Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Borboniana 1 manuscrit
Note [19]

J’ai transféré le second paragraphe de cet article depuis la page 5 du Borboniana manuscrit.

Thomas Pelletier a connu son heure de célébrité au début du xviie s. (ses dates de naissance et de mort sont incertaines), mais n’a guère laissé de trace dans les biographies. Seules deux sources me semblent procurer des informations intéressantes et fiables à son sujet. J’y ai du moins trouvé les pistes qui m’ont permis de comprendre qui fut cet obscur mais fort intéressant personnage.

  • Le précieux site bibliographique data.bnf.fr lui attribue une quarantaine d’ouvrages publiés entre 1598 et 1634, dont les trois plus remarquables sont :

    • La Conversion du Sr Pelletier à la foi catholique. En laquelle il représente au naïf les vraies et infaillibles marques de l’Église. Contre les erreurs et fausses opinions des calvinistes (Paris, Jean Jannon, 1610, in‑4o de 180 petites pages), ouvrage dédié au cardinal Jacques Davy Duperron (v. note [20], lettre 146), avec une préface « à Messieurs de la Religion prétendue réformée » ;

    • le Discours lamentable sur l’attentat et parricide commis en la personne de très heureuse mémoire Henri iiii, roi de France et de Navarre (Paris, François Huby, 1610, in‑4o de 15 pages) est signé « Pelletier » à la fin et a été publié dans la semaine qui a suivi l’assassinat de Henri iv ;

    • et la Réfutation des erreurs et impertinences du Sieur Du Plessis, remarquées à l’ouverture de son livre intitulé Le Mystère d’iniquité [v. supra note [9]] (Paris, François Huby, 1611, in‑4o), avec épître dédicatoire de Pelletier (sans prénom) « À la reine mère du roi, régente en France » (Marie de Médicis), et à la fin, une vive attaque contre Isaac Casaubon, transcrite à la fin de la présente note.

  • Après avoir parlé des impiétés commises par Jérémie Ferrier (v. supra note [18]), René Pintard a écrit ce paragraphe (Pintard b, page 18) :

    « On en dirait autant de Thomas Pelletier, autre créature du cardinal Duperron, autre pensionnaire du Clergé, autre familier de Richelieu et, de plus, secrétaire de la reine mère, {a} “ au reste, homme d’esprit et d’entendement, qui avait belle langue et encore plus belle plume ”. Il devint l’apologiste de la Compagnie de Jésus. Converti en 1609, ou peu avant, il touchait par an mille livres, sans compter les bagatelles. Ses collègues autrefois l’appelaient “ le libertin ” ; et maintenant, un naïf lui demandant “ qu’il dît en ami quelle était la meilleure des deux religions : Il y a apparence, répondit-il, que c’est l’autre (la réformée), vu qu’on m’a donné quatre cents écus par an de retour pour être de celle-ci. ” {b} Pelletier, inter Reformatos atheus, nunc inter Romanos est zelota, {c} écrivait de lui Casaubon ; mais on aurait pu aussi bien retourner la formule. »


    1. Marie de Médicis.

    2. Pintard a soigneusement lu le Borboniana manuscrit.

    3. « athée parmi les réformés, il est maintenant zélote parmi les Romains »

Dans la correspondance d’Isaac Casaubon (édition de Rotterdam, 1709, v. la fin de la note [16] supra) je n’ai pas trouvé le propos que Pintard lui prête ; mais cinq de ses lettres montrent qu’il a eu sérieusement maille à partir avec Pelletier (qu’il appelait Peleterius ou Pellio).

