs, près de Rhodes, [10] qu’il y a plusieurs vaisseaux coulés à fonds et plusieurs prisonniers. [3]

Ce 21e d’août. Pour votre lettre que je viens de recevoir, datée du 15e d’août, je vous avertis 1. que je vous en remercie de tout mon cœur ; 2. que par ci-devant, M. Guillemin m’a écrit en beaux termes et avec de beaux compliments qu’il désirait mon amitié, etc. Je lui avais déjà écrit une autrefois, il y a environ deux ans. Il avait ici un ami particulier nommé M. Le Breton [11] qui lui écrivait souvent et avec lequel il conférait de plusieurs choses, mais il n’est plus ici, il est allé à Bordeaux y être médecin et précepteur du duc d’Enghien. [12] Je ne sais pas de présent où ils sont. Peut-être que votre M. Guillemin a quelque dessein de cette nature, dont je ne suis pas éclairci. Quoi qu’il en soit, je ne me hâterai de rien et me tiendrai sur mes gardes, je sais bien qui est le personnage et à qui j’ai affaire. Nervi sunt sapientiæ nihil temere credere : hoc me iamdudum monuit vafer Siculus Epicharmus[4][13][14] Et même, afin qu’il ne s’y trompât point, je lui ai donné avis par ma dernière de ce qu’il savait déjà bien, qui est que je vous écris souvent, que j’ai amitié et commerce particulier avec vous ; et l’ai prié de vous donner ses lettres quand il voudra m’écrire, afin que vous les puissiez enfermer dans votre paquet. Il en fera tout ce qu’il lui plaira, ce commerce des lettres peut être innocent ; autrement non, j’y prendrai bien garde. Surtout, je vous prie quand vous le rencontrerez de lui présenter mes très humbles recommandations ; et c’est de quoi je vous prie. Je ne lui ai rien écrit de MM. Gras, Garnier, Falconet, combien que je ne doute nullement qu’il ne sache très bien que je leur écris quelquefois ; mais il en fera comme il l’entendra. Il me parle d’un livre de Fascino [15] qu’il m’envoie, [5] et d’un certain Bravo [16] qu’il m’enverra. [6] Quand je les aurai reçus, je l’en remercierai et chercherai l’occasion de lui en envoyer d’autres pour récompense, à mesure qu’il s’en pourra présenter de deçà quelques-uns propres à cet effet.

Je vous remercie d’avoir distribué mes lettres du dernier paquet. Je souhaite fort que M. Garnier [17] soit bientôt guéri ; mais pour M. Meyssonnier, [18] je n’aime point à recevoir de ses lettres, ce commerce me déplaît, cet homme n’est non plus raisonnable en ses lettres qu’en ses livres ; je ne lui écrirai plus, j’ai bien trop de quoi mieux employer mon temps ; je pense que cet homme tiendrait à déshonneur d’être plus sage qu’il n’est, il a des pensées extravagantes, desquelles il ne veut point être détrompé. Infelix qui per se nec per alium sapit, sed sinamus hunc hominem suo more modoque suo solemnia insanire : nec enim est mihi tanti[7]

Pour M. Paquet, [19] je crois qu’il est retourné à Lyon ; au moins suis-je bien assuré qu’il m’a dit adieu pour cet effet, il y a longtemps. Quand vous le verrez, je vous supplie de lui faire mes très humbles recommandations. Il m’a bien promis de s’entretenir avec vous de moi quand il sera de retour à Lyon. Il aime pareillement bien M. Falconet, mais il est détrompé de votre M. Guillemin. Je lui ai donné un mémoire de sa maladie et quelque avis pour sa santé. Parlez-lui en quelque mot pour voir s’il vous le montrera, comme je crois qu’il fera car il est fort bon homme et m’a témoigné qu’il faisait grand état de vous.

