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Note [1]

Les Mémoires de la Société archéologique de l’Orléanais (Orléans, Blanchard, Chartres, Garnier, et Paris, Derache, 1855, in‑8o, tome troisième, pages 253) contiennent la transcription d’une lettre, datée du 19 mai 1628 (sans lieu), que François d’Orléans-Longueville (1570-1631), comte de Saint-Paul et duc de Fronsac, a écrite à Étienne Simon, écuyer, seigneur de Villiers-le-Comte, conseiller du roi, président au présidial, et lieutenant-général au bailliage et siège présidial de Chartres. Cette archive identifie vraisemblablement le noble malade qui était le sujet de cette consultation.

Le même recueil contient une autre lettre (pages 269‑270), datée de Paris, le 5 juillet 1645, écrite par le secrétaire de la duchesse d’Orléans à « Monsieur Simon [sans prénom], conseiller du roi et président au bailliage et siège présidial de Chartres », ce qui peut laisser penser qu’il survécut au mal dont il souffrait en 1634.

Dans le chapitre ii, livre cinquième de sa Pathologie (Paris, 1655, v. note [1], lettre 36), intitulé Les symptômes de la faculté principale, Jean Fernel a décrit (en 1554) la mélancolie, en tant que maladie mentale (pages 312‑315) ; elle permet d’aborder la difficile consultation qui suit avec une idée assez précise sur la manière dont Guy Patin pouvait concevoir cette affection (« folie »), aujourd’hui qualifiée de psychiatrique :

« La mélancolie {a} est une aliénation d’entendement, par laquelle ceux qui en sont attaqués pensent, disent ou font des choses absurdes ou grandement éloignées du jugement et de la raison ; et tout cela avec crainte et tristesse, lesquelles Hippocrate prend toutes deux pour des signes très certains de mélancolie. {b} Ceux qui commencent à devenir mélancoliques ont l’esprit abattu, lâche et fort hébété. Ils négligent et leur personne et leurs affaires, la vie leur est fâcheuse et très désagréable, quoiqu’ils en appréhendent grandement la privation. {c} Le mal étant déjà fort enraciné, ils se figurent beaucoup de choses en l’esprit et en la pensée, et profèrent des paroles d’extravagance, mal à propos et confusément ; et ce, presque toujours, de choses tristes. Les autres s’imaginent qu’ils ne doivent pas même parler, mais pensent qu’il leur faut passer toute leur vie dans la retraite et dans le silence ; ils fuient en suite, {d} tant qu’ils peuvent, la compagnie et la présence des hommes ; plusieurs cherchent les solitudes et se plaisent quelquefois à errer parmi les sépulcres des morts, {e} ou à se cacher dans les cavernes affreuses, et hurlent souvent comme des loups, d’où vient que ce mal est lors proprement appelé lycanthropie. {f} Il y a une infinité de ces mélancoliques parce que ces rêveries se font diversement selon < ce > qu’a été autrefois l’application de l’esprit, et la condition de la vie. Car, comme Aristote l’a remarqué, de même que le vin opère conformément à la nature et aux mœurs de ceux qui le boivent, ainsi s’accommode la mélancolie à la constitution de ceux qui en sont attaqués. Il y en a beaucoup qui rêvent sans fièvre, lesquels, passant pour mélancoliques, si principalement ils sont tristes et craintifs, ne sont pas malaisés à gouverner et ne font rien de violent ; parce que la folie mélancolique vient d’humeur froide, au lieu que toutes les autres sortes de folie sont causées par la chaleur. […]

La mélancolie vient d’une humeur noire et féculente, ou de quelque vapeur de même nature, qui attaque le siège de l’entendement ; et cette humeur, quelquefois, croupit en la rate et aux parties voisines d’icelle ; quelquefois, elle s’amasse en la tête seulement ; et d’autres fois, elle se répand dans les veines, et même par tout le corps ; ce qui fait que la mélancolie est ou hypocondriaque, ou primitive, ou universellement causée par le vice de tout le corps.

