Autres écrits : Leçons de Guy Patin au Collège de France (1) : sur le Laudanum et l’opium
Note [30]

L’Exercitatio clxxv (fos 236‑237) des Exercitationum de Subtilitate ad Hieronymum Cardanum [Essais sur la Subtilité, contre Jérôme Cardan] de Jules-César Scaliger (Paris, 1557, v. note [5], lettre 9) est intitulé Plantæ ad venerem. Amfiam [Plantes aphrodisiaques. Amfiam (v. note [13], lettre latine 109)]. Le début donne l’histoire et la description de cette plante proche du cannabis, mais en la confondant avec l’opium :

Ex Theophrasto commemoras herbam ab Indo allatam : qua septuagies coeundi potestas foveretur, atque redintegrata consisteret. Multa ex Indicis offerebant sese navigationibus, quibus hic illustraretur locus. Tambor enim, sive Betel, de quo supra diximus, hanc ad usum ab illis mandi, proditum est. Inter preciosas merces esse Amfiam. Simplex illud quidem medicamentum, apud Indos universos ad excitandam Venerem. Mira subtilitas. Qui a primis annis eius esui assueti non sunt, si adulta ætate comedant, moriuntur. Iam vero vicissim, quicunque vesci instituere, si omittant, morte afficiuntur. Qui cœptum usum continuant, eis nihil nocere. Venenum igitur Sirenarum nobis cognominare libitum est. Nam parum esitatum iuvat : ubi largius sumitur, interficit. Quapropter Cambaiæ mulieres, cum sese aut infamiæ, aut supplicio subducere volunt, edunt Amfiam cum Sesamo, pereuntque sine dolore. […] Nunc de Amfiam, quæ libris, quæ ve auditione accepimus, reponendum est. Navigatores Indi pro certo affirmant, Amfiam, esse Opium. Quod cum sit gelidissimum ab omnibus philosophis iudicatum, quo modo venerem stimulabit ? Retulit mihi Nicolaus Brixianus, præfectus stabulis Regis Navarræ, qui in Ponto, Bithynnia, Cilicia, diu egit, esse Opium, fierique ex albo Papavere. Seri passim multos agros longe, lateque : premique ad usum familiarem : qui etiam Turcis ipsis frequentissimus sit.

[De Théophraste, tu mentionnes une plante apportée d’Inde : {a} elle échaufferait soixante-dix fois la puissance sexuelle, et permettrait de la restaurer. Les bateaux venant des Indes la procuraient en quantité, et l’avaient ici rendue célèbre. On rapporte en effet que, pour cet usage, les Indiens mâchent le tambor, ou bétel, {b} dont nous avons parlé plus haut. L’amfiam appartient aux marchandises de grand prix. Il s’agit certes d’un simple médicament que tous les Indiens emploient comme aphrodisiaque. Admirable subtilité ! Ceux qui n’ont pas été habitués à en manger dès leurs premières années meurent s’ils en consomment à l’âge adulte ; mais par contre, s’ils y renoncent, tous ceux qui ont l’habitude d’en manger sont frappés de mort ; il ne fera aucun mal à ceux qui continuent leur habitude d’en prendre. C’est donc ce que nous avons jugé bon d’appeler le venin des Sirènes. Il a de l’effet si on en mange peu, mais il anéantit quand on le consomme plus largement. C’est pourquoi les femmes de Cambaye, {c} quand elles veulent se donner la mort, pour cause d’infamie ou de punition, mangent de l’amfiam avec du sésame et trépassent sans douleur. (…) Il faut maintenant rapporter ce que nous avons appris de l’amfiam en lisant ou par ouï-dire. Les navigateurs indiens affirment avec assurance que l’amfiam est de l’opium. Étant donné que tous les naturalistes le jugent comme étant absolument froid, de quelle manière exciterait-il l’amour charnel ? Nicolaus Brixanus, intendant aux écuries du roi de Navarre, qui a longtemps vécu dans le Pont-Euxin, en Bithynie, en Cilicie, m’a rapporté que c’est de l’opium et qu’on l’extrait du pavot blanc. Quantité de champs en sont semés sur de vastes étendues, et on l’y plante pour l’usage domestique, qui est extrêmement courant chez les Turcs].


  1. Scaliger s’adressait à Cardan, dont il voulait dénigrer la subtilité (ésotérisme), assimilée à la charlatanerie (v. note [30], lettre 6). Il critiquait un passage qui est dans le huitième de ses 21 livres de la Subtilité, intitulé Des plantes, des arbres et des herbes (traduction française de Rouen, 1642, page 219 ro et vo), à propos du bétel des Indiens (v. infra notule {b}) :

    « J’ai plus diligemment expliqué cette plante pource que la feuille cueillie en abondance moult récrée l’homme, et tant fort < le > réjouit qu’il ôte le souci de la mort instante et proche, le sens {i} étant sain et entier, et ce lui est principale vertu car si tu ôtes le sens, tu ôteras tristesse et crainte, comme à ceux qui sont ivres et fous, et comme à ceux qui ont mangé de la morelle, dite solanum halicacabon, ou du fruit de strimonie ; {ii} mais le sens demeurant entier, c’est chose admirable et rare d’ôter et chasser tout souci et toute crainte.