  1. Lettre dcclvii (pages 440‑441) à son fils aîné, Jean Casaubon, de Londres, le 28 novembre 1611 :

    Caussa Regum agitur, et quidem contra parricidas inauditos, et ego timebo ? au deerit mihi animus ? Deus meliora ! Peletrii vero judicium non magis reformido quam par est. Ille ne me Grammaticum vocat ? Ille meum stylum damnat ? Asinus, stultus, imperitus, nebulo, vappa ; de eo viro sine honoris præfatione loqui non debet, quem scit orbis terrarum (absit verbo invidia) non sine aliqua utilitate publica literas Græcas et Latinas excoluisse. Abeat Peleterius ad lustra et propinas, ibi judicet de forma scortorum, de vini saporibus ; de literis abstineat judicare ονος προς λυραν. Taceo quam tota Lutetia novit in rebus Religionis indifferentiam, quæ ab Atheismo quot gradibus differat, ipse viderit. Et his notis insignis nebulo de me graves sententias dicet ? Ego vero Deo gratias ago, quod ea scripserim, quæ illi displiceant : bonis sine dubio placebunt, quæ pessimo viro non placent. De stylo quidem judicare non adeo non potest, ut priusquam intelligat mea scripta, multi illi anni in Scholis sint ponendi. Si ausus sit in me aliquid, erit unus e meis famulis, qui illum excipiat, ut meretur ipsius detestanda malignitas. A me respondum ne exspectet, tuus fortasse cognatus, aut certe unus famulorum meorum illum depinget suis coloribus. Tu vero, fili, maledictis impurissimi nebulonis ne movearis. Ut nulla sine crista nascitur galerita, sic nemo aliquam ex his studiis gloriam consecutus, quem non comitetur invidia. Scis, fili, meam ταπεινοφροσυνην, qui si quid scio, et non multa sane scio ; sed tamen si quid scio, Deo Opt. Max. id totum sero acceptum. Illi honos, illi laus, illi gloria εις τους αιωνας των αιωνων. Moneo te, fili, abstineas a societate id genus hominum. Novi illum, de quo loquor, intus et in cute : acta, verba, ingenium produnt in causa Religionis profanum ; neque hoc te potest fugere. O fuge tales, abhorre, odi, ac detestare : sæpe hoc te præsens monui ; nunc absens moneo, quia est data occasio. Oro Deum immortalem, et quotidie orat pia mater tua, ut tibi adsit, te servet, tibi benedicat.

    [Il s’agit de plaider la cause des rois, et bien sûr contre des parricides inouïs, mais aurai-je peur ou manquerai-je de courage ? Puisse Dieu nous réserver des jours meilleurs ! Je ne redoute guère le jugement de Pelletier, qui m’est parfaitement indifférent. Ne me qualifie-t-il pas de grammairien ? Condamne-t-il mon style ? C’est un âne, un sot, un ignorant, un vaurien, un coquin ; mais il ne faut pas parler de cet homme sans préambule louangeur, car le monde entier (soit dit sans la moindre jalousie) sait que, non sans quelque avantage pour le public, il a soigneusement cultivé les lettres grecques et latines. Que Pelletier s’en aille donc à ses débauches et à ses tavernes, où il donnera son avis sur la beauté des putains et sur les saveurs du vin ; mais que cet âne devant une lyre {a} s’abstienne de le donner sur les belles-lettres ! Je tais son manque de discernement en matière de religion, fort peu éloigné de l’athéisme, car lui-même en prendra soin. Et ainsi stigmatisé, cet insigne vaurien prononcerait de lourdes sentences à mon encontre ? En vérité, je remercie Dieu d’avoir écrit ces mots qui lui déplaisent : ce qui ne plaît pas aux très mauvaises gens ne déplaira pas aux honnêtes gens. Quant à juger de mon style, il n’en est certes pas capable, dans la mesure où il lui faudrait passer quantité d’années aux écoles avant de comprendre ce que j’écris. Si j’avais quelque audace, je dirais à l’un de mes dévoués serviteurs de le traiter comme sa détestable méchanceté le mérite. Qu’il n’attende pas de réponse venant de moi, quelqu’un que tu connais peut-être, {b} ou certainement quelqu’un de mes familiers lui dira ses quatre vérités. {c} Mais toi, mon fils, ne t’émeus pas des médisances que profère cet infâme coquin. De même qu’aucune alouette ne naît sans crête, {d} personne ne cherche à tirer gloire de ses travaux sans provoquer la jalousie. Mon cher fils, tu connais mon humilité : si je sais quelque chose, je ne sais pas grand-chose ; mais pourtant, si je sais quelque chose, je dis l’avoir entièrement reçu de Dieu tout-puissant ; à lui l’honneur, à lui les louanges, à lui la gloire, dans les siècles des siècles ! Mon fils, je te mets en garde : abstiens-toi de fréquenter ce genre de personnages. Je connais jusqu’au bout des ongles {e} celui dont je parle : ses actes, ses paroles sont l’expression d’un esprit sacrilège à l’encontre de la Religion, et tu ne peux échapper à cela. Fuis, abhorre, hais, déteste donc de telles gens ! Je t’ai mis en garde quand tu étais près de moi, maintenant que tu es loin, je te mets encore en garde puisque l’occasion m’en est donnée. Je prie Dieu immortel, et ta pieuse mère le prie tous les jours, pour qu’il t’aide, te protège et te bénisse]. {f}


    1. V. note [5], lettre 439, pour le commentaire de cet adage antique. J’ai mis en italique ma traduction des mots grecs.

    2. Notre marginale de l’éditeur : Forte Isaacus Chabanæus [Peut-être Isaac Chabanay (fils de Pierre et Sara Chabay, sœur d’Isaac Casaubon)].

