À Charles Spon, le 14 mai 1649
Note [43]

Fidèles à la Couronne de France, les Weimariens d’Erlach occupaient la Champagne pour en interdire le passage aux Espagnols qui menaçaient encore de venir soutenir les frondeurs parisiens. Fort irrégulièrement payés de leur solde, les reîtres tiraient directement leur subsistance de la population ; ceux qui désertaient commettaient les pires des exactions.

Une pièce anonyme de l’époque, La Champagne désolée par l’armée d’Erlach (Paris, sans nom, 1649, petit in‑fo de 8 pages), dresse un tableau très alarmant de la situation en Champagne, mais aussi dans d’autres provinces du royaume. Tout en étant exploités politiquement, les faits relatés dans cette mazarinade de la première vague montrent que la Fronde fut bien autre chose qu’une petite révolution de palais.

« Monsieur, J’ai reçu votre lettre avec douleur et je vous fais une réponse qui ne vous touchera pas moins, et qui n’est pas moins sensible. Vous nous avez appris suivant le bruit commun les violences et les outrages inouïs que les soldats commettent dans le pays du Maine et dans l’Anjou, dont la moindre partie fait horreur au ciel et à la terre ; et par celle-ci, vous apprendrez de quelle sorte ils traitent la pauvre Champagne. Je ne vous dis rien de ce qui se passe à Bordeaux, vous êtes plus proche que moi pour en savoir des nouvelles ; je pense que la flamme des églises brûlées peut être vue de votre lieu, et que vos oreilles ont été effrayées des clameurs des femmes et des enfants brûlés jusqu’au nombre de quarante de chaque sexe dans une seule église. Certes nous pouvons bien dire que depuis cinq ou six mois toute la France est en deuil, les uns par les meurtres de leurs parents qui ont péri sous la rage du siège de Paris, les autres par la douleur et l’affliction des persécutions qu’ils endurent, ou de celles qu’ils voient ou entendent que leurs frères souffrent, et Jésus-Christ même en son précieux corps, dans le plus auguste de nos mystères. Vous l’apprendrez mieux par l’extrait des lettres qui sont venues de Reims depuis quelques jours, aussi n’aurais-je pas assez de cœur pour en faire le récit véritable moi-même.
À Reims, le 3 mai 1649. Erlach avec 6 000 hommes est encore à cinq lieues d’ici sur la rivière d’Aisne. Son avant-garde est plus avant derrière Rethel, et plus loin de la Flandre, il marche quant à lui comme il veut sans autre ordre que pour tout ruiner. Il a dans son armée 14 000 combattants et 22 pièces de canon, plus de mille chariots qui voiturent incessamment en Lorraine tout ce qu’ils prennent et dérobent : 5 000 chevaux de laboureurs pris et emmenés à huit et dix lieues à la ronde, ayant brisé les charrettes et chariots, ôtent entièrement le moyen de labourer et de se remettre. Les hommes, partout où ils les trouvent, les assomment ou estropient, ou mis à telle torture qu’ils en meurent de maladie tôt après. Les femmes et les filles de tout âge, et même des gentilshommes, à la vue des parents, forcées et violées ; dans les églises aussi, où les meurtres sont plus ordinaires à cause que l’on s’y réfugie. Des corps morts et des charognes jetés dans les puits pour les empester, et qui font mourir les pauvres paysans lorsqu’ils se retirent. Toutes les maisons mises à bas ou brûlées, et tout cela pour découvrir s’il y aurait quelque cache d’argent, qu’ils trouvent infailliblement en quelque endroit qu’on le puisse enterrer, même des vieilles caches de cent années et plus. On nous fait craindre ce matin que dix lieues au delà de la rivière, où toute l’armée était passée, à dessein, comme on disait, de s’en aller en Flandres, elle repasse en deçà pour retourner en Lorraine et derechef, les pauvres paysans se réfugient encore ici avec leurs enfants et leurs bestiaux qui leur restent tous mourants. C’est une désolation universelle qui nous doit faire résoudre à souffrir grandement les années suivantes puisque tous les biens de la campagne sont perdus, et les blés sur la terre étant en très mauvais état, n’y ayant point d’espérance de vivre qu’avec grande peine et misère.
On nous vient de dire que toute l’armée est repassée la rivière d’Aisne vers Attigny pour venir en deçà. Sachant que les pauvres paysans s’y sont retirés, ces démons les assomment et brûlent tous. Ils ont forcé et pillé le château de Saint-Lambert où était M. de Joyeuse, lequel s’est sauvé en son château de Vannerville ; mais ce matin, il s’y est trouvé surpris par 2 000 hommes qui le pressent fort et ont déjà tué vingt paysans des siens. Les soldats français mêmes qui ont servi le Parlement s’exercent aux mêmes cruautés par toute la Montagne. {a}
