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Note [3]

L’érection masculine (comme féminine, v. note [35], lettre latine 154) est un phénomène vasculaire, intimement lié à la vasomotricité (contraction et relâchement des vaisseaux, sous l’influence du système nerveux involontaire, dit végétatif) et à la circulation du sang (afflux artériel avec blocage de l’évacuation veineuse). Guy Patin en faisait ici un phénomène « flatueux » (venteux), assimilable au gonflement d’un ballon, favorisé par les mets producteurs de vents (gaz) intestinaux (carminatifs) ou réputés aphrodisiaques (pour leur salsilago [goût de sel]).

Son mentor, Jean ii Riolan, insigne ennemi de la circulation sanguine, n’a guère mieux expliqué le phénomène dans son Anthropograpia [Anthropographie] (livre ii, chapitre xxxi, Partium genitalium virilium enarratio [Description des parties génitales masculines], page 159 des Opera anatomica vetera [Œuvres anatomiques anciennes], Paris, 1649, v. note [25], lettre 146) :

Cæterum, Penis substantia neque ex cartilagine, neque ex carne conflata est, sed ex propria convenientique substantia formata fuit, ut in seminis eiectione extendi laxarique posset. Quam enim turpe et fœdum foret, quamque rebus agendis alienum, arrecto Pene semper esse, Satyrorum instar : Quam vero incommodum ad res venereas peragendas, eundem semper laxum et flaccidum gestare : ergo intendi et laxari oportebat, quod venuste, licet obscœne Martialis amasiæ suæ indicavit :

Stare iubes nostrum semper tibi Lælia penem,
Crede mihi non est Mentula, quod digitus.

Ad eum usum et actionem Penis ex tribus corporibus nervosis et ligamentosis conflatus est. Duo sunt lateralia, quæ ligamenta Penis dicuntur. Tertium corpus nervosum et fistulosum duobus illis subtensum, est Urethra. Interior cavitas ligamentorum spongiosa est, ac fibrosa, pluribus venulis, et arteriolis, et nervulis intertexta instar retis, ut sanguis spirituosus ibi collectus, œstro veneris incalescens, partes illas inflare et extendere queat. Ideoque sanguis sibi collectus niger crassusque est, ut celerrime in spiritus convertatur.

Hujus sanguinis expressione facta, non amplius rubra, vel nigra, sed penitus alba et nervea ligamentorum substantia apparebit, præsertim quoties decoctam inspexisse placuerit. Idcirco Penis eleganter Moly Homerico Odyssea lib. 12. decantato comparatur ab auctore Priapeiorum, cuius nigra quidem radix est, sed flos lacteus exit, id est semen.

Hinc igitur radix, de qua flos lacteus exit,
Quam cum Moly vocant, Mentula Moly fuit.

Hoc loco mirari subit, quomodo hæc duo ligamenta lateralia Penis, quæ nulla habent communionem cum locis in quibus reconditur semen, quia distant a Vesiculis seminariis, Testibus, et vasis spermaticis : nihilominus semen catulliens in genitalibus locis, etiam distenta extrudere queant. Ac sane si semen suopte impetu exsiliat, ut in exoneirogmo, nihil conferunt ad seminis eiaculationem. Sed in constrictu Penis incalescentis, Urethram illis interiectam, et simili substantia præditam calefaciunt, quæ cum extremitates vasorum eiaculantium admittat, et accumbentes atque agglutinatas excipiat vesiculas seminarias, non est mirum, si semen Penis constrictu, partim exsuctum et elicitum, partim supte impetu elsum violenter erumpat.

[Du reste, la substance du pénis n’est composée ni de cartilage ni de chair, mais d’une substance spécialement adaptée à l’éjection de la semence, car elle peut se bander et se relâcher. En effet, autant il serait infâme, répugnant et contraire aux bonnes mœurs, d’avoir un pénis en érection permanente, comme ont les Satyres ; {a} autant il serait vraiment fâcheux, pour pratiquer l’acte vénérien, de l’avoir toujours détendu et flasque. Il fallait donc qu’il pût se tendre et se détendre, comme Martial le disait à son amante, avec grâce, bien qu’avec obscénité :

Stare iubes nostrum semper tibi Lælia penem,
Crede mihi non est Mentula, quod digitus
. {b}

Pour servir et fonctionner de la sorte, le pénis contient trois vigoureux corps ligamenteux : deux sont latéraux, appelés ligamenta penis ; {c} le troisième, nerveux et fistuleux, est situé sous les deux premiers, c’est l’urètre. {d} La cavité intérieure de ces corps ligamenteux est spongieuse et fibreuse ; c’est un lacis de veinules, d’artérioles et de petits nerfs, formant comme un filet, où se collecte un sang spiritueux, {e} que l’excitation amoureuse échauffe, ce qui permet le gonflement et la distension de ces parties ; et ce faisant, le sang noir et épais qui s’est accumulé, se convertit très rapidement en esprit. {f}

Une fois que ce sang aura dégorgé, la substance contenue dans les corps érectiles ne sera plus noire ni rouge, mais apparaîtra presque blanche et déliée, principalement si on prend soin de l’examiner quand elle est à bonne maturité. Voilà pourquoi l’auteur des Priapeia compare le pénis au moly qu’Homère a vanté (chant x de L’Odyssée), dont la racine est certes noire, mais d’où sort une fleur de lait, qui est le sperme.

