À Claude II Belin, le 7 décembre 1632
Note [17]

Cette phrase résume un grand nombre d’événements politiques.

Louis xiii, après avoir parcouru le Languedoc pour y rétablir son autorité, et suivi le procès puis la condamnation de Montmorency, était reparti pour Versailles le lendemain de l’exécution.

Le duc d’Orléans ne se sentant pas en sécurité entre les mains de son frère, malgré « l’arrangement » qu’il avait conclu avec lui, s’était réfugié à Bruxelles.

Richelieu avait, de son côté, quitté Toulouse et s’était dirigé vers Bordeaux, ramenant avec lui la reine, Anne d’Autriche, qui avait accompagné Louis xiii pendant son voyage. À Bordeaux, le cardinal tomba gravement malade. Simon Mingelousaulx, médecin juré de la ville de Bordeaux, en a donné un récit détaillé dans une remarque (second tome, pages 723‑725) qu’il a ajoutée au chapitre sur La manière de faire pisser par le moyen de la chirurgie de sa traduction de La grande chirurgie de Maître Guy de Chauliac (Bordeaux, Jacques Mongiron Millanges, Pierre DuCocq, Simon Boé, 1672, in‑8o) :

« Défunt mon père, Jean de Mingelousaulx, maître chirurgien juré de la ville de Bordeaux, au lieu d’algalie, {a} se servait de bougies canulées qu’il poussait si habilement dans la vessie que le malade ne ressentait aucune douleur, ou elle était très petite, et ne pouvait pas être blessé ni écorché dans le canal de la verge, ni dans le col, ni dans sa capacité. {b} Il fut assez heureux pour rendre un service très considérable à toute la France, par le moyen de ces bougies, en la personne de l’Éminentissime cardinal de Richelieu ; lequel, en l’an 1632, au mois de novembre, revenant d’assoupir les troubles du Languedoc, et passant par Bordeaux malade, fut obligé d’y faire quelque séjour, pendant lequel il tomba dans une suppression d’urine causée par un abcès qui s’était formé vers l’extrémité des muscles fessiers ; lequel procédait d’un dégorgement des hémorroïdes auxquelles il était sujet. Le voisinage de cet abcès fit une inflammation {c} et une compression du col de la vessie, qui causèrent à cette Éminence une suppression d’urine dans laquelle il demeura plus de trois jours. Les grandes douleurs de cet abcès, les fréquentes envies d’uriner, la tension de tout le bas-ventre, mirent ce grand ministre sur le bord de la fosse. M. Seguin, {d} médecin de la reine régente, depuis mère de notre invincible monarque, M. Citois, médecin de cette Éminence, et Leroy, son chirurgien, se trouvèrent bien embarrassés dans cette conjoncture. Ils appelèrent à leur secours MM. François Lopès {e} et Jean Maures, tous deux professeurs du roi en médecine dans l’Université de Bordeaux, et médecins jurés de la ville, sous lesquels j’ai eu l’avantage d’avoir appris les premiers éléments de la médecine, d’avoir été cultivé par leurs soins dans leurs Écoles, et d’avoir été enfin reçu par eux à mon agrégation parmi les médecins jurés de cette ville. Le premier est mort depuis quelques années, également regretté des grands et du peuple ; son grand âge, les belles lumières qu’il possédait par une étude assidue, et par des longues et fréquentes expériences, accompagnées d’un jugement solide, lui avaient justement acquis la réputation d’un des premiers médecins du royaume ; et pour le second professeur, M. de Maures, il est encore vivant, tandis