Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Borboniana 8 manuscrit
Note [21]

  • Histoire de l’administration du cardinal Ximenes, {a} grand ministre d’État en Espagne. Où se voient les effets d’une prudente et courageuse conduite, avec une excellente probité. Le portrait au naturel du même cardinal. Par le sieur Michel Baudier, {b} de Languedoc, gentilhomme de la Maison du roi, conseiller et historiographe de Sa Majesté. {c}


    1. Francisco Jiménez (Ximénez ou Ximenes) de Cisneros (1436-1517) eut une brillante carrière ecclésiastique (comme prélat théologien), et politique (comme confesseur d’Isabelle, reine de Castille, et conseiller de Ferdinand, roi d’Aragon). Nommé cardinal et grand inquisiteur d’Espagne en 1507, il assura la régence du royaume entre la mort de Ferdinand (1516) et l’avènement de Charles Quint (1517).

    2. Ce livre est un des nombreux ouvrages de Michel Baudier (Montpellier1589-1645), militaire, orientaliste et historien.

    3. Paris, Sébastien Cramoisy, 1625, in‑4o de 220 pages, dédié au cardinal de Richelieu, avec le portrait de « François Cardinal Ximenes grand Ministre d’Espagne ».

    Les pages 45‑47 de cette Histoire décrivent la Maladie d’esprit de la reine Jeanne :

    « La reine Jeanne était troublée d’esprit, accident qui lui était arrivé par les travaux de ses couches, ou plutôt (disait-on) par les sortilèges et le poison que lui avait fait donner une dame flamande, maîtresse de Philippe, son mari. Ce défaut la faisait aller errante par la campagne. Elle quitta Burgos {a} et s’en alla, enceinte qu’elle était, au bourg de Bensetriale, {b} où elle enfanta Catherine, princesse posthume, qui fut après mariée au roi de Portugal. Pendant cet accouchement, les citoyens de Médine {c} avaient pris les armes, et s’étant mi-partis en deux factions, avaient porté la ville sur le bord de sa perte. La province de Grenade était aussi en armes et les gens de guerre qui gardaient la côte de la mer, n’étant point payés de leurs montres, {d} de gardiens, étaient devenus ennemis assaillants. Ximenes, par sa prudence, apaisa les uns, contenta les autres, et donna le calme partout. Mais lui-même fut dans les inquiétudes, car la reine étant relevée de ses couches, < et > non pas de la perte de son esprit, le traînait à sa suite par la campagne avec de grandes incommodités, qu’elle lui faisait souffrir en un âge qui avait plus besoin de repos que des fatigues de la cour. {e} Cette princesse ne voulait plus loger qu’emmi les champs, {f} dans les métairies avec toute la cour. Ximenes lui remontrait l’incommodité que ce lui était à elle-même, et le désordre dans lequel elle jetait la cour, faute de logements. Elle lui répondait qu’une veuve ne doit point entrer aux villes, mais seulement vivre par les champs : d’une métairie, elle passait à une autre, ou dans quelque méchant hameau, faisant encore porter avec elle le corps embaumé du roi Philippe, son mari, pour jouir de lui sans lui-même, ne l’ayant pu posséder de son vivant ; et en quelque lieu qu’elle arrivât, le faisait porter à l’église de la paroisse, où des gardes veillaient continuellement autour du cercueil afin qu’aucune femme n’en approchât, étant jalouse jusques à ce point-là d’un corps privé de vie, et autant incapable de donner alors cette passion qu’il l’avait été de son vivant, quand il possédait ces naturelles beautés, et était doué d’une bonté si excellente qui le faisait aimer des hommes et désirer des dames. Cette princesse, affolée de l’amour d’un mort, le traîna tous < les > jours avec elle par la campagne, jusques au retour d’Italie du roi Ferdinand son père, qui le lui fit enlever de nuit aux flambeaux ; d’où arrivaient plusieurs inconvénients, comme des maladies à ceux de la suite, des pertes de bagage et des chutes des gens de cheval. Ximenes se jeta à ses pieds et la supplia à genoux de vouloir au moins aller de jour, puisqu’elle était résolue de rendre la cour champêtre. Elle demeura constante en sa folie et lui répondit qu’une femme ayant perdu son mari, qui était son soleil, devait fuir la lumière du soleil du monde et n’aller que de nuit. »


    1. En 1506, dans les jours suivant la mort de son époux (v. supra, première citation de Mariana, note [19]).

    2. Bourg proche de Torquemada dans la province de Palencia (Castille).

    3. Sans doute Mérida, capitale de l’Estrémadure.

    4. Leur solde.

    5. Ximenes avait alors 71 ans.

    6. Qu’au milieu des champs.

  • Le R.P. Juan Mariana a aussi parlé de la folie de Jeanne dans certaines des pages indiquées de ses « Affaires d’Espagne » (v. supra note [19]). J’en ai seulement repris deux passages, extraits de la traduction française de 1725.