J’ai reçu votre thèse ostéologique, de laquelle je vous remercie, avec le livre contre les Cananéens [20][21] que j’ai trouvé fort beau ; je m’en vais tâcher par ci-après de le faire imprimer. [8] Pour le Casaubon [22] contre Baronius, [9][23] vous l’aurez par le moyen de la première balle que M. Huguetan [24] enverra à Lyon. Pour M. Rigaud, [25][26] je suis de votre avis : il ne s’y faut plus attendre, cet homme se moque de nous. Gardez bien ce que vous avez entre les mains, ne lui donnez jamais ; mais plutôt, pensez à retirer les cahiers qu’il a vers soi. Quand vous aurez toute la copie, si vous en êtes d’avis, j’en écrirai un mot à M. Julliéron [27] si le jugez à propos ; sinon, vous en traiterez avec tel qu’il vous plaira si vous en avez quelque autre en main. [10]

Je ne me console point de la mort de M. Naudé. [28] Depuis le jour que j’en ai appris la malheureuse nouvelle, je ne dors point et en suis tout troublé. Ce n’est point du tout que j’aie envie de l’aller chercher en l’autre monde (peut-être même que nous ne nous rencontrerions point), mais c’est que je regrette le malheur d’un si homme de bien. J’apprends qu’il y a ici plusieurs savants qui travaillent à faire quelque chose sur sa mort. Je vous prie d’en faire de même en vers ou en prose, il n’importe comment ; on en pourra faire ici quelque recueil, j’y ferai mettre ce que vous m’en aurez envoyé. [11] Le sieur Bourdelot [29] est revenu de Suède et arrivé à Paris, je ne l’ai point encore vu. Il se vante qu’il a rapporté de Suède 50 000 écus, je m’étonne qu’il ne dise 200 000 écus car il est grand hâbleur[12][30] Je voudrais qu’il en eût rapporté un million d’or et que nous tinssions ici M. Naudé en bonne santé. Ô le pauvre ami que je ne reverrai jamais ! maudit soit le voyage qui nous a ravi un tel et si précieux ami.

Vous avez bien fait de chasser votre M. Meyssonnier de votre Collège, [31] il n’est rien tel que de faire justice tant que l’on peut sans s’attendre à autrui.

Le commentaire de Sebizius [32] in Gal. de cur. ratione per sangu. miss. n’est-il point encore arrivé ? [13] La guerre recommence à Bordeaux par la chicane que leur fait le Mazarin : [33] il veut que la ville soit démantelée, que l’on y bâtisse deux citadelles, que le parlement en soit transféré à Agen, etc. [2] Bref, il ne veut rien tenir de ce que M. de Vendôme leur a accordé. Le prince de Condé [34] est devers Guise [35] avec une puissante armée d’Espagnols plus forte que la nôtre. Il n’a encore surpris aucune ville, il a notre armée à ses talons qui l’épie et le suit. [14] Je vis ici cette fille velue l’an 1634, [36] elle peut avoir aujourd’hui environ 33 ans ; [15] je n’aime point à voir ces monstres qui sont horribles. [37]

On parle ici d’un voyage du roi pour le 4e de septembre, premièrement à Compiègne, [38] delà à Soissons [39] et puis à Reims où il sera sacré le 1er jour d’octobre. Après cela, étant de retour à Paris, le roi fera cent chevaliers du Saint-Esprit [40] où seront compris tous les maréchaux de France et les ducs et pairs. [16]

On dit que cet hiver se feront plusieurs noces des nièces mazarines, [41] et même quelques-uns disent (mais à l’oreille et tout bas) qu’il y en a une fort belle que la reine [42] destine pour le roi ; elle est encore en chemin. [17][43] Nous avons tant vu de prodiges depuis quelques années en France que cela se pourra bien encore voir et quoi que l’on en dise, je n’en désespère point. Talium prodigiorum feracissima est ætas nostra[18]