    3. Libre traduction d’illum depinget suis coloribus, en référence à l’adage no 306 d’Érasme, Tuis te pinguam coloribus [Je te peindrai avec tes propres couleurs], pour dire : Talem te describam, qualis es [Je te décrirai tel que tu es].

    4. V. note [10], lettre 970.

    5. V. note [16], lettre 7.

    6. Exhortation d’un père, résolu au calvinisme (faute de trouver mieux chez les catholiques, v. notes [41][43] du Borboniana 5 manuscrit), qui voit son fils aîné se convertir au catholicisme sous l’influence de l’apostat Pelletier. Cela n’empêcha pas Jean Casaubon de prendre l’habit des capucins, sous le nom de frère Augustin, pour subir un funeste destin en 1624 (v. note [21] du Naudæana 1). Son père s’insurgeait contre le livre cité dans sa lettre qui suit.

  2. Lettre dcclxxxvii (page 456‑457) à Thomas Morton (ministre calviniste anglais, qui était alors doyen de l’Église de Winchester), de Londres, le 7 avril 1612 :

    Etsi occupatissimus sum, abrumpo tamen silentium, ut te roga, accipias προφρονι θυμω libellum, quem mitto. Non enim patiar, ut meorum quicquam ignores : eam habeo fiduciam de tua erga me benevolentia, quam tot argumentis declarasti. Puto te non sine risu postremas paginas Præfationis lecturum. Ego, ut puto te nosse, si quis alius, modestiam amo ; sed est genus hominum perditorum, quos vehementer animus meus execratur. Ex isto genere est meus Pellio, bipedum nequissimus, de quo, si dignus fuisset, longam Iliadem potui contexere. Ille infelix asellus cum adversus Dominum Plessæum scriberet, me agressus est. Volui respondere ; sed vetuerunt viri graves, amici mei Parisienses ; indignum enim esse, de quo vel cogitarem. Parui. Accidit vero nuper, ut serenissimus Rex alium libellum ejus pestis mihi ostenderet, ubi iterum in me insurgit. Putavi semel defungendum illa molesta, cum præsertim maximo Principi id placeret.

    [Bien que fort occupé, je romps le silence pour vous demander de recevoir avec empressement le petit livre que je vous envoie. {a} Je ne souffrirais pas en effet que vous ignoriez quoi que ce fût de mes affaires, car je fais toute confiance à votre bienveillance envers moi, dont vous m’avez donné tant de preuves. Je pense que vous ne lirez pas sans rire les dernières pages de la préface. Vous savez, je pense, que, plus que tout autre, j’aime la modestie, mais voilà bien le genre d’hommes dépravés que mon esprit exècre profondément. L’ami Pelletier en est un, c’est le plus nul des bipèdes et, s’il en était digne, je pourrais lui chanter une longue Iliade. En écrivant contre le Sieur Du Plessis, ce misérable petit âne m’a attaqué. Je voudrais lui répondre, mais des amis parisiens, qui sont gens sérieux, me l’ont interdit, car il serait déshonorant de seulement y penser. J’ai obéi. Par coïncidence, le roi sérénissime m’a récemment montré un autre libelle de cette peste où il s’attaque de nouveau à moi. {b} Je penserais volontiers en finir une fois pour toutes avec ces désagréments, surtout si tel est le bon plaisir de notre éminent prince].


    1. La suite de la lettre désigne la Réfutation de Pelletier.

    2. Le roi est Jacques ier de Grande-Bretagne. L’autre livre de Pelletier est La Monarchie de l’Église, contre les erreurs d’un certain livre intitulé De la puissance ecclésiastique et politique [manifeste gallican d’Edmond Richer, v. note [27], lettre 337] (Paris, François Huby, 1612, in‑4o), qui se conclut sur une rude attaque contre Casaubon (pages 79‑83).

