À Charles Spon, le 3 juillet 1663
Note [4]

« Nous qui sommes des poussins au rabais, éclos de quelques œufs de rebut ; nés dans la patrie des moutons et sous un air épais » : réunion de deux vers de Juvénal, extraits de la Satire xiii (v. note [22], lettre 427) et de la Satire x (v. note [11], lettre 202).

C’était Guy Patin lui-même qui, face à Charles Lussauld, médecin de Niort (v. note [48], lettre 152), se qualifiait de « Picard qui est sorti de la garenne des sots ». Garenne (Furetière) : « bois ou bruyère où il y a beaucoup de lapins. […] On dit proverbialement et ironiquement de quelque hâblerie ou de quelque conte à plaisir dont on découvre sur-le-champ la fausseté, celui-là est de garenne. » L’Apologie de Lussauld (Paris, 1663, v. note [27], lettre 752) est un ouvrage très attachant qui se compose de deux parties.

  • La première contient quatre chapitres :

    1. Les médecins ont connu par les choses naturelles qu’il y a un Dieu, et qu’il en est l’auteur ;

    2. Les médecins ont connu que Dieu est la première cause de la génération des choses vivantes, et ce que c’est que la nature ;

    3. Les médecins, en considérant la composition de l’économie de notre corps, ont connu la puissance, la bonté et la sagesse de Dieu ;

    4. Les médecins ont reconnu, par les maladies et par leur guérison, que Dieu y agit.

  • La seconde partie contient deux chapitres :

    1. De l’origine de cette erreur populaire, que les médecins défèrent trop à la nature et qu’ils n’ont point de religion ;

    2. Suite de cette erreur populaire.

Lussauld répond (pages 7‑8), sans la nommer, à La Morale chrétienne de Moïse Amyraut (Saumur, 1652, v. note [38], lettre 292) :

« Ainsi il y a sujet de s’étonner qu’un personnage docte, et qui a acquis de la réputation, dédiant à un médecin un discours qu’il avait prononcé en une grande assemblée, le loue, entre autres choses, de ce qu’il a une vraie piété, dans une profession où plusieurs donnent trop à la nature, au préjudice de son auteur. Comme si c’était une chose extraordinaire aux médecins d’avoir de la piété, et que ces défauts, dont il veut exempter son ami, fussent attachés à leur profession et qu’on ne pût s’en garantir que par des lumières extraordinaires ou par une grâce particulière d’en haut ; à peu près comme si on louait une personne de résister à un air empesté, ou par la vigueur de sa complexion, ou par la faveur du ciel. »

Conclusion de ce traité (pages 171‑172 et 184‑187) :

« Et ainsi, nous sommes venus à bout de la défense que nous avions entreprise pour les médecins, et nous n’aurions plus rien à ajouter si le même auteur, qui a donné dans sa Morale cette atteinte injurieuse à la religion des médecins, n’avait encore ajouté diverses choses qui choquent l’honneur de leur profession.

À la vérité, cet auteur rend justice aux médecins des siècles passés, mais ce n’est que pour mettre plus bas ceux d’aujourd’hui, par la comparaison odieuse qu’il fait des uns avec les autres, afin que Atrum/ Desinat in piscem, mulier formosa superne. {a} […]

Au reste, après avoir bien dit du mal des médecins, l’auteur que je réfute détruit en particulier ce qu’il avait établi en général, en louant M. Duncan, {b} docteur en médecine qui, par son propre témoignage, n’avait point les défauts qu’il veut être attachés à la profession de la médecine. Mais je dis que c’était la connaissance des choses appartenant à la médecine qui lui avait donné la science et l’inclination à la piété qu’il lui attribue, et qu’elle le fait en tous les autres médecins s’ils n’ont quelque défaut personnel qui les en empêche. Ainsi, s’il y en a qui aient les mauvaises qualités qu’il leur attribue, ce doit être une exception ; mais la règle générale doit toujours demeurer en son entier : que les médecins, comme médecins, connaissent Dieu par-dessus les autres hommes, qu’ils doivent le révérer plus particulièrement, et être honnêtes et modérés en toutes leurs conversations. Notre adversaire avouerait cette vérité s’il avait connu plusieurs des médecins de la Faculté de Paris.

Je ne puis que rendre cette marque de gratitude à la mémoire de MM. Seguin, Charles et Riolan qui étaient mes précepteurs il y a 38 ans. {c} Ils possédaient en un degré éminent ces belles qualités convenables à un médecin ; ils entendaient et savaient Hippocrate et Aristote dans toute leur étendue ; et ils étaient directement contraires à ce qu’on appelle être charlatan : ils ne disaient point que les maladies fussent plus dangereuses qu’ils ne les croyaient, pour donner de l’éclat à leur guérison ; mais ils faisaient valoir chaque chose selon sa valeur. La charité avait les mêmes motifs pour les faire agir que l’intérêt : ils détestaient ceux qui, dans le traitement des maladies, avaient d’autre but que le soulagement ; qui faisaient des ordonnances plutôt pour l’apothicaire que pour les malades ; qui avaient des complaisances basses pour se procurer de l’emploi. Enfin, ils soumettaient avec douceur leurs amis à la raison. Je les ai ouïs enseigner, et ils ont agi de la sorte. »


  1. « Un beau buste de femme se termine en hideuse queue de poisson » (Horace, Art poétique, vers 3‑4).

  2. V. note [50], lettre 97, pour Marc Duncan.

  3. Pierre i Seguin, Claude Charles et Jean ii Riolan.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 3 juillet 1663. Note 4

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(Consulté le 30.11.2022)

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