L. latine reçue 6.  >
De Christiaen Utenbogard,
le 21 août 1656

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[Collège de France, Ms Montaiglon, page 185 | LAT ]

Je salue [1] le très illustre M. Guy Patin, docteur et professeur royal.

Très illustre Monsieur, [a][1][2]

Votre jeune compatriote m’a remis à Leyde, le 26/16 août, [2] la simple lettre que vous m’avez écrite le 2d de juillet. [3] S’il y avait joint un mot de lui m’indiquant son nom ou son adresse, je vous aurais répondu par son intermédiaire et transmis un petit paquet ; mais j’ignore toujours où il demeure et comment il s’appelle. Je vous envoie donc celle-ci avec mon paquet par la voie du très distingué M. Vander Linden. [3] Par cette lettre que m’a remise ce jeune homme, vous me demandez de répondre à tout ce que vous désirez savoir ; ce que j’avais déjà fait dans ma lettre du 13e de janvier, que vous m’avez dit avoir reçue le 5e de juillet dans la vôtre du 7e de juillet ; à laquelle j’ai fait réponse le 22e, aux bons soins du très distingué M. Vander Linden, et je suis certain que vous l’aurez reçue. [4]

Ledit théologien, Voetius[5][4] est en vie et jouit d’une belle santé, au grand dam de notre République et de la Religion car c’est un insatiable semeur de calomnies, de mensonges et de zizanies, un créateur de nouveautés qui ne sont guère éloignées du parjure, un perpétuel docteur et dictateur. [6] Pour lui et ses disciples, les fêtes, non pas celles des saints, mais celles du Sauveur lui-même (Noël, Circoncision, Passion, Résurrection, Ascension, Pentecôte) vont contre la foi reçue ; ses adeptes les suppriment dans les prédications et catéchismes publics avec tant de rigueur qu’ils déclarent à grands cris et globalement que l’observance de ces fêtes, outre qu’elle est puérile ou ridicule, est bestiale et diabolique. Et pourquoi donc ? Parce que ce sont les inventions des papistes, avec lesquels ces déformateurs ne veulent rien avoir en commun. [7] Ils veulent faire croire, comme en des oracles descendus du trépied d’Apollon, [8][5][6] que quiconque aura mangé, même en petite quantité, des crêpes qu’on fait au temps du Carnaval avec de la fleur de farine et des œufs, [7] doit être accusé de détestable superstition papimane. À nous qui sommes chrétiens, ils prescrivent d’observer le jour du Seigneur avec plus de rigueur que ne faisait Moïse au peuple juif pour le sabbat ; et même certains de nos Turbo [9][8] se sont laissé aller jusqu’à un tel point de sévérité pharisaïque que leurs hypocrisies pharisiennes, sur lesquelles le Christ a tant de fois jeté l’anathème, surpassent de loin le précisisme de Voetius. [10] En vérité, prenant à témoin les propres paroles du Sauveur, on se demande s’ils auraient tiré du puits le bœuf qui y était tombé un jour de sabbat. [11][9] Certains d’entre eux n’autorisent aucun chrétien à travailler le dimanche et ne peuvent y tolérer d’exception, même quand il y a péril de mort ; certains proclament que tous les maux de notre patrie proviennent de la seule profanation du sabbat ; d’autres plus criards braillent que de très grands malheurs menacent le pays en punition de cette seule ignorance bestiale qui nous attache, nous pseudo-chrétiens voués aux flammes éternelles, au respect des jours fériés. Et voilà comment cette race de vipères épouvante le peuple tremblant sous ses menaces. Ô ferment plus que pharisaïque ! Les innovations des Pharisiens sont contraires non seulement aux règles de tous les chrétiens, mais surtout au Synode national de Dordrecht, [12][10] auquel tous les prédicateurs publics de nos Provinces [11] se sont liés par un serment d’obéissance. Secouée par les nouveautés de nos amis des ténèbres, la Nation tout entière tremble. Dans la plupart des villes de Hollande, les prédicateurs s’opposent diamétralement à nos novateurs ; mais bien au contraire, à Amersfoort, [13][12] tous sont hostiles aux prédications des nôtres. Qui plus est, dans cette même cité, trois pieux ministres (qui