que j’écris, et tous savent avec quelle prudence, probité et capacité il a fait la médecine, dont il a abandonné l’exercice depuis quelques années à MM. ses collègues, pour s’occuper tout entier du service divin. C’est lui qui peut encore rendre témoignage de la vérité de ce que je dis, et ce fut par eux que mon défunt père fut appelé dans cette célèbre consulte qu’on fit pour Son Éminence, en présence de M. le cardinal de La Valette, du R.P. Joseph, de M. de Chavigny {f} et de beaucoup d’autres personnages très qualifiés ; dans laquelle mon père proposa de faire pisser Monseigneur le cardinal de Richelieu par le moyen de ses bougies canulées ; et comme elles étaient inconnues aux médecins de la cour, il les fallut faire voir, et leur faire observer que, par leur corps doux, souple et pliant, elles ne pouvaient en aucune manière blesser ni piquer le col de la vessie, comme font d’ordinaire les algalies ; ce qui ayant été reconnu et goûté par tous les consultants et par les assistants, on le fut dire à M. le cardinal malade, qui n’avait pas à vivre vingt-quatre heures. On lui présenta mon père, il voulut voir les bougies ; savoir de lui s’il lui ferait beaucoup de douleur, et comme il devait se situer puisque son abcès ne lui permettait pas de demeurer assis et qu’étant couché sur le dos ou sur le côté, sa situation n’était pas avantageuse, ni pour introduire la bougie, ni pour rendre l’urine. Mon père lui proposa de se tenir debout en se faisant soutenir par ses valets de chambre sous les bras. Son Éminence prit ce parti et mon père fut si adroit et si heureux que la première bougie canulée passa fort doucement, et Son Éminence pissa si commodément, et avec tant de joie, qu’elle l’appela son père par plusieurs fois ; et l’urine vint si abondamment qu’elle en rendit 4 livres poids de marc, {g} car elle fut pesée, gardée et vue de toute la cour. Son Éminence eut une joie inconcevable de se voir hors de ce grand péril, tous ses amis en furent ravis, et peut-être jamais chirurgien du royaume ne fut si caressé ni loué par de grands hommes que mon père le fut dans cette occasion ; lequel, à cause de son âge avancé et des douleurs de la pierre qu’il avait dans la vessie, s’excusa de suivre Monseigneur le cardinal qui le voulait mener à Paris et lui donner des appointements très considérables.
 {h} Ces bougies étaient faites de cire blanche trempée durant trois jours dans de l’eau-de-vie ; on en faisait fondre une livre avec quatre onces de mastic réduit en poudre impalpable, qu’on mêmait peu à peu ; et cette cire préparée de la sorte et fondue, était jetée avec une petite cuillère dans un moule de cuivre jaune qui était percé ; et sur les divers trous et canaux de ce moule, on mettait trois ou quatre chanterelles de luth bien tendues, {i} et dans le milieu de la cire fondue, on poussait une longue aiguille de fil d’archal ointe d’huile d’amandes douces ; {j} et par cette industrie, il préparait ces bougies canulées. C’est un travail long et qui demande beaucoup de patience car souvent, on jette au moule cinquante bougies et l’ouvrant, on n’en trouve pas deux qui soient bonnes. »


  1. « Instrument de chirurgie, ou une sonde creuse qui sert à faire pisser ceux qui ont une rétention d’urine » (Furetière) ; v. note [6], lettre 527, pour ce qu’est une bougie.