M. Gassendi [44] fait ici imprimer la Vie de Tycho Brahe [45] in‑4o, il y en a quatre feuilles faites, il ajoutera derrière divers traités. [19] On imprime aussi un in‑8o de cicéro de M. Riolan, [46] lequel contiendra trois petits traités : le premier sera de Lacteis thoracicis, le deuxième de Vasis lymphaticis[47][48] le troisième sera Examen Anatomiæ reformatæ Thomæ Bartholini[20] Le premier des trois est contre un livret in‑12o de Bartholin [49] imprimé à Londres sous ce titre. [21] Le deuxième est contre un autre du même auteur, imprimé en Danemark, qu’il a lui-même envoyé à M. Riolan et lui a dédié, tant en louant qu’en le picotant. En voici le titre : Thomæ Bartholini Vasa lymphatica, nuper Hafniæ in animantibus inventa, et hepatis exsequiæ. Hafniæ, sumptibus Georgii Holst, Bibliopolæ, typis Petri Hakii, 1653. Ioanni Riolano, maximo orbis et urbis Parisiensis anatomico S.D. Thomas Bartholinus[22] Il a fait à la fin de ce livre l’Épitaphe du foie qu’il tient comme une partie inutile et superflue dans le corps humain, [50] comme Érasistrate [51] a dit autrefois de la rate, etc. [23][52] Le troisième traité est une revue que M. Riolan a faite de la dernière édition de l’Anatomie de Bartholin où beaucoup de choses lui sont reprochées. [24] Comme ce livre de M. Riolan [53] sera petit, je tâcherai de vous le faire tenir de bonne heure. Nous aurons ici dans un mois en deux volumes in‑fo toutes les œuvres de M. La Mothe Le Vayer [54] corrigées et augmentées, et entre autres de plusieurs belles lettres. [25] M. de Saint-Amant, [55] qui a fait par ci-devant la Rome ridicule, fait imprimer son Moïse qui sera un in‑4o de 40 feuilles. [26] M. l’abbé de Marolles, [56] qui a par ci-devant fait imprimer plusieurs traductions du Nouveau Testament, [57] du Lucain, du Lucrèce, du Virgile, du Juvénal et Perse, de l’Horace, fait aujourd’hui imprimer son Catulle, Tibulle et Properce, in‑8o[27] Un avocat, nommé M. Challine [58] fait pareillement imprimer une autre traduction du Juvénal, mais qui sera toute en vers français. [28] On imprime pareillement quelque chose de feu M. Dupuy, [59] garde de la Bibliothèque du roi, [60] in‑4o, pour la défense des libertés de l’Église gallicane et contre les entreprises des papes sur le royaume de France. [29]

Nouvelles sont ici arrivées qu’il y a eu de nouveau un rude combat entre les Anglais et les Hollandais, et que ces derniers y ont perdu la valeur de 60 vaisseaux. C’est ce que portent les lettres de Rouen et de Calais, mais les lettres de Hollande portent que la perte a été égale. L’amiral Tromp [61] y a été tué, au grand regret des Hollandais qui avaient encore grand besoin de lui. Je ne sais ce qui est de la vérité de l’affaire, mais la plupart des amis des Hollandais, qui sont presque tous marchands, croient ici que les Anglais ont gagné la victoire, et ont fort mauvaise opinion pour l’avenir de la fortune et des intérêts des Hollandais, pour lesquels ils ont de la compassion. [30]

Le croirez-vous ? Comme j’écrivais ce dernier mot de la dernière ligne, voilà le jeune Bauhin [62] qui entre céans, [31] lequel est fort en peine d’argent. Il a mandé à son père [63] qu’il veut quitter la guerre et tout ce métier-là, qu’il ne veut être que médecin et plaire en tout et par tout à son père, à la charge qu’il lui enverra de l’argent, etc. Le compagnon, après m’avoir entretenu de pareilles bagatelles, m’a fait la faveur de se retirer et m’a fait plaisir car il vaut mieux être tout seul qu’en telle compagnie : Sic me servavit Apollo[32][64]

Il y a ici un de vos conseillers de Lyon nommé M. Guéton, [65] duquel j’ai vu la femme légèrement indisposée ex intemperie præfervida viscerum[33] pour à laquelle remédier elle prenait de la confection d’hyacinthe [66] dans du bouillon ; ce que je lui ai ôté et défendu à l’avenir, elle n’en prendra plus et melius habet[34] Trois jours après, la sœur du même Guéton, femme de M. Chapuis, [67] m’envoya quérir pour la fièvre qu’elle avait ; [68] elle est aussi remise en meilleur état. Ce M. Chapuis est pareillement un de vos conseillers que j’ai autrefois vu ici. Il est curieux de livres, il m’a parlé de M. Guillemin ; et moi je lui ai parlé de vous et de M. Gras comme de mes meilleurs amis.

