Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Naudæana 3
Note [39]

Les deux historiens cités par Gabriel Naudé ont abondamment détaillé les extravagances de Marie Stuart et de Bothwell. Je me suis ici limité aux descriptions les plus parlantes de celui que Naudé qualifiait de subactor de la reine (v. supra note [38]).

  • Jacques-Auguste i de Thou, livre xl de son Histoire universelle, année 1571, règne de Charles ix (Thou fr, volume 5).

    • Année 1566 (page 244), juste après la naissance du prince d’Écosse : {a}

      « Conduite de la reine d’Écosse – Cependant le roi d’Écosse étant entièrement exclu du gouvernement, Jacques Hepburn, comte de Bothwell, avait seul tout le crédit et l’administration des affaires de l’État. La reine, qui ne voulait pas que personne doutât de l’extrême inclination qu’elle avait pour lui, fit entendre assez clairement à tout le monde qu’on ne pouvait rien obtenir d’elle que par son canal. Le roi était regardé comme un importun et un fâcheux ; et s’il arrivait quelquefois qu’il vînt pour voir la reine, elle et ses femmes composaient tellement leurs visages, leurs discours et leurs manières qu’il paraissait visiblement qu’elles n’avaient rien plus à cœur que de faire comprendre au roi que la reine le méprisait beaucoup, et que sa présence les ennuyait et leur était fort à charge. Le prince, se voyant abandonné de tout le monde, et las d’ailleurs des outrages qu’il recevait tous les jours de Bothwell, s’en alla à Stirling. » {b}

    • Année 1567 (pages 254‑257), mariage de Bothwell avec Marie Stuart (avril 1567) :

      « Bothwell, qui aspirait ouvertement à l’honneur d’épouser la reine, extorqua des seigneurs, qui étaient ses amis, un consentement signé de leur propre main. Il obtint la même chose des évêques qui étaient à Édimbourg. Après cela, la reine étant allée à Stirling voir son fils, Bothwell, de concert avec elle, se trouva sur le chemin, au pont d’Almon, fit semblant de l’enlever et la mena à Dunbar. […] {c}

      Le mariage ayant été célébré dans l’église, très peu de personnes, hors les amis et les parents de Bothwell, se trouvèrent au festin, et tous les autres se retirèrent chez eux, pleins d’indignation, disant que la reine, en épousant Bothwell, n’avait pas fait un vrai mariage et s’était reconnue publiquement complice du meurtre du roi, dont Bothwell était atteint et convaincu dans l’esprit de tous les gens de bien. […] La reine voyant que, quand elle marchait dans la ville avec son nouveau mari, le peuple ne faisait plus les acclamations ordinaires, et recevant de toutes parts des nouvelles qui lui apprenaient que ce mariage l’avait déshonorée dans toutes les cours étrangères, elle reconnut enfin, mais trop tard, que c’était une de ces fautes qu’il est plus aisé de commettre que d’excuser.