  2. La capacité ou corps de la vessie est sa partie principale, qui forme le réservoir où l’urine s’accumule ; elle se rétrécit dans sa partie basse ou col, en forme d’entonnoir, qui donne naissance à l’urètre par où l’urine s’évacue.
    « La manière de faire pisser par le moyen de l’algalie est fort ancienne, comme on le peut juger par ce qu’en dit notre auteur [Guy de Chauliac], et quoiqu’elle soit aujourd’hui plus en usage qu’elle ne l’était assurément de son siècle [xive], elle n’est pourtant pas exempte de crainte ni de douleur ; et rarement l’introduit-on dans la vessie sans en blesser le col, qui est charnu, et sans qu’il en sorte du sang, ce qui fait beaucoup de peine au malade et aux médecins, qui craignent qu’il ne s’y fasse inflammation et tumeur, et qu’il ne survienne quelque suppression d’urine, laquelle est toujours fâcheuse et terrible. M. [Jean ii] Riolan dans son Manuel [anatomique et pathologique] appelle avec raison l’algalie la clef de la vessie, puisque par son moyen, on pénètre dans sa capacité, et qu’on ouvre son entrée lorsqu’elle est fermée, ou par quelque phlegme ou par quelque pierre, ou par quelque tumeur et inflammation de son col. Mais il n’appartient pas à toutes sortes de chirurgiens de se bien servir de cet instrument ; il faut être fort exercé pour le pousser adroitement, et je conseillerais toujours qu’on appelât pour cela ceux d’entre eux qui font une profession particulière de tailler de la pierre, car comme ils sont obligés de manier souvent des algalies, soit pour sonder les [explorer la vessie des] pierreux, soit pour les tailler, soit pour les faire pisser, ils sont beaucoup plus adroits que les autres qui ne font pas cette opération, car ils font moins de mal en la poussant, et n’y a pas tant de risque à les employer » (Simon Mingelousaulx, ibid. pages 722‑723).

  3. V. note [6], lettre latine 412.

  4. Pierre i Seguin, v. note [12], lettre 5.

  5. François Lopès eut un fils de même prénom, qui devint docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1652 (v. note [46], lettre 442).

  6. V. notes [12], lettre 23, pour Louis de Nogaret d’Épernon, cardinal de La Valette, [8], lettre 19, pour François Leclerc du Tremblay, en religion le P. Joseph (dit l’Éminence grise), et [5], lettre 46, pour Léon Bouthillier, comte de Chavigny.

  7. Soit 64 onces, qui font environ 2 litres.

  8. Richelieu mourut dix ans plus tard, sans avoir jamais cessé d’être incommodé par ses abcès à rechutes.

  9. Corde la plus aiguë (fine) d’un luth.

  10. L’archal est le laiton ; v. note [25], lettre 242, pour l’huile d’amandes douces.

« Nous avons en outre, ajoute Triaire, sur la maladie qui retint le cardinal à Bordeaux sa lettre à Bouthillier (v. note [5], lettre 46), datée de cette ville, le 13 novembre 1632 » (Lettres, instructions diplomatiques, et papiers d’État du cardinal de Richelieu, publiés par Avenel, tome iv, pages 402-403) :

« Depuis ma lettre écrite, je vous dirai en un mot que le mal est le même que le roi eut à Lyon, avec cette différence toutefois que là où l’aposthume {a} survint {b} à la fièvre, la fièvre est survenue {c} à mon aposthume. Il est vrai que la fièvre ne me tient pas toujours et me donne quelques relâches. J’attends la suppuration de l’abcès, à quoi les médecins emploient tous les remèdes que l’art leur enseigne pour parvenir à cette fin. Quant à ma suppression d’urine, il s’est trouvé un chirurgien en cette ville qui a un secret admirable : avec de la bougie de cire canulée, il m’a fait vider maintenant toute l’urine qui était dans la vessie qui me tuait, et qui me donne un soulagement indicible. {d} J’espère que cela mettra le roi hors de peine. » {e}


  1. Le phlegmon.

  2. Succéda.

  3. A succédé.

  4. V. note [10], lettre 209.

  5. Les soins de Mingelousaulx ne suffirent pas, et une lettre de Charpentier adressée le 22 novembre à Bouthillier nous apprend qu’on dut faire venir de Paris « M. Mesnard et un autre chirurgien, le plus expert et le plus fidèle qu’il pourra trouver ». Un passage chiffré exclut Jacques Juif (v. note [10], lettre 35) qui, « comme nous le savons, est à Monsieur. »

Bruxelles, villes du Brabant espagnol, se situait alors au centre des Pays-Bas, dont elle était la capitale administrative, siège du gouvernement, dirigé par le vice-roi ou la vice-reine, qui était alors Isabelle d’Espagne (1566-1633), fille du roi Philippe ii.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 7 décembre 1632. Note 17

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(Consulté le 13.05.2021)

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