S’étonnent que les pères de la patrie tolèrent de tels crimes) [14]

se sont souvent opposés avec bon sens aux autres dans les assemblées, bien que ceux qui font la loi, agissant entre eux en coulisse, vainquent toujours ces docteurs évangéliques. Bien des gens craignent que cela n’aboutisse à un nouveau schisme. Dieu est le maître de ces tempêtes ; nous lui demandons d’inspirer à nos saints hommes, ses ambassadeurs sur la terre, et à ceux qui observent fidèlement les deux testaments [Collège de France, Ms Montaiglon, page 186 | LAT ] le courage de ficeler et enchaîner ces Turbo. Voilà peu de semaines, le Synode de Hollande-Méridionale a décidé qu’avant d’être admis à prêcher, tous les postulants qui s’y présentent soient très rigoureusement examinés pour savoir s’ils ne couvent pas en leur sein les nouveautés de ceux d’Utrecht : si tel est le cas, ils sont frappés de répudiation par autorité des Ordres de Hollande, auxquels nous devons gloire et honneur pour cette résolution ; et je leur souhaite la perpétuité de la République de Venise pour leur extrême vigilance à éviter qu’une nouvelle papauté ne se développe plus avant.

On m’a dit que les imprimeurs ont sous leur presse le troisième tome des Disputationes Theologicæ, mais qu’elles ne seront pas achevées avant le printemps prochain ; un quatrième puis un cinquième suivront. [15] J’apprends qu’on imprime à Leyde, in‑4o, les Epistolæ de votre incomparable Saumaise, et que l’édition en est presque terminée. [16][13] Comme je n’ai pas pu trouver ici l’Oratio de Freitag, je l’ai demandé à Groningue (comme je vous l’écrivis le 22e de juillet), [4][14] mais MM. les professeurs m’y ont répondu qu’elle n’est plus en vente. Étant à Amsterdam la semaine passée, je l’y ai cherchée avec soin sans la trouver ; mais en m’en enquerrant auprès du très illustre M Schoock, [15] je lui ai en même temps demandé s’il vous tenait pour digne de quelque fruit de ses veilles (vous qu’il a pris l’habitude d’appeler τον υπερμεγιστον et juste après τον πανυ M. Patin), [17] à m’expédier très rapidement car le très distingué M. Vander Linden devait sous peu vous adresser un petit paquet. Il m’a donc envoyé ce qu’il avait sous la main : ses Disputationes, ses Orationes et son livre de Scepticismo[18] avec la réponse que le très célèbre M. Desmarets, théologien français, a opposée à la Theologia naturalis reformata[19][16] et avec, bien entendu, sa lettre ci-jointe. [20] Ce M. Schoock est mon compatriote, il est né et a été élevé dans mon voisinage ; il fut jadis l’élève, l’intime ami, le secrétaire et même le garde du corps de notre Ismaël. [21][17] Dans l’ardeur de l’imprévoyante jeunesse, il fit résolument serment d’allégeance à son maître, défendant très souvent cet homme abominable contre tout le monde, même aux dépens de sa propre réputation. Enfin, sous l’impulsion de son précepteur, il a écrit contre la philosophie de Descartes ; puis de Groningue, [18] il a envoyé ce livre à son maître pour qu’il fût imprimé à Utrecht. Ce dernier y a attaché le nom de son disciple (à l’insu et même contre le gré de Schoock) et lui a donné pour titre Admiranda methodus Philosophiæ Cartesianæ, après que sa main scélérate y eut fait quantité d’additions sur l’impiété et même l’athéisme de Descartes, le comparant à Vanini et le dépeignant comme un Caïn errant. [22][19][20][21] Ébranlé par ces très atroces calomnies, Descartes s’est plaint d’insulte inacceptable devant le tribunal de Groningue. Voyant que son précepteur l’avait mis dans une situation extrêmement critique, inquiet de sa propre réputation et comme enfin réveillé d’une profonde léthargie, [22] Schoock fut enfin contraint d’abandonner ce maître impie qui (crime vraiment insigne !), entre autres, lui a écrit ces mots le 21 janvier 1645 :

