À Charles Spon, le 20 mars 1649
Note [118]

Dubuisson-Aubenay (Journal des guerres civiles, tome i, page 164, vendredi 19 février 1649) :

« Avis de Saint-Germain qu’un courrier y apporte l’exécution à mort du roi d’Angleterre. »

Omettant les dix jours d’avance du calendrier julien (utilisé en Angleterre) sur le grégorien (en France, v. note [12], lettre 440), quelques-uns donnent le 30 janvier, au lieu du 9 février, pour dater l’exécution du roi Charles ier à Londres. La nouvelle mit donc dix jours à arriver jusque dans Paris assiégée. Le 16 février, le Parlement anglais avait supprimé la Chambre des Lords, et aboli la monarchie le lendemain. La sobriété de Guy Patin dénote étrangement si on la compare à l’émoi que ce régicide légal souleva en France (et l’ardeur des frondeurs s’en trouva sans doute refroidie) et dans toute l’Europe.

Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome i, page 678, samedi 20 février) :

« Les nouvelles étaient publique qu’à Saint-Germain M. le Prince et M. le duc d’Orléans étaient brouillés sur le passeport des Gens du roi, le dernier voulant la paix ; que le roi d’Angleterre avait été condamné à mort, dépouillé de ses habits royaux publiquement et ensuite, le col coupé devant le peuple par six bourreaux masqués ; que le peuple avait aussitôt crié Liberté ! et que l’on avait jeté parmi la foule quantité de monnaie sur laquelle était écrit A die libertatis. {a} C’est un exemple épouvantable entre les rois et jusqu’à présent inouï, qu’un peuple ait jugé et condamné son roi par les formes de la justice et ensuite exécuté. Tout le monde doit avoir horreur de cet attentat, et si les rois de France et d’Espagne étaient sages, ils devraient faire la paix entre eux et joindre leurs armes pour rétablir cette Maison royale dans son trône. »


  1. « En l’honneur du jour de la liberté. »

Le Récit véritable de tout ce qui s’est fait au procès du roi de la Grande-Bretagne : son arrêt, et la manière de son exécution, avec la harangue faite par Sadite Majesté sur l’échafaud. Traduit d’anglais en français par I. Ango, interprète de ladite langue, sur l’imprimé à Londres par François Coles (sans nom, ni lieu, 1649, petit in‑fo de 20 pages) a gravé l’événement dans les mémoires.