Ce 25e d’août. Voilà M. Riolan qui vient de sortir de céans où il a causé quelque temps avec moi après notre consultation faite pour un marchand d’Amiens [69][70] qui avait désiré de le voir. Il était en fort belle humeur, il se porte fort bien. Il dit qu’il a augmenté d’une bonne moitié son traité de Circulatione sanguinis [71] qui est dans l’in‑fo[35] qu’il a envie de le faire réimprimer à part ainsi augmenté. Il en dit autant de Encheiridio Anatomico[72] pour lequel il veut faire une Mantissa[36] laquelle contiendra environ huit feuilles d’impression ; mais il dit qu’il veut écrire contre l’antimoine, [73] et qu’il s’en va en faire un livre en français aussi gros ou environ que sont les Curieuses recherches sur les facultés de médecine de Paris et de Montpellier[37][74][75] in‑8o de même lettre, qu’il a de belles choses à dire là-dessus et qui ne sont pas communes, et qu’il piquera jusqu’au vif tant de gens qui en abusent, dont même il y en a quelques-uns de notre Faculté.

On parle ici de tirer le cardinal de Retz, [76] de prison et de le traduire du Bois de Vincennes [77] ailleurs. [38] Quelques-uns disent à Pierre-Ancise, [39][78] les autres au Havre-de-Grâce, [79] à Sedan, [80] à Amiens, etc. Le vieux archevêque, [81] son oncle, est ici fort malade du calcul dans la vessie. Il a jusqu’ici abhorré la taille, [82] mais propter acerbitatem dolorum[40] et que l’on le presse de souffrir d’être taillé ; on espère qu’il s’y résoudra.

Ce 26e d’août. On disait que le roi devait partir samedi prochain pour son voyage de Compiègne, Soissons et Reims pour le sacre, mais qu’il pourra bien être différé par la nouvelle qui est ici fraîchement arrivée de la maladie du pape, [83] laquelle on dit être si grande qu’on le tient ici pour mort. On dit ensuite que le cardinal Barberini [84] pourra bien être pape, etc. [41]

Je vous supplie de faire quelque chose en l’honneur et pour la mémoire de feu M. Naudé qui a été un fort excellent et honnête homme, et qui a fait tout ce qu’il a pu en sa vie pour se faire aimer des gens lettrés, la plupart desquels il a obligés dans les occasions. Il y en a ici plusieurs qui y travaillent, on en fera un recueil in‑4o[11] Si vous voulez prendre la peine de me l’envoyer, j’en aurai soin. Si vous honorez sa mémoire de votre beau style, vous obligerez tous ses amis qui sont en nombre infini et presque tous les savants de l’Europe. Le P. Fronteau, [85] Angevin, canonicus regularis Sanctæ Genovesæ Paris. [42][86] et chancelier de l’Université, en a fait du latin que voilà que je vous envoie. J’espère que dans le recueil qui s’en fera, il y aura quelque chose de meilleur. Il était né l’an 1600, le 2d de février et est mort le mardi 29e de juillet 1653. Le cardinal Mazarin veut avoir sa bibliothèque, [87][88] laquelle est bonne et fort bien garnie. [43]

Le P. Briet [89] est aux champs où il prend du lait d’ânesse. [90] Le pauvre homme est presque tabide, [91] magnum quid præstabit si hac hyeme proxima, sese a tetra et lethali tabe vindicet[44] On n’imprime rien de lui, mais tout le reste de sa Géographie est tout prêt, principalement son Asie. Les pères de la Société l’ont dispensé de régenter en sa rhétorique l’hiver prochain ; aussi ne s’en pourrait-il acquitter, adeo impar mihi videtur tanto labori[45]

Qui est donc cet Espagnol nommé Bravo duquel m’écrit M. Guillemin ? L’imprime-t-on à Lyon, est-il achevé, est-ce un in‑fo, est-ce pratique ou théorique ? J’ai céans un commentaire sur le Pronostic[92] de ce nom-là. [46] Je vous prie de m’en mander ce que vous en saurez et de retirer des mains de M. Rigaud, le plus tôt que vous pourrez, ce qu’il a de nos cahiers ; et puis après, vous en parlerez, tant en votre nom qu’au mien, à M. Julliéron ou bien à tel qu’il vous plaira. [10] Je vous baise très humblement les mains et suis de tout mon cœur, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 26e d’août 1653.

Je vous supplie de faire mes très humbles recommandations à MM. Gras, Guillemin, Falconet et Garnier. [47]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 26 août 1653

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(Consulté le 19.10.2019)