      Ayant ainsi tenu Conseil, pour délibérer sur les moyens de maintenir sa puissance au-dedans et de conserver sa réputation au-dehors, dans la triste situation où étaient ses affaires, elle résolut sur toutes choses d’envoyer quelqu’un de sa part en France, au roi, à la reine mère et à ses oncles. {d} Elle choisit pour cette ambassade Guillaume, évêque de Dunblane, {e} à qui elle donna des instructions dressées par elle-même. Elle s’excusait d’abord de ce que les bruits publics leur avaient appris l’accomplissement de son mariage avant qu’elle leur eût fait savoir ses intentions et ses desseins. Elle relevait ensuite les vertus de Bothwell, et les grands et importants services qu’il avait rendus à l’Écosse du vivant de sa mère, {f} et à elle-même, depuis son second mariage. Elle ajoutait que, par ces services, Bothwell avait fait voir à tout le monde son obéissance et sa fidélité pour la majesté royale ; mais qu’en servant bien l’État, il s’était attiré la haine de plusieurs personnes qu’il n’avait jamais offensées en particulier, ce qui n’était pas étonnant dans un royaume aussi sujet aux troubles et aux rébellions ; qu’après la mort de son dernier mari, Bothwell était devenu très hardi, sans néanmoins rien diminuer de son zèle et de ses soins pour le bien de l’État ; enfin, qu’il en était venu à ce point d’arrogance de lui dire à elle-même qu’elle n’avait point d’autre moyen de reconnaître ses services que de se donner à lui ; qu’une pareille proposition avait paru à la reine bien nouvelle et bien fâcheuse, mais que, le royaume étant tout en combustion, on avait jugé qu’elle devait dissimuler son chagrin ; que son ambition le portant à ce qu’il y a de plus grand, il avait profité de la familiarité qu’il s’était acquise par ses services continuels pour persuader à la noblesse que, si elle voulait bien consentir à son mariage avec la reine, Sa Majesté ne s’en éloignerait pas ; qu’après avoir obtenu ce consentement, il avait eu assez de hardiesse pour joindre la violence aux prières et qu’il avait eu l’audace de l’enlever en chemin, lorsqu’elle revenait de voir son fils, et de l’emmener avec lui à Dunbar ; que la reine ayant vu avec surprise un consentement signé des grands, auquel elle ne se serait jamais attendue, ayant fait de sérieuses réflexions sur les services de Bothwell, prévoyant d’ailleurs que les Écossais ne souffriraient pas longtemps une reine sans mari, elle s’était enfin rendue à ces raisons, avait cédé à la force et à la nécessité et lui avait promis de l’épouser ; […] que Bothwell étant véritablement son mari, elle voulait l’estimer, l’aimer et le respecter ; que ceux qui faisaient profession d’être amis de la reine devaient aussi se déclarer les amis de celui qui lui était uni par des liens indissolubles ; qu’elle souhaitait donc que le roi, la reine mère, ses oncles et ses amis n’eussent pas moins d’amitié pour Bothwell, quoiqu’il eût agi avec elle trop librement, et peut-être avec trop de hardiesse et de témérité (ce qu’elle attribuait à la violence de son amour), que si tout jusqu’à ce jour avait été fait de leur consentement et à leur gré. »


      1. Jacques Stuart, né le 19 juin 1566, futur roi Jacques vi d’Écosse et Jacques ier d’Angleterre (v. note [17], lettre 287), fils unique de Marie Stuart et de son second mari, lord Darnley, roi consort d’Écosse.

      2. Principale ville du Stirlingshire. Darnley périt lors d’un attentat à l’explosif perpétré dans sa demeure de Glasgow le 10 février 1567.

      3. Malgré ce coup de force et les deux précédents mariages de Bothwell, les obstacles juridiques et religieux furent contournés et Marie épousa son amant (et le probable assassin du roi consort), en dépit du scandale occasionné par cette troisième union.

      4. Charles ix, Catherine de Médicis, sa mère, et les Guise.

      5. Guillaume de Cheisolme (William Chisholm), évêque de Dunblane (Écosse) en 1561, puis de Vaison (Provence), en 1566 ou 1569.

      6. Marie de Guise (1515-1560), fille de Claude de Lorraine, premier duc de Guise, et épouse de Jacques v, roi d’Écosse, avait été régente du royaume de 1554 à sa mort.

  • George Buchanan a été fort prolixe sur toute cette affaire dans sa Rerum Scoticarum historia [Histoire des affaires écossaises] (Amsterdam, 1643, v. note [7], lettre 470, première édition en 1582). En le citant, Naudé voulait, me semble-t-il, lui rendre justice en faisant voir que de Thou (dont l’Histoire universelle a commencé à paraître en 1604) lui avait emprunté tout son récit, comme le montre le début du Liber decimus octavus [Livre dix-huitième] (page 636) :

    Regina a partu levata, etsi alios omnes satis comiter, ut in publica gratulatione, acciperet, tamen quoties, Regem visendi causa adesse, nunciabatur, et ipsa, et comites vultum sermonemque ita componebant, ut, nihil magis timere, viderentur, quam, ne Rex non intelligeret, se fastidio, adventum, conspectumque suum omnibus ingratum esse : contra vero Bothuelius omnia unus poterat : unus negotiis omnibus præerat : adeoque Regina, sui erga eum, animi propensionem intelligi, volebat, ut, si quid ab ea petendum foret, nemo quicquam, nisi per illum, impetraret.