  3. Lettre dcclxxxviii (pages 458‑459) à Thomas Edmundus, de Londres, le 10 avril 1612 :

    Juvat hoc loco unius e multis ejus farinæ Scriptorculis audaciam στηλιτευειν, de quo scire te volo serenissimi Regis judicium. Is, quem dico, quemque nominare mihi religio, tanta vilitas novi Doctoris ; de trivio et compitis circumforaneus Pellio quidam est ; homo idiota, nullarum literarum, non Græce, non Latine doctus, sine scientia, sine conscientia, bonis obstrepere, et fruges natus consumere, aliud nihil. Hic, quod inter mulierculas sciolus, et in vernaculo sermone disertulus habetur ; in omnes diversarum partium Scriptores censoriam nuper accepit virgulam ; eo quidem libentius, qui ante biennium ære alieno oppressus, septingentorum aureorum mercedem pactus, ad expungenda vetera nomina, et stipendium annuum (narro quæ vera sunt, quæque ipse mihi dixit) mutatis partibus transfugium fecit ; quique inter eos, quos deseruit, a suspicione Atheismi infamis, et bonis omnibus, qui propius norant, exosus vixerit, novi zeli fervorem iis, ad quos transiit, hoc est, quos decepit, necesse nunc habet approbare. Igitur Doctor a se creatus Pellio, novos cottidie libellos scribit, vel potius vomit. Primum novæ professionis tyrocinium posuit ante biennium, cum adversus Monitoriam serenissimi Regis, Principis longe doctissimi, ipse vitilitigatorum postremus, συγγραφευς αγραμματος, inscitiæ retrimentum, librum emisit ; in quo si paucula excipias, nihil non protritum, nihil non millies dictum, non haustum e fæce ; paucula vero illa, cui suppilaverit, neque ignorat quisquam eruditorum Lutetiæ, et nobis compertissimum est. Non enim nescimus, sub cujus mensa colligere micas sit solitus ex quibus sua fercula instruit. Idem Pellio, quum ante paucos menses virum nobilissimum, et celeberrimæ famæ esset aggressus, eum et nobis honorem habuit, ut sua censura, novus Aristarchus, columen sapientiæ, dignos judicare ; sed obiter et velut in transcursu. Credo ne si aliter fecisset, dignitate tanti antagonistæ nomini nostro aliquid splendoris accederet. Edideramus paullo ante Epistolam ad Frontonem Ducæum, Societatis Jesu Theologum : in qua res in hoc Regno a nonnullis ejusdem Societatis gestas, fide historica ipsi exposuimus. Hanc epistolam Pelletier in fine ejus, quem dixi, libri, non refutat ille quidem, (neque enim poterat,) sed uno vehemente confodit obelo : deinde ad maximum Regem sermone converso, multis ab eo petit, ne quicquam eorum credat esse verum ; quæ universum hoc Regnum vidit ; quæ in Acta public sunt relata ; quæ Orbis jam terrarum scit esse verissima. Hæc omnia falsa, et adulandi studio ficta audet dicere, et quidem Regi dicere meus Pellio ; quasi is esset mitissimus hic et innocentissimus Princeps, cujus aures in perniciem sontium patere soleant. Quis laqueus, quæ crux tantum scelus expiabit ? Vidi ego serenissimum Regem ; quum illa legeret, et mihi ostenderet, qui prius non videram, inauditam Pellionis audaciam atque impudentiam severe detestantem. Me quoque adulandi artificem quod vult videri, sapientissimo Principi insignitam facit injuriam, potius quam mihi.

