À Charles Spon, le 24 novembre 1642
Note [16]

Dans ce traité, commente L. Ellies Du Pin (Nouvelle Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques…, tome xvii, Amsterdam, Pierre Humbert, 1711, pages 89‑91), le P. Théophile Raynaud :

« agite la question s’il est permis aux religieux de négocier. Il ne s’arrête pas au négoce que l’on peut faire dans les religions en donnant des charges en vue de présents considérables. C’est un abus manifeste contre lequel il cite des lois et des autorités. La question qu’il propose ne regarde que le négoce de marchandise que l’on achète pour revendre ; il apporte sous le nom de Médiastin toutes les raisons que l’on peut alléguer pour autoriser, ou du moins excuser le trafic que font les religieux. Le négoce n’est point un mal ni une chose défendue, c’est un moyen juste d’acquérir pourvu que l’on se contente d’un gain raisonnable. Plus il est utile à la vie, plus il est à souhaiter qu’il soit exercé par des personnes de probité et de piété, tels que sont les religieux. On a vu des saints et des moines négocier. Les anciens moines d’Orient et d’Occident faisaient des ouvrages qu’ils vendaient pour gagner leur vie. La plupart des monastères avaient des écoles où l’on recevait des enfants en pension. Qui peut douter que les religieux ne puissent vendre ce qu’ils ont de superflu ? pourquoi leur interdire l’usage de la pharmacie, si utile et si charitable ? Les religieuses font tous les jours des ouvrages qu’elles vendent, sans qu’on y trouve à redire. Les moines peuvent placer leur argent pour en tirer un revenu ; c’est une espèce de négoce. D’ailleurs, il semble qu’il n’est pas à craindre que les moines soient dissipés par le négoce, parce que l’on peut conserver l’esprit de retraite au milieu des occupations. Voilà le sommaire des raisons de Médiastin.

Timothée en apporte de contraires pour prouver que le négoce est défendu aux religieux. Il se sert d’abord de l’autorité de l’Écriture, où le négoce est considéré comme une occupation dangereuse qui éloigne de Dieu, et qui est tout à fait contraire à la vie spirituelle et religieuse. L’apôtre saint Paul ne veut pas que celui qui sert Dieu s’embarrasse dans les négoces des séculiers : Nemo militans Deo implicat se negotiis sæcularibus. {a} Il défend aux évêques de rechercher un gain honteux tel qu’est celui du négoce par rapport à l’état ecclésiastique ; les conciles, les papes et les Pères de l’Église ont aussi défendu aux clercs les occupations du négoce ; et les chefs des ordres monastiques les ont entièrement interdites aux moines. Si on passe de l’autorité aux raisons, rien n’est plus contraire à la vie retirée que les moines doivent mener, et à la conversation continuelle qu’ils doivent avoir avec Dieu, que les occupations du négoce, qui les tirent nécessairement de la solitude, dissipent leur esprit et sont incompatibles avec l’heureuse tranquillité de leur état. Ils ont renoncé au monde, le négoce les y fait rentrer ; l’avarice s’empare bientôt de leur cœur ; enfin, rien ne semble plus contraire que le négoce à la pauvreté dont ils font profession.

Théophile, pour résoudre cette question, remarque que l’avarice est un des plus grands dérèglements auxquels les moines puissent être sujets. Il distingue ensuite plusieurs sortes de négoces : tous ceux qui achètent et vendent ne sont pas marchands, mais celui qui achète précisément pour revendre ou la même chose, ou la chose sous une différente forme, est censé négociant ; acheter les choses nécessaires et vendre les superflues que l’on a, n’est pas proprement un négoce. Ces principes supposés, Théophile conclut qu’il est à la vérité permis aux religieux et aux clercs d’acheter leur nécessaire et de vendre ce qu’ils ont de superflu ; mais qu’il leur est défendu d’acheter des marchandises dans la vue de les revendre et d’y gagner ; défense qu’il prétend être signifiée par leur tonsure, sur laquelle il fait à son ordinaire une longue digression, par leur habit, par la retraite à laquelle ils sont obligés, et enfin par leur état ou par leur profession. Mais quant au négoce que l’on fait des choses achetées que l’on a mises en œuvre, il peut y avoir quelques-uns de ces négoces qui soient permis aux religieux, quoiqu’il y en ait de défendus. Il est certain que suivant la pratique ancienne, les moines peuvent tirer leur subsistance des ouvrages qu’ils font par le travail de leurs mains. Cependant, ils ne doivent pas travailler par avarice et pour gagner.

Théophile passe ensuite à un nouveau négoce des religieux, savoir de prendre des pensionnaires et de gagner sur leurs pensions. Il blâme fort cet usage. Si les anciens moines recevaient des enfants dans leurs monastères pour les instruire et les élever dans la crainte du Seigneur, ils le faisaient gratuitement et sans intérêt. Les écoles des monastères du temps de Bède {b} étaient pour les externes et non pas pour les pensionnaires. Il est vrai que saint Ignace ou plutôt Jacques Lainez {c} permet aux jésuites, par un article de la déclaration de leurs constitutions, de prendre des pensionnaires ; mais Théophile Raynaud soutient que ce ne doit être que des pauvres écoliers qu’on doit nourrir du superflu des revenus des collèges, et des donations faites pour cela uniquement par charité, non par obligation, et qu’il ne s’ensuit pas delà qu’on puisse recevoir sans choix tous ceux qui se présentent, pourvu qu’ils donnent une bonne pension. Il ajoute qu’il a été jugé dans un chapitre général que la Société devait faire son possible pour se débarrasser de cette charge ; mais qu’ensuite on l’a permis dans un chapitre de 1572 en vue d’un bien spirituel, parce qu’il y avait en ce temps-là plusieurs maîtres imbus des nouveautés du calvinisme, et qu’enfin cette permission n’a été accordée qu’à condition que les pensions seraient mises entre les mains d’économes séculiers.

Il conclut que ce métier de tenir des pensionnaires est entièrement indigne des clercs et des religieux, et que ce grand nombre de séculiers qu’on reçoit dans les maisons religieuses y apporte du trouble et du désordre, cause le relâchement de la discipline religieuse et est capable de corrompre les mœurs des religieux. Il étend ces raisons aux filles pensionnaires que l’on prend dans les monastères de filles. Enfin, Théophile Raynaud ne veut pas même souffrir que les religieux fassent le négoce d’apothicairerie, du moins en vendant des drogues aux étrangers. Il ne trouve pas mauvais que les religieuses travaillent à des ouvrages qui peuvent servir à l’Église et qu’elles les vendent. Il leur permet même de faire quelques ouvrages profanes, pourvu qu’ils ne soient pas indécents. Il traite enfin la question des dots des religieuses, et n’en croit le pacte licite qu’en cas que le monastère soit véritablement pauvre et qu’on les donne seulement pour la nourriture de la fille qu’on reçoit. Enfin, il exhorte toutes les personnes religieuses à négocier spirituellement pour l’éternité, sans se dissiper dans des négoces temporels et séculiers. On trouve à la fin de ce livre un décret de la Congrégation de la visite apostolique donné sous le pontificat d’Urbain viii, le 29 août 1637, par lequel les trafics lucratifs sont défendus généralement aux clercs et aux moines. »


  1. 2e Épître à Timothée, 2:4.

  2. Bède le Vénérable, moine et historien anglais du viiie s.

  3. Successeur d’Ignace de Loyola en 1558 comme supérieur général de la Compagnie de Jésus.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 24 novembre 1642. Note 16

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(Consulté le 28.11.2022)

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