L. 410.  >
À Charles Spon,
le 2 août 1655

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Monsieur, [a][1]

Je donnai hier une lettre à M. Papelard, [2] jeune Parisien qui s’en va en Italie, qui vous doit aller saluer de ma part en passant à Lyon.

Ce 27e de juillet. Il y a ici des lettres de Gênes, [3] lesquelles portent que nouvelles sont venues à leurs marchands que la tempête a englouti sur la mer del Zur, dans les Indes Occidentales, [4] la flotte d’Espagne de 14 grands vaisseaux ; mais on dit ici que ce n’est point la tempête, mais plutôt les Anglais qui s’en sont rendus les maîtres par vive force. [1] J’aime mieux ce second que l’autre : au moins il y aura quelqu’un qui s’en sentira et tout ne sera point perdu ; les Espagnols et les jésuites y prétendront plus d’intérêt que moi et y auront aussi plus de regrets.

On dit ici que nos troupes qui sont en Italie font tout trembler, principalement du côté de Milan, [5] et que la conquête en serait bien facile si le prince de Condé, [6] qui est sur notre frontière, ne nous obligeait d’avoir là une grande armée ; sans quoi notre roi [7] même serait aujourd’hui en Italie où il se rendrait aisément maître de plusieurs villes par la faiblesse du roi d’Espagne. [8]

Je vous prie de dire à MM. Huguetan et Ravaud [9] que j’ai reçu leurs lettres et qu’il n’y a rien encore ni à traiter, ni à conclure avec M. Gassendi, [10] lequel est allé aux champs près de Chevreuse [11] en la maison de M. de Montmor, [2][12][13] son hôte, où il sera, si sa santé lui permet, jusqu’à la Saint-Rémy. Il travaille quand il peut à sa copie, son dessein est de faire un grand cours de philosophie en quatre tomes in‑fo, dont les deux premiers tomes ne peuvent être prêts (j’entends la copie pour commencer à travailler et la mettre sur la presse) qu’à Pâques prochaines ; et encore faut-il supposer qu’il puisse travailler tout l’hiver et qu’il n’en soit empêché par aucune maladie, vu qu’il est très délicat et le plus faible de tous les hommes. Les deux autres tomes, quand seront-ils prêts ? Or est-il que, vu le danger qu’il y a que l’auteur ne nous échappe, il n’est pas sûr et ne faut pas commencer cette édition que toute cette copie ne soit prête. Après ce cours de philosophie qui contiendra quatre tomes, il y en aura encore trois ou quatre autres d’observations, d’opuscules, d’épîtres et autres, mais tout cela n’est non plus prêt que le reste. Donc il n’y a rien de prêt et de plus, j’apprends que M. Gassendi ne veut point qu’on en vende aucun tome qu’après que le tout aura été achevé ; qu’il veut de même lettre et de même papier que l’édition de par ci-devant de M. de Barancy ; [3][14] que cela fera huit volumes que les étrangers, en Allemagne ou ailleurs, réduiront à deux ou trois volumes ; mais ces dernières difficultés ne sont point aujourd’hui de saison, c’est assez que la copie n’est point prête pour le présent et que M. Huguetan n’y doit point penser ni s’y arrêter. Quand j’en saurai davantage, je lui ferai réponse pour la sienne ; son Theatrum vitæ humanæ [15] et son Sennertus [16] étant achevés, il peut bien penser à quelque autre labeur avant que celui-ci soit prêt. Voilà de quoi je pense qu’il faut l’avertir pour le présent afin qu’il ne soit déçu en son attente.

Je viens de voir un marchand que j’ai autrefois vu. Il était épileptique [17] (et l’est encore), et n’a pu s’en garantir à cause qu’il ne pouvait s’empêcher de faire la débauche en bien des façons et de boire du vin. Il a pris de la conserve [18] qui l’a fait extrêmement vomir, [4] et quelques breuvages, de la main d’un charlatan, [19] moyennant 12 pistoles. C’est un malheureux coquin nommé Madelain [20] qui est celui-là même à qui Courtaud [21] d’ici, frère du doyen de Montpellier, [22] a donné de l’argent pour faire deux méchants livres pour leur défense. Ce malade vomit le sang [23] de la rate, [24] et du foie [25] aussi, et est réduit en un misérable état. [5][26] Cela est contre nature que des charlatans et gens sans aveu aient un tel pouvoir.

M. Riolan [27] fait imprimer sa réponse adversus Pecquetum et Pecquetianos doctores[6][28] c’est un in‑8o. Il dit qu’il y aura 16 feuilles ou environ, il y en a six de faites. M. Meturas [29] l’a tant prié de permettre que l’on y mît son portrait qu’enfin il y sera, et c’est à quoi l’on travaille maintenant. Dico illi Pecquetiani doctores sunt Mentel et Mersenne[7][30][31]

Guénault [32] et ses associés n’ayant pu encore rien découvrir touchant l’auteur du libelle intitulé Alethophanes, ni par leurs monitoires, [33] réaggraves [34] ou excommunications, [35] qui est une marchandise éventée et de bas aloi en ce siècle, ni par d’autres voies, s’est enfin avisé d’une autre ruse, qui est de faire donner des exploits à plusieurs de nos docteurs afin qu’ils viennent chez un commissaire nommé Manchon, député pour ce fait, déposer de ce qu’ils savent touchant l’auteur de ce livre. Plusieurs des nôtres ont été chez ce commissaire, mais leurs réponses n’avancent rien pour découvrir l’auteur. Je pense que le vrai nom ne se découvrira point, latet ceterumque latebit[8]

Celui qui vous rendra la présente est un jeune gentilhomme anglais nommé M. du Pont qui s’en va en Italie. Je vous prie de le voir de bon œil et de croire que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce 2d d’août 1655.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 2 août 1655

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(Consulté le 16.10.2019)