Autres écrits : Observations de Guy Patin et Charles Guillemeau sur les us et abus des apothicaires (1648) : iii
Note [1]

Loin de sa proximité, de ses alentours.

Il faut ici comprendre le cœur comme on l’entendait avant la découverte de la circulation du sang (1628), c’est-à-dire dans les termes que Jean ii Riolan a expliqués au début du chapitre xii (page 537), livre troisième, de son Anthropographie (Œuvres anatomiques, Paris, 1628, v. note [25], lettre 146) :

« C’est la plus excellente de toutes les parties, le siège de l’âme irascible, {a} le principe de la faculté et de l’esprit de vie, l’origine de la chaleur naturelle et le soleil de nos corps, dont les influences sont maîtresses de la vigueur, force et accroissement de leurs viscères. C’est d’où ces belles façons de parler, Cœur du monde, Soleil de l’homme, ont été tirées ; et c’est où il faut aller prendre de quoi à faire un très riche parallèle entre le soleil et le cœur, dont la chaleur, le mouvement et la situation ont un rapport admirable ; mais qui n’est que peu de chose lorsqu’on considère que la splendeur des esprits du cœur égale à celle de la clarté du soleil ; que ces vaisseaux se distribuent par nos corps en façon de rayons ; que ces battements sont autant réguliers que ceux de ce bel astre du monde ; que les agitations de ces valvules sont un fort naïf portrait des rétrogradations qui se font sur le zodiaque ; {b} que les inégalités des éminences du cœur nous mettent devant les yeux celle des globes célestes ; que la pointe en désigne la rondeur ; que la génération continuelle des esprits vitaux approche des générations du soleil ; {c} en un mot, que, comme le soleil ne souffre point de changements, ni en sa substance ni en son mouvement, de même, le cœur est la partie de nos corps qui résiste le plus aux maladies et qui, venant à y succomber, attire après, nécessairement, la perte des autres parties. » {d}


  1. « Des onze passions qu’on attribue à l’âme, on en donne cinq à l’appétit irascible, savoir : la colère, l’audace, la crainte, l’espérance et le désespoir » (Furetière). L’âme irascible portait à fuir, à se défendre du mal. La philosophie morale l’opposait à l’âme concupiscible, dévolue au cerveau, qui poussait au désir, avec six passions : volupté, douleur, cupidité, joie, amour et haine.

  2. Les valvules cardiaques (v. notule {i}, note [55], lettre 97) « sont à l’extrémité des vaisseaux qui portent le sang et l’esprit vital du cœur aux autres parties du corps, l’aorte et la veine artérieuse [artère pulmonaire] ; où elles empêchent que ce qui a été mis une fois dehors du cœur n’y puisse rentrer » (ibid. page 551). La comparaison de cette fonction avec la rétrogradation des planètes, qui était leur mouvement dans l’ordre inverse des signes du zodiaque (de Bélier en Taureau, de Taureau en Gémeaux, etc.), échappe à l’entendement d’un médecin moderne.

  3. Les productions du soleil, source de tout ce qui vit sur la terre.

  4. V. note [14], lettre 210, pour l’opinion de Riolan sur les médicaments cardiaques.

La suite du chapitre s’attarde sur maints détails anatomiques, mais n’explique pas de manière claire et plausible comment le cœur était censé assurer toutes ses belles fonctions vitales ; sans bien sûr daigner convenir que c’était pure énigme. La principale difficulté était de faire revenir le sang du poumon dans le cœur droit (alors que la disposition des valves est conçue pour cela du côté gauche) ; l’imagination et l’acrobatie suppléaient ridiculement à l’impossibilité anatomique (ibid. page 552) :