    [J’ai plaisir à dénoncer ici l’audace de l’un de ces nombreux petits écrivains de même farine, sur lequel je veux que vous sachiez le jugement de notre sérénissime roi. Celui dont je parle, mais j’ai scrupule à donner son nom, tant est insignifiant ce docteur de fraîche date : c’est un certain Pelletier qui erre de carrefour en carrefour, un homme ignorant, sans aucune instruction, qui ne connaît ni le grec ni le latin, sans science, sans conscience, né pour vociférer contre les honnêtes gens et ruiner les bons fruits, et rien d’autre. Cet homme, parce que des femmelettes le tiennent pour demi-savant et pour petit beau parleur en français, a récemment reçu une censoria virgula {a} contre les écrivains des divers partis ; ce qu’il a très volontiers accepté car, voilà deux ans, croulant sous les emprunts, il a conclu un marché de sept cents écus pour effacer ses vieilles dettes, et une rente annuelle (tout ce que je raconte est vrai, lui-même me l’a dit) l’a fait passer d’un parti à l’autre. Tous ceux qu’il a abandonnés, comme tous les honnêtes gens, le haïssaient car ils le savaient très proche de l’infâme athéisme : aussi se trouvait-il dans la nécessité de prouver la ferveur de son nouveau zèle contre ceux qu’il a trompés. Pelletier, après s’être conféré le titre de docteur, s’est donc mis à écrire, ou plutôt à vomir tous les jours de nouveaux libelles. Voici deux ans, il a entamé l’apprentissage de sa nouvelle confession en publiant un livre contre l’Avertissement de notre sérénissime roi, {b} de loin le plus savant des princes, quand lui n’est que le dernier des chicaneurs, un écrivain illettré, un égout d’ignorance : si vous en ôtez de menus passages, il ne s’y trouve rien qui ne soit rebattu, rien qui n’ait été mille fois dit, rien qui n’ait été puisé dans les latrines ; mais j’ai bien découvert celui à qui il a dérobé ces vétilles, et dont nul Parisien instruit n’ignore le nom, {c} car je sais bien sous la table de qui il a coutume de ramasser les miettes dont il confectionne ses plats. Ledit Pelletier, quand il s’est attaqué, voici quelques mois à un personnage de très haute noblesse et d’immense renom, lui a fait l’honneur, ainsi qu’à moi, de nous juger dignes de sa censure, mais sans insister et comme en passant, se prenant pour le nouvel Aristarque et pour une colonne de sapience. {d} Je crois que s’il n’avait fait autrement, la dignité d’un si grand antagoniste eût ajouté quelque splendeur à ma renommée. Peu avant, j’avais publié une Lettre à Fronton du Duc, théologien de la Société de Jésus, où j’exposais, avec la fidélité de l’historien, les actions que certains membres de ladite Société ont accomplies en ce royaume. À la fin du livre que j’ai cité, Pelletier ne réfute pas ma Lettre (car il en était incapable), mais il la biffe impétueusement d’un seul trait de plume. {e} Quant au discours dirigé contre notre très grand roi, il s’en faut de beaucoup pour que quiconque croie à la vérité de ce qu’il contient ; mais le monde entier tient déjà pour très vrai ce qu’a vu tout ce royaume et ce que rapportent les actes publics. Mon cher Pelletier ose dire toutes ces faussetés et il invente par souci de flatter ; et il ose même le dire au roi, comme s’il s’agissait du plus doux et du plus innocent des princes, qui a coutume de prêter une oreille favorable au pardon des coupables. Quelle potence, quelle croix expiera un si grand forfait ? J’ai vu notre sérénissime roi alors qu’il lisait ces faussetés ; je ne les connaissais pas encore et il me les a montrées, en maudissant hautement l’audace et l’impudence inouïes de Pelletier. En voulant me faire passer pour un maître en l’art de flatter, c’est notre très sage prince, plutôt que moi, qu’il insulte ouvertement]. {f}


    1. Expression, désignant littéralement la « biffure du censeur », qu’Érasme a commentée dans ses Adages (no 3726).

    2. Dans La Religion catholique soutenue en tous les points de sa doctrine, contre le livre adressé aux rois, potentats et républiques de la chrétienté par… Jacques ier, roi d’Angleterre… (Paris, J. Jannon, 1610, in‑4o), Pelletier ripostait à l’Apologie pour le serment de fidélité que le sérénissime roi de la Grande-Bretagne requiert de tous ses sujets, tant ecclésiastiques que séculiers, tel que tout autre prince souverain le peut et doit légitimement requérir des siens. Premièrement mise en lumière sans nom, maintenant reconnue par l’auteur, le très haut, très puissant et très excellent prince Jacques, par la grâce de Dieu roi de la Grande-Bretagne, etc., défenseur de la foi. Contre deux brefs du pape Paul v aux catholiques romains anglais, et une lettre du cardinal Bellarmin à messire George Blackwell, archiprêtre d’Angleterre, le tout ci-contenu. Ensemble un ample avertissement ou préface du dit seigneur roi à tous les monarques, rois, princes, États et républiques libres de la chrétienté (Londres, Jean Norton, 1609, in‑8o).

    3. Le cardinal Duperron ; vV. note [28] du Faux Patiniana II‑5 pour le mot vétilles.

    4. V. la note [4], lettre 117, pour Aristarque de Samos. et la 3e notule {b} supra pour le livre de Pelletier contre du Plessis-Mornay.

    5. V. supra note [16], première notule {e}, pour l’Ad Frontonem Ducæum S.I. Theologum Epistola (Londres, 1611). Dans sa Réfutation, Pelletier a en effet vivement riposté à ce livre de Casaubon ; son attaque est transcrite à la fin de la présente note.

