L. latine 2.  >
À Johann Caspar I Bauhin,
le 9 septembre 1638

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[Universitätsbibliothek Basel, cote Frey-Gryn Mscr II 18:Nr. 64, page 1 | LAT | IMG]

Très distingué Monsieur et très vénérable ami, [a][1]

Je n’ai reçu de vous aucune autre lettre que celle que m’a portée, le 8e de juillet, M. Johann Rudolf Wettstein, très honnête et très sage jeune homme. [1][2] Quittant la France, il méditait un voyage en Angleterre. Il m’a maintes fois promis de repasser me voir quand il en reviendrait, avec alors tout le loisir de visiter ma bibliothèque. [3] S’il s’en retourne, il n’y a rien qu’il n’obtiendra de moi, en son nom et au vôtre, tant je l’ai trouvé honnête, sage et avisé. Dieu fasse qu’il nous revienne, et que sain et sauf, il rende enfin son salut aux lares paternels. [2][4] Votre jeune homme de Colmar, [3][5] sain d’esprit et robuste de corps, m’a récemment rendu visite à son retour d’Angleterre, et m’a annoncé qu’il se mettrait bientôt en marche vers votre pays ; j’ai donc écrit celle-ci d’une plume hâtive, pour ne pas vous tenir plus longtemps dans l’attente de mes lettres et de nos nouvelles. Apprenez donc de moi par la présente ce qui se passe ici. Pour notre bonheur et celui de toute la France, et Dieu veuille que ce soit aussi pour celui de toute la chrétienté, ce dimanche 5e de septembre, un peu avant midi, notre reine reine très-chrétienne, épouse de Louis xiii, a accouché d’un fils (nous appelons dauphin le fils premier-né du roi de France, comme étant duc de Dauphiné), au très grand plaisir et sous les applaudissements de tous. [4][6][7][8][9] Je souhaite que ce prince nouveau-né conterat caput serpentis[5] et rétablisse la paix dorée que voilà bannie depuis bien trop longtemps, pour notre immense malheur et celui de tous. Notre reine et l’enfant royal se portent bien. Toutefois, depuis l’accouchement de la reine, le roi est un peu incommodé par quelques paroxysmes d’une fièvre tierce, mais ils sont légers ; peut-être est-ce par excès de joie. [10][11] Le cardinal Richelieu, qui est à la tête de toutes nos affaires, assiège Le Catelet avec l’armée royale ; [6][12][13] c’est une petite ville que les Espagnols nous avaient prise voilà deux ans, aux frontières de leurs Flandres. [14] Pour des raisons obscures, la reine mère, Marie de Médicis, a quitté les Pays-Bas espagnols pour se rendre en Hollande, et le prince d’Orange l’a accueillie en grande pompe à La Haye. [15][16][17] On dit qu’elle est sur le point de partir en Angleterre ; j’en doute pourtant, et crois même qu’il n’en est rien. [7] J’ignore tout à fait ce que ce suprême arbitre des affaires a décidé concernant une si grande héroïne, lui dont un commandement détermine tout ; mais ne sais qu’une seule chose, c’est que la paix, de quelque façon qu’elle se fasse, l’emportera sur ces querelles et rivalités de notre cour. [8] Ô paix dorée ! ne te reverrons-nous donc jamais avec un visage souriant ?

[Universitätsbibliothek Basel, cote Frey-Gryn Mscr II 18:Nr. 64, page 2 | LAT | IMG]

