À Claude II Belin, le 12 octobre 1646
Note [4]

Centonis Κακορραφιας diffibulatio, in qua pleraque diplomata pontificia et regia Academiæ monspeliensis falsi convincuntur [Démontage du centon perfide, où sont dénoncés pour faux grand nombre de brevets pontificaux et royaux de l’Académie de Montpellier] (Paris, sans nom, mai 1646, in‑4o), ouvrage attribué à René Moreau ; diffibulatio est un néolatinisme dérivé de diffibulare, dégrafer (de fibula, agrafe). En exergue du titre, on lit cette devise tirée de Sénèque : Quæ decipiunt nihil habent solidi : tenue est mendacium, perlucet si diligenter inspexeris. Seneca Ep. 79 [Les faux-semblants n’ont point de consistance. Rien de plus mince que le mensonge : avec un peu d’attention, on peut voir au travers. Sénèque, Lettres à Lucilius, livre ix, lettre lxxix, § 18]. C’est une réplique acerbe à l’Oratio de Siméon Courtaud contre la Faculté de médecine de Paris (v. note [19], lettre 128). Moreau qualifiait ce discours de centon (pot-pourri) et y recensait cruellement toutes ses fautes de syntaxe et de goût qu’il avait pu y dénicher. La diffibulatio se compose de trois parties.

  1. D’abord (pages 1 à 4) un texte anonyme en prose pédantesque, intitulé Centonis Κακορραφιας, réfute κεντογραφων Dom. Curtaudum Decanum Monspeliensem, et Medicinæ Professorem Illustrissimum, quod Priscianum colaphisaverit ; quia sola Latinitatis et elegantiæ thesaurum apud se habet reconditum, si diis placet, pleraque eius verba et sententias carpit, licet illas non intellexerit, quod turpe existimabat fateri ; typographi errores passim ipsi adscribit, et monstra fingit ut illa facilius debellare possit.

    [Maître Courtaud, auteur de centon, doyen de Montpellier et très illustre professeur de médecine, parce qu’il a roué Priscien (grammairien latin du vie s.) de coups de poing ; pour cette seule raison qu’il a chez lui caché le trésor de la latinité et de l’élégance, que les dieux me pardonnent, il y cueille des phrases et quantité de mots, et sans les avoir compris, il se permet de publier ce qu’il méditait indignement ; il ajoute en tous sens ses propres fautes à celles de l’imprimeur, il façonne des monstruosités pour qu’on puisse plus facilement triompher d’elles]. Suit une première liste des fautes qui jalonnent le discours de Courtaud. Page 2 est reprise la locution qui a le plus induit les Parisiens à se gausser du doyen de Montpellier :

    Legitur a multis imo fere ab omnibus Canterius sic apud Marcum Varronem in Satyris Menippeis. Sed huic operi inepte præponitur : hæc enim tria male inter se cohærent, Navicula solis, Cento extemporalis, Cantherius in fossa : Ita ut vere videatur ipse Cantherius in porta. Sicut ex sequentibus multa cantherino ritu somniasse, et vere κανθηλιος εν βορβορω dicendus, demonstrabitur.

    [Chez Varron, dans les Satires Ménippées, tout le monde ou presque a lu le mot Canterius ainsi écrit. {a} Mais le voilà sottement placé en tête de cet ouvrage : ces trois expressions se lieront en effet mal ensemble, Navicula solis, {b} Cento extemporalis, {c} Cantherius in fossa, {d} si bien qu’on dirait voir le nommé Cantherius en personne à la porte. Comme on montrera dans la suite il a dit bien des choses à dormir debout, à la façon des chevaux, et en vérité il faut le traiter d’âne bâté dans le bourbier].


    1. Sed neque vetulus canterius quam novellus melior, nec canitudini comes virtus [Mais la vieille bourrique n’est pas meilleure que la jeune et la vertu n’est pas compagne de la vieillesse] (2.82, 23).

    2. « Le petit Navire du soleil » (allégorie de l’École médicale de Montpellier).

    3. « Centon improvisé ».

    4. « Cantherius dans le bourbier ».

  2. Le reproche portait sur l’h qu’on met ou pas en latin au mot cantherius, selon qu’on veut ou non respecter l’étymologie grecque (κανθηλιος). À sa décharge, Courtaud avait fait comme le docte Érasme dans ses Adages (no 521) :

    Cantherium in fossa rusticum proverbium, sed tamen e re militari natum. Hoc licebit uti, quoties quis ad id negotii trahitur, in quo nequaquam valeat. Aut ubi res vehementer erit impedita periculosave. Refertur a T. Livio decadis tertiæ libro tertio. Narrat autem, cum Fabius Capuam obsideret secundo bello Punico, Jubellium Tauream, inter equites Campanos nobilissimum, e Romanorum exercitu quemvis ad singulare certamen evocasse ausumque prodire Claudium Asellium. Deinde ubi diutius uterque alterum libero campo elusisset, Campanus in cavam viam descendere jussit, alioqui equorum, non equitum fore certamen. Eo cum Romanus, re quam verbis ferocior, exemplo descendisset, rursum elusit Taurea sermone, qui postea in rusticum versus est proverbium, minime scis, inquiens, cantehrium in fossa ? Quamquam ex Livianis verbis parum liquet adagii sensus, tamen conjecturis facile deprehenditur. Pugnat autem cum illo, quod alibi dicemus, Τον ιππον εισ πεδιον, id est equum in planitiem. Etenim quemadmodum plurimum valet equus in planitie, ita minime in fossa.