« Le neuvième jour de février sur les dix heures du matin le roi fut conduit de Saint-James à pied par dedans le Parc au milieu d’un régiment d’infanterie, tambour battant et enseignes déployées, avec sa garde ordinaire armée de pertuisanes, quelques-uns de ses gentilshommes devant et après, lui, la tête nue. Le sieur Juxson, docteur en théologie, ci-devant évêque de Londres, le suivait, et le colonel Thomlinson, qui avait la charge de Sa Majesté, parlant à lui la tête nue, depuis ledit Parc Saint-James, au travers de la galerie de Whitehall jusqu’en la chambre de son cabinet où il couchait ordinairement et faisait ses prières ; où étant arrivé, il refusa de dîner, pour autant que (ayant communié environ une heure auparavant) il avait bu ensuite un verre de vin et mangé un morceau de pain. Delà, il fut accompagné par ledit sieur Juxson, le colonel Thomlinson et quelques autres officiers qui avaient charge de le suivre, et de sa garde du corps, environné de mousquetaires depuis la salle à banqueter, joignant laquelle l’échafaud était dressé, tendu de deuil, avec la hache et le chouquet {a} au milieu. Plusieurs compagnies de cavalerie et d’infanterie étaient rangées aux deux côtés de l’échafaud, avec confusion de peuple pour voir ce spectacle. Le roi étant monté sur l’échafaud jeta les yeux attentivement sur la hache et le chouquet, demanda au colonel Haker s’il n’y en avait point de plus haut, puis parla comme il s’ensuit, adressant ses paroles particulièrement au colonel Thomlinson : “ J’ai fort peu de choses à dire, c’est pourquoi je m’adresse à vous et vous dirai que je me tairais fort volontiers si je ne craignais que mon silence ne donnât sujet à quelques-uns de croire que je subis la faute comme je fais le supplice ; mais je crois que pour m’acquitter envers Dieu et mon pays, je dois me justifier comme bon chrétien et bon roi, et finalement comme homme de bien […]. ”
Puis, se tournant vers un gentilhomme qui touchait la hache, dit “ Ne gâtez pas la hache ”. […] “ Véritablement, Messieurs, je ne vous tiendrai pas plus longtemps, je vous dirai seulement que j’eusse bien pu demander quelque peu de temps pour mettre ceci en meilleur ordre et le digérer mieux ; partant, j’espère que vous m’excuserez. J’ai déchargé ma conscience, je prie Dieu que vous preniez les voies les plus propres pour le bien du royaume et votre propre salut. ” Alors le sieur Juxson dit au roi : “ Plaît-il à Votre Majesté (encore que l’affection qu’elle a pour la religion soit assez connue) dire quelque chose pour la satisfaction du peuple ? – Je vous remercie de tout mon cœur, Monsieur, parce que je l’avais presque oublié. Certainement, Messieurs, je crois que ma conscience et ma religion est <sic pour sont> fort bien connue<s> de tout le monde, et partant, je déclare devant vous tous que je meurs chrétien, professant la religion de l’Église anglicane en l’état que mon père me l’a laissée, et je crois que cet honnête homme (montrant le sieur Juxson) le témoignera. ” Puis, se tournant vers les officiers, dit : “ Messieurs, excusez-moi en ceci, ma cause est juste, mon Dieu est bon. Je n’en dirai pas davantage. ” Puis il dit au colonel Haker : “ Ayez soin, s’il vous plaît, que l’on ne me fasse point languir. Et alors, un gentilhomme approchant auprès de la hache, le roi lui dit : “ Prenez garde à la hache, je vous prie, prenez garde à la hache ! ” En suite de quoi, le roi, parlant à l’exécuteur, dit : “ Je ferai ma prière fort courte et lorsque j’étendrai les bras… ” Puis le roi demanda son bonnet de nuit au sieur Juxson et l’ayant mis sur sa tête, il dit à l’exécuteur “ Mes cheveux vous empêchent-ils ? ” ; lequel le pria de les mettre sous son bonnet, ce que le roi fit étant aidé de l’évêque et de l’exécuteur. Puis le roi, se tournant derechef vers Juxson, dit : “ Ma cause est juste et mon Dieu est bon. Le sieur Juxson. Il n’y a plus qu’un pas, mais ce pas est fâcheux, il est fort court et pouvez considérer qu’il vous portera bien loin promptement : il vous transportera de la terre au ciel et là, vous trouverez beaucoup de joie et de réconfort. Le roi. Je vais d’une couronne corruptible à une incorruptible, où il ne peut pas y avoir de trouble ; non, aucun trouble du monde. Juxson. Vous changez une couronne temporelle à une éternelle, c’est un fort bon change. ” Le roi dit à l’exécuteur “ Mes cheveux sont-ils bien ? ” ; et puis lui-même ôta son manteau et donna son cordon bleu, qui est l’Ordre de Saint-Georges, audit sieur Juxson, disant : “ Souvenez-vous… ” {b} Puis le roi ôta son pourpoint et étant en chemisette, remit son manteau sur ses épaules et regardant le chouquet, dit à l’exécuteur : “ Il vous le faut bien attacher. L’exécuteur. Il est bien attaché. Le roi. On le pouvait faire un peu plus haut. L’exécuteur. Il ne saurait être plus haut, Sire. Le roi. Quand j’étendrai les bras ainsi, alors… ” Après quoi, ayant dit deux ou trois paroles tout bas, debout, les mains et les yeux levés en haut, s’agenouilla incontinent, mit son col sur le chouquet et lors, l’exécuteur remettant encore ses cheveux sous son bonnet, le roi dit (pensant qu’il l’allait frapper) “ Attendez le signe. L’exécuteur. Je le ferai ainsi qu’il plaît à Votre Majesté ” Et une petite pause après, le roi étendit les bras. L’exécuteur en même temps sépara la tête de son corps d’un seul coup ; et quand la tête du roi fut tranchée, l’exécuteur la prit en sa main et la montra aux spectateurs ; et son corps fut mis en un coffre couvert, pour ce sujet, de velours noir. Le corps du roi est à présent en sa chambre à Whitehall. Sic transit gloria mundi. » {c}


  1. Le billot.

  2. Remember
  3. « Ainsi passe la gloire du monde » (L’Imitation de Jésus-Christ).

Il n’est ici question, comme dans la plupart des gravures et tableaux de l’époque, que d’un bourreau non masqué. D’autres traces font état, comme Guy Patin ou Claude i Saumaise (v. note [5], lettre 224), d’un bourreau et de son aide, tous deux masqués, dont l’identité a fait l’objet de multiples hypothèses souvent romanesques. En dépit de son contenu à dominance internationale, la Gazette n’a parlé que de l’enterrement de Charles ier (au château de Windsor, le 18 février), sans avoir fourni aucun détail sur son exécution avant l’Ordinaire du 27 mars 1649 (no 29, dépêche datée de Londres, le 16 mars, page 183). Le prince de Galles, fils aîné de Charles ier, fut proclamé roi sous le nom de Charles ii, à Édimbourg le 15 février, sous condition qu’il accepte le Covenant des Écossais (Plant).

Imprimer cette note
Citer cette note

x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 20 mars 1649. Note 118

Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0166&cln=118

(Consulté le 14.07.2020)

Licence Creative Commons