L’hypocondriaque, qu’on nomme aussi flatueuse, est la moins fâcheuse de toutes. Elle s’excite par la sympathie de l’hypocondre gauche, {g} d’où s’élève une vapeur noire et obscure vers les organes de l’esprit. Les signes en sont remarquables au-dessous des entrailles, où le battement des artères est véhément et fâcheux, comme Hippocrate même l’a remarqué. Si les veines des entrailles battent, c’est marque ou de trouble, ou de délire : les entrailles sont échauffées par l’ardeur de l’humeur, sans néanmoins exciter la soif car, la digestion de l’estomac étant lésée, la bouche est humectée de beaucoup de salive ; d’où s’ensuivent aussi des rots, des vents, des bruits et des flottements. {h} Souvent, il survient quelque douleur et palpitation de cœur, {i} et même quelquefois une suffocation. Après avoir mangé des viandes trop chaudes {j} et difficiles à digérer, il s’élève une vapeur chaude qui augmente tant les symptômes susdits que toutes les sortes de rêverie mélancolique ; au lieu que tout cela se diminue par les viandes rafraîchissantes, par les déjections du ventre, par le vomissement et par les rots. Il s’en rencontre aussi plusieurs qui ont quelque tumeur dure et douloureuse en la rate ou au mésentère, et autres semblables marques de tels symptômes. En d’autres, lors principalement qu’ils sont devenus tels par l’adustion de la bile jaune, et que ce n’est pas la seule lie mélancolique, mais la bile noire qui s’est rendue fâcheuse, on ne s’aperçoit point qu’il s’y soit fait un manifeste amas d’humeurs. {k}

La mélancolie primitive, en laquelle le cerveau est le premier affecté, soit qu’elle procède du vice particulier d’icelui, ou du désordre de tout le corps, se reconnaît en ce qu’on est travaillé sans que les entrailles soient offensées, et qu’il se retrouve des signes qui démontrent que l’humeur mélancolique abonde et prédomine en la tête, ou par tout le corps. » {l}


  1. V. note [5], lettre 53, pour l’étymologie et le triple sens de ce mot.

  2. Aphorismes, 6e section, no 23 (Littré Hip, volume 4, page 569) : « Quand la crainte ou la tristesse persistent longtemps, c’est un état mélancolique [mélagcholikos toioutos.] »

  3. Tous ces symptômes évoquent ce qu’on appelle aujourd’hui un syndrome dépressif, état dont la forme la plus profonde conserve le nom de mélancolie. Fernel semble toutefois avoir préféré l’idée de mort imminente à celle de suicide.

  4. Par conséquent.

  5. Les tombeaux, les cimetières.

  6. De lukos, loup, et anthropos, homme, en grec : « fou furieux et mélancolique qui court la nuit et qui outrage [effraie] ceux qu’il rencontre. Le peuple l’appelle loup-garou et s’imagine qu’il court aux avents de Noël » (Furetière).

    Sans aller jusque-là, Molière a mis en scène la mélancolie sous les traits d’Alceste, Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux (1666, v. note [2], lettre 861).

  7. V. notes [4], lettre 188, et [6] infra, pour la notion de sympathie, et [4], lettre 514, pour les deux significations, anatomique et mentale, qu’avaient les hypocondres et les viscères qu’ils contiennent (la rate et l’estomac pour le côté gauche). Fernel définissait ici la forme de mélancolie sur laquelle allait disserter Patin.

  8. Borborygmes (v. note [5] de l’Observation 20).

  9. V. note [5] de l’observation viii.

  10. Riches et grasses, qui excitent la chaleur corporelle.

  11. L’adustion est la combustion. La phrase est doublement énigmatique : par sa conclusion et par la distinction qu’elle établit entre la bile noire (atrabile ou mélancolie) et la « lie mélancolique » (qui semble être un mélange de plusieurs humeurs).

  12. Guy Patin redoutait cette seconde forme, plus grave et difficile à soigner, et voulait en écarter l’éventualité (ou la survenue secondaire).

    V. note [25] du Borboniana 6 manuscrit pour l’insomnie comme manifestation de la mélancolie.


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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Consultations et mémorandums (ms BIU Santé  2007) : 12. Note 1

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(Consulté le 20.06.2021)

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