À Charles Spon, le 8 mars 1644
Note [47]

De la fréquente Communion, ou les sentiments des Pères, des papes et des conciles, touchant l’usage des sacrements de pénitence et d’eucharistie, sont fidèlement exposés : pour servir d’adresse aux personnes qui pensent sérieusement à se convertir à Dieu ; et aux pasteurs et confesseurs zélés pour le bien des âmes. Par M. Antoine Arnauld, prêtre, docteur en théologie de la Maison de Sorbonne (Paris, Antoine Vitré, 1643, in‑4o ; Gallica).

Ce livre a ébranlé le siècle et Tallemant des Réaux (tome i, page 512) n’a pas manqué d’en narrer la curieuse origine dans la courte historiette qu’il a consacrée à Arnauld le docteur :

« On l’appelait le petit oncle, parce qu’il était plus jeune que son neveu Le Maistre, l’avocat. Celui-ci {a} est le plus habile de ses frères, au moins en fait de littérature. Voici l’origine de cette secte qu’on appelle les jansénistes et qui fait aujourd’hui tant de bruit. La marquise de Sablé {b} dit un jour à la princesse de Guéméné {c} qu’aller au bal, avoir la gorge découverte et communier souvent ne s’accordaient guère bien ensemble ; et la princesse lui ayant répondu que son directeur, le P. Nouet, jésuite, le trouvait bon, la marquise la pria de lui faire mettre cela par écrit, après lui avoir promis de ne le montrer à personne. L’autre le lui apporta ; mais la marquise le montra à Arnauld, qui fit sur cela le livre de la fréquente Communion. On accuse MM. Arnauld de n’avoir pas été fâchés d’avoir une occasion de faire parler d’eux. Les jésuites les haïssaient déjà à cause du plaidoyer d’Antoine Arnauld. Les jésuites, sur la matière de la grâce, les accusèrent d’être huguenots et disaient : Paulus genuit Augustinum, Augustinus Calvinum, Calvinus Iansenium, Iansenius Sancyranum, Sancyranus Arnaldum et fratres eius. {d} D’ailleurs, les jésuites, à qui il importe de faire un parti, ont poussé à la roue tant qu’ils ont pu et se sont prévalus de tout ce qui est arrivé, comme de faire croire à la reine {e} que la Fronde était venue du jansénisme. »


  1. Antoine ii Anauld, né en 1612 (v. supra note [46]), était l’oncle de l’avocat Antoine Le Maistre, né en 1608 (v. note [8], lettre 453).

  2. Madeleine de Souvré (1599-1678).

  3. Anne de Rohan (1604-1685).

  4. « Paul a engendré Augustin ; Augustin, Calvin ; Calvin, Jansenius ; Jansenius, Saint-Cyran ; Saint-Cyran, Arnauld et ses frères. »
  5. Anne d’Autriche.

Dans ses Mémoires (1865, tome i, pages 29‑30, v. note [8], lettre 825), le P. René Rapin, s.j., a inversé les rôles des deux amies dans la genèse du livre d’Arnauld :

« Madeleine de Souvré, fille du gouverneur de Louis xiii, et femme du marquis de Sablé, {a} avait été élevée à la dévotion par le P. Pierre Cotton, {b} confesseur du roi. Ce fut lui qui l’instruisit à sa première communion et qui lui donna le premier du goût pour la dévotion et de l’affection pour les jésuites. Étant mariée, elle prit le P. de Sesmaisons, {c} théologien en casuiste de la Compagnie, pour son directeur. Elle communiait alors tous les mois, comme faisaient les personnes de qualité qui étaient un peu réglées. La princesse de Guéméné, qui communiait bien plus rarement parce qu’elle était dans la conduite de Port-Royal, s’avisa de critiquer les communions de la marquise, trop fréquentes pour une personne du monde. Elles étaient animées l’une et l’autre, et toutes deux des plus considérables de la cour : la princesse par son rang et sa beauté, la marquise par son esprit, cet esprit juste et sensé qui apprend à vivre et qui rend les personnes raisonnables par-dessus toutes choses. La marquise alla aussitôt, sans perdre de temps, avertir son confesseur, que cet avis regardait plus qu’elle ; car c’était à la direction des jésuites à qui on en voulait et qu’on attaquait indirectement. Le confesseur, pour soutenir sa direction, donna à la marquise de quoi défendre sa conduite. C’était un extrait du livre de Molina, {d} chartreux, où le savant homme établit trois règles de la fréquente communion. La première était l’usage ancien de l’Église, la tradition, les sentiments des Pères, les paroles de l’Évangile et ce passage si célèbre de saint Ambroise où il déclare que, parce qu’il pèche souvent, il cherche souvent le remède à sa faiblesse dans la participation du sacré corps de Jésus-Christ. La seconde règle est le conseil d’un directeur sage, expérimenté, spirituel, qui ne soit point sujet à des sentiments particuliers ni à l’esprit de nouveauté. La troisième règle est l’état et la condition des affaires d’un chacun, car c’est sur cela principalement qu’on doit régler ses communions ; et il conclut par le sentiment de saint Hilaire et de saint Augustin, qui enseignent qu’on ne doit pas s’abstenir régulièrement de la communion pour des péchés purement véniels. Il avait ajouté à ces règles de communier souvent, les dispositions requises à la communion, dont la principale est la dévotion, qu’il fait consister dans une préparation de cœur à faire la volonté de Dieu en toutes choses, et non pas dans un goût sensible des choses spirituelles. Il rapporte les sentiments des Pères sur cette disposition ; après quoi, il conclut que le délai de la communion ne peut être une préparation à mieux communier. Voilà en abrégé l’écrit du jésuite, lequel ayant été confié à la princesse de Guéméné par la marquise de Sablé, fut aussitôt mis entre les mains d’Arnauld. Ce docteur, qui se préparait depuis longtemps sur cette matière, arrangea ce qu’il avait préparé et ce que Saint-Cyran lui avait fourni, à ce qu’on prétend, de passages des Pères et de lieux communs qui avaient rapport à ce sujet, sous les trois règles proposées par Molina, dont il fit les trois parties de son livre, suivant pied à pied l’écrit du jésuite pour le réfuter. »