Du 6 mai. Je crains que les grains ne soient chers car il y en a fort peu sur Terre. Les Erlach commencent déjà à les manger. Je ne sais quels crimes nous avons commis contre Dieu pour être punis de la sorte. Les Allemands disent tout haut qu’on leur a donné la Champagne en paye et en proie. On ne peut pas s’imaginer ce qui s’y passe et les cruautés que l’on y exerce. Un gentilhomme nommé d’Arbois, d’auprès de Rosoy, étant proche d’être pillé, composa avec des Allemands, de leur donner une somme d’argent ; allant chez lui pour leur livrer, ils aperçurent une fille assez belle ; en même temps, ils lui dirent qu’il n’y avait point de composition si on ne leur donnait cette fille ; ce gentilhomme dit que c’était sa sœur et qu’il mourrait plutôt, et lors il se retira et défendit contre les Allemands qu’il chassa ; mais aussitôt revinrent en plus grand nombre, forcèrent la maison, pendirent ce gentilhomme à la porte avec tous ceux qui étaient dedans et enlevèrent la fille.
Une autre histoire d’un pauvre curé qu’ils envoyèrent quérir sous prétexte d’apporter de Saint-Sacrement à une malade ; il se vêtit et alla pour donner le Saint-Sacrement. Ces impies avaient fait coiffer une chèvre et l’avaient nichée entre deux draps sur un lit, et voulurent violenter le curé de lui donner le Saint-Sacrement, ce qu’il refusa de faire courageusement ; ils le menacèrent de le faire mourir et il dit qu’il n’en ferait rien ; ils le tuèrent, je ne dis pas avec quelle cruauté ; cela fait horreur.
Je crois vous avoir mandé qu’à trois lieues de Reims ils avaient tiré plusieurs coups sur le Saint-Sacrement, en d’autres lieux jeté au vent, et en d’autres fait dessus leurs sales excréments. Je ne sais comme la terre ne s’ouvre pour engloutir tous ces scélérats. d’Alincourt.
Du 7 mai. Je ne vois aucune apparence de retourner à Paris, car vous savez comme nous sommes traités en notre Champagne par le désordre des soldats qui représentent la tragédie du règne de l’antéchrist en brûlant, pillant, tuant, violant femmes et filles jusqu’à l’âge de huit ans, même sur les autels et marchepieds, dépouillant les prêtres et curés, leur attachant des chats sur le dos et sur le ventre, et les flagellant jusqu’à ce que les pauvres misérables soient tout écorchés. Enfin tirant des coups de pistolets et fusils dans la sainte hostie, en disant : Tiens bougre de curé, voilà ton Dieu que j’ai tué, ne le crains plus, il ne te saurait mordre. Enfin, l’on n’a jamais ouï parler de telles cruautés. Pour ce qui est du temporel, tout est presque perdu. J’en ai écrit à quelques-uns de nos amis de la Compagnie du Saint-Sacrement, {b} afin de représenter tel désordre à la Compagnie pour faire quelques prières tendant à apaiser l’ire de Dieu. Si vous voyez Monsieur de Montorgueil, il serait à propos de lui en rafraîchir la mémoire, ou à quelque autre de votre connaissance, si vous le jugez à propos. Je sais que le tout n’est rien au regard de ce que nous méritons ; mais plaignons les mépris que l’on fait aujourd’hui de Dieu. Gervaise.
Il y a une Vierge qui fait de très grands miracles en ce pays, on la nomme Notre-Dame de Benoît-le-Vaux, ils l’ont prise et toute coupée par pièces pour après la brûler ou la jeter. Il n’y a cruauté dont l’imagination leur met en mémoire, qu’ils n’exercent sur les pauvres peuples, riches, gentilshommes, ecclésiastiques, femmes et filles.
Voilà Monsieur, un échantillon de l’état déplorable des peuples sous la barbarie de la milice, et de ceux qui dominent et possèdent l’État, et l’idée funeste de ce que Paris doit attendre à la fin, après la ruine des autres provinces. Jugez de là l’effronterie et l’impudence de cet infâme Gazetier, qui ose bien dire que les soldats ne font aucun désordre. Mais jugez de là la rage de ce dénaturé ministre qui, par ce moyen, réduira bientôt en un désert le plus florissant royaume de la Terre. Prions Dieu qu’il interrompe le cours de ses furieux desseins, qu’il jette dans le feu ces verges dont il nous a frappés si rudement et qu’il perde ce criminel qui cause la perte de tant d’innocents. »


  1. La Montagne de Reims.

  2. V. note [7], lettre 640.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 14 mai 1649. Note 43

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(Consulté le 27.10.2020)

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