Ante hac ad te scripsi, et consilium suggesti : non dubito quin scriptio illa jam reddita sit. Inter cetera consului, ni fallor, ut quæsitores tuos ableges ad testimonium tuum, quod traditum fuit senatui Ultrajectino, et sub manibus ejusdem etiamnum asservatur. Non poteris tecum et cum testimonio tuo, nec etiam mecum committi, si ex rei veritate nihil aliud respondeas quam nunc scripto testimonio tuo declarasti. Summa huc redit : Te ex te consilium cepisse et statuisse ; teque opus illud quod ad materiam, formam, methodum, stylum, inchoasse, absolvisse ; chartas et schedas à me tibi nullas suppeditatas, aut submissas, nec ullam vel minimam pagellam præformatam, quam tu describendo tuam feceris. Nam semper hoc falsum præsupponunt, aut ex malitia præsupponere volunt, te scilicet juniorem, tantum tuo ingenio et studio non posse (quia scilicet de suo ingenio hoc sperare non ausint) itaque aliena vitula tibi arandum. Quod si quærant, an ego conscius fuerim illius consilii, scriptionis et editionis ? respondendum est : sic opinor, quia Ultrajecti promiscue [Collège de France, Ms Montaiglon, page 187 | LAT ] quivis conscii erant, cum in angulo gesta non sint, sed in officina typographica et libraria, quam professores, advocati, studiosi quotidie frequentant. Si quærant an ego correctioni ad prælo præfuerim ? responde te de eo nihil posse testari tanquam testem oculatum, quippe qui Ultrajecti non fueris. Hoc scire te, provinciam illam a te demandatam D. Waterlaet, qui una cum typographo testetur, non a V. (cui tantum otii non est) sed ab ipso D. Waterlaet fuisse correctionem illam susceptam et procuratam[23][23]