    [Cantherium in fossa est un proverbe rustique, mais dont l’origine est militaire. On pourra l’utiliser chaque fois que quelqu’un est entraîné en ce genre d’affaire où rien ne va bien, ou quand les choses prennent un tour fort menaçant ou dangereux. On le trouve chez Tite Live, au livre xxiii. {a} Il raconte que, tandis que Fabius assiégeait Capoue durant la seconde Guerre Punique, Iubellius Taurea, le plus noble des chevaliers de Campanie, défia en combat singulier qui le voudrait de l’armée des Romains, et Claudius Ausellus osa s’avancer. Alors, après que chacun eut facilement esquivé les attaques de l’autre en terrain bien dégagé, le Campanien proposa de descendre dans un chemin creux, disant que sinon ce serait un combat entre chevaux, et non entre cavaliers. Sur cette incitation, le Romain, plus brave en action qu’en paroles, descendit, mais Taurea se joua de lui avec ces mots que depuis on a tournés en proverbe dans les campagnes : « Ne sais-tu pas, dit-il, combien un cheval est incapable de faire quoi que ce soit dans un fossé ? » Bien que le sens de l’adage ne découle pas clairement des mots de Tite Live, on le devine facilement. C’est aussi le contraire de ce que je dirai ailleurs : τον ιππον εισ πεδιον, qui veut dire « Un cheval dans la plaine ouverte » ; {b} et de fait, on se rend compte de la valeur d’un cheval dans une plaine dégagée, mais il ne vaut rien dans un fossé].


    1. Ab Urbe condita [Histoire de Rome].

    2. Equum in planiciem (adage no 782) : « S’emploie chaque fois qu’un homme est encouragé à faire une chose pour laquelle il est le meilleur et qui le réjouit au plus haut point. »

  3. Le Centonis Κακορραφιας diffibulatio poursuit longuement (pages 5 à 31) la charge virulente contre le fond et la forme du discours de Courtaud, avec une contestation sur l’authenticité des bulles fondatrices de l’Université de Montpellier.

  4. L’Appendix ad Centonis Κακορραφιας diffibulationem détaille de nouveau en 11 pages les fautes de Courtaud et s’achève sur ce paragraphe :

    In fossa Cantherius iacet et iacebit semper : nunquam a suis fœtoribus exurget : nunquam ab iis, tua opera, extrahetur, ut semper minus perito te utetur Equisone : ita nunquam tolutim in via bonæ Latinitatis gradietur. Sed quoniam, quacumque illud fiat ratione, merito vel immerito, Curtautio Decano patrocinari decrevisti, scis quid te moneam ? Fac te dignum Ostracismo quem nobis, inops iudicii, decernis, (nobiliorum enim semper fuit) Bonam mentem tibi precare, virtuti da operam, vitia et obscœnitates dedisce, veni in familiaritatem probiorum : Hipponam deam rogato, ut quod Atheniensibus mos fuit, ad Argos Hippium, magno tuo merito, relegeris. Ibi non Bovis ænei, sed Cathrii stupendæ magnitudinis servandi causa, diceris exulare. Ibi quod de se prædicat Curtautius, ambo in tonico vestrarum functionum motu magnifice quiescetis. Finis. m.dc.xlvi mense Iunio.

    [La bourrique gît dans le bourbier et y demeurera pour toujours ; jamais elle ne se débarrassera de sa puanteur ; jamais, écuyer, elle ne se sortira de là par tes soins, quelque talent que tu y emploies ; jamais donc elle ne trottera sur la voie de la bonne latinité ; mais puisque tu as mis moins d’ardeur à protéger le doyen Courtaud, quelle qu’en soit la raison et que ce soit ou non mérité, sais-tu à quoi je t’exhorte ? Rends-toi digne de l’ostracisme que, sans jugement, tu prononces contre nous, supplie que Dieu t’accorde un esprit mieux timbré (comme ont toujours fait les gens de la meilleure notoriété), applique-toi à la vertu, oublie les vices et les obscénités, rapproche-toi des honnêtes gens, prie la déesse Hippona {a} afin que tu t’en retournes, comme tu l’as bien mérité, à Argos Hippium, {b} suivant l’ancienne coutume des Athéniens. Là tu diras qu’on t’a banni parce que tu dois veiller à la grandeur assoupie non pas du bœuf d’airain, mais de Cathrius. Là, comme le prône Courtaud à son propre sujet, dans l’agitation fébrile des fonctions qui sont les vôtres, tous deux vous reposerez magnifiquement. Fin. Au mois de juin 1646].


    1. Déesse « protectrice des chevaux ».

    2. Surnom de la ville d’Argos dans le Péloponèse.

Les deux autres pièces de défense parisienne contre Courtaud étaient :

  • l’Appendix ad centonis Κακορραφιαs [sic pour le S final] diffibulationem [Appendice au démontage du centon perfide] (sans lieu ni nom, juin 1646, in‑4o) qui ajoute 11 pages de railleries au précédent ;

  • et le Navicula solis de Cantherius in fossa (v. note [56], lettre 348).

La réplique de Montpellier ne se fit guère attendre, sous le titre de Diffibulatoris Μορολογια [Morologie (néo-hellénisme ridiculisant René Moreau ?) du diffibulateur] (sans lieu ni nom, 1646, in‑4o de 24 pages) attribuée à Isaac Cattier, avec en sous-titre :

Ut tela a duro resiliunt ; et cum dolore cædentis solida feriuntur : Ita nulla magnum animum iniuria ad sensum sui adducit, fragilior eo quod petit. Seneca cap. 5 lib. 3 de Ira.

[Ainsi les traits rebondissent sur un corps dur, et les masses compactes affectent douloureusement la main qui les frappe. Non, jamais un grand azur n’est sensible à l’injure, elle est toujours moins forte que lui. Sénèque, De la Colère, livre iii, chapitre v].

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 12 octobre 1646. Note 4

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(Consulté le 25.11.2020)

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