L. 870.  >
À André Falconet,
le 18 juin 1666

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Monsieur, [a][1]

Je viens de recevoir la vôtre du 8e de juin et les deux livres de M. Daillé [2] que vous m’avez envoyés. Quand vous avez dit à M. Delorme [3] que M. Blondel [4] voulait prouver que l’antimoine [5] est un poison, [1] vous dites qu’il a fait un grand saut. Il n’est point mal si à son âge, il saute encore si bien et Dieu soit loué qu’il saute encore ; mais l’antimoine en a bien fait tomber, qui ne se relèveront jamais et ne sauteront plus. Dieu le veuille bien conserver et ramener de Bourbon [6] en bonne santé. Et puisqu’il pense à se remarier, je lui souhaite une belle femme telle qu’il la voudra choisir. Il n’est rien de tel que de mourir d’une belle épée, il faut enterrer avec honneur la sainte synagogue. [2] Je l’honore fort, mais mon bon génie m’empêche d’être de son sentiment touchant l’antimoine. Je n’en ai jamais donné à personne parce que je ne hasarde rien et sur les instructions que m’en a données il y a plus de 40 ans feu M. Nicolas Piètre, [7] qui m’était comme un autre Galien ou Hippocrate, les mains ne m’ont jamais démangé pour en donner à qui que ce soit. Et en vérité, je crois avoir eu raison, c’est une méchante drogue, et le peu qui en a pris et n’en est pas mort n’en avait que faire. Il n’y a rien de si aisé que de dire que l’antimoine n’est pas un poison, mais il n’est pas si aisé d’en guérir toute sorte de malades comme disent nos faux prophètes. Quand il ne sera question que d’aller vite et faire tout ce que fait l’antimoine, voire encore mieux, nous ne manquerons point de remèdes. Les apothicaires [8] se mêlent de la partie et enragent contre le Médecin charitable [9] et contre les médecins qui, pour empêcher leur tyrannie, ordonnent en français et font faire les remèdes à la maison. Ce que j’en sais n’est que pour le soulagement des familles : la casse, [10] le séné, [11] le sirop de fleurs de pêcher, [12] de roses pâles [13] et de chicorée, [14] composé avec rhubarbe, [15] suffisent presque à tout. Je n’ai jamais vu de maladie guérissable qui ne pût guérir sans antimoine, quoiqu’à la vérité je me serve aussi, pour les plus sots, de nos confections scammoniées, [3][16] comme du diaphénic, [17] diaprun [18] solutif, diacartame, [19] diapsyllium, [20] de citron [21] et de succo rosarum ; [4] mais il faut regarder de près et ne pas prendre martre pour renard. [5] Les corps bilieux [22] et atrabilaires, [23] dont notre ville est pleine, n’ont pas besoin de ces remèdes beaucoup < trop > âcres, moins < encore > de coloquinte, [24] ellébore, [25] antimoine ou autres venins semblables. Ces Messieurs m’ont quelquefois demandé pourquoi je ne me voulais point servir de ce vin émétique [26] qui est un si bon remède ; à quoi j’ai souvent répondu que je ne mettais point la vie de mes malades dans des risques si dangereuses ; [6] ou bien je les paye de cet apologue du bon Horace [27] et de la réponse du renard à qui le lion malade demandait pourquoi il ne le venait point voir, C’est, dit-il, ô mon roi, que je vois les vestiges des pas de ceux qui te sont allés voir qui sont tous tournés du côté de ta tanière, et je n’en vois point de ceux qui sont revenus[7] Mais Dieu soit loué de tout, en attendant le factum et le livre de M. Blondel. [8] Nous verrons tout ce qu’il dira s’il vient bientôt car s’il tarde tant à venir, je n’y serai peut-être plus, je pourrai être parti pour ce gîte dont M. Delorme, non plus que les courtisans, ne savent pas mieux la carte que moi.

On ne dit plus rien de M. des Barreaux, [28] je ne sais où il est à présent. Il a vécu de la secte de Crémonin : [9][29] point de soin de leur âme et guère de leur corps, si ce n’est trois pieds en terre. Il n’a pas laissé de corrompre les esprits de beaucoup de jeunes gens qui se sont laissé infatuer à ce libertin[30] M. Morisset [31] qui était en prison pour ses dettes n’y est plus. Il fait toujours bonne mine, il a du temps que lui a fait donner le président de Bailleul. [10][32] La réflexion que vous m’en faites, qu’il faut avoir du bien en la vieillesse, me fait souvenir de ce que dit Juvénal [33] en pareil cas, lui-même ayant peur de mourir de faim en sa vieillesse. C’était un honnête homme de grand esprit et qui connaissait le monde aussi bien qu’Homère, [34] Aristote, [35] Cicéron, [36] Tacite [37] et Sénèque, [38] ajoutez-y les deux Pline. [39][40] Je mets en parallèle, pour la force d’esprit, Lucien [41] et Juvénal, qui était en son temps le Socrate de Rome, et à la vertu duquel la tyrannie même de Domitien [42] portait honneur et respect. Ce siècle ne valait pas grand argent, excepté la lumière de l’Évangile ; [11] néanmoins, il valait encore mieux que le nôtre, quoique nous ayons bien des bigots. Vale et me ama[12]

De Paris, ce 18e de juin 1666.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 18 juin 1666

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(Consulté le 23.08.2019)