    [Après son accouchement, la reine reçut d’assez bonne grâce tous ceux qui venaient l’en féliciter ; mais chaque fois que le roi se présentait pour la voir, elle et ses dames de compagnie lui montraient leur répugnance par des mines et des propos tels qu’il lui était impossible de ne pas comprendre que sa présence et sa vue leur étaient en tout désagréables. Au contraire, Bothwell détenait seul tout le pouvoir ; seul, il décidait de toutes les affaires. La reine voulait montrer son inclination d’esprit envers lui, à tel point que quiconque avait à lui demander quelque chose, n’obtenait jamais rien autrement que pas l’intermédiaire de Bothwell].

Nonobstant ces accablantes turpitudes, il n’a pas manqué de dévots catholiques pour vanter la sainteté de Marie Stuart, comme en témoigne l’éloge de Richard Verstegen (historien et polémiste anglais au service des Espagnols, Londres 1550-Anvers 1640), dans son Théâtre des cruautés des hérétiques de notre temps. Traduit du latin en français (Anvers, Adrien Hubert, 1588, in‑4o, page 84) :

« Marie, sérénissime reine d’Écosse et légitime héritière de la couronne d’Angleterre, douairière de France par le décès de François, second du nom, roi très-chrétien des Français, de mémoire louable, duquel elle fut épouse, fille de Jacques cinquième et mère de Jacques sixième, à présent régnant roi d’Écosse, extraite par sa mère de la très illustre Maison de Lorraine, molestée par les hérétiques en son royaume, lesquels n’épargnent leurs princes naturels, qu’ils ne leur fassent sentir combien est barbare l’hérésie, laquelle dépouille ceux qui en sont infectés d’humanité ; se retira en Angleterre à la semonce de la reine Élisabeth, avec promesses jurées, ratifiées par signals {a} de paix et amitié perpétuelles. Car nonobstant toutes telles promesses faites avec serment, sitôt qu’elle eut le pied en Angleterre, elle fut mise en arrêt et menée prisonnière ; où, contre tout droit divin et humain, vu qu’elle n’était prise par guerre, et que les égaux et pareils n’ont aucune juridiction l’un sur l’autre, elle fut détenue par l’espace de vingt ans prisonnière, plusieurs fois changée de lieu, pour l’incommoder. Finalement, demeurant constante en la foi et religion de notre Seigneur Jésus-Christ et de son Église catholique, elle fut, contre la foi jurée et contre le droit des gens, décapitée au château de Foderingham, {b} par le commandement de cette inhumaine meurtrière des saints, l’an 1587, le 18e de février. Cette bonne princesse était douée de grands dons du ciel, et au corps et en l’âme, et n’y avait personne tant destituée d’humanité qui, la voyant, ne l’admirât, et n’en eût pitié et compassion. Mais cette cruelle meurtrière ne la voulut onc {c} voir, de peur qu’étant émue de l’excellence de cette princesse, elle ne pût humecter de ce sang innocent et royal son estomac et ses poumons perpétuellement altérés des fidèles membres et serviteurs de notre Seigneur Jésus-Christ. La constance et fidélité de cette reine, martyre du fils de Dieu, l’ont rendue très recommandable au ciel et en la terre. » {d}


  1. Témoignages.

  2. Château de Fotheringhay (Northamptonshire), rasé au xviie s.

  3. Jamais.

  4. En 1887, tricentenaire de la mort de Marie Stuart, d’aveugles catholiques réclamèrent vainement l’ouverture de son procès en canonisation.

Le roi Jacques blâma fort Buchanan et de Thou pour leurs relations croisées des infortunes de sa mère : v. notes [13] et [14] du Borboniana 2 manuscrit.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Naudæana 3. Note 39

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(Consulté le 06.07.2022)

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