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À André Falconet,
le 1er mars 1667

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Monsieur, [a][1]

Ce samedi 26e de février. Trainel, [2] fils d’un papetier devant le Palais, âgé d’environ 28 ans, après avoir été condamné au Châtelet, [3] a été transféré à la Conciergerie. [4] Enfin, après environ un mois de temps, son appel a été jugé à la Tournelle [5] et la sentence confirmée. Tôt après, on a apporté au président de la Tournelle, qui est M. Le Coigneux, [6] une lettre de cachet [7] par laquelle le roi [8] veut que l’exécution soit sursise. Dès le lendemain, 25e de février, Messieurs de la Tournelle ont envoyé des députés au roi pour lui faire entendre la justice de leur arrêt. M. le président Le Coigneux a donc été à Saint-Germain [9] où il a été bien reçu du roi et bien écouté. M. Regnard, [1][10] conseiller de la Grand’Chambre et rapporteur du procès, y était aussi ; ce rapporteur est un des plus hommes de bien du Palais et fort bon juge. Comme l’on faisait au roi une énumération des crimes de ce malheureux, le roi les interrompit et dit En voilà beaucoup trop, faites justice. En suite de la volonté du roi, il a été ce matin enlevé de la Conciergerie et ramené dans une chaise au grand Châtelet, [11] et mis dans la chapelle où il est présentement. Il n’a plus qu’à songer à sa conscience pour être pendu aujourd’hui après-midi au bout du pont Saint-Michel. [12][13]

Et il le vient d’être, après avoir fait amende honorable [14] devant Notre-Dame. [15] Il y avait 200 archers, tant à pied qu’à cheval, mais il y avait une horrible quantité de monde. Ce malheureux a encore son père et sa mère vivants. Beatus qui facit iustitiam in omni tempore[2][16] Feu M. l’abbé de Saint-Cyran, [17] qui a été le vrai Petrus Aurelius, duquel il est parlé dans les Épîtres de Lipse [18] sous le nom de Ioannes Vergerius Auranus[3] qui avait été un des adorateurs de Lipse et son pensionnaire les trois dernières années de sa vie, uterque fuit catholicissimus[4] bien que Lipse soit mort entre les mains du P. Lessius, [19] jésuite, et que l’autre haït bien cette Société ; M. de Saint-Cyran, dis-je, m’a dit autrefois, en parlant de ces exécutions criminelles, qu’il mourait à Paris plus de monde de la main du bourreau que presque en tout le reste de la France ; ce qui n’est pas absolument vrai, mais il parlait avec horreur et extrême doléance de tant de meurtres et assassinats qui se faisaient à Paris, et il approuvait fort les punitions exemplaires que les juges en font faire ; aussi Paris en a bien besoin car il y a trop de larrons et vauriens, et trop de gens oiseux qui ne cherchent qu’à faire bonne chère et à être braves aux dépens d’autrui.

Enfin, le roi d’Angleterre [20] est d’accord avec le nôtre du lieu où les députés s’assembleront pour traiter de la paix ensemble, y joints les Danois et les Hollandais. [21] Ce ne sera point, comme l’on disait à Dinant [22] au pays de Liège, [23] mais à La Haye [24] en Hollande. Nos députés seront M. Colbert, [25] le maître des requêtes, et M. Courtin. [5][26] Je prie Dieu qu’ils s’accordent. On dit ici que le pape [27] a une hydrocèle [28] et qu’il a grand peur de se soumettre à l’opération qui y est nécessaire. Je l’ai vue souvent faire à Paris sans aucun mauvais accident. S’il a peur, c’est qu’il est vieux et qu’il voudrait bien ne pas sitôt quitter sa place, en laquelle haurit aquas in gaudio de fontibus Salvatoris[6][29] Il y a ici une grande banqueroute [30] d’un nommé Jacques Héron [31] par le malheur d’un certain marchand d’Amsterdam [32] nommé Belot, Lyonnais. [33] Je vous baise très humblement les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 1er de mars 1667.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 1er mars 1667

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(Consulté le 21.10.2019)