L. 921.  >
À André Falconet,
le 2 septembre 1667

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Monsieur, [a][1]

Ce 24e d’août. Je vous mandai hier la mort du sieur des Fougerais [2] et de M. le président Viole. [1][3] Nous avons une autre mort fort étrange, c’est de M. Du Buisson, [4] contrôleur de la Maison de M. le duc d’Enghien, [5] qui a été assommé à coups de maillets par ses domestiques, dont il y en a trois prisonniers et qui ont déjà confessé le fait. [2] Cela est arrivé en Flandre, [6] on dit que c’est une chose surprenante de voir comment cet assassinat a été découvert, mais je ne m’en étonne pas car Dieu fait des miracles [7] à toute heure et à toute occasion, tant sur les méchants que sur les bons. Les nouvelles de Flandre portent que le roi [8] presse fort le siège de Lille [9] et que les Espagnols s’efforcent d’en empêcher la prise, qu’on la prendra pourtant dans peu de jours. Notre armée va grossir de plusieurs côtés, tant par les 6 000 hommes de l’armée navale que M. de Beaufort [10] a envoyée à Dunkerque [11] que par l’armée de M. le marquis de Créqui [12] qui était dans le Luxembourg, [13] comme aussi par quelques autres régiments qui viennent de Bourgogne et de Champagne ; si bien que voilà une grande crise qui s’apprête pour une semaine ou deux. Je serai ravi de voir ce qu’a écrit votre M. Bara [14] de la thériaque. [3][15] On ramène M. le Dauphin [16] de Compiègne [17] à Saint-Germain. [18] On dit qu’il se porte bien et qu’il n’a guère été malade. Il est un peu trop mélancolique, [19] je souhaiterais fort qu’il ressemblât au bon roi Henri iv[20] son bisaïeul, et non pas au roi Louis xi[21] qui était un homme d’esprit, mais dur, dangereux et même cruel : il n’avait pitié de personne et traitait fort rudement son peuple. Propter peccata populorum, Deus sinit regnare tyrannum[4][22]

Ceux de Lille parlementent. Je prie Dieu que nous l’ayons bientôt et qu’elle nous demeure à jamais avec tout le reste des Pays-Bas. [23] Les Hollandais se défient de nous et ont notre voisinage pour bien suspect. Ils en ont écrit au roi d’Angleterre [24] qui a envoyé leur lettre à notre roi, qui aussitôt l’a envoyée à M. de Lionne [25] pour en faire ses reproches à l’ambassadeur de Hollande, M. de Beuningen. [5] [26]

< Ce 30e d’août. > La capitulation est faite pour Lille, le roi y doit entrer dans < le  > trois jours. [6] Le prince de Condé [27] est dans Douai [28] avec son fils malade. [29] Le roi veut donner des ordres à son armée, plus utiles qu’on n’a jamais fait ; et sachant qu’il mourait un grand nombre de soldats, même d’officiers, faute d’être bien secourus, il a envoyé quérir trois habiles chirurgiens de cette ville, les sieurs Tourbier, [30] Gayan, [31] et Biennaise, [32] gens très entendus en la guérison des plaies. [7] On dit qu’il y ira aussi quelque bon médecin pour gouverner cette barque médecinale, pour présider à l’hôpital de l’armée.

Ce 31e d’août. Je vous mandai hier comment Lille s’était rendue au roi malgré les efforts des Espagnols. On parle ici de Te Deum [33] et de la magnificence dont on recevra le roi à son retour de la campagne. Après tant de villes prises, Dieu lui fasse la grâce de continuer ses victoires et enfin, de soulager son pauvre peuple de la campagne qui gémit si malheureusement. On va recommencer l’impression de l’histoire du cardinal de Richelieu, [34] faite par le R.P. Le Moine, [35] jésuite, sur les mémoires dudit cardinal qui lui ont été fournis par Mme d’Aiguillon, [36] nièce dudit cardinal. C’est le premier tome que l’on commence, il y en aura deux in‑fo. Dieu sait comment cette histoire sera plâtrée, tant de la part de l’écrivain, qui m’est fort suspect, que de celle du héros, qui véritablement a été un homme d’esprit grand et relevé, mais emporté et passionné au dernier point, de la fortune duquel la France se fût heureusement passée. Il y a apparence que cette histoire sera réfutée par celle que nous promet M. Mathieu de Mourgues, [37] sieur de Saint-Germain, qui commence à la naissance du roi Louis xiii [38] jusqu’à sa mort. Ce M. de Saint-Germain ne veut point que son histoire soit imprimée de son vivant, mais seulement tôt après sa mort, et m’a dit qu’il l’a mise entre les mains de gens qui ne lui manqueront point. Notez qu’il est âgé de 84 ans. Je ne souhaite point sa mort et j’en serais bien fâché, mais je voudrais bien avoir vu cette histoire, de laquelle je lui ai ouï dire de très belles particularités et d’étranges vérités, tant aux dépens du cardinal de Richelieu que pour la défense de la reine mère. [8][39] Nous avons ici un honnête homme qui travaille à un autre ouvrage fort différent, c’est la vie du bon Érasme [40] qui a été un grand et excellent personnage, qui mourut à Bâle [41] l’an 1536, le 12e de juillet. Il a eu le malheur de ne pas plaire aux moines, [42] mais cela lui est si commun avec tant d’honnêtes gens que je ne conseille à personne de s’en affliger. Id cinerem aut manes credis curare sepultos ? [9][43] Je ne serais point marri de voir tout cela avant que de mourir, mais quelqu’un dira que dans ces livres d’histoires il y aura bien des faussetés ; peut-être que oui, mais on répondra avec Sénèque : [44] Quis unquam ab Historico fidem exegit ? Hoc habet vitium misera mortalitas, ut veris falsa multa interdum misceantur[10] Tertullien [45][46] a nommé en deux endroits Corneille Tacite [47] mendaciorum loquacissimum ; [11] hélas, que dirait-il aujourd’hui de tant d’historiens qui ont écrit en France depuis tantôt cent ans ?

On a mis prisonnier un gentilhomme qui faisait des demi-écus d’or faux. Il y a bien des gens en France qui font de la fausse monnaie [48] en diverses façons. Le roi est attendu le 6e de ce mois à Saint-Germain. [12][49] On a aujourd’hui chanté le Te Deum pour la prise de Lille en grande cérémonie. Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 2d de septembre 1667.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 2 septembre 1667

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(Consulté le 20.10.2019)