    • Premières manifestations (livre xxviii, année 1503, première partie du tome cinquième, pages 416‑417) :

      « On commençait déjà d’apercevoir dans la princesse Jeanne, épouse de l’archiduc Philippe, quelques marques d’un esprit faible et troublé. Elle avait même de temps en temps des éclipses de raison et quelques accès de folie. Il est difficile d’exprimer les chagrins qu’un accident si fâcheux causa à Leurs Majestés catholiques, au milieu de leurs prospérités presque continuelles. Tel est le sort des choses humaines : trouve-t-on ici-bas la joie pure ?

      Cette princesse avait un empressement extraordinaire d’aller trouver l’archiduc son époux, {a} qu’elle aimait avec passion, et dont elle était jalouse. Les moindres délais la plongeaient dans un accablement de tristesse, dont il n’était pas aisé de la faire revenir. La reine Isabelle sa mère tâchait par sa prudence d’adoucir l’esprit de la princesse et de dissiper ses chagrins. Elle lui apportait diverses raisons pour lui faire agréer de retarder son départ […] ; mais ni prières, ni menaces, ni remontrances, ni raisons, rien n’était capable d’apaiser les noires vapeurs qui la troublaient. Il arriva même qu’un jour, cette pauvre princesse, se trouvant dans un accès plus violent de folie, voulut sortir de Medina del Campo {b} où on la retenait, et aller à pied en Flandres. Sa folie l’aveuglait. Ses officiers étaient bien embarrassés : son rang les empêchait de mettre les mains sur elle et de se saisir de sa personne. Enfin, les gardes ne trouvèrent point d’autre moyen pour la retenir que de lever le pont-levis. La princesse, voyant qu’elle ne pouvait plus sortir, demeura toujours à la porte du château et ne s’en retirait que pour aller boire, manger et dormir dans les offices qui étaient proches, sans se mettre en peine ni du serein {c} pendant la nuit, ni de la pluie, ni du froid, qui était très aigu et très piquant dans ces quartiers-là et dans cette saison de l’année. »

    • Aggravation et fin (livre xxix, année 1509, seconde partie du tome cinquième, pages 643‑644) :

      « Le roi catholique partit de Salamanque pour aller à Valladolid, et de là à Arcos, où la reine sa fille demeurait. L’endroit était très incommode, et le logement qu’elle avait pris, et où elle s’obstinait à demeurer malgré le conseil et les sollicitations de ses officiers, était si mauvais et si en désordre que, ne pouvant pas la garantir du froid qui fut cette année très violent, elle en tomba malade au mois de décembre. Il n’y eut que le roi son père, pour qui elle avait toujours conservé le respect qu’on lui avait inspiré dès l’enfance, qui put obtenir d’elle qu’elle changeât de demeure et de manière de s’habiller. Il la conduisit donc au mois de janvier à Tordesillas, {d} et avec elle le corps du feu roi son époux, qui était demeuré en dépôt dans l’église d’Arcos tant que la reine y avait été ; mais enfin l’empereur Charles Quint, son fils, fit enlever ce corps de Tordesillas et le fit conduire à Grenade pour y être inhumé dans la chapelle royale de cette ville.

      La reine Jeanne demeura le reste de ses jours à Tordesillas, sans que, depuis, elle eût aucun bon intervalle et qu’on vît la moindre espérance du rétablissement de sa santé. Jamais elle ne voulut se mêler des affaires ni du gouvernement de ses États, quelque instance que ses sujets pussent lui faire de temps en temps pour l’y engager. Telle était la triste situation où se trouvait cette infortunée princesse, qu’on devait plutôt mettre au nombre des morts qu’au nombre des vivants ; qui, dans son extérieur et ses manières, avait plutôt l’air d’une servante que d’une reine, sans plaisir, sans consolation, sans cour, servie par un petit nombre de domestiques. » {e}


      1. Jeanne de Castille était partie d’Espagne pour épouser Philippe de Habsbourg à Lier (province d’Anvers) en octobre 1496, et tomba profondément amoureuse de ce prince volage. Devenue infante héritière de la Couronne, par la mort de son frère Jean, elle revint dans son pays en 1502 avec son mari et leurs trois enfants. L’année suivante, Philippe était retourné à ses affaires aux Pays-Bas et n’y revint qu’après la mort de la reine Isabelle (novembre 1504).

      2. Place fortifiée de la province de Valladolid, dont la forteresse (la Mota) servait de prison.

      3. « Humidité froide et invisible qui tombe vers le coucher du soleil, qui engendre les rhumes et les catarrhes » (Furetière).

      4. Ville de la province de Valladolid.

      5. La démence de Jeanne peut correspondre au diagnostic moderne de schizophrénie, syndrome, plutôt que maladie, dont les expressions sont multiples et diverses.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Borboniana 8 manuscrit. Note 21

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(Consulté le 20.08.2022)

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