    6. Dans la vive querelle religieuse et politique opposant alors Rome à la Couronne britannique, les jésuites accusaient Casaubon d’être la plume grassement rétribuée du roi Jacques ier.

  4. Lettre dccxcii (page 460) à Johannes Meursius (v. note [9], lettre 443), de Londres, le 13 avril 1612, l’Epistola ad Frontonem [Lettre à Fronton du Duc] :

    Videbis ex eo libello, quem tibi mitto, provocatum me fuisse ab illustri viro, cardinali Perronio ; sed amice, et modeste ; itemque ab alio barbaro et agresti nebulone, qui nuper, pretio accepto, conscientiam prodidit. Huic vappæ et atheo quum non putarem esse repondendum, placuit Regi, ut obiter illum perstringerem. Audio has nundinas non carituras libris adversus Epistolam af Frontonem scriptis ; quos equidem, nisi aliquid afferant, quod ad rem faciat, aspernabor, et hostes veritatis sinam latrare. Nunc mihi in manibus est disputatio adversus Baronium ; cujus fraudes infandas est animus palam facere, ad gloriam Dei, et publicum bonum.

    [Dans ce petit livre que je vous envoie, vous verrez que j’ai été provoqué par le cardinal Duperron, mais amicalement et humblement, ainsi que par cet autre rustre et barbare vaurien qui a récemment trahi sa conscience contre argent comptant. {a} Je ne pensais pas devoir répondre à ce fripon athée, mais il a plu au roi que je l’égratigne sans tarder. J’entends dire que les librairies ne manqueront pas de livres écrits contre ma Lettre à Fronton ; je les ignorerai assurément s’ils n’apportent rien qui fasse avancer le débat, et je laisserai aboyer les ennemis de la vérité. Je travaille maintenant à mon essai contre Baronius : {b} pour la gloire de Dieu et le bien public, j’ai à cœur de dénoncer ses honteuses fourberies].


    1. Citée au début de la présente note, La Conversion du Sr Pelletier à la foi catholique (Paris, 1610) avait ouvert les hostilités.

    2. V. supra note [16] pour les Exercitationes de Casaubon contre les Annales ecclésiastiques de Baronius.

  5. Lettre mli (page 612) à Richard Montaguë, évêque de Bath et Wells, de Londres, le 21 janvier 1612 :

    Scripserunt ad me Parisienses amici, Jesuitas pusillum libellum adversus Epistolam ad Frontonem typis vulgasse ; verum publica auctoritate statim damnatum, et repressum fuisse illorum conatum ; adeo ut extinctus ille liber fuerit ante natus. Ego per amicos exemplar aliquod laboro consequi : ignarus enim quid illi blateraverint, quid ipse respondeam ignoro. Calumnia e privata ad Frontonem Epistola, qua editionem excusabam, ita putida est et absurda, ut optem id potissimum mihi objici. Parata responsio est, quæ imperitiam, malignitatem, et scelestum animum auctorum luculente demonstrat. Sed fortasse nihil ea de re liber Jesuitarum habet. Jam quod ad Atheum Peleterium attinet, qui falsa de Loiolitis dicit me scripsisse, oro Reverentiam tuam, ut significet serenissimo Regi, brevi me, favente Deo, Majestati ipsius scriptum aliquod esse ostenturum, quod spero ipsi fore non ingratum. Ego enim spreto illo nebulone, terræ filio, et Atheo, selegi e meis adversus cardinalem Baronium Animadversionibus, quæ faciunt ad propositam quæstionem de Papæ temporali potestate, et pestilentis doctrinæ immanitatem perspicue ostendi ; atque Hildebrandum perniciosi dogmatis auctorem primum novo penicillo et coloribus vere suis depinxi.