Avec les ravages de la guerre, nul lieu n’est ici laissé de reste à Pallas : [18] la furie de Mars réduit au silence presque toutes les boutiques de libraires et officines d’imprimeurs. [9][19] On ne publie ici presque rien de nouveau, hormis des fictions qu’on appelle chez nous des romans, que les dames de la cour accueillent avec avidité en attendant la fin de la guerre et le retour de leurs maris. De leurs tanières, des moines oisifs sortent aussi toujours des opuscules de dévotion, pour se jouer du petit peuple ignorant. [20] Mis à part ces chimères, on n’a ici à peu près rien publié depuis trois ans qui soit digne d’attention. Pour caresser les apothicaires, notre doyen [21] a pris soin d’achever notre antidotaire, qui était déjà presque prêt depuis longtemps. On va maintenant l’imprimer, avec la résignation plutôt que l’approbation de notre École ; il verra donc enfin le jour, même αεκητι θεων, [10] car il est presque terminé. C’est un petit volume in‑4o, à l’instar de l’antidotaire de Lyon, intitulé Codex medicamentarius Parisiensis[11][22] Je vous en destine et dédie un exemplaire ; aussitôt que vous m’aurez indiqué celui qui vous le portera en toute sécurité, je le lui remettrai. M. René Moreau, notre collègue et professeur royal, homme très savant et de grande érudition, prépare je ne sais quoi sur la bibliothèque d’un médecin ; [12][23] mais on doute de quand cela pourra paraître, en raison des diverses et très lourdes occupations qui le retiennent chaque jour auprès d’une infinité de malades. M. Pierre Seguin, premier médecin de la reine très-chrétienne et plus ancien maître de notre École, [24] est bien malade d’une double tierce, compliquée d’une fièvre continue ; [25] il a passé 72 ans et je redoute bien fort qu’il ne s’en aille en ce lieu ouvert à tous, unde negant redire quenquam[13][26] Un moine italien dénommé Thomas Campanella, appartenant à l’Ordre des dominicains, qui a récemment publié ici des Quæstiones physiologicæ, politicæ, ethicæ, etc. in‑fo, va encore faire paraître sa Metaphysica dans le mois qui vient, à nouveau in‑fo[14][27] J’ai vu cet homme de nombreuses fois, et l’ai soigné pour des crises de rhumatismes et pour soulager ses douleurs de podagre ; [28][29] il me paraît fort savant et pourvu d’une mémoire très acérée, supérieure à celle de tous ceux que j’ai connus ; mais son langage est fort barbare, ce qui rend sa conversation désagréable, parce qu’il parle sans cesse, ne sait pas se taire ni interrompre le flot de ses paroles. Il tire grande gloire de déclarer qu’il n’est pas aristotélicien à tous ceux qui disputent contre lui ; comme il n’adhère à aucune école de pensée, il paraît rechercher quelque manière chrétienne de philosopher, mais je ne sais dans quel dessein. Saumaise a récemment publié un livre de Usuris, en Hollande, dont une seconde partie paraîtra prochainement. [15][30] J’apprends que M. Daniel Heinsius, homme très érudit et sans conteste le prince des lettrés qui subsistent aujourd’hui, transpire sur [Universitätsbibliothek Basel, cote Frey-Gryn Mscr II 18:Nr. 64, page 3 | LAT | IMG] l’édition de son Nouveau Testament grec et latin, avec d’excellents commentaires (tels que rien de meilleur ne peut rester après lui), bien que des auteurs aient déjà glorieusement transpiré sur le même labeur, comme Érasme (dont les os reposent en votre ville, et au nom de qui j’ai très souvent prié pour votre cité de Bâle) et Théodore de Bèze, natif de Vézelay. [16][31][32][33] Ici dans le faubourg Saint-Victor, sur les deniers royaux, l’empirique de La Brosse établit un jardin des plantes médicinales, qu’on appelle Jardin du roi ; [34][35][36][37] et ce avec l’aide de M. de Bullion, surintendant des finances, [38] auprès de qui ce vaurien de La Brosse, qui sait à peine lire, jouit d’une faveur absolue ; voilà bien pourtant les mœurs de notre époque ! J’apprends qu’il va bientôt publier un catalogue de toutes ses plantes ; s’il le fait, je vous l’enverrai. [17] Mais vous, très distingué Bauhin, qui possédez tant et tant de choses, qui en savez tant, ne pouvons-nous espérer quelque production de vos veilles, ou ne reste-t-il rien à publier de feu votre très distingué père qui puisse illuminer la médecine ? [18] [39] C’est ce que tous les hommes de bien souhaitent et espèrent de votre érudition hors du commun. Si votre compatriote Platter [40] est de vos amis, transmettez-lui, s’il vous plaît, mes salutations ; j’attends de lui une réponse à ma dernière lettre. Si je puis ici vous être utile à tous deux, faites-le-moi savoir, mon cher Bauhin que j’honore fort, pour que je m’acquitte de ce devoir envers vous, moi qui désire par-dessus tout rendre service à de très respectés et très illustres personnages. En attendant, que Dieu, qui est très bon et très grand, vous conserve sains et saufs de tout danger ; tout comme moi, qui toute ma vie serai votre très obéissant et très dévoué

Guy Patin natif de Beauvaisis, docteur en médecine de Paris.

De la bienfaisante ville de Paris, le 9e de septembre 1638.

Je sais depuis longtemps que M. Sennert est mort. [19][41] Beaucoup de gens attendent pourtant encore de lui bien des nouveautés qu’en mourant il a laissées à publier par ses héritiers ; mais est-ce vrai que nous aurons enfin de lui quelque nouvel ouvrage qui n’a pas paru avant son décès ? Quand vous en aurez le loisir, écrivez-moi s’il vous plaît ; peu m’importe que ce soit bref, mais écrivez-moi. Portez-vous bien, et choyez et aimez en retour votre Patin qui vous aime sans s’en cacher.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Johann Caspar I Bauhin, le 9 septembre 1638

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(Consulté le 15.10.2019)