Est-ce là autre chose que prescrire un faux serment ? Que cette vertu est donc digne d’un éminent théologien ! La lettre est très longue et je n’en ai extrait que ce petit fragment. J’en détiens l’autographe depuis déjà plus d’un an. Dans la crainte qu’elle ne soit interceptée, notre très astucieux théologien ne l’a pas signée autrement que par Tuus quem nosti ; [24] mais devant les juges, il a reconnu cette lettre pour sienne quand, traîné par lui en justice, Schoock l’a montrée au tribunal pour l’une des preuves de son innocence. Qui donc, en lisant de telles formules de parjure, dictées et prescrites à son élève par un théologien d’âge mûr, prédicateur et professeur, qui donc, dis-je, ne le tiendrait pour un homme impie, indigne de l’honorabilité théologique ? Tant s’en est fallu qu’au contraire, grâce aux juges qui lui étaient affidés, Voetius l’a emporté sur Schoock, qui a fait appel de cette sentence devant le tribunal de la Province. Le précepteur ignorait absolument s’il aurait là autant de juges qui lui seraient favorables ; mais grâce à un membre de ce tribunal, notre très habile théologien a pourtant su jusqu’à ce jour mener l’affaire pour que ce procès indécis soit suspendu pendant quelques années, nonobstant les requêtes quotidiennes des défenseurs de Schoock. Il est toutefois intolérable que depuis lors le fils du précepteur ait par deux fois faussement accusé Schoock de parjure (comme vous lirez à la page 371 de la Dissertatio de bonis vulgo ecclesiasticis, que je vous envoie), [25][24] pour l’unique raison qu’il n’a pas voulu parjurer en faveur de son précepteur, lui dont il avait tant de fois assumé le patronage, non sans déshonneur pour sa propre réputation ; comme si Schoock était entièrement bâti de bois ou enveloppé de cuir d’éléphant. Je vous en écrirais bien plus sur cet extraordinaire théologien ; mais qu’avez-vous à faire de notre Babel et de la haine théologique de ceux qui judaïsent ici ? [26] Puisse Dieu nous en délivrer et nous défendre contre les crissements infernaux des pieds couverts de fange. [27] Je vous envoie le Thersites que vous avez demandé, avec la Confutatio insulsi et maledici libri[28][25] J’y ajoute l’Examen accuratum Disputationis primæ, avec ses Corrolaria repetita ex Disputatione prima[29] J’y aurais très volontiers joint la Disputatio prima, mais je n’ai pu la trouver, bien que je l’aie cherchée avec la plus grande application. Je me suis depuis rendu compte que deux livres ont jadis été écrits (par l’Academia et par le Gymnasium d’Utrecht) sur cette matière, à savoir contre la Disputatio prima et contre le médisant Thersites ; j’y ai employé toute ma diligence, mais n’ai trouvé que celui du Gymnasium[30][26] Lisez-en la Præfatio ; mais je voudrais vous prévenir qu’on y dit bien des choses contre le très distingué M. Schoock, et non sans qu’il l’eût mérité ; [31] mais c’était contre Schoock tel qu’il fut alors, quand avec une ardeur juvénile, il agissait en champion de son précepteur, et non tel qu’il est désormais, en antagoniste de ce théologien ; étant un enfant, il parlait alors comme un enfant, mais maintenant qu’il est devenu adulte, il parle comme il convient à un homme adulte. La thrasonique Disputatio prima, que j’ai longtemps recherchée, vient immédiatement après cette Præfatio ; suit le Gymnasium Ultrajectinum, c’est-à-dire l’accuratum Examen[32] Lisez-le à loisir. J’ajoute la fort érudite Epistola du très distingué M. Schoock au très distingué M. Jo. Hoornbeeck, tirée de la plus profonde Antiquité. [33][27] Quand l’auteur parle des Auteurs du manuscrit, il entend l’Avis théologique de Voetius (qu’il appelle l’Adversaire, car le procès que Schoockius a engagé pour injures contre lui est suspendu). C’est Voetius en personne qui l’a rédigé en flamand et seuls quelques-uns de ses collègues l’ont contresigné ; le tribunal l’a donc alors réfuté comme étant un avis parfaitement schismatique, dans la mesure où tous les collègues n’y ont pas souscrit. Voetius a distribué de nombreuses copies de son schismatique Avis[34] [Collège de France, Ms Montaiglon, page 188 | LAT ] Ce fameux Avis a fini par être publié, à l’insu de Voetius (prétend-il). Le tenant pour une pasquinade [28] et pour un libelle diffamant, l’Assemblée de la Ville en a interdit la diffusion, comme étant très mensonger et non seulement injurieux envers de très nombreux citoyens honnêtes, mais surtout blasphématoire à l’encontre de Dieu et de nos dirigeants ; [35] mais ils n’ont rien entrepris contre l’auteur (qu’ils savaient être Voetius, et lui-même n’en était pas disconvenu). Il résulte de cette interdiction sans effet qu’on le trouve en vente chez tous les libraires, sans le moindre scrupule. Voyant qu’il avait impunément craché des charretées d’injures contre tous les gens et contre les gouvernants eux-mêmes, l’auteur a publié ce mois-ci, en flamand, la seconde partie de cet Avis outrageant et séditieux. [36] Sans plus cacher son nom, il l’a encore bien plus rempli d’invectives que la première fois (car la liberté sans frein nous rend tous pires), puisque ces audacieux docteurs sont ceux que saint Pierre nous a prédits dans le chapitre 2 de sa Deuxième épître, qui per avaritiam fictis sermonibus nos negotiaturi, carnem sequentes in impura cupiditate incedunt, et dominatum despiciunt, audaces et sibi placentes, non horrent dignitates convitiis incessere, ipso Lucifero pejores. [37][29] En 1641 (si j’ai bonne mémoire), au début des désordres britanniques, un quelconque philosophâtre a disputé ici une thèse politique de Tyrannis qui, entre autres horreurs et abominations pour tout homme chrétien, permettait au magistrat d’attaquer le roi tyrannique comme étant un voleur public, et même à tout particulier de tuer le magistrat tyrannique. [38] Notre Ismaël, ledit théologien, a envoyé quelques centaines d’exemplaires de cette thèse criminelle à ses conjurati fratres d’Angleterre.