Hinc igitur radix, de qua flos lacteus exit,
Quam cum Moly vocant, Mentula Moly fuit
. {g}

Il convient ici de s’étonner que les deux corps caverneux latéraux du pénis n’aient aucune communication avec les lieux où se tapit le sperme, car ils se tiennent à l’écart des vésicules séminales, des testicules et des canaux déférents. La semence étant en chaleur dans les parties génitales, elles aussi, étant distendues, peuvent l’expulser : de fait, sans que les corps érectiles concourent du tout à son éjaculation, le sperme peut s’élancer sur sa propre impulsion, comme lors des pollutions nocturnes. {h} En revanche, quand le pénis est en érection, la substance contenue dans les corps érectiles s’échauffe, ainsi que l’urètre, qui est logé en leur sein ; comme les extrémités des vaisseaux éjaculateurs s’abouchent à lui, il puise le contenu des vésicules séminales qui sont adjacentes et collées à eux. Il n’y a donc pas à s’étonner que le spasme du pénis fasse jaillir avec impétuosité le sperme, qui a été pour partie élaboré et exprimé dans les corps érectiles, et pour partie expulsé des parties séminales, sous leur propre impulsion]. {i}


  1. Le Satyre « était chez les païens un demi-dieu fabuleux qui présidait aux forêts avec les faunes et les silvains. Ils le peignaient avec des cornes sur la tête, une queue, des pieds de bouc, et tout velu par le corps. On croit que ce mot vient de sathin qui, en vieux grec, signifiait le membre viril, parce que, de leur naturel, ils étaient fort enclins à la paillardise » (Furetière).

  2. « Tu veux, Lælia, que mon pénis toujours se dresse pour toi ; crois-moi, la verge ne se tend pas comme fait un doigt » (Épigrammes, livre vi, xxiii), avec Lælia à la place de Lesbia.

  3. Les « ligaments du pénis », corps caverneux en anatomie moderne.

  4. L’urètre est le conduit médian qui sert en même temps à évacuer la vessie et à expulser le sperme, qui vient des glandes séminales et de la prostate ; il parcourt la face inférieure de la verge, engainé par le corps spongieux. Les corps spongieux et caverneux forment l’appareil érectile.

  5. « Plein de petits corps légers et volatils » (Furetière).

  6. Se délie et s’éclaircit.

  7. Poème lxix (vers 13‑14), intitulé Priapus [Priape], des Priapeia [Priapées] (recueil anonyme de pièces latines érotiques, v. note [20], lettre 345, édition de Padoue, 1664), où Riolan a remplacé legitur [on lit] par igitur [donc] et, pour les besoins de sa démonstration, aureus [d’or] par lacteus [de lait], en donnant, par erreur, à flos [fleur] le genre féminin (avec quam au lieu de quem [que], au début du second vers) :

    Hinc legitur radix, de qua flos aureus exit ;
    Quem cum moly vocat mentula moly fuit
    .

    [On y lit qu’il appelle moly la racine noire d’où sort une fleur d’or ; ce moly était la verge].

    V. note [31] de la thèse sur la Sobriété (1647) pour le moly dont Homère a chanté les vertus dans le chant x (et non xii, comme a écrit Riolan) de L’Odyssée.

  8. Le mot latin exoneirogmum est un pur hellénisme savant : dans Aristote, l’exonéirôgmos désigne la perte séminale durant le sommeil (Bailly). Riolan considérait bel et bien que l’éjaculation nocturne involontaire survient sans érection et en tirait argument pour sa fumeuse démonstration.

  9. Ma transcription de ce paragraphe est strictement fidèle à l’original. Sa syntaxe latine fautive et sa logique à peu près impénétrable m’ont contraint, par endroits, à interpréter de mon mieux l’intraduisible. Le charabia de Riolan exprimait son incapacité à concilier, d’un côté, le fait, parfaitement avéré, que le sperme est élaboré dans les testicules, les glandes séminales et la prostate, et, de l’autre, l’idée, parfaitement saugrenue, qu’il résulte d’une transformation du sang accumulé dans les corps caverneux lors de l’érection. Il était pour lui philosophiquement inconcevable que la semence ne tire pas sa substance du sang lui-même, principe suprême de la chaleur vitale innée.

    L’urètre traverse la prostate, où les deux canaux éjaculateurs (terminaison des canaux déférents) s’abouchent à lui, au niveau d’une petite éminence musculeuse (veru montanum [dard érectile] ou colliculus [tertre] séminal) ; le sperme s’en déverse, composé des spermatozoïdes (décrits en 1677 par Antoni van Leeuwenhoek) mêlés aux sécrétions des glandes séminales et de la prostate. Agissant à la manière du piston d’une seringue, les corps érectiles du pénis se contractent pour expulser la semence, mais sans aucun mélange avec le sang qu’ils ont accumulé pour provoquer l’érection.


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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Consultations et mémorandums (ms BIU Santé  2007) : 7. Note 3

Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=8137&cln=3

(Consulté le 01.12.2022)

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