    On dit que les Turcs usent pour cette cause de l’ache dite apium. {iii} Aucuns attribuent cette vertu au safran. Les mêmes Indiens coutumièrement usent, pour exciter Vénus, du médicament dit amphiam, que les Espagnols disent être opium. Non sans cause, {iv} donc, aucuns {v} demandent comment le médicament fait de pavot, dit meconium, vu qu’il est très froid, voire tant froid qu’il occit, peut exciter Vénus. Pourtant, ils estiment <le> méconium être différent d<e l>’amphiam. Or <l’>amphiam est un venin aux Indiens, et même du genre des venins qui font mourir sans fâcherie, {vi} ce que personne n’ignore être propre au méconium. Mais (peut-être) c’est quelque autre drogue qui ôte le souci, qui excite Vénus et qui fait dormir, <la>quelle drogue est amomum, {vii} et le safran. Donc j’ai montré qu’aucunes drogues excitent Vénus immodérée ; {viii} mais quelles drogues ce sont, je l’expliquerai en la parfaite histoire des plantes. » {ix}

    1. L’entendement.

    2. « Le Solanum halicacabum, que nous appelons alkékenge, a ses feuilles de même propriété que celles de la morelle, mais son fruit est propre à faire uriner » (Thomas Corneille). Cardan voulait parler de ce que le même dictionnaire appelle le solanum dormitif : son écorce « bue en vin au poids d’une drachme, provoque à dormir. Du reste il est semblable au jus de pavot, à l’exception qu’il est plus faible, n’étant froid qu’au troisième degré, au lieu que l’opium l’est au quatrième. La graine de ce Solanum a la vertu de faire uriner. Toutefois il ferait perdre le sens à ceux qui en prendraient plus de douze grains. » Je ne suis pas parvenu à identifier la strimonie.

    3. Apium est le nom latin de l’ache, qui est un genre de persil: « on veut qu’apium vienne d’apex, sommet, à cause que les Anciens mettaient des couronnes d’ache sur le sommet de la tête ; ou d’apes, abeille, parce qu’on croit que les abeilles se plaisent à sucer cette herbe » (Corneille). V. notule {a}, note [67] de l’annexe sur le ms BIU Santé 2007, pour l’ache qui provoque le rire sardonique, dont Cardan voulait peut-être parler ici, mais son propos n’est pas d’une absolue clarté.

    4. Non sans raison.

    5. Certains.

    6. Sans souffrance.

    7. V. infra notule {o} note [46].

    8. Certaines drogues sont excessivement aphrodisiaques.

    9. Cette référence ne correspond à aucune partie des œuvres complètes de Cardan.
  2. Bétel : « plante qui a un jus de couleur de sang. Elle est fort faible, c’est pourquoi elle a toujours besoin de quelque appui. Elle est semblable à l’arbre qui porte le poivre. Elle n’a point d’autre fruit que sa feuille, qui se peut conserver un fort long espace de temps. Cette plante est fort estimée dans l’Inde. Les Indiens ne la plantent jamais sans observer de grandes cérémonies, et ils sont fort soigneux de se nettoyer les dents, à cause que la couleur du bétel et de l’arec y prend mieux. Ils en mâchent continuellement, et quand ils s’entre-rencontrent sur les chemins, ils s’en donnent réciproquement. Ce serait une honte à un homme d’être trouvé sans en avoir sur soi (Pyrard). Matthiole dit que c’est la même chose que le thembul, ou tember des Arabes et des Perses, qui en mangent continuellement, soit qu’ils soient oisifs, soit qu’ils soient occupés, parce qu’ils l’estiment fort profitable à la santé ; mais si on en mange par trop, il fait perdre le sens ; d’où vient, dit-il, que les femmes qui se veulent brûler [échauffer] en mangent si grande quantité qu’elles sont hors d’elles-mêmes. Le bétel rend l’haleine douce et bonne, échauffe l’estomac, et donne la couleur rouge au visage et aux lèvres, et fortifie les dents et le cœur. Le bétel a des feuilles qui ressemblent fort au lierre, si ce n’est qu’elles sont beaucoup plus tendres. On les broie avec une noix assez dure, fort approchante de la noix muscade, et quand on en a sucé le suc, on les crache. Le bétel ronge les dents et les rend noires comme du jais. On le prépare simplement avec de la feuille, de la noix et de la chaux de pierre, et non de coquillage, arrosée avec du safran. Quelques-uns mêlent du tabac avec cette noix qu’on nomme arec. »

  3. Khambhat, ville de l’Empire moghol, aujourd’hui dans l’État de Gujarat au nord-ouest de l’Inde.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Leçons de Guy Patin au Collège de France (1) : sur le Laudanum et l’opium. Note 30

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(Consulté le 17.10.2019)

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