  1. Philippe-Emmanuel de Laval-Boisdauphin, mort en 1640.

  2. V. note [9], lettre 128.

  3. Pierre de Sesmaisons Nantes, s.j., 1588-Paris 1648.

  4. L’Instruction des prêtres d’Antonio de Molina, moine espagnol mort en 1612.

Mme de Sablé renonça dès lors à la direction du P. de Sesmaisons et s’adressa à un prêtre augustinien, le docteur Jacques de Sainte-Beuve (v. note [3], lettre 435 ; Dictionnaire de Port-Royal, page 897).

Mon frère Yves Capron (v.  l’Épître dédicatoire) a lu les quelque 630 pages in‑4o de la fréquente Communion et m’en a aimablement livré son avis :

« Curieux écrit dont la lecture surprend le contemporain par son pharisaïsme. L’idée principale est la suivante : on ne peut communier sans péril qu’à la condition d’avoir d’abord fourni des “ fruits de pénitence ” (fructus penitentiæ), c’est-à-dire d’avoir accompli des gestes, d’avoir adopté des attitudes, d’avoir eu des comportements qui, tels les gémissements, les larmes, le jeûne, etc., permettent au directeur de s’assurer que le candidat à l’eucharistie est animé d’une vraie contrition et qu’il peut par conséquent, s’approcher de la sainte table. Le système fait prévaloir, mais on se demande si l’auteur en a été conscient car il ne semble pas voir l’objection, la relation visible du fidèle avec l’Église sur la relation invisible du fidèle avec Dieu : pour le fidèle, la tentation est forte de se plier aux simagrées qu’on lui demande, et en s’y pliant sans chercher plus loin, de sombrer dans l’hypocrisie et la tartuferie. On voit en tout cas ce que la piété janséniste, volontiers spectaculaire et ostentatoire malgré l’intention déclarée du secret et de la retraite, doit à son ouvrage fondateur. On voit aussi ce que les dérives successives du mouvement (l’intolérance spirituelle de Pierre Nicole, le scandale des convulsionnaires de Saint-Médard, le jansénisme parlementaire) doivent à la conception exagérément ostensible de la religion qu’Antoine Arnauld développe, à l’instigation de Saint-Cyran, dans son De la fréquente Communion.

Le livre consiste tout entier dans une réfutation, au moyen de citations tirées de la littérature patristique, d’un écrit jésuite ; et sa composition s’en ressent, car elle est toute polémique : il s’agit, non d’exposer, avec le plus de sérénité possible, les rapports de proportion que doivent entretenir la pénitence et l’eucharistie, mais d’anéantir, en l’éradiquant, une opinion jugée fausse. Antoine Arnauld est convaincu d’avoir entièrement raison, comme il est convaincu que son adversaire a entièrement tort. Son ouvrage intéresse à la façon dont peuvent intéresser les plaidoiries d’Antoine Le Maître ou celles d’Olivier Patru, {a} car il est composé dans le style que ces gens-là aimaient ; mais il ne laisse à aucun moment l’impression profonde que l’on éprouve à la lecture d’un vrai livre de dévotion. Les salons en ont été intéressés sans doute, on y a commenté, glosé, daubé ; on a blâmé, vitupéré le jésuite ; on s’y est bien amusé en somme ; mais les vrais religieux, qu’en ont-ils pensé ?

