L. 340.  >
À Charles Spon,
le 20 février 1654

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le vendredi 13e de février. Depuis ce temps-là, j’ai reçu la vôtre, datée du 10e de février, le lundi 16e du même mois, qui est le lundi gras et le festum fatuorum des anciens Pères de l’Église. [1][2] Je rendrai votre lettre à M. Garmers, [3] qui vient céans assez souvent. Mes petits présents ne méritent pas vos actions de grâces, c’est moi qui vous dois de reste en tant de façons : hoc ipsum debeo quod solvo, et quod solvo adhuc debeo[2][4] J’ai céans Observationes Thoneri[5] que j’ai prêté [6] à M. Riolan [7] et où il a trouvé quelque chose de bon pour son dessein. [3] Je suis marri de la nouvelle édition du Van Helmont, [8] mais quoi ! il faut que les fous aient leurs livres aussi bien que les sages. [4] La perte néanmoins de M. de Gonsebac [9] m’afflige bien davantage, je souhaiterais fort qu’il pût recouvrer ses marchandises ou au moins en avoir quelque raison. Pour votre chirurgien Marcel, [10] traducteur du Crollius, [5][11][12] tâchez de savoir de lui ce qu’il sait de cet écrivain chimiste, [13] quel homme c’était. J’ai autrefois appris de lui qu’il ne fut jamais médecin, mais qu’il est mort à Prague l’an 1609. [6][14] Je crois que cet homme ne fut jamais ni médecin, ni sage, ni bon philosophe ; c’était un esprit particulier, mélancolique [15] et ambitieux, qui, malcontent de la science ordinaire des Écoles, voulait en inventer quelque autre plus certaine ; mais il tâchait de voler sans ailes nec habebat idonea adminicula ad tantum negotium[7] cela était bon pour Aristote, [16] Zénon, [17] Épicure, [18] Platon. [8][19] J’ai autrefois ouï dire au bonhomme La Framboisière [20] qu’un Allemand qui avait connu Crollius lui avait dit que cet homme était féru d’une envie de faire deux systèmes de science, l’un de théologie, l’autre de médecine, sans autre autorité que celle de la Bible ; et qu’il était le plus souvent caché dans un grenier parmi des charbons et des fourneaux, sous ombre d’y préparer chimiquement quelques remèdes ; mais qu’il fut soupçonné y faire de la fausse monnaie [21] d’argent et de petit prix, laquelle a assez de cours en quelques endroits d’Allemagne ; ne voilà pas un beau métier pour un réformateur des sciences ? Mais brisons là, voici une autre nouvelle qu’un honnête homme ci-présent me vient d’annoncer, c’est que Balzac [22] est mort, voilà le père de l’éloquence à bas. On a découvert dans Stenay [23] une trahison qui devait remettre la ville au roi ; [24] le prince de Condé [25] en a fait pendre huit ; celui qui était chef de l’entreprise s’est sauvé, sa maison a été brûlée. Le prince Thomas [26] a marié sa fille [27] par procureur à un prince allemand catholique nommé le marquis de Baden. [9][28][29]

Ce même lundi, 16e de février. Le prince de Conti [30] doit arriver à ce soir dans Paris, le Mazarin [31][32][33] lui est allé au-devant à trois lieues d’ici. Il sera fiancé demain et marié jeudi prochain. [10] La paix du prince de Condé n’est ni faite, ni à faire ; et quand même il la voudrait faire, je pense qu’on n’en voudrait point, il faut qu’il y ait toujours quelque chose de reste pour entretenir les malheurs publics. Le roi d’Espagne [34] retire d’auprès du prince de Condé, Fuensaldagne [35] (qui passera par ici en s’en retournant) et lui baille Pigneranda, [36] avec lequel ce prince s’accorde mieux. On dit que les Espagnols font bien plus d’honneur au prince de Condé qu’ils n’ont fait par ci-devant, qui est pour l’engager plus avant dans la guerre pour l’été prochain. Le cardinal de Retz [37] est fort malade dans le Bois de Vincennes, [38] on croit qu’il n’en réchappera point. Il dit qu’il mourra en son péché, que la coadjutorerie de l’archevêché de Paris est son péché, qu’il ne la quittera point et qu’il y mourra. S’il meurt, et le vieux archevêque [39] son oncle, l’archevêché de Paris sera à l’encan et au service de celui qui en donnera le plus. On dit que ce sera l’abbé Fouquet, [40] frère de M. le procureur général qui est aujourd’hui surintendant des finances [41] et bien avant dans les bonnes grâces de l’Éminence, même in proximo gradu Eminentiæ et summæ gratiæ[11] Enfin, l’évêché de Fréjus, de 35 000 livres de rente, a été donné à Ondedei, [42] secrétaire de l’Éminence ; adeo verum illud Salvatoris : Habenti dabitur, et non habenti auferetur ab eo[12][43][44][45]

Le prince de Conti est ici arrivé le lundi gras, mais il n’est point encore marié, on attend le courrier de Rome qui apportera la permission audit prince de retenir une pension de 50 000 écus sur les bénéfices qu’il quitte en se mariant. On dit que ce prince est fort mal fait et mal bâti, et que son mariage est tout mystique ; le temps nous en découvrira les mystères, il y a quelque chose de pareil dans toutes les affaires d’État de tous les princes de l’Europe aujourd’hui. M. de Balzac est mort le 8e de février.

