À Charles Spon, le 27 mars 1657
Note [35]

Guy Patin invitait Charles Spon à lire ce passage de la Doctrine curieuse du P. François Garasse (v. note [1], lettre 58) :

« L’an 1573 sous le règne de Charles ix, il y eut dans Paris un méchant homme vagabond, lequel ayant été surpris sur le fait, dogmatisant en secret pour l’athéisme, fut déféré au Parlement et comme impie, condamné à une étroite prison jusqu’à ce que plus pleinement on pût être informé de ses déportements et de sa vie ; et comme l’affaire allait un peu trop languissant, suivant la coutume des bonnes actions, lesquelles se ralentissent sur leur progrès, Sorbin, évêque de Nevers {a} et confesseur du roi, étant informé de l’affaire, eut le courage de remontrer à Sa Majesté, le jeudi saint, {b} après sa confession, qu’elle ne pouvait être en bonne conscience jusqu’à ce qu’elle eût commandé que le procès fût fait à cet impie, lequel était criminel de lèse-majesté divine au premier chef. Le roi, qui était pieux de sa nature, ordonna que sur l’heure on terminât cette affaire, et le même jour ce malheureux fut condamné d’être brûlé en Grève pour ses méchantes propositions, desquelles il ne voulut jamais se dédire, quoique plusieurs habiles docteurs, et entre autres le Père Charles Sager de notre Compagnie, fussent appelés pour lui arracher cette maudite créance. Son erreur était entièrement contraire à celle de nos nouveaux dogmatisants car il soutenait qu’il n’y avait autre Dieu au monde que de maintenir son corps sans souillure ; et en effet, à ce qu’on dit, il était vierge, de la même façon que les frères de la croix des roses, et les torlaquis de Turquie ; il avait autant de chemises qu’il y a de jours en l’année, lesquelles il envoyait laver en Flandres à une certaine fontaine renommée pour la clarté des eaux et le blanchissement excellent qui s’y fait ; il était ennemi de toutes les ordures, et de fait et de parole, mais encore plus de Dieu, et faisant semblant d’aimer la pureté, il haïssait purissimum purissimorum : {c} c’est ainsi que le grand Hippocrate définit la divinité au livre de Morbo sacro. {d} Il fut impossible à tous les docteurs de rappeler cet homme en son bon sens, il vomissait d’étranges blasphèmes, quoiqu’il les proférât d’une bouche toute sucrée et d’une mine doucette, mais non moins dangereuse en son extrémité que celles des beaux esprits prétendus parmi leurs ivrogneries. Le feu qui purge tout purifia par ses flammes les puretés prétendues de cette impure créature, car par commandement du roi on en fit un beau sacrifice à Dieu en la place de Grève, le propre jour du jeudi saint, et fut brûlé à demi vivant. »


  1. Arnaud Sorbin de Sainte-Foi (vers 1532-1606), évêque de Nevers de 1578 à sa mort.

  2. Jeudi absolu.

  3. « le plus pur des plus purs ».

  4. « de la Maladie sacrée » (l’épilepsie).

Le supplicié du jeudi saint de 1573 était Geoffroy Vallée natif d’Orléans, que Guy Patin disait proche parent du conseiller Claude Vallée, seigneur de Chenailles (v. note [4], lettre 457). Venu jeune à Paris, il y mena une vie de plaisirs et de dissipation, et il publia un écrit intitulé la Béatitude des chrétiens ou le Fléon [ruisseau] de la foi. « Le fond de sa doctrine n’est pas l’athéisme, dit La Monnoie, mais un déisme commode qui consiste à reconnaître un Dieu sans le craindre et sans appréhender aucune peine après la mort. » Dénoncé pour déisme, Vallée fut arrêté, languit deux ans dans les prisons du Châtelet avant d’être exécuté. On ne connaît qu’un exemplaire de l’édition originale de la Béatitude des chrétiens, qui est conservé à la Bibliothèque Méjanes (Aix-en-Provence) et d’après lequel a été faite, vers 1770, une réimpression de cet opuscule (G.D.U. xixe s.).

S’il était bien parent de Chenailles, la virginité de Geoffroy ne pouvait en faire que son grand-oncle. Un autre membre de la famille Vallée, Jacques, seigneur des Barreaux (v. note [13], lettre 868), cousin germain de Claude, s’est signalé par l’extravagance de sa conduite.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 27 mars 1657. Note 35

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(Consulté le 15.11.2019)

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