À Jan van Horne, le 6 septembre 1665
Note [5]

Lapsus de Guy Patin sur la chaire royale d’arabe (et non d’hébreu) du médecin Pierre Vattier, traducteur d’Avicenne (v. note [3], lettre latine 74) et auteur d’un traité anatomique intitulé Le Cœur détrôné, Discours de l’usage du foie, où il est montré que le cœur ne fait pas le sang et qu’il n’est pas même une des principales parties de l’animal, prononcé dans une assemblée de physiciens chez Monsieur de Montmor (v. note [13], lettre 337) le 24 février 1660 par P. Vattier, docteur en médecine et secrétaire interprète du roi en langue arabique (Paris, François Clousier, 1660, in‑8o), dédicacé à Nicolas Fouquet.

L’argumentaire de ce très intéressant livre tient en six propositions qui correspondent aux titres des six chapitres que contient son Mémoire de raisons (pages 37 ro‑47 vo), et qui traduisent bien les défauts qui entachaient encore la compréhension de la double circulation du sang et du chyle (et de la lymphe) :

  1. « La substance la plus subtile du premier aliment passe immédiatement dans le foie à travers les tuniques de l’estomac » ; {a}

  2. « Le chyle passe dans la substance du mésentère avant que d’entrer dans les veines, qui y sont, soit lactées, ou lymphatiques, ou sanguines » ; {b}

  3. « De la substance du mésentère, le chyle passe dans les veines lactées et dans les lymphatiques à travers leurs tuniques » ; {c}

  4. « Tout le chyle n’entre pas dans la veine subclavière par le canal chylifère nouvellement découvert » ; {d}

  5. « Le sang passe dans les chairs à travers les tuniques des artères tout le long d’elles, et repasse tout de même des chairs dans les veines » ; {e}

  6. « C’est le poumon qui change le sang ordinaire en sang parfait ou esprit vital, et non pas le cœur. » {f}

    1. Les aliments transformés en chyme sont absorbés dans l’intestin grêle, en non dans l’estomac, dont le rôle consiste à les broyer et à leur faire subir une première digestion (coction).

    2. Le chyle est la partie graisseuse (lipidique) du chyme alimentaire (v. note [26], lettre 152), il est recueilli pas les vaisseaux lactés (chylifères) du mésentère, dont la structure est identique à celle des vaisseaux lymphatiques de l’organisme. Il n’y a pas lieu de distinguer les lactifères des lymphatiques du mésentère (qui deviennent simplement lactescents quand ils se remplissent de chyle, après les repas).

    3. Ne concevant pas que sucres et protides puissent être digérés différemment des graisses, Vattier incorporait tous ces nutriments au chyle et lui imaginait une maturation particulière (page 41 vo) :

      « Car les veines sanguines [du mésentère] ne sont pas étendues le long des lactées et des lymphatiques en sorte qu’elles leur soient contiguës partout. Les veines lactées et les lymphatiques tirent donc le chyle tant qu’il demeure cru, en forme de lait ou d’eau ; et les veines sanguines l’attirent quand il est cuit en forme de sang ébauché. »

    4. Vattier considérait la dérivation du chyle par le canal thoracique et les veines subclavières comme un détour annexe et futile. Dans ce paragraphe, il établissait cette prémonitoire comparaison qui n’a malheureusement pas attisé son imagination (pages 43 ro‑vo) :

      « Le chyle est dans son réceptacle {i} au milieu du mésentère, comme la moelle au milieu des os, {ii} pour rentrer dans sa substance quand il en est besoin. »

      1. V. infra note [6].

      2. V. note [55], lettre latine 154.

    5. Ignorance des capillaires sanguins, dont Marcello Malpighi n’a publié la découverte qu’en 1663 : v. note [19] de Thomas Diafoirus (1673) et sa thèse (1670).

    6. Vattier ne disait pas (pages 45 vo‑47 vo) que le sang était fabriqué dans les poumons (rôle qu’il conservait au foie, en étant loin de soupçonner qu’il pût l’être dans la moelle osseuse, v. supra notule {d}), mais qu’ils assuraient l’hématose (pressentie par Thomas Bartholin dans le sillage de Malpighi, v. supra notule {e}) :

      « Aussi le poumon a-t-il seul ce qui semble être nécessaire pour cette mutation : je veux dire l’air qu’il attire et qu’il mêle avec le sang dans toute sa substance. Nous voyons que son action est si nécessaire à la vie que sans la respiration nous ne pouvons vivre un quart d’heure. […]

      Le cœur n’est donc point destiné pour faire le sang ni l’esprit vital, mais seulement pour conduire l’un de la veine cave dans le poumon et l’autre, du poumon dans l’aorte ou grosse artère. […] Car cette partie n’est ni si noble ni si délicate que l’on s’est jusques à présent imaginé : < η καρδιη > μυς εστι καρτα ισχυρος, dit Hippocrate, musculus est validissimus. » {i}

      1. « < le cœur > est un muscule très fort » : Περι καρδιης [Du cœur], § 4 (Littré Hip, volume 9, page 83).

        Autrement, ce court traité hippocratique (que Littré refuse d’attribuer à Hippocrate) est un parfait condensé des conceptions aberrantes des auteurs antiques sur les fonctions du cœur. La conclusion de Vattier était néanmoins exacte : le cœur pompe le sang, mais ne le transforme pas.

      En intéressant retour des choses, le curieux circuit du chyle n’est peut-être pas entièrement étranger à la fabrication des cellules du sang (sanguification ou hématopoïèse, v. note [1], lettre 404) : après son passage dans les poumons, les particules lipidiques qu’il contient sont certes absorbées par le foie, mais aussi (et pour partie non négligeable) par la moelle osseusse (M. Mahmood Hussain et coll. Chylomicron Metabolism – Chylomicron uptake by bone marrow in different animal species [Métabolisme des chylomicrons – La capture des chylomicrons par la moelle osseuse dans différentes espèces animales]. The Journal of Biochemical Chemistry, 1989, 264 : 17931‑17938).

    7. En outre, chez la femelle allaitante, les glandes mammaires extraient les lipides des chylomicrons pour élaborer la crème du lait (lactogenèse, v. note [19], lettre 325), comme l’ont confirmé, entre autres, O.W. McBride et Edward D. Korn (Uptake of free fatty acids and chylomicron glycerides by guinea pig mammary gland in pregnancy and lactation [Captation des acides gras libres et des chylomicrons par la glande mammaire du cochon d’Inde pendant la grossesse et l’allaitement], Journal of Lipid research, 1964, 5 : 454‑458).

      Bien qu’elle soit encore loin d’avoir livré tous ses secrets, la double utilisation extrahépatique du chyle lui confère un rôle primordial dans le maintien de la vie (sang dans la moelle osseuse) et de l’espèce (lait dans les mamelles) chez les mammifères. Tous ces précieux détails physiologiques justifient le circuit anatomique du chyle, qui n’arrive que secondairement au foie, mais étaient bien sûr fort éloignés des conceptions qu’on pouvait avoir au xviie s.


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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Jan van Horne, le 6 septembre 1665. Note 5

Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=1402&cln=5

(Consulté le 27.01.2023)

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