Le prince de Conti a obtenu une surséance de six mois pour le procès de son frère le prince de Condé, qu’on avait commencé de faire. Plusieurs spéculatifs de deçà espèrent que ce mariage produira enfin l’accord, la paix et le retour du prince de Condé. Cela peut bien arriver ; mais savoir s’il s’y doit fier ? Nulla fides pietasque viris qui aulam sequuntur[13][46]

On dit ici que demain au soir le prince de Conti sera fiancé et le lendemain dimanche, qu’il sera marié ; [10] que dans 15 jours, le roi et toute la cour s’en iront passer quelque temps à Fontainebleau [47] et que delà le roi pourra bien aller jusqu’à Châlons, [48] pour faire passer des troupes jusque dans l’Alsace où l’on veut presser le comte d’Harcourt [49] afin qu’il rentre dans son devoir et remette Brisach [50] en la puissance du roi. Il avait fait son accord avec le maréchal de La Ferté-Senneterre, [51] mais le Mazarin ne l’a pas voulu ratifier à cause de 100 000 écus qu’on lui avait promis. L’on m’a dit aujourd’hui que c’est chose résolue au Conseil que l’on enverra un ambassadeur [52] en Angleterre, qui reconnaîtra la République de M. Olivier Cromwell [53] et que la reine d’Angleterre, [54] comme fille de la Maison, demeurera ici ; mais que le roi d’Angleterre [55] et le duc d’York, [56] son frère, seront envoyés hors de France et qu’ils s’en iront en Danemark, [57] vers le roi qui y est leur parent. [14]

On imprime ici un Lucien [58] en français en deux tomes in‑4o traduit par M. Perrot d’Ablancourt, [15][59] et un tome d’Entretiens curieux entre M. Costar [60] et feu M. de Balzac, qui sera aussi in‑4o[16] M. de Marolles, [61] abbé de Villeloin, grand et fameux traducteur, mais non pourtant fort exact en plusieurs rencontres, m’est venu voir céans depuis huit jours et m’a emprunté quelques livres. L’on imprime de présent son Properce ; par après, il a dessein sur le Martial et puis après sur le Plaute[17][62] duquel il parle avec grande passion, comme d’un des meilleurs livres qui soient au monde ; et je le crois bien, mais c’est en latin, vous n’en doutez point ; mais si vous en doutez, lisez ce qu’en écrit Passerat [63] en diverses harangues latines qui se lisent inter eius Præfationes ; [18] si vous n’avez point ce livre-là qui est in‑8o, je vous l’enverrai. Comme j’eus fait entendre à M. de Marolles que toutes ces nouvelles traductions [64] n’étaient point fort nécessaires et que ce labeur était bien ingrat, tant à lui qu’à tous ceux qui s’en étaient mêlés avant lui, il me répondit assez doucement et gaiement qu’il n’en attendait aucune récompense de personne ; qu’il eût été un grand sot d’attendre quelque chose du public qui a toujours été ingrat vers les honnêtes gens ; que ce qu’il en faisait n’était que pour son divertissement particulier et pour le plaisir qu’il y prenait, etc. ; mais il est bien féru d’une version de Plaute qu’il a dessein de nous donner in‑fo pendant deux ans, ou trois tout au plus. Je viens de recevoir tout présentement une lettre de M. Conringius, [65] professeur de médecine à Helmstedt, [66] laquelle est toute pleine de compliments. [19] Elle est fort bien écrite, aussi bien qu’il est fort habile homme, mais il souhaite une chose des médecins de Paris qu’il aura bien de la peine d’obtenir, qui est que quelqu’un écrive de nos docteurs contre Helmontius comme Erastus [67] a fait contre Paracelse, [20][68] ou M. Moreau [69] ou moi, ou quelque autre. M. Moreau est dorénavant trop vieux nec tale quid ab illo sperandum ; [21] et même s’il en avait le temps, je crois qu’il l’emploierait mieux qu’à cela. Pour moi, je m’en garderai bien, tant à cause du peu de loisir qui me reste, outre que je n’en attends point d’avantage à l’avenir, je vois bien comment vont les affaires, que pour ce que je crois que ce charlatan ne mérite point qu’on lui fasse tant d’honneur. Les gens de bien se donneraient trop de peine de réfuter toutes les impostures de ces canailles de chimistes. Si j’avais du temps de reste, je l’emploierais bien mieux qu’à réfuter tant de mensonges. Je vous recommande la présente pour M. Falconet, avec mes très humbles recommandations, et à nos bons amis MM. Gras et Garnier. Je vous proteste que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 20e de février 1654.

Carissimam tuam uxorem nomine meo et amantissimis verbis salutes velim[22]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 20 février 1654

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(Consulté le 20.10.2019)