« Que si tant est que les valvules sigmoïdes {a} empêchent que le sang qui a été une fois mis hors du cœur ne puisse se rejeter dans les ventricules, comment, je vous prie, le sang des poumons pourra-t-il rebrousser vers la veine cave à force de saigner, vu, par exprès, que les veines des poumons n’ont point de commerce avec la veine cave et que tout leur sang est tiré du cœur ? {b} À ne mentir point, je pense qu’après que la veine cave a été vidée par deux ou trois saignées, {c} le sang, qui regorge dans le poumon, reflue devers le cœur, les valvules s’abattant d’elles-mêmes pour lui donner passage, par la seule inclination que toutes choses naturelles ont à ne souffrir rien de vide. {d} C’est ce qui a porté Fernel à ordonner aux maladies des poumons la saignée plutôt par le bras gauche que par le droit. La saignée par la veine interne du bras gauche plutôt que du droit, dit cet habile homme, détourne et divertit les maladies du cœur et des poumons, d’autant que les veines du poumon sortent du ventricule droit du cœur et que ce rameau qu’on doit ouvrir sort du côté gauche de la veine cave, d’où il va se jeter dans le coude en passant par l’aisselle gauche ; et par conséquent, l’évacuation sera faite en droite ligne, si on a égard à la position des fibres. » {e}


  1. Valvules placées à l’origine de l’aorte (à gauche) et de l’artère pulmonaire (à droite).

  2. Les « veines des poumons » portent aujourd’hui le nom d’artères pulmonaires (en raison de leur structure et de leur fonction centrifuge qui sont celles d’artères et non de veines). « Saigner » est à prendre dans le sens de charrier du sang. Autre que la voie antérograde (du cœur droit vers l’artère pulmonaire), il n’y a effectivement pas de communication anatomique permettant au sang de rétrograder des poumons vers les grandes cavités veineuses (veines caves et oreillette droite).

  3. Les saignées ne sont pas ici les phlébotomies thérapeutiques, mais les évacuations naturelles du sang contenu dans les veines ; on les croyait périodiques, par comparaison avec le va-et-vient de l’Euripe (v. notes [18], lettre 192 et [4], lettre 483).

  4. « La nature a horreur du vide » : une fois les cavités droites vidées dans les poumons, il allait de soi que le sang devait y revenir, pour satisfaire la maxime d’Aristote, mais contre toute évidence anatomique car deux barrages valvulaires infranchissables (pulmonaire, entre l’artère pulmonaire et le ventricule droit, et tricuspide, entre le ventricule droit et l’atrium droit, c’est-à-dire les veines caves supérieure et inférieure) interdisent cet écoulement rétrograde. Sauf audacieuse intuition, il était alors inconcevable que les artères puissent se résoudre en un réseau capillaire (décrit en 1661, v. note [19] de Thomas Diafoirus et sa thèse) et que des veines puissent en naître pour former le circuit complet de la circulation sanguine.

  5. Raisonnement spécieux fondé sur un fait anatomique exact : la veine subclavière gauche, qui prolonge l’axillaire (axilla, aisselle), s’unit directement à l’origine de la veine cave supérieure, alors qu’à droite la subclavière s’unit à la jugulaire interne pour former le tronc veineux innominé qui rejoint la veine cave. On croyait alors que le mouvement du sang dans les veines était centrifuge et non centripète. Les valvules veineuses devaient aussi se plier au précepte d’Aristote en se laissant franchir à contre-courant pour éviter la création d’un vide.

Autre point de grand intérêt médical et historique, Riolan et ses contemporains considéraient le cœur comme une sorte de chaudière vitale, heureusement épargnée par les maladies, sauf dans leur phase terminale, juste avant la mort. Cela explique la quasi-absence du cœur dans les raisonnements pathologiques de Guy Patin ou de ses correspondants, et dans les livres qu’ils lisaient. Dans la Pathologie de Jean Fernel (Paris, 1655, v. note [1], lettre 36), le chapitre xii, Les maux de cœur, du livre cinquième (pages 387‑390), se limite à étudier les syncopes et les palpitations (v. note [5] de l’observation viii). Tout a évidemment bien changé depuis.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Observations de Guy Patin et Charles Guillemeau sur les us et abus des apothicaires (1648) : iii. Note 1

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(Consulté le 28.11.2022)

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