    [Des amis parisiens m’ont écrit que les jésuites on mis sous presse un tout petit libelle contre ma Lettre à Fronton ; mais l’autorité publique l’a interdit et mis fin à leur dessein, si bien que ce livre est mort avant d’être né. Mes amis me tourmentent pour que je rédige quelque suite ; mais sans savoir ce que vont dégoiser mes ennemis, j’ignore ce que je répondrai. Depuis la parution de ma Lettre à Fronton, la calomnie sur ma vie privée est si fétide et si absurde que je souhaite y riposter. Ma réponse est prête : elle met en pleine lumière l’ignorance, la méchanceté et l’impiété de ces auteurs ; mais peut-être le livre des jésuites n’avait-il rien à voir avec cela. Quant à Pelletier, cet athée qui m’accuse d’avoir écrit des faussetés sur les jésuites, je prie votre révérence d’aviser notre sérénissime roi, que, Dieu aidant, je montrerai sous peu à ladite Majesté un écrit qui, j’espère, ne lui sera pas désagréable : à l’intention de ce méprisable vaurien, fils de l’enfer et athée, j’ai choisi des extraits de mes Remarques contre le cardinal Baronius qui contribuent au débat sur le pouvoir temporel du pape, et j’ai clairement montré la monstruosité de sa doctrine pestilentielle ; et j’ai dépeint, avec un nouveau pinceau et sous ses véritables couleurs, Hildebrand, le principal auteur de ce dogme pernicieux]. {a}


    1. V. note [74] du Naudæana 1, pour le pape Grégoire vii (Ildebrando Aldrobrandeschi), fondateur du droit canon au xie s.

Pour conclure ma longue analyse de cette dispute, voici le paragraphe de la Réfutation de Thomas Pelletier, intitulé Le Sieur de Casaubon, dans le chapitre iv du Livre troisième où sont réfutées plusieurs autres impudentes calomnies et fausses suppositions, tant contre le Saint-Siège que contre les principaux points de la foi et religion catholiques (pages 213 vo‑218 ro) :

« Car pour tout ce que les ennemis de l’Église peuvent calomnier, c’est chose qu’on donne à l’esprit d’erreur et d’étourdissement qui les agite, ainsi que nous voyons de nouveau en ce livre qu’un de leur étoffe a mis au jour contre les jésuites {a} où, les dépeignant de tout autre crayon qu’ils ne méritent, ce serait autant d’encre mal employée de réfuter les reliefs des vieilles calomnies qu’il est allé mendier, pensant se rendre par ce moyen plus recommandable en la cour d’Angleterre : {b}

“ Mais, grand roi, si quelque jésuite a autrefois péché contre votre service, n’enveloppez pas, s’il vous plaît, l’innocent avec le coupable. Si un Garnet a confondu {c} la cause de la religion dans l’intérêt de l’État, il n’y a nul jésuite, nul catholique, de quelque nation qu’il soit, qui le voulût excuser. Si un Garnet, dis-je, a été convaincu d’avoir attenté contre la sacrée personne de Votre Majesté, on a aussi justement épandu son sang qu’il y eût eu de commisération (pour ne point dire de cruauté) si on lui eût ôté la vie pour la seule créance dont il faisait profession. Arrière donc, ô grand roi ! arrière de vos oreilles ces faux discours qui, abusant de votre bonté vous voudraient persuader que les jésuites ou autres catholiques avouent ce qu’un Mariana a insolemment écrit au désavantage des rois, {d} la vie desquels est chère et précieuse aux yeux du pape : rois, les sceptres et la couronne desquels le pape désire conserver, tant s’en faut qu’il ait dessein de les donner en proie comme on figure à votre Majesté ; mais il n’y a que les rois qui vivent tranquilles dans le sein de l’Église, qui savent proprement quelle est et jusqu’où s’étend l’autorité spirituelle du pape, laquelle on vous rend odieuse sous le masque d’une juridiction temporelle sur les rois, pour les dégrader injustement, chose que le pape ne s’attribue pas et que nul prince, vrai enfant de l’Église, n’a aussi à redouter. Et sur ce que ce nouvel antijésuite d’outre-mer {e} nous veut persuader par ses écrits que vous traitez les catholiques de vos États avec beaucoup plus de grâces et de faveurs que ne faisait la feu reine Élisabeth, {f} Dieu vous inspire et accroisse sans fin ce saint mouvement, dont le salaire vous sera réservé là-sus {g} au ciel, avec l’amour, la continuelle obéissance et éternelle bénédiction de vos pauvres sujets catholiques, qui attendent et soupirent toujours après leur restauration. Dieu ne vous a pas aussi doué de tant de vertus, sans les rapporter un jour à leur principale fin, laquelle consiste à redresser ses autels, à rétablir son service, à suivre et imiter la foi et religion de tant de bons rois catholiques, vos prédécesseurs ; {h} rois qui n’ont si longtemps assuré ni fortifié leur trône que de l’humilité et soumission qu’ils ont religieusement témoignées envers l’Église et le souverain chef qui la gouverne. ”