(En conjuratos cœlum rescindere fratres ![39][30]

En Angleterre, il eût alors été sacrilège pour les affaires du roi de disputer sur de tels sujets, comme ce l’est encore maintenant qu’elles sont assez bien établies. [40][3] Mais pour ne pas vous laisser croire que je vous raconte des sornettes, j’ai1 vu et lu une lettre autographe que ledit théologien a alors écrite à Schoock sur ce sujet ; je me rappelle qu’il y disait avoir envoyé en Grande-Bretagne 300 exemplaires de la Disputatio de Tyranno, et les Britanniques lui avaient répondu qu’ils avaient reçu cette thèse et sa lettre avec immense joie, et que plusieurs de ceux à qui ils les avaient distribuées manifestaient le désir d’être dirigés par l’homme d’Utrecht. Jugez donc si ce chef doit être compté au nombre des parricides et des tueurs de rois. J’ajoute l’Ultima Patientia a Voetio expugnata du très distingué Desmarets, [41] ainsi que le liber Grallarum, qui vaut de l’or, imo ne auro quidem contra carum[42] auquel on a adjoint la Bombomachia Vlissingana et le Grallator furens[43] Je me doute assez qu’ils seront à votre goût. Ils ont paru au début de mon voyage ; de retour chez moi, complet silence à leur sujet, ces disputes semblaient si assoupies que je n’ai presque jamais entendu dire un mot des Grallæ ; mais comme l’an passé s’est accomplie la prophétie de l’auteur (qu’ils veulent être Petrus Lansbergius : avant que la hiérarchie n’ait été solidement établie à Walcheren, il fut distingué par la dignité de bourgmestre à Middelbourg ; à présent exilé à La Haye par la haine des théologiens, il exerce ici la médecine avec bonheur), [44][32][33][34] comme on voit à la page 17, où il dit ces mots : Nec incertum est alibi quoque similia insecta latere, sed torpida et quasi intra testam hærentia, quorum tamen nemo tam ignavos spiritus fovet, quin si felicem successum invenerit Walachrus pullatus, brevi similium Zelotarum magna ubique adfutura sit copia[45] Nous avons vu cela se produire cette année et y avons grandement pris part en éprouvant le joug papiste chez nos frères de sang, contre qui les nouveaux papistes judaïsants de notre ville (dont ledit théologien est le pape) brandissent leurs foudres.

Ange Politien :

Sed qui nos damnant, histriones sunt maxumi,
Nam Curios simulant, vivunt Bachanalia
Hi sunt præcipue quidam clamosi, leves,
Superciliosum, incurvicervicum pecus
Qui quod ab aliis habitu, et cultu dissentiunt,
Tristesque vultu vendunt sanctimonias
Censuram sibi quandam, et tyrannidem occupant
Pavidamque plebem territant minaciis
[46][35][36]