Antoine Arnauld cite peu les Évangiles : à peu près toutes les citations auxquelles il a recours, et qu’il rapièce les unes aux autres au moyen de la couture bien serrée de sa logique, sont tirées ou bien des Pères, ou bien des conciles (provinciaux parfois), ou bien des auteurs de son temps (Jansenius, François de Sales, Charles Borromée). C’est le réseau continu des citations qu’il tisse qui sert de ressort à sa démonstration et qui lui confère sa solidité : Antoine Arnauld paraît s’effacer derrière les autorités qu’il invoque, et laisse l’impression de n’intervenir que pour les mettre en ordre et en lumière, ou encore pour les assortir d’un commentaire qui en dégage, avec à-propos, la portée. Le procédé est très efficace et on conçoit que, de son temps, il ait convaincu. Il est d’autant plus efficace, que s’y superpose un procédé de rabâchage si bien entendu que le lecteur paresseux a légitimement l’impression d’en avoir autant appris après dix pages, que le lecteur scrupuleux après avoir compulsé tout le livre. J’imagine que bien des femmes et bien des mondains ont été très aise de pouvoir disserter, comme des théologiens profonds, de ce qu’ils ne savaient que de la veille – et encore, après avoir survolé à la diable deux ou trois chapitres.

La langue d’Antoine Arnauld n’a rien d’original. Elle est un peu lourde, un peu pataude ; elle sombre, de temps en temps, dans le patois de Sorbonne ; elle sent souvent son latin d’une lieue ; mais telle qu’elle est, elle est facilement intelligible et sert donc avec efficacité le dessein qu’elle accomplit. Blaise Pascal parviendra, sous le rapport de l’intelligibilité, au même résultat qu’Antoine Arnauld. Il y mettra simplement une élégance, une invention, dont, de toute évidence, Antoine Arnauld était incapable.

À plusieurs reprises, je me suis souvenu, en lisant De la fréquente Communion, du non enim veni ut iudiciet mundum, sed ut saluificem mundum {b} de Jean (12:47) – ce qui, de mon point de vue, juge le livre.

Ce passage de la préface (qui ne compte pas moins de 80 pages, alors que le livre lui-même en compte 557), pour illustrer mon propos :

“ C’est pourquoi nous ferons voir dans la suite de cet ouvrage avec quelle hardiesse cet auteur (le jésuite qu’il s’agit de réfuter) a composé son écrit, n’ayant pas craint de dire : Que ce n’avait jamais été la coutume de l’Église, d’être plusieurs jours à faire pénitence avant de communier ; que le délai ne nous rend pas plus disposé ; et qu’en s’abstenant de communier avec cet esprit, on ne rend pas plus d’honneur au Saint-Sacrement ; puisque nous montrerons au contraire que ces propositions combattent formellement les sentiments et les paroles expresses de saint Denis, de Tertullien, de saint Cyprien, de saint Pacien, de saint Basile, de saint Chrysostome, de saint Ambroise, de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Léon, de Théodoret, de Gennade, de saint Césaire, de saint Grégoire, de saint Isidore, de saint Éloi, d’Yves de Chartres et de saint Bernard ; qu’elles détruisent l’autorité des conciles ; qu’elles violent les décrets des papes ; et enfin, qu’elles ne peuvent être soutenues de personne sans s’opposer à Dieu même, et sans condamner de fausseté les oracles qu’il a prononcés par la bouche de tant de saints ” (§ 4).

Éloquent, rhétorique, exhaustif – surtout exhaustif, car on sent d’emblée qu’il ne passera au lecteur rien du programme qu’il se propose ; mais quand on fait attention que l’accumulation était le procédé comique dont François Rabelais se servait le plus volontiers, on se demande si on n’est pas en présence d’une turlupinade théologique plutôt que d’un ouvrage qui s’en va ouvrir l’une des deux grandes crises religieuses du xviie s. » {c}


  1. V. note [5], lettre 597.

  2. « je ne suis en effet pas venu pour commander le monde, mais pour sauver le monde ».

  3. V. infra note [50].

Dans sa Lettre intéressante à un évêque sur le monastère de Port-Royal (sans lieu ni nom, 1678, in‑12o, pages 8‑9), Vincent Comblat, prêtre des frères mineurs, a expliqué comment s’y matérialisait la parcimonie des jansénistes pour la communion :

« […] et j’ai remarqué même que quand quelque religieuse veut communier, ce qui arrive tous les jours et presque à toutes les messes que l’on dit pour la communauté, l’on met un carton devant la grille, où l’on marque le nombre des hosties avec un petit bout de corde qui y est attaché, que l’on tire vis-à-vis du nombre, afin d’éviter toute sorte de paroles autant qu’il se peut, et il y en a encore un autre pour les séculiers de même ; de sorte que qui veut communier les jours de fête n’a qu’à aller droit à ce carton et, s’il trouve par exemple que ce cordon tiré soit au dixième nombre, il tire celui qui répond à l’onzième, et s’il trouve par exemple qu’il soit au neuvième, il n’a qu’à tirer celui du dixième pour avertir le sacristain de faire consacrer dix ou onze hosties, et éviter par là toute sorte de cloches et de paroles dans l’église autant qu’il est possible, le sacristain venant à ces cartons pour voir s’il y a quelqu’un qui désire de communier et combien il y en a. »

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 8 mars 1644. Note 47

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(Consulté le 30.11.2020)

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