Ces deux illustres cardinaux, ces deux lumières de notre siècle, Bellarmin et Baronius, {i} méritent tant du public, se sont acquis tant de réputation qu’il n’y a homme de bon sens qui conçoive jamais d’eux la mauvaise impression que vous en désirez donner. La haine que vous leur portez, comme aux vents qui troussent vos drapeaux, {j} fait que vous ne pouvez magnifier leur vertu, comme fait aujourd’hui toute la chrétienté. Faux est ce que vous dites, qu’il est loisible d’être hérétique, profane et athée, pourvu qu’on ne contredise pas aux points qui touchent le pape. Qui choquerait comme vous faites l’autorité du Saint-Siège serait, comme vous êtes, tenu pour mauvais chrétien ; mais qui n’aurait que cette seule vertu de maintenir la primauté et juridiction spirituelle du pape, la créance de tous les autres points de la religion défaillant, j’oserais dire que la conscience de celui-là ne serait pas en meilleur état qu’est aujourd’hui la vôtre.

L’éclat de cette pompe dont on honore la dignité du pape vous fait encore mal aux yeux, mais n’est-il pas raisonnable que les honneurs souverains accompagnent les grandeurs souveraines ? […] Du bureau {k} des moines, de la magnificence de la cour du pape, vous venez à heurter le pourpre et l’écarlate des cardinaux ; et n’osant nier que leur institution ne soit fort ancienne, vous dites seulement qu’ils n’ont pas toujours été ce qu’ils sont à cette heure. Toutefois, comme remarque doctement ce digne protecteur du Saint-Siège, {l} Calvin dit qu’il n’a jamais trouvé auteur qui en ait parlé avant saint Grégoire : mais n’en est-il pas parlé au concile de Rome, au temps de Sylvestre qui précéda saint Grégoire près de trois cents ans ? {m} Calvin s’est trompé, tout de même que quand il dit qu’au temps de saint Grégoire, cette qualité de cardinal appartenait aux seuls évêques, sans qu’elle fût communiquée aux prêtres et diacres. […] Puissiez-vous donc crever de dépit, de voir à vos yeux cette grandeur du chef de l’Église et de tous les membres qui lui adhèrent, comme sont cardinaux, moines, jésuites, et autres de qui vous n’êtes pas digne de baiser les pans de leur robe. »


  1. La lettre de Casaubon au R .P. Fronton du Duc, v. supra deuxième notule {e} : c’est dans ce premier paragraphe que Pelletier la « biffe impétueusement d’un seul trait de plume » (uno vehemente confodit obelo).

  2. Je n’ai pas trouvé la source de la longue citation qui suit : il faut la tenir pour une supplique de Pelletier adressée au roi Jacques ier de Grande-Bretagne.

  3. Mêlé. V. supra note [15], notule {b}, pour le jésuite anglais Henry Garnet, tenu pour responsable de la Conspiration des poudres, condamné à mort et pendu à Londres le 3 mai 1606.

  4. V. note [30], lettre 307, pour le jésuite espagnol Juan Mariana et son livre De Rege et regis institutione [Du Roi et de l’institution du roi] (Tolède, 1598), où il approuvait l’assassinat du roi de France Henri iii par le moine Jacques Clément.

  5. Ou plus précisément d’outre-Manche : redoutant des représailles religieuses, Isaac Casaubon avait quitté la France pour l’Angleterre après l’assassinat de Henri iv (1610).

  6. En 1603, Jacques ier, premier souverain de la famille Stuart, avait succédé à Élisabeth ire, dernière des Tudors.

  7. Là-haut.

  8. Depuis l’évangélisation des îles britanniques (viie s.) jusqu’au schisme anglican de 1533 (sous le règne de Henri viii, (v. note [42] du Borboniana 10 manuscrit), tous leurs souverains avaient été catholiques.

  9. Les deux plus savants et éloquents chantres du pouvoir pontifical.

  10. Les opinions contraires à vos principes.

  11. La bure.

  12. Note marginale : « Monsieur de Raymond », v. note [46] du Naudæana 4.

  13. Grégoire ier le Grand (saint, docteur et Père de l’Église, v. note [19], § 2, du Naudæana 3) a été pape de 590 à 604. Sylvestre ier avait régné de 314 à 335 et œuvré pour l’adoption du christianisme par l’Empire romain ; le concile de Rome s’était tenu en 313. Les tout premiers cardinaux ont été nommés par le pape Alexandre ier (mort vers l’an 115).

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Borboniana 1 manuscrit. Note 19

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(Consulté le 21.06.2021)

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