Chez vous les fratres fraterrimi jouent depuis longtemps leur vieille comédie, et voilà que chez nous, les patres paterrimi entament le même refrain. [47][37] À vieille comédie nouveaux acteurs ! mais si chez vous, ils se sont présentés en couleurs blanches, noires, grises et mêlées, chez nous elle est unique et c’est un noir semblable à la poix et au charbon ; et il nous arrive véritablement ce que dit le proverbe : canis reversus ad proprium vomitum et sus lota ad volutabrum cæni ; [48] tant et si bien que beaucoup craignent [Collège de France, Ms Montaiglon, page 189 | LAT ] qu’une fois qu’on aura chassé cet esprit immonde de papauté désespérée, il ne revienne, amenant avec lui sept autres esprits pires que lui, comme il est dit dans l’Évangile ; [49][38] mais puisse Dieu nous épargner ce malheur. Tandis qu’ici les choses en sont là et qu’avec moi bien des gens se lamentent sur ces temps et sur leurs mœurs (quel tourment, hélas !), plusieurs m’ont recommandé ces Grallæ ; et après les avoir lues, j’ai mis toute ma diligence à chercher cet exemplaire pour vous. Si d’aventure vous ne les avez pas encore lues, feuilletez-les donc je vous prie, si du moins le souci de nos affaires vous émeut ; car celle que cet auteur a composée contre ceux de Walcheren,

Nostris prælusit fabula rebus[50]

J’ajoute des Magni Cartesii manes, comme un inconnu me les a envoyées hier ; vous y verrez dévoilés technæ, calumniæ, mendacia, falsorum testimoniorum fabricæ etc. Voetiorum et Dematii[51][39] Vous pourrez y lire, page 19, l’extrait que j’ai ci-dessus tiré d’une lettre du 21 janvier 1645 sur la formule de parjure que le vieux théologien a prescrite à son disciple. [52] Mais pourquoi donc m’emporter ? Quand il s’agit de deviser avec un ami soucieux de l’état présent de mes affaires, voilà que je relâche les fibres intérieures de mon esprit et que je répands dans le secret de son cœur ce que je ne voudrais pas que sût notre pape (lui qui règne ici en maître), sauf à vouloir être couronné pour martyre, tant cette hydre est une farouche bête infernale. [53] Dirais-je d’elle que c’est un monstre ou un prodige ? Les actions en dommage qu’elle poursuit avec la plus grande furie contre tous, sont pour elle nectar et ambroisie ; la pure religion consiste pour elle à ne supporter personne, à poursuivre tout le monde, foulant des pieds les lois, humaines comme divines, [54] corrompant la pure religion de son haleine empoisonnée, semant le désordre dans tout gouvernement avec ses sifflements infects. Tandis que je vous écris ces mots, me vient cette épigramme :

Voetius est exlex, fidei contortor acerbus,
Enervans leges ; juratos despicit actus
Quod + Synodus patriæ quondam contexit in unum
Dordraci : physicæ deceptans diffidet arti,
Implorans monachum ; negat hoc quærente senatu :
Convictus scripto, fidum supplantat Achatem.
Dissidium refovens, crimen dignoscere non vult.
Nec fratres se odisse putat, conjurgia tractans ;
Prostituens cænam Domini derepsit ovile.
Subtrahit imperium Patribus, coetumque ministris :
Christo dissimilis, fulmen papale resumit :
Pontificis fratri populus servire tenetur.

+ et ipse istis synodi membrum fuit, tanto pejus[55]

Mais mon épigramme est si mal écrite que je peine moi-même à en bien discerner le sens. Quand les théologiens de Leyde ont prononcé leur opinion sur les sociniens, [56][40] ils l’ont exposée aux États de Hollande par un décret public mettant en garde contre ces Polonais et leur doctrine ; mais quand un gentilhomme de Pologne a écrit une Apologia contre ce psyllium des théologiens et contre le décret des États, qu’il a intitulée pro Veritate accusata[57][41][42] un nouveau décret a été prononcé contre son livre et a été observé avec extrême sévérité ; si bien qu’on n’a nulle part pu trouver son apologie, et ceux qui l’avaient reçue en cachette n’avaient osé la montrer à personne ; jusqu’à ce qu’enfin, tout récemment, paraisse, en flamand et en latin, l’examen de cette Apologia pro Veritate accusata par Cocceius, professeur de Leyde. [58][43] Protégé par ce bouclier comme par l’Égide, [59] le livre, qu’on a si strictement interdit sans cet écu, [Collège de France, Ms Montaiglon, page 190 | LAT ] se trouve désormais partout ; parce qu’il vient de paraître et qu’il contient des références nouvelles et anciennes, j’ai voulu le soumettre à votre curiosité et à votre très mûr jugement (auquel je me soumets volontiers), tant sur l’Apologia elle-même que sur l’avis de ceux de Leyde concernant les erreurs ou les blasphèmes (comme ils disent) des Polonais ou sociniens. Les mains de tous feuillettent maintenant à l’envi la Satyra Menippea de Cunæus, [60][44] qu’il a jadis écrite contre les hommes sottement savants de son siècle, qui sont en quête de pouvoir sur tous les esprits et leur apprennent à devenir les esclaves de la caste la plus noble, la seule à qui n’est pas conféré le devoir de soumission ; j’ai donc voulu l’ajouter, si par hasard vous ne l’aviez pas déjà, pour que vous lisiez cette fable antique qui décrit parfaitement nos Turbo. [7] J’en termine par la seule et unique supplication de mettre tous vos soins pour que le pape qui règne ici n’apprenne pas que je vous ai écrit tout cela, car il possède un esprit inflexible et intransigeant, et il est très attentif à la règle impie qu’on applique chez les théologiens : Chi piu pecca, manco perdona[61] Je vous ai très abondamment parlé de ce saint homme que vous feriez mieux d’oublier ; mais, très célèbre et très irréprochable ami, parce que de præsenti rerum mearum statu valde anxius es, vivamne nimirùm an valeam[62] j’ai jugé nécessaire de vous écrire force détails sur ce personnage, que je dirai plutôt être la Furie infernale ? [63] Car outre qu’il sème le désordre dans toute notre République, il écrase des pieds les membres de notre famille, un à un. [64] Mais comme nos aïeuls et bisaïeuls furent les premiers dans ces Provinces à secouer le joug d’une papauté sans espérance, pour que nous ne paraissions pas dégénérés, nous nous opposerons courageusement, avec l’aide du Bon Dieu, à cette engeance pharisaïque de vipères ; jamais nous ne tolérerons qu’on nous mette à nouveau autour du cou ce joug que ni nous-mêmes ni nos pères n’avons pu supporter. [65][45] S’il a semblé bon à nos potentats de s’incliner en toutes choses devant les papes (ce qu’ont fait, et bien avant eux, tant d’empereurs et de rois émasculés), il faudra succomber ou se retirer, comme bien des gens le prévoient (Dieu veuille nous soustraire à ce funeste présage) ; et si mes parents décrépits, à qui je dois tout après Dieu, ne s’y étaient opposés, vous m’auriez même déjà vu revenir dans votre pays. Pour ne rien vous cacher, je préférerais en effet être n’importe où ailleurs qu’à Utrecht ; ou du moins en l’état présent des affaires, pour que nous n’alliez pas dire

Patriæ inimicum suæ, nolo amicum mihi[66]

Je ne suis pas ennemi de la patrie, mais très amoureux de la liberté qu’ont chérie mes aïeux ; cane pejus et angue odi [67][46][47] la hiérarchie qui s’y insinue. Portez-vous bien, très illustre Monsieur, et continuez d’aimer celui que vous avez toujours entouré de votre immense affection, lui que vous connaissez comme vous honorant avec sincérité et dévotion,

À Utrecht, le jeudi 26e d’août 1656.

Christiaen Utenbogard, médecin d’Utrecht.

Lettre que j’ai reçue le mercredi 24e de janvier 1657 et à laquelle j’ai répondu le vendredi 2d de février suivant. [68]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – De Christiaen Utenbogard, le 21 août 1656

